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Full text of "Études sur les populations rurales de l'Allemagne et la crise agraire"

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ETUDES 

\ ' 
SUR LES 



POPULATIONS RURALES 

DE L'ALLEMAGNE 

ET LA 

GRISE AGRAIRE 







fî^B-LE 



Duc 



ÉTUDES 



SUR LES 



POPULATIONS IDIALIS 



DE L'ALLEMAGNE 



ET LA 



CRISE AGRAIRE 



GEORGES BLONDEL 

Docteur en droit et Docteur es -lettres 



AVEC LA COLLABORATION DE 



Charles BROUILHET 

Licencié ès-lettres, Docteur en droit 

Chargé d'un cours d'Économie politique 

à l'Université de Montpellier. 

EDOUARD JULHIET 

Ancien élève de l'École polytechnique. 



Lucien de SAINTE CROIX 

Docteur en droit 
Secrétaire-rédacteur au Sénat. 

Louis QUESNEL 

Ancien élève de l'École libre des Sciences 

politiques 

Avocat à la Cour d'appel de Taris. 



AVEC NEUF CARTES ET PLANS 



PARIS 

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DU RECUEIL GÉNÉRAL DES LOIS ET DES ARRÊTS 

ET DU JOURNAL DU PALAIS 

Ancienne Maison L. LAROSE & FORCEL 

22, rue Soufflot, 22 

L. LAROSE, Directeur de la Librairie 
1897 



/f./.SL 



A M. LE COMTE DE CHAMBRUN 



HOMMAGE RECONNAISSANT 



AVANT-PROPOS 



La mission d'études que M. le comte de Ghambrun a eu 
la généreuse pensée d'envoyer en Allemagne au mois de 
septembre 1895, était chargée d'étudier la situation des 
populations rurales de ce pays et les problèmes si complexes 
dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle aujourd'hui la 
<( question agraire ». 

L'étude des populations rurales offre en Allemagne un 
intérêt particulier. Il y a longtemps que s'est affirmée la 
vocation agricole des peuples germaniques, car les grandes 
plaines où ils sont installés depuis des siècles sont éminem- 
ment destinées à l'agriculture : c'est en Allemagne surtout 
qu'il est vrai de dire que le paysan est l'homme du pays; 
c'est lui qu'il faut étudier tout d'abord lorsqu'on veut con- 
naître les traits caractéristiques des races germaniques et 
comprendre la portée de leur évolution contemporaine. 

L'étude de l'Allemagne agricole a aussi une autre utilité; 
elle met en lumière beaucoup mieux que l'étude des popu- 
lations ouvrières, les contrastes qui distinguent aujourd'hui 
encore les diverses parties du nouvel Empire; elle montre 
qu'il a été jadis profondément divisé et que pendant de longs 



VIII AVANT-PROPOS. 

siècles il n'a point formé une nation dans le sens que nous 
donnons à ce mot, c'est-à-dire une association d'hommes 
vivant de la même vie, obéissant aux mêmes lois, se laissant 
guider par les mêmes inspirations. 

Les diversités que nous avons relevées entre les diffé- 
rentes régions de l'Allemagne actuelle nous permettent d'af- 
firmer que les questions agraires y sont particulièrement 
instructives à examiner et que l'étude comparée des popu- 
lations au milieu desquelles nous avons vécu jette une vive 
lumière sur les causes de souffrances de l'agriculture. 

Qui pourrait nier, d'ailleurs, qu'il y ait grand profit pour 
nous-mêmes, à une époque où on parle beaucoup, en France 
aussi, de crise agraire, et où l'on recueille de tous côtés 
l'écho des doléances de nos cultivateurs, à prêter l'oreille 
aux récriminations des paysans allemands, à comparer leur 
situation à celle des agriculteurs que nous pouvons connaître, 
à voir ce qu'ils font pour améliorer leur sort, et à juger 
la valeur des remèdes auxquels on a déjà eu recours? 

Le présent ouvrage est divisé en deux parties. La pre- 
mière sera surtout descriptive. Elle permettra au lecteur de 
se rendre compte des différences qui existent entre les diver- 
ses régions de l'Allemagne. Il y trouvera le résumé fidèle 
des impressions que nous avons ressenties; les monographies 
sommaires que nous y avons insérées lui permettront de se 
faire une idée tout à la fois de la façon dont nous avons pro- 
cédé et de la vie même de ceux que nous avons observés. 
Ne pouvant, dans le court espace de temps qui nous était 
donné, parcourir l'Allemagne entière, nous avons concentré 
nos efforts sur les régions les plus caractéristiques, cherchant 
toujours à nous mettre le plus possible en contact avec ceux 
que nous voulions connaître, nous efforçant de provoquer 



AVANT-PROPOS. IX 

leurs confidences, multipliant, avec la circonspection néces- 
saire, les interrogations d'où pouvait jaillir quelque lumière, 
nous ingéniant enfin à vivre nous-mêmes de la vie du paysan, 
à pénétrer ses pensées, à comprendre ses désirs, à sentir 
les difficultés avec lesquelles il est aux prises, et à juger de 
ses moyens d'action. 

Nous avons contrôlé nos observations par la lecture 
d'un grand nombre de livres, de rapports, de brochures, 
d'articles de revues ou de journaux; mais nous avons surtout 
vu le plus possible par nous-mêmes, employant constam- 
ment la méthode de l'analyse, de la comparaison et de la 
classification, examinant dans chacune des localités où 
nous séjournions la nature des lieux (sol, configuration 
géographique, climat), la race des habitants, le régime du 
travail et de la propriété, le genre de vie et les moyens 
d'existence, l'organisation de la famille, l'influence des 
pouvoirs publics, et l'action des lois. 

Et c'est même, il faut le dire de suite, parce que l'action 
des pouvoirs publics sur les différentes classes sociales a été 
moindre en Allemagne qu'en France, que l'étude des popu- 
lations agricoles de ce pays est admirablement propre à 
montrer les liens étroits qui existent entre la configuration 
d'une contrée, son sol, son climat, sa faune, sa flore, et les 
hommes qui l'habitent. L'homme, qui de tous les animaux 
paraît le moins lié à un milieu donné, subit prodigieusement 
l'influence du monde extérieur. Nous avons sans doute con- 
staté une fois de plus qu'il n'existe pas entre un pays et ses 
habitants de relation absolue, telle que celle de cause à effet, 
mais nous avons aussi reconnu que les différences qui 
existent entre les hommes suivant qu'ils habitent un pays de 
plaines ou un pays de montagnes s'expliquent toujours dans, 
une certaine mesure par la différence du milieu. Dans toutes 



X AVANT-PROPOS. 

les régions que nous avons parcourues nous avons remarqué 
que la nature et la constitution du pays avaient exercé une 
influence considérable sur le genre de vie des habitants, 
avaient favorisé le développement de certaines aptitudes et 
motivé certaines institutions. 

Désirant ne point séparer le côté moral du côté économi- 
que de notre sujet, nous avons aussi cherché à saisir les 
phénomènes immatériels, tels que les habitudes morales et 
religieuses. Nous en parlerons plus d'une fois au cours de 
notre exposé. Bornons-nous à dire ici que l'étude des popu- 
lations rurales est admirablement propre à mettre en relief 
l'enchevêtrement des faits qui constituent la vie des sociétés, 
et à montrer surtout que l'unité sociale n'est pas l'indi- 
vidu, mais le groupe (famille ou association). L'observation 
méthodique des faits peut seule conduire à l'intelligence 
des conditions des divers groupements. 

Dans la seconde partie, la synthèse succédera à l'analyse. 
Si complexes que soient les faits que nous avons eu à 
observer, on y découvre quelques grands courants auxquels 
la plupart des phénomènes de la vie rurale peuvent être 
rattachés. Ici nous avons remarqué que l'influence des tra- 
ditions et des coutumes était encore prépondérante; là nous 
avons admiré l'essor qu'ont pris depuis quelques années les 
œuvres dues à l'initiative privée; plus loin enfin nous avons 
été frappés des progrès du socialisme d'État et de l'influence 
que certaines mesures législatives exercent sur le sort des 
populations. Ce sont ces grands courants que nous nous 
sommes efforcés de démêler. Nous en caractériserons la force 
et l'importance; c'est après ce double travail d'analyse et de 
synthèse que nous serons le mieux en état de juger la crise 
dont souffre aujourd'hui l'agriculture, et qui est peut-être la 
plus grave des questions sociales de l'heure présente. 



AVANT-PROPOS. XI 

La tâche qui nous était proposée était trop vaste, pour que 
nous puissions nous flatter d'avoir traité complètement un 
sujet qui d'ailleurs ne sera jamais épuisé. On voudra bien 
ne pas oublier que ce volume est essentiellement un « rap- 
port ». Nous nous plaisons toutefois à penser que ceux qui 
voudront reprendre après nous l'étude des questions agraires 
en Allemagne, y trouveront de précieux renseignements. La 
carte ci-jointe indique quels ont été nos itinéraires pendant 
la durée de la mission. Plusieurs voyages antérieurs nous 
avaient permis au surplus de recueillir déjà par avance 
d'utiles informations. 

C'est un devoir pour nous de reconnaître au début de ce 
travail que nous avons été accueillis partout avec une obli- 
geance et une courtoisie à laquelle nous rendons volontiers 
hommage : la liste serait longue de ceux à qui nous adressons 
aujourd'hui mentalement un souvenir reconnaissant. Nous 
craindrions en essayant de les nommer, qu'une omission 
involontaire ne fît croire à un oubli immérité; nous prions 
toutes les personnes qui nous ont reçus avec une bienveil- 
lance dont nous gardons le meilleur souvenir, d'agréer ici 
nos remerciements ('). 

Quelques exemplaires de ce livre iront en Allemagne. 
Les hommes compétents y relèveront peut-être des lacunes, 
des erreurs ou des imperfections. Nous accueillerons avec 
gratitude les rectifications qu'ils voudront bien nous signaler, 



(1) Nous citerons au fur et à mesure qu'ils se présenteront sous notre plume les 
noms de ceux qui nous ont été particulièrement utiles. Nous nommerons seulement 
ici M. le D r Thiel, conseiller-rapporteur au Ministère de l'agriculture de Prusse, et 
M. Bôdiker, l'éminent président de l'Office impérial des assurances. Grâce au premier, 
nous avons pu visiter, dans les conditions les plus favorables, les Rentengùter et les vil- 
lages créés par la Commission de colonisation. Les recommandations du second nous 
ont été non moins précieuses. Nous les prions l'un et l'autre d'agréer l'expression de 
notre gratitude. 



XII AVANT-PROPOS. 

certains d'avance que ceux qui prendront la peine de le lire 
reconnaîtront la sincérité de ses auteurs, rendront justice au 
sentiment tout scientifique qui les a inspirés, et verront 
aussi que c'est avec un réel intérêt, sans y apporter la 
moindre passion, qu'ils ont étudié l'état économique et social 
de leur pays. 



r\ 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

L'ALLEMAGNE AGRICOLE 






L'impression la plus forte que nous ayons rapportée de 
notre enquête, est celle d'une profonde dissemblance entre 
les diverses régions dont se compose aujourd'hui l'Empire 
allemand. C'est d'abord la répartition du sol qui diffère con- 
sidérablement d'une extrémité à l'autre de l'Empire. 11 suffira 
pour s'en convaincre de jeter les yeux sur la carte annexée ta 
ce volume. Entre l'est et l'ouest le contraste est complet. Dans 
la région de l'ouest, le morcellement est extrême; il est au 
moins égal à celui qui existe en France (*). La cause prin- 



(1) En France, la répartition de la propriété foncière est à peu près la même 
partout. Il n'y a pas une seule région dont on puisse dire que c'est un pays de 
grands domaines. Les départements où le morcellement est le moins accentué, les 
Landes, la Lozère, les Hautes et les Basses-Alpes, les Ardennes, les Pyrénées- Orien- 
tales, sont les régions où le sol a une valeur un peu moindre. La France est en 
somme un des pays du monde où la propriété est le plus divisée : la contenance 
moyenne par cote foncière est de 4 hectares au plus. Et si la contenance moyenne 
par propriétaire est supérieure (peut-être double), c'est parce que la même personne 
est souvent propriétaire dans plusieurs communes et cumule ainsi plusieurs cotes. 
[Le nombre total des cotes foncières pour la propriété non bâtie était en France, 

B. I 



2 L ALLEMAGNE AGRICOLE. 

cipale de ce morcellement doit être cherchée dans les prin- 
cipes qui ont depuis longtemps présidé, chez les populations 
franques, à la transmission héréditaire des biens, principes 
auxquels l'introduction du Code Napoléon au commencement 
du siècle a encore donné une nouvelle force. Il convient d'a- 
jouter que cette région est maintenant une région industrielle 
plus qu'une région agricole. Les grandes villes s'y sont mul- 
tipliées; une partie du sol, consacrée à des cultures maraî- 
chères ou plantée de vignobles réputés, a une grande valeur 
et les inconvénients du morcellement sont moindres que s'il 
s'agissait de cultiver uniquement des céréales. 

La contrée située à l'est de l'Elbe offre avec les pays rhé- 
nans un contraste saisissant. Cette grande plaine monotone 
qu'on appelle encore la plaine wende est la partie propre- 
ment prussienne du nouvel Empire; elle se soude, sans au- 
cune solution de continuité, avec les plaines immenses de la 
Russie. C'est ici la grande propriété qui prévaut. Çà et là 
sans doute, dans le voisinage des villes, dans les régions indus- 
trielles de la Silésie, et aussi dans celles occupées jadis par les 
chevaliers teutoniques, le morcellement est plus accentué. 
Néanmoins, les domaines de 100 hectares el au-dessus occupent 
encore plus de la moitié de la superficie. On y trouve 4.144 do- 
maines de plus de 500 hectares; 158 d'entre eux (répartis naturel- 
lementen plusieurs exploitations) dépassent le chiffre de 5.000. 

Les deux régions du nord-ouest et du sud-est, c'est-à-dire 
la plaine saxonne et le plateau bavarois, présentent un autre 
caractère : ce sont deux régions qui, malgré de profondes 
dissemblances ont ce trait commun d'être des régions natu- 
relles: elles ont par là échappé dans une certaine mesure au mor- 
cellement politique dont l'Allemagne a tant souffert pendant 
des siècles. Elles ont aussi, nous le verrons, mieux conservé 

en 1893, de 14.009.779. Et comme d'après M. Boutin, le savant directeur des contri- 
butions directes, la proportion du nombre des propriétaires au nombre des cotes est 
de 60 0/0, on peut évaluer à 8.454.000 le nombre des propriétaires fonciers dans notre 
pays.] Les trois quarts de nos propriétaires ruraux ne possèdent pas plus de 2 hec- 
tares. Il y en a 1 sur cent au plus qui possède plus de 50 hectares. Les neuf dixièmes 
des cotes accusent moins de 6 hectares. Et la très grande propriété (supérieure à 
200 hectares) n'occupe en somme que 16 0/0 de la surface du territoire national. 



REPARTITION DU SOL. 3 

les vieilles coutumes de la Germanie primitive, das alte germa- 
7iische Wesen. C'est ici la moyenne propriété qui prévaut. La plus 
grande partie du sol est divisée en domaines de 20, 30, 40 hec- 
tares appartenant àdes paysans (Bauern) ayant une situation so- 
ciale assez relevée, vivant sur leurs domaines, et les cultivant eux- 
mêmes avec l'aide de leurs familles et de quelques serviteurs. 

Les deux régions bavaroise et saxonne sont séparées l'une de 
l'autre par une région intermédiaire très différente, dépourvue 
d'unité, fort accidentée, coupée çaetlàde profonds ravins. Cette 
disposition géographique a favorisé tout à la fois la tendance au 
particularisme et la tendance au morcellement. Dans la Aallée 
du Mein, dans lallesse. dans laThuringe, le sol est très morcelé. 

Il n'est pas toujours facile de reconnaître les phénomè- 
nes qui ont concouru à engendrer cet état de répartition 
du sol. De ces phénomènes, en effet, les uns sont naturels, les 
autres politiques et économiques. Parmi les premiers, il faut 
mentionner le climat, l'altitude, la configuration du sol ; les 
grands domaines se sont constitués plus aisément là où le sol 
est aride, le climat rude, les communications difficiles. Là, 
au contraire, où la terre est fertile et bien arrosée, le climat 
doux, le sol légèrement accidenté et susceptible de cultures 
variées, le morcellement s'est produit de bonne heure. 

Les faits d'ordre politique et économique ont peut-être joué 
un rôle encore plus important, mais ils sont aussi plus diffi- 
ciles à déterminer. C'est, par exemple, la manière dont le sol 
a été primitivement occupé, le caractère des habitants, les vi- 
cissitudes politiques par lesquelles ils ont passé, les législa- 
tions diverses auxquelles ils ont été soumis, etc.. Ce qui prouve 
l'importance de ces phénomènes, c'est que bien souvent dans 
des pays prédisposés par la nature à renfermer de grands do- 
maines (on peut citer comme exemples l'Odenwald et le Vo- 
gelsgebirge) le morcellement est considérable. 11 faudrait, 
pour tout comprendre, se rendre un compte exact de la façon 
dont les Germains se sont installés dans les différentes régions 
de l'Europe centrale (préférant tantôt se grouper en villages, 
tantôt se fixer dans des maisons isolées), du mode de forma- 
tion des seigneuries foncières, du développement des presta- 



4 L ALLEMAGNE AGRICOLE. 

tions et des corvées, de l'influence des guerres extérieures; il 
faudrait aussi étudier l'évolution politique et sociale des diffé- 
rentes régions de l'Allemagne, en même temps que les mesures 
par lesquelles les seigneurs, pour mieux garantir le paiement 
des redevances auxquelles ils avaient droit, s'opposèrent le plus 
qu'ils purent à toute modification du régime des biens ruraux. 

Réservant pour un autre ouvrage d'un caractère plus histo- 
rique que celui-ci l'histoire de la propriété foncière en Alle- 
magne, nous nous contenterons d'indiquer brièvement les 
principales conséquences de l'œuvre de libération des paysans 
entreprise à la fin du siècle dernier et achevée dans la pre- 
mière moitié du xix e siècle; nous montrerons quels ont été 
les résultats de l'assimilation des biens nobles aux biens de 
paysans, et insisterons sur les nouveaux facteurs récemment 
entrés en ligne de compte : perfectionnements techniques de 
la culture, progrès de la chimie agricole, augmentation du 
capital mobilier, amélioration des moyens de transport et des 
voies de communication, essor du crédit agricole, développe- 
ment des assurances et des associations, etc. Nous avons au 
surplus maintes fois constaté que les mesures indirectes agis- 
sent souvent presque autant que les mesures directes, sur les- 
quelles l'attention se porte tout d'abord. Parmi les premières, 
il faut mentionner : les dispositions de la législation alle- 
mande concernant la liberté d'aller et venir (Freizùgigkeit), 
la liberté industrielle, la liberté de se marier, l'organisation 
financière, la manière de payer les impôts, les livres fonciers 
et le régime hypothécaire. 

Pour comprendre l'état actuel des questions agraires en 
Allemagne, il convient de montrer d'abord l'importance nu- 
mérique des classes rurales dans ce pays, d'indiquer ensuite 
les divers modes d'exploitation du sol, de donner enfin une 
idée des diverses catégories de travailleurs agricoles qui exis- 
tent dans les différentes régions. 

A. — La proportion des agriculteurs est, en Allemagne 
comme en France, inférieure à ce qu'elle était jadis; l'Alle- 
magne se transforme de plus en plus en un État industriel; 
la proportion des habitants adonnés à l'agriculture atteignait 



IMPORTANCE NUMERIQUE DES CLASSES RURALES. 5 

encore en 1850 65 0/0 de la population totale, tandis que les 
populations industrielles ne dépassaient guère 20 0/0, et que 
5 0/0 seulement vivaient du commerce. 

Ces proportions depuis un demi-siècle ont bien changé. Le 
nombre des habitants de l'Allemagne adonnés à l'agriculture 
(en comprenant dans ce mot l'élevage, l'industrie forestière et 
la pisciculture et en comptant les divers membres de la famille 
et les domestiques) n'est plus aujourd'hui que de 42 0/0 (23 
millions environ) (D, 

(1) Voici quelle est aujourd'hui en Allemagne la répartition des différentes pro- 
fessions : 

0/0 de la 

population de 

l'Empire. 

Agriculture 41,67 

Industrie forestière 0,85 

Industrie, mines, etc 35,51 

Commerce 6,80 

Industrie des transports 3,22 

Services domestiques 2,07 

Carrières libérales ; fonctionnaires, etc 4,92 

Sans profession 4,96 

100,00 
Et voici d'après une autre statistique (donnée par Emile von Wolfî : Die Landwirth- 
schaft und ihre Produkte als Beitrag zur Agrarfrage, 2 e éd., 1895), quelle était, en 
1890, la répartition de la population agricole dans les différents États de l'Empire. 






SUPERFICIE 


POPULATION 


Prusse 

Bavière 

Saxe 


en hectares. 


0/0 de la superficie 
de l'Empire 
allemand. 


Population 
totale. 


Population agricole. 

0/0 de la 
population totale. 


34.845.837 
7.586.465 
1.499.294 
1.950.369 
1.508.113 
769.792 

5.890.572 


64,46 
14,03 
2,77 
3,60 
2,79 
1,42 

10,93 


30.178.700 
5.617.900 
3.541.800 
2.042.100 
1.664.500 
992.883 

5.728.817 


60,64 
11,26 
7,10 
4,10 
3,34 
1,99 

11,57 


Wurtemberg. . . 
Bade 


Hesse 


Les 19 autres 
États 

Total. . . . 


54.050.442 


100,00 


49.766.600 


100,00 



Le recensement du 2 décembre 1895 n'a pas modifié notablement ces résultats. Ce 



6 L'ALLEMAGNE AGRICOLE. 

Celte population rurale peut à son tour, d'après Buchen- 
berger( 1 ), être répartie de la manière suivante : 

Propriétaires ruraux indépendants 

(n'employant pas de journaliers). 27,9 0/0 

Propriétaires ruraux employant des 

journaliers 10,8 — 

Journaliers agricoles 17,0 — 

Membres indépendants de la famille 

collaborateurs du propriétaire . . 24,0 — 

Domestiques et servantes 19,7 — 

Fonctionnaires ou employés 0,6 — 

Si l'augmentation des communes rurales est depuis long- 
temps déjà proportionnellement moindre que celle des villes, 
il est à remarquer qu'elle a été plus accentuée dans la der- 
nière période quinquennale que dans la période antérieure 
(1885-1890). Cette augmentation relative de l'accroissement 
des populations rurales tient dans une certaine mesure à l'ac- 
croissement des villages situés dans la banlieue des grandes 
villes, principalement de Berlin; il serait dû surtout, d'après 
le Bureau de statistique, au développement qu'a reçu le réseau 
des voies ferrées. Ces résultats satisfaisants sont la meilleure 
réponse à faire à ceux qui parlent du dépeuplement des cam- 
pagnes. Il faut ajouter cependant que l'augmentation des 
communes rurales et districts domaniaux de moins de 2.000 
habitants a été en somme très faible; elle est déjà plus forte 
pour les communes rurales qui ont de 2 à 5.000 habitants, 
et plus considérable encore pour celles comprises entre 5 et 
10.000 (2). 

qu'il convient surtout de remarquer, c'est que la proportion des agriculteurs est plus 
considérable en Prusse que dans l'Empire entier. En effet, sur une population totale 
de 31.849.795 habitants, il y en a 12.953.784 qui habitent les villes, et 18.896.021 qui 
habitent les campagnes et les districts domaniaux (Gutsbezirke). L'augmentation a été 
par rapport au recensement précédent (1890) de 1.092.226 pour les villes, et de 800.202 
pour les campagnes. 

(1) Agrarwesen uni Agrarpolitik, t. I, p. 62. 

(2) Les chiffres qui constatent l'augmentation de la population urbaine suivent la 
même marche. Plus la ville est considérable, plus son augmentation proportionnelle 



IMPORTANCE NUMERIQUE DES CLASSES RURALES. 



7 



Quant au sol de l'Allemagne il se décompose de la manière 
suivante : 

Hectares. 0/0. 

Champs cultivés et jardins 26.243.213,6 48,53 

Prés 5.915.769,1 10,09 

Pâturages et landes 2.873.036,6 5,31 

Vignobles 132.377,5 0,24 

Forêts et bois 13.956.827,3 25,82 

Terres en friches et déserts 2.060.556,2 3,81 

Chemins et cours d'eau 2.382.317,3 4,40 

Maisons et cours 484.326,9 0,89 

Total 54.048.624,5 100,00 

Le nombre des exploitations rurales est de 5.276.344 occu- 
pant une superficie de 31.868.872 hectares et pouvant être 
groupées de la manière suivante : 

Superficie en Proportion 
Nombre hectares occupée de la surface 
des par ces occupée par 

exploitations. exploitations, ces exploitations. 

Exploitationsinférieuresàl hectare. 2.323.316 777.958 2,4 

Exploitations comprises entre 1 et 

10 hectares 2.274.096 8.145.130 25 6 

Exploitations comprises entre 10 et 
100 hectares 653.961 15.159.621 47,6 

Exploitations supérieures à 100 hec- 
tares 24.991 7.786.263 24,4 

Ces domaines supérieurs à 100 hectares (et dont l'étendue 
moyenne peut être évaluée à 250 hectares environ) sont très 
inégalement répartis dans les différentes provinces de Prusse 
et les divers Etats de l'Empire. Le tableau suivant montrera 
quelle superficie ils recouvrent : 

Mecklembourg-Schvvérin 59,9 0/0 

Mecklembourg-Strélitz 56,0 — 

Poméranie 57,4 — 

Posen 55,3 — 

Prusse occidentale 47,1 — 

l'est aussi. Elle est en effet de 0,9 pour les villes de moins de 2.000 habitants; de 
6,8 pour celles qui ont de 2 à 5.000; de 11,7 pour celles qui ont de 5 à 10.000; de 15,7 
pour celles qui ont de 10 à 20.000, etc.. 



L ALLEMAGNE AGRICOLE. 

Prusse orientale 38,6 0/0 

Brandebourg 36,3 — 

Silésie 34,0 — 

Ensemble du royaume de Prusse . 31,8 — 

Province de Saxe 27,0 — 

Ensemble de l'empire allemand . . 2£,4 — 

Brunswick 17,9 — 

Schleswig-Holstein 16,4 — 

Royaume de Saxe 14,1 — 

Grand-duché de Saxe-Weimar .... 12,0 — 

Alsace-Lorraine 7,3 — 

Province de Hanovre 6,9 — 

Province de Hesse'-Nassau 6,7 — 

Grand-duché de Hesse 4,9 — 

Westphalie 4,8 — 

Oldenbourg 3,4 — 

Province du Rhin 2,7 — 

Hohenzollern 2,6 — 

Bavière 2,3 — 

Wurtemberg 2,0 — 

Bade 1,8 — (*) 



(1) Nous reproduisons, Appendice I, un tableau de la répartition de la propriété 
foncière en Allemagne, qui n'aurait pu trouver place ici, et qui complétera utilement 
la carte spéciale (planche II) que nous avons fait dresser d'après les documents qui 
nous ont été obligeamment communiqués par M. le professeur Max Sering. Bornons- 
nous à dire ici quelles sont les superficies consacrées en Allemagne à chacune 
des principales cultures : 

Blé 1.885.284 

Seigle 5.479.677 

Orge 1.806.695 

/Avoine 4.154.683) 

Epeautre 327.854 

Froment locar 4.413 

Sarrasin 190.202 

Plantes légumineuses (pois, haricots, vesces, lupins) 898.097 

Plantes piochées ou sarclées (pommes de terre, raves, betteraves, 

carottes, navets) , 3.784.376 

Plantes industrielles (colza, navette, houblon, vignes) 263.967 

Plantes fourragères (trèfles, luzernes, sainfoin, pâturages divers).. . 8.517.446 




LEGENDE 

égicrs où les grandes exploitations (supérieures â 100 hectares: 
occupent plus des deux tiers de la superficie. 
..id . plus de la moitié de la superficie 

gions où les moyennes exploitations (entre 10 et 100 hectares) 

occupent plus des deux tiers de la superficie 

_ id plus de la moitié de la superficie. . 

égicns où les petites exploitations (inférieures à 10 hectares) 
occupent plus des deux tiers de la superficie. 
— id plus de la moitié de la superficie ... 



Auts-Imp, L. Courtier, 5-3, rue de Dunker^ue, ?j 



FAIRE-VALOIR ET FERMAGE, 



9 



B. — Demandons-nous maintenant quel est le mode normal 
d'exploitation du sol, et quelle est l'importance du faire-valoir 
direct comparé au fermage. 

Le fermage tient en Allemagne une place beaucoup moins 
considérable qu'en France, où, d'après la statistique agricole 
de 1882, la proportion de la superficie affermée du territoire 
national est de 27,24 0/0. 

Voici quelle est en Allemagne la situation (*) : 



ETENDUE 
des 

EXPLOITATIONS. 



De à 2 hect , 

De 2 à 20 hect , 

De 20. à 200 hect , 

Au-dessus de 200 hect. 



Total... 
Moyenne 



NOMBRE 

des 
exploitations. 



3.061.831 

1.908.012 

292.543 

13.958 



5.276.344 



S » 
S s 1 

a S. £ 
a « 

03 


g *- • 

S.g.J 

fi 


BIENS, 

part ; e affermés, 

partie exploités 

directement. 


24,9 0/0 


50,2 0/0 


24,9 0/0 


2,7 - 


61,7 - 


35,6 — 


3,8 — 


80,3 — 


15,9 — 


22,8 — 


61,1 — 


14,1 — 


15,7 0/0 


63,6 0/0 


20,7 0/0 



29,7 0/0 

10.2 — 

10.3 — 
27,2 — 



14,68 0/0 



C'est donc le système du faire-valoir direct qui l'emporte 
de beaucoup ( 2 ). Parmi les très petites propriétés, le quart 
environ (comprenant un tiers de la superficie correspondant 
à cette catégorie de biens), est affermé ; et la plupart de ceux 
qui les ont affermées sont de petits propriétaires ayant d'au- 
tres occupations. Les fermiers sont aussi le plus souvent des 
artisans. Aussi n'est-ce point à cette catégorie de biens qu'il 
faut s'attacher lorsqu'on veut faire des comparaisons entre le 
faire-valoir direct et le fermage. 

Si de la très petite propriété nous passons à la très grande, 



(1) Ce tableau a été dressé d'après BucheDberger, Agrarwesen und Agrarpolitik, 
t. I, p. 170, et Conrad, Handwôrterbuch der Staatswissenschaften, t. V, p. 91. 

(2) La proportion des terres affermées par rapport à celles qui sont exploitées 
par le propriétaire lui-même paraît actuellement s'accroître. Sous l'influence delà 
crise agraire on voit se multiplier, surtout dans les régions industrielles et autour 
des villes, le nombre des parcelles louées à des voisins. Quant au métayage propre- 
ment dit, il n'existe en Allemagne qu'à l'état d'exception. 



10 l'allemagne agricole. 

nous y voyons aussi le fermage assez répandu. Ainsi la pro- 
portion des grands domaines exploités par des fermiers atteint 
dans le duché de Brunswick 76 0/0, dans la principauté 
d'Anhalt 75,48 0/0, dans le grand-duché de Bade 72,84 0/0, 
dans la province de Hanovre 64,95 0/0, dans la province 
de Saxe 54,29 0/0 (*). 

La fréquence du fermage pour cette catégorie de biens 
s'explique aisément par ce fait qu'ils appartiennent : 1° à 
lÉtat ( 2 ) ; 2° aux communes, aux universités, à l'Église, à des 
communautés ou fondations diverses; 3° aux maisons prin- 
cières ou à la haute aristocratie; 4° à de grandes sociétés in- 
dustrielles ou à de gros capitalistes. 

Mais si nous considérons dans leur ensemble les domaines 
compris entre 20 et 200 hectares nous serons amenés à une 
tout autre constatation. Nous serons frappés d'abord, par le 
contraste qui existe entre l'Allemagne orientale et l'Allemagne 
occidentale : dans la Prusse orientale la proportion des do- 
maines affermés dans cette catégorie de biens ruraux s'abaisse 
à 2,84 0/0; dans la Prusse rhénane elle s'élève à 33,81 0/0. 
Cette différence s'explique surtout historiquement. Elle s'ex- 
plique aussi par le manque de capitaux, la rareté de la main- 
d'œuvre, la fertilité moindre du sol dans les provinces de 
l'est (3). 



(1) Sur les 13.958 domaines de plus de 200 hectares comprenant une superficie 
totale de 6.838.528 hectares, 27,2 0/0 comprenant 1. 862.878 hectares sont affer- 
més. 

(2) Sur 11.902 grandes exploitations en Prusse il y en a 605 qui appartiennent à 
l'État. La proportion est à peu près la même dans le Mecklembourg, le Brunswick, 
l'Anhalt. Ces domaines sont naturellement affermés : ils constituent pour la Prusse 
2.432 exploitations (24,9 0/0 de tous les domaines affermés du royaume). Ce nombre 
considérable d'exploitations tient surtout à ce que la loi défend au fermier, locataire 
d'un bien appartenant à l'État, d'amodier des terres distantes de plus de vingt 
kilomètres de sa ferme principale. 

(3) Le régime des baux en Allemagne comporterait au surplus bien des réflexions. 
S'il reste en effet peu de chose du droit féodal germanique dans la législation rurale 
de l'Allemagne depuis 1850, la législation des baux offre cependant une grande va- 
riété. Les baux héréditaires existent encore aujourd'hui sous deux formes princi- 
pales : VErbpachi et VErbzinsgut. Ce dernier mode est plus rigoureux pour le fer- 
mier, car le propriétaire conserve le domaine utile. VErbpacht au contraire fait du 
fermier une sorte de propriétaire grevé seulement d'une rente (généralement peu 



LES OUVRIERS AGRICOLES. H 

G. — Il convient enfin, lorsqu'on veut embrasser d'un coup 
d'oeil l'ensemble de.l'Allemagne agricole, de donner une idée 
des différentes catégories de travailleurs employés dans le 
pays. 

On peut répartir les ouvriers agricoles de l'Allemagne en 
deux grandes catégories : la première comprend les ouvriers 
engagés par contrat (généralement à long terme); la seconde 
les ouvriers libres travaillant pour un temps restreint, et à 
des époques déterminées. 

Dans la première catégorie nous trouvons d'abord les 
domestiques proprement dits (Gesinde) c'est-à-dire un per- 
sonnel stable comprenant des individus des deux sexes gé- 
néralement non mariés, ayant des attributions précises (soin 
du bétail, conduite des cbevaux, etc.), habitant sous le même 
toit que le maître, et mangeant souvent à sa table; puis 



élevée); à l'instar de l'eraphytéose romaine elle donne au preneur un droit aliénable 
et héréditaire sous la réserve au profit du bailleur d'un droit de préemption et d'une 
redevance proportionnelle au revenu du fonds. Ces principes forment le droit com- 
mun, mais leur application varie d'un État à l'autre. — Quoique la pratique des baux 
à temps se généralise de plus en plus (ils sont faits le plus souvent pour 9 ou 12 
ans, quelquefois pour 18, 21 et même 24), on peut dire que les baux en Allemagne 
ont une durée plus grande que chez nous. L'usage des baux à vie y est encore 
assez répandu. Il va sans dire qu'avec le système des très longs baux le fermier est 
plus intéressé à l'amélioration de la terre : le propriétaire devient au contraire plus 
indifférent. C'est en quelque sorte le fermier qui passe propriétaire. 

Nous avons constaté que dans toutes les régions où prévaut la moyenne propriété, 
le fermage joue un rôle peu considérable ; et les Allemands peuvent à bon droit s'en 
féliciter. C'est en vain que les socialistes agraires et les partisans de la nationalisa- 
tion du sol prétendent, en effet, que le fermage est la forme d'exploitation de l'avenir; 
nous verrons que de toutes les régions de l'Allemagne celles qui résistent le mieux à la 
crise agraire, et à la poussée d'un collectivisme dont le triomphe serait néfaste, ce 
sont celles où l'on trouve en grand nombre des paysans-propriétaires cultivant eux- 
mêmes le sol de génération en génération. Ils s'attachent à la terre avec bien plus 
de force que les fermiers, et acceptent avec courage les difficultés de l'heure actuelle 
plutôt que de se laisser détourner par les prédications de ceux qui cherchent à les 
irriter et à les aigrir. Rien ne pousse plus énergiquement à l'amélioration du sol que 
le fait de cultiver soi-même un bien dont on est propriétaire. Nous montrerons en par- 
lant du Mecklembourg où il y a tant de fermiers que ceux-ci ne travaillent bien et 
ne cultivent d'une façon « rationnelle » que lorsqu'ils sont des fermiers héréditaires. 
Et c'est pour cela peut-être que l'État est le meilleur des propriétaires ruraux. Les 
colons qu'il installe sur ses domaines ont moins à craindre de se voir dépossédés. 
L'essentiel pour lui est de s'assurer le paiement de la rente convenue. 



12 l'allemagne agricole. 

tout un personnel de travailleurs désignés sous le nom de 
Halbgesi?ide, et caractérisés surtout par ce fait que le contrat 
qui les lie au maître est conclu avec une famille ouvrière 
et non avec un ouvrier isolé; ce qui explique que ces travail- 
leurs soient souvent tenus de fournir à leur tour un ou plu- 
sieurs ouvriers adultes qu'ils choisissent de préférence parmi 
les membres de leur famille. 

Une partie du sol de l'Allemagne est ainsi cultivée par des 
familles liées vis-à-vis des propriétaires fonciers par des con- 
trats d'une durée variable, et rémunérées principalement par 
des avantages en nature. Les salaires en argent ne sont qu'ac- 
cessoires et sont inférieurs au salaire normal de la contrée; 
la rémunération des moissonneurs consistera par exemple en 
une quote-part dans le produit de la récolte; elle subira par 
suite les fluctuations du marché. Ce système implique donc 
une véritable participation des ouvriers aux bénéfices de 
l'exploitation et surtout une étroite communauté d'intérêts 
économiques entre les contractants. Il faut d'ailleurs parcou- 
rir comme nous l'avons fait les différentes régions de l'Alle- 
magne pour comprendre ce que sont les Dienstleute , les Inst- 
leute, les Katenleute , les Lohngaertner, les Gutstagelôliner, 
les Beputatisten , ou Deputatknechte . Nous insisterons surtout 
sur la condition des Heuerleute de la plaine saxonne, de ces 
familles ouvrières recevant du propriétaire un morceau de 
de terre de quelques arpents, avec la jouissance d'une petite 
maison, et astreints en retour à un certain nombre de jour- 
nées de travail. Nous verrons comment ces Heuerleute dont 
quelques-uns sont depuis des siècles attachés à la même fa- 
mille se rapprochent des fermiers héréditaires et pourquoi 
leur nombre, quoique cette institution ait de grands avan- 
tages, tend aujourd'hui à diminuer. 

La seconde catégorie d'ouvriers agricoles comprend les 
travailleurs libres de toutes sortes. Il n'y a plus ici d'enga- 
gements permanents et si ces travailleurs sont parfois em- 
bauchés pour une année entière, ils conservent la faculté de 
rompre à tout moment le contrat. Le travailleur libre, en 
Allemagne, se présente essentiellement sous l'aspect d'un 



LES OUVRIERS AGRICOLES. 13 

<( journalier » recevant un salaire quotidien (ce qui n'exclut 
point d'ailleurs certaines rémunérations en nature). La situa- 
tion varie suivant qu'il est ou non, propriétaire d'un petit 
terrain. De là les noms divers de Kcitner, Eigenkàtner, Ein- 
lieger, Kossate, Bûdner, Hamler, que nous aurons à expli- 
quer. La situation de tous ces travailleurs libres est en gé- 
néral précaire. Ils ne peuvent guère tirer parti de la liberté 
dont ils jouissent pour améliorer notablement leur sort et 
surtout lorsqu'arrive la vieillesse ils n'ont rien à attendre, 
comme l'ouvrier domanial de la première catégorie, de la 
bonté d'un maître. Réduits à vivre au jour le jour comme 
les prolétaires des villes, ils sont dans une situation instable 
et, s'ils sont un peu mieux payés que les ouvriers domaniaux 
proprement dits, ils sont en revanche exposés pendant les 
longs mois de l'hiver à des périodes de chômage qui absor- 
bent les épargnes de la belle saison. Leur situation n'est 
meilleure que dans les contrées où, grâce à quelques indus- 
tries, ils peuvent trouver en dehors des travaux agricoles un 
supplément utile d'occupation. 

Parmi les travailleurs libres il en est un grand nombre qui 
se présentent sous l'aspect d'ouvriers nomades, se transportant 
soit d'une contrée, soit simplement d'un domaine, dans un au- 
tre, et louant leurs bras tantôt directement, tantôt par l'inter- 
médiaire d'agences. Comme c'est surtout du côté de la plaine 
saxonne qu'ils se dirigent, on leur donne le nom de Sachsen- 
gqnger. Cet exode n'est pas, comme on le croit volontiers, une 
tradition ancienne, c'est la conséquence du grand développe- 
ment qu'ont pris diverses cultures (la culture de la betterave 
notamment), qui exigent à certaines époques un grand nombre 
de bras ( J ). Les Sachsengânger sont généralement organisés par 
groupes de 50 à 100 sous la direction d'un Vorschnitter, sorte 

(1) D'après une statistique publiée par Kàrger dans le Jahrbuch de Schomller en 
1890, sur 75.000 ouvriers nomades, 10.500 venaient de la province de Prusse occi- 
dentale, 15.000 de celle de Posen, 26.000 de la Silésie, 14.500 de la régence de 
Francfort-sur-1'Oder, et 3.000 de celle de Kôslin. Ces ouvriers s'étaient dirigés sur 
Magdebourg, Hildesheim, Mersebourg, Brunswick, Anhalt, sur l'Oderbruch et aussi 
sur quelques parties du Brandebourg dont le sol léger convient très bien (au moins 
avec l'adjonction de certains engrais) à la culture de la betterave. 



14 L'ALLEMAGNE AGRICOLE. 

de chef d'équipe qui conclut un marché avec le propriétaire 
foncier pour une période s'étendant ordinairement de la fin 
d'avril à la fin d'octobre. Nous verrons, en étudiant le régime 
de la grande propriété dans l'Est, dans quelle mesure cette 
émigration, quia de grands inconvénients, peut être attribuée 
à la répartition défectueuse du sol. Nous verrons également 
comment les efforts faits par le gouvernement prussien pour 
développer l'œuvre de colonisation intérieure des provinces 
orientales et créer de petits domaines, contribue aujourd'hui à 
retenir une partie de la population dans le pays. 

Pénétrons maintenant, après cette vue d'ensemble de l'Al- 
lemagne agricole, dans les différentes régions de ce vaste pays, 
et indiquons les traits caractéristiques de chacune d'elles, en 
partant des contrées qui confinent à la France pour nous rap- 
procher peu à peu des plaines de la Russie. C'est dans la 
vallée du Rhin que nous allons d'abord porter nos pas. De là 
nous gagnerons le plateau de la Bavière, puis la Saxe; c'est 
par l'étude des régions situées à l'est de l'Elbe que nous achè- 
verons notre voyage. 



CHAPITRE II 

LA RÉGION RHÉNANE(l) 



La région rhénane est, au point de vue agricole, la moins 
caractéristique de l'Allemagne. Depuis des siècles, les races 
s'y sont mêlées; les vicissitudes politiques ont modifié pro- 
fondément l'état primitif des lieux; la domination française 
et l'introduction du Code civil, ont presque détruit les an- 
ciennes institutions germaniques; enfin le développement 
prodigieux qu'y a pris l'industrie a changé considérablement 
le genre de vie des habitants. Dans le voisinage de toutes 
les villes industrielles, et elles sont nombreuses, le sol s'est 
morcelé et a pris une grande valeur. Si l'on excepte quelques 
parties un peu écartées, à l'ouest de la Moselle et dans l'Eifel, 
où l'état de choses ancien s'est mieux conservé, et où la pra- 
tique de l'assolement triennal, par exemple, s'est fidèlement 
maintenue, on peut dire que la situation des populations ru- 
rales de toute celte région se rapproche beaucoup de celles 
des populations agricoles de lest de la France. 

Aussi nous bornerons-nous à des vues d'ensemble, insistant 
seulementsur les faits qui méritcntle plus de fixer l'attention. 



(1) Nous devons pour la région rhénane d'utiles indications à M. le baron de 
Coels, landrath d'Aix-la-Chapelle-carapagne, à M. l'abbé Oberdorffer, curé de Stoll- 
berg, à M. C. Bachem, député de Cologne, à M. Schmitz, président au tribunal de 
Diisseldorf, à M. M. Brandts, conseiller provincial de la même ville, à M. l'abbé 
Hitze, et à son collaborateur, le D r Pieper, ainsi qu'à M. J. Brandts, de Mùncben- 
Gladbach, au D r Havenstein et au D r Wygodzinski, à plusieurs de nos collègues de 
l'Université de Bonn (Loersch, Dietzel et Golhein en particulier), à M. le D r Kremer, 
de Neuwied, etc. Nous regrettons de ne pouvoir remercier avec eux les braves 
paysans qui ne liront pas ce volume, et dont les conversations ont été encore plus 
profitables pour nous. 



16 RÉGION RHÉNANE. 

Nous n'avons d'ailleurs, obligés de faire un choix entre les 
différentes contrées de l'Allemagne, visité que la partie infé- 
rieure de la vallée, de Coblentz à Wesel. La vie des paysans 
que nous y avons observés est loin d'offrir des particularités 
aussi caractéristiques que dans les autres contrées où nous 
nous sommes ensuite transportés. Trois points surtout nous 
ont frappés : le morcellement extrême de la propriété, l'im- 
portance du travail de remembrement effectué depuis quel- 
ques années, et l'essor magnifique qu'ont pris diverses asso- 
ciations, et spécialement les associations coopératives de crédit. 

Morcellement de la propriété. — Le morcellement du sol 
est presque partout poussé très loin U). Les deux tiers (66,19 
0/0) des exploitations rurales de la Prusse rhénane corres- 
pondant à 26 0/0 de la surface cultivable, sont inférieures à 
S hectares et les exploitations supérieures à 20 hectares n'at- 
teignent pas 4 0/0 (3,94) du chiffre total (2). 

Ce morcellement a pour cause principale les errements 
suivis depuis longtemps en matière de partage. Il n'est point 
uniquement la conséquence de l'introduction du Code Napo- 
léon au commencement du siècle; la pratique des partages 
en nature entre les héritiers parmi les populations d'origine 
franque est fort ancienne; seulement elle a puisé dans notre 

(1) On trouve cependant quelques beaux domaines surtout dans la partie nord- 
ouest de la Prusse rhénane, du côté d'Erkelenz, de Gocli et de Clèves. Le plus con- 
sidérable est celui de Wissen entre Weese et Kevelaer, appartenant à un neveu du 
baron Félix de Loë qui a bien voulu nous donner sur cette région tous les ren- 
seignements désirables. Je tiens à rendre hommage en passant à la mémoire de cet 
homme vénérable, dont on a pu combattre les idées, mais non méconnaître les 
sentiments élevés et le grand cœur. Je ne saurais oublier pour ma part les heures si 
instructives que j'ai passées auprès de lui en son château de Terporten. Sans doute 
il n'aimait pas la contradiction; mais ses opinions étaient fortement motivées, et 
vraiment il connaissait à merveille la situation des populations rurales de cette 
contrée. Nous parlerons bientôt, en décrivant les associations agricoles, du rôle 
qu'il a joué dans la fondation du Rheinischer Bauernverein. Disons dès maintenant 
que c'est à son zèle qu'il faut attribuer l'essor qu'ont pris les associations coopéra- 
tives dans cette contrée. Il s'était déjà constitué à la date du 1 er février 189b' 
au sein du Bauernverein rhénan, 149 caisses de prêts, -ï sociétés laitières, une so- 
ciété de vignerons, et une société coopérative de consommation. 

(2) Elles correspondent à 26,22 0/0 de la superficie. Les autres exploitations 
comprises entre 5 et 20 hectares, forment le surplus; elles occupent par conséquent 
près de la moitié de la superficie de la province. 



DISPERSION DES PARCELLES. 17 

législation civile une force nouvelle, et le morcellement est 
arrivé à un point tel qu'il présente de l'aveu unanime les 
plus graves dangers (*). 

Les inconvénients sont encore accrus par la dispersion 
extrême des parcelles. Pendant longtemps on ne s'est guère 
préoccupé, semble-t-il, de partager le patrimoine du défunt 
de la façon la plus avantageuse au point de vue de l'exploita- 
tion. On subdivisait les parcelles à l'infini, en autant de frag- 
ments qu'il y avait d'héritiers. Aussi trouve-t-on des champs 
qui n'ont qu'un huitième, et même un seizième d'arpent (deux 
ares environ). Or tous ceux qui sont familiarisés avec la vie 
rurale, savent quelles difficultés entraîne pour le cultivateur, 
propriétaire ou fermier, la dispersion des surfaces dont il 
dispose : difficultés de voisinage et d'accès, difficultés de clô- 
ture, difficultés de surveillance, pertes de temps, multiplicité 
des chemins de desserte, etc. L'entrelacement des propriétés 
a aussi certains inconvénients au point de vue de l'assolement: 
on est le plus souvent obligé de se conformer d'une façon 
servile au genre de culture adopté par les voisins. C'est cette 
« contrainte », si funeste aux progrès, qu'on appelle « Flur- 
zwang ». Le célèbre agronome Thaer prétendait, il y a déjà 
longtemps, que dans certaines régions où la dispersion des 
parcelles était extrême, la valeur du sol était inférieure de 
moitié à ce qu'elle eût dû être ( 2 ). 

(1) On vient d'entreprendre une vaste enquête sur les effets de la législation suc- 
cessorale dans la province du Rhin. Le premier fascicule, correspondant au ressort 
du tribunal supérieur de Cologne, a paru récemment (février 1897). Nous donnerons 
en appendice un résumé de cet important travail. 

(2) Cette dispersion des parcelles a contribué à développer dans toute la vallée 
du Rhin la pratique du fermage (V. ci-dessus, p. 10). La proportion des domaines 
affermés par rapport à ceux qui sont directement exploités par le propriétaire est 
de 3,6 contre 1. Et ce sont précisément les petits domaines, les champs isolés, qui 
sont dans ce cas. La proportion précédente est en effet renversée au point de vue 
de la superficie : les terres affermées ne couvrent qu'un tiers de la surface totale de 
la province. Beaucoup de petits cultivateurs sont aujourd'hui disposés à vendre 
leurs terres, et à abandonner l'agriculture pour chercher un emploi dans l'industrie. 
Le sol par suite diminue de valeur dans certaines localités, et le taux des fermages 
également. Cette baisse est très sensible dans les cercles d'Essen, de Miilheim de 
Ruhrort. Dans celui d'Erkelenz, les prix sont redevenus à peu près ce qu'ils étaient 
vers 1820. 

B. 2 



18 RÉGION RHÉNANE. 

Et en même temps les salaires des ouvriers agricoles ne 
cessent de s'élever. Partout on se plaint d'eux; partout nous 
avons constaté le peu de stabilité des serviteurs de toute 
sorte. Cela tient au développement de l'industrie, qui, par 
suite de l'attrait qu'elle exerce sur les ouvriers des champs, 
amène de continuelles ruptures des engagements. Dans la val- 
lée de la Ruhr, il n'y a certainement pas la moitié des domes- 
tiques qui restent un an dans la même place, soit qu'ils quittent 
volontairement, soit qu'il faille les renvoyer. 

Et pourtant les salaires ont presque doublé depuis vingt 
ans( ! ). On payait un valet d'écurie en 1875 240 marcs; on lui 
en donne aujourd'hui 360. De petits domestiques qui se con- 
tentaient alors de 150 marcs en reçoivent 240. Les pâtres se 
font payer 500 marcs, au lieu de 240; les servantes 180 marcs 
au lieu de 120; on trouvait alors aisément des journaliers 
au prix de 1 m. 50 par jour, il faut donner aujourd'hui 
2 m. 50 ( 2 ). Le sort des domestiques et des journaliers est 
maintenant, m'a-t-on dit maintes fois, meilleur que celui de 
leurs maîtres! 

Intelligents et laborieux, les propriétaires ruraux de la ré- 
gion rhénane luttent énergiquement depuis quelques années 
contre un état de choses que la crise actuelle rend vraiment 
inquiétant. Les paysans remédient à force de travail et d'assi- 
duité aux inconvénients que le morcellement entraîne. Et 
j'ai constaté qu'ils arrivent à des résultats qui ne le cèdent 
en rien à ceux des grandes cultures les plus florissantes; ce 
sont même les prodiges de production qu'ils réalisent qui ont 
déterminé beaucoup d'écrivains à accorder leur préférence à 
la petite culture. Nous ne saurions partager cet enthousiasme; 
nous croyons qu'il faut réagir contre une tendance au morcel- 
lement qui nous paraît funeste, et c'est pourquoi nous avons 
suivi avec intérêt l'œuvre si utile du remembrement. 



(1) Sans parler de la nourriture pour laquelle on se montre beaucoup plus exi- 
geant. Celle d'un domestique est évaluée à un marc par jour. On en tenait à peine 
compte il y a trente ans. 

(2) Ces chiffres se rapportent à la commune de Grevenbroich (à 30 kil.au N.-O. 
de Cologne); mais ils peuvent être certainement généralisés. 



LE REMEMBREMENT. J 9 

Remembrement. — Le remembrement {Consolidation, Zu- 
sammenlegung, Verkoppelung) a pour but de remédier aux 
inconvénients que présente la dispersion des parcelles. 

Il y a déjà plus d'un demi-siècle qu'on s'occupe de cette 
question. Dès 1837, la société des agriculteurs {Landwirth- 
schaftlicher Verein) de la province proposait : 1° que les pa- 
rents, au moment de la transmission héréditaire de leurs 
biens, défendissent aux enfants de morceler davantage; 2° que 
les curés ou pasteurs, qui étaient souvent consultés en pareil 
cas, fissent leur possible pour empêcher tout morcellement 
inutile; 3° que les liquidateurs des successions (notaires ou 
experts) s'opposassent au morcellement et ne partageassent 
qu'en respectant le cadastre. 

En 1840, le président de la province, M. de Carnap, provo- 
qua une grande séance de discussion à laquelle toutes les no- 
tabilités de la région furentinvitées. La question des avantages 
et des inconvénients du morcellement fît naître de vifs débais. 
Finalement, l'assemblée résolut de procéder à l'étude métho 
dique de la question suivante : « Quelle influence a eue, de- 
puis la suppression des fidéicommis nobles et la sécularisation 
des biens ecclésiastiques, le morcellement continu du sol sur 
la production économique de la province du Rhin? L'agri- 
culture en a-t-elle bénéficié, ou en a-t-elle souffert? » 

A partir de ce moment, la question reparut à l'ordre du jour 
de toutes les réunions où on s'occupait de questions agricoles. 
Ceux mêmes qui, comme MM. Beermann et de Sparre, avaient 
insisté sur les avantages du morcellement, reconnurent que 
ces avantages n'existaient « que si le morcellement n'était pas 
poussé trop loin, et que des parcelles de 50 et même 20 pieds 
carrés révélaient une situation qui, au point de vue de la pros- 
périté nationale, pouvait avoir dans l'avenir les plus graves 
conséquences ». On proposa donc de procéder à un travail de 
remembrement semblable à celui qui venait d'être pratiqué 
dans la liesse-Nassau et avait donné les meilleurs résultats. 
N< Il n'y a pas aujourd'hui, disait-on, de fait plus grave que 
cet endettement continu qui tend à faire disparaître les classes 
jinoyennes aisées, qui pousse à l'émigration ceux des habitants 



20 RÉGION RHÉNANE. 

qui sont souvent le mieux pourvus au double point de vue du 
capital et de l'outillage, qui augmente le nombre des ouvriers 
sans ressources, et accroît le prolétariat et le paupérisme ». 

Le Président supérieur de la province, M. Eichmann, char- 
gea en 1852 le conseiller de gouvernement Wilhelmi (depuis 
président de la commission générale de Cassel), de diriger 
une enquête dans le duché de Nassau, d'y étudier sur place 
l'œuvre qui y avait été entreprise, et de donner son avis sur 
l'utilité qu'il pourrait y avoir à rendre dans la province du Rhin, 
sous certaines conditions, le remembrement obligatoire. Le ré- 
sultat fut si satisfaisant qu'on pria le ministère de l'Agriculture 
de Berlin, de provoquer pour la province du Rhin le vote 
d'une loi semblable à celle qui existait dans ce duché. 

Cette demande souleva beaucoup d'objections. Voici quelles 
furent les principales. On déclara : 1° que l'opération serait 
inutile à cause de la variété des cultures qui rendrait les 
échanges difficiles, et qu'elle amènerait des violations de 
droit contre laquelle s'insurgeraient les cultivateurs; 2° qu'en 
imposant dans chaque commune la décision de la majorité à 
la minorité, on mécontenterait tellement cette dernière qu'on 
provoquerait des dissentiments et des haines ; 3° que les frais de 
l'opération seraient si considérables qu'ils absorberaient tout 
le bénéfice qu'on prétendait en retirer; 4° qu'elle n'aurait pas 
d'effet durable, puisque au bout de quelques années, avec 
l'habitude invétérée des partages, une nouvelle dispersion 
des parcelles se produirait; o° que le remembrement aurait 
forcément pour effet d'éloigner certains domaines de l'ha- 
bitation du propriétaire ; 6° qu'il aurait aussi de graves 
inconvénients pour l'agriculture rhénane qui devait surtout 
sa prospérité à la grande indépendance des agriculteurs 
vis-à-vis des divers systèmes de culture et d'assolement; 
7° que, d'ailleurs, le sol perdrait forcément de sa valeur, les 
petites parcelles se vendant ou s'affermant toujours mieux et 
plus facilement que les grandes; 8° qu'enfin les expériences 
faites dans le duché de Nassau n'étaient pas concluantes, la 
situation étant tout autre que dans la province du Rhin. 
Les partisans du remembrement ne se laissèrent poiut 



LE REMEMBREMENT. 21 

arrêter par ces objections. Us n'eurent pas grand'peine à dé- 
montrer que le remembrement amènerait la suppression d'une 
quantité de servitudes et de chemins de desserte, et la dispa- 
rition de l'ancienne contrainte du Flurzwang ; qu'il faciliterait 
les travaux de drainage et une foule d'autres améliorations; 
qu'il permettrait d'économiser beaucoup de temps et de tra- 
vail, de fixer avec plus de certitude les limites des champs, 
d'éviter les procès de bornage, de refaire ou au moins de cor- 
riger le cadastre. 

Aussi, à la suite d'une nouvelle enquête à laquelle prirent 
part treize délégués de diverses localités, se mit-on finalement 
d'accord sur l'utilité qu'une loi relative au remembrement 
aurait pour toute la province du Rhin, mais en décidant que 
la majorité des intéressés dans chaque commune serait juge 
de l'opportunité qu'il y aurait à en faire usage. Le projet de 
loi présenté, après de nouveaux retards (*), en juillet 1878, 
finit par aboutir à la loi du 24 mai 1885. 

La loi nouvelle fut d'abord accueillie froidement. Mais les 
populations, un peu hésitantes, au début, ne tardèrent pas à 
reconnaître les avantages du remembrement. Au 1 er janvier 
1895, la commission générale instituée à Dïisseldorf le 1 er avril 
1886, avait été saisie de 225 demandes correspondant à une 
superficie de 46.377 hectares ( 2 ). Il suffira pour se rendre 
compte de l'importance du travail à effectuer de dire que ces 
46.000 hectares correspondaient cà près de 300.000 parcelles 



(1) Il fallut, en effet, pour désarmer les opposants, procéder encore à de nouvelles 
recherches sur réraietlement de la propriété foncière et l'état de pulvérisation auquel 
elle était arrivée dans certaines régions. Les constatations qu'on fit alors sont très 
curieuses : à Hontheim (cercle de Wittlich) , commune dont la superficie est de 
3.014 arpents, il n'y avait pas moins de 24.746 parcelles dont 16 seulement dépas- 
saient trois arpents, et 19 deux; 24.267 avaient moins d'un demi-arpent; et parmi 
ces dernières 12.000 n'avaient pas 10 verges (Ruthen). Le plus gros propriétaire 
de la commune possédait 46 arpents et 106 verges, se décomposant en 546 parcelles 
dispersées sur tout le territoire. Et ce n'était là qu'un exemple entre beaucoup 
d'autres. 

(2) Nous verrons, dans la seconde partie de cet ouvrage (chapitre III) ce que 
sont ces « commissions générales » créées depuis longtemps déjà, et auxquelles les 
lois relatives au remembrement ont donné depuis [quelques années un supplément 
de travail considérable. 



22 RÉGION RHÉNANE. 

de toutes dimensions et que 30.000 propriétaires y étaient in- 
téressés. A la fin de Tannée 1894, 83 remembrements avaient 
été déjà complètement achevés, 78 étaient en cours d'exécu- 
tion, et 64 à Tétude ( ! ). 

Partout où ils ont été accomplis, les remembrements ont 
diminué le morcellement de près des trois quarts. Et ce n'est 
pas seulement le nombre des parcelles qui diminue. La forme 
nouvelle qu'elles reçoivent rend aussi l'exploitation plus facile 
et plus avantageuse. Beaucoup de servitudes ont été suppri- 
mées, le nombre des chemins de desserte a été réduit, le 
cadastre a été refait dans les meilleures conditions. Les re- 
membrements ont surtout l'avantage de faciliter les travaux 
d'amélioration, de drainage, d'irrigation. Aussi tous aujour- 
d'hui, propriétaires et fonctionnaires, se prêtent-ils avec 
empressement aux travaux divers que cette opération com- 
porte ( 2 ). 

Associations diverses. — Ce qui enfin dans la région rhénane 
nous a vivement frappés, c'est l'essor qu'y ont pris les associa- 
tions. 

La tendance à l'association qui est un des traits caractéris- 
tiques, en même temps qu'une des principales causes de force 
des races germaniques, y a produit les meilleurs résultats. 
Il y a soixante-trois ans (1833) que fut fondée l'association des 
agriculteurs de la province du Rhin. Elle a rayonné peu à 
peu sur toute la contrée et comprend aujourd'hui 66 sections, 



(1) Depuis que ces lignes ont été écrites nous avons appris qu'au cours de l'année 
1895, 18 demandes nouvelles avaient été faites et que 15 des remembrements en 
cours d'exécution (correspondant à une surface de 3.867 hectares) avaient, été achevés. 

(2) Les frais que les remembrements entraînent sont assez considérables, mais 
ils sont fournis en partie par l'État et par la province aux communes pauvres, si bien 
que dans les régions les plus misérables du Westerwald et de l'Eifel de nombreux 
remembrements ont pu être faits. Dans une remarquable brochure parue en 1873 sous 
ce titre De la réunion territoriale, M. Camille Viox, député de Meurthe-et-Moselle, 
a très bien montré quelle utilité aurait pour la France ce système de reconstitution 
du sol. V. aussi de Foville, Le morcellement, 3 e partie. Nous donnons une idée des 
résultats obtenus en Allemagne, en reproduisant (carte III) le plan d'une partie du 
territoire de la commune de Remagen (au sud de Bonn) avant et après le travail 
de remembrement, et en montrant la concentration qui s'est faite au profit de quel- 
ques propriétaires choisis au hasard. 



LA ( 



4. 



aUL, 



h 



DÉVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 23 

et plus de 60.000 membres répartis en 750 groupes (Ortsve- 
reinc ou Casinos qui ressemblent à nos syndicats agricoles). 
Presque toutes les communes de la province comptent quel- 
ques adhérents (*). 

L'association des agriculteurs de la province du Rhin a 
une vie très intense comme on peut s'en convaincre en par- 
courant l'excellente revue qui est servie gratuitement à tous 
les membres; elle vient de créer une station d'expériences et 
de travaux chimiques (Versuchstation) ( 2 ) et une série de cours 
subventionnés. Il existe déjà dans la province 24 écoles d'hiver 
disséminées dans toutes les directions (il y en a à peu près 
dans tous les cercles), qui donnent aux populations rurales 
un enseignement pratique et les mettent au courant de tous 
les progrès de la science agricole. Elles sont fréquentées en 
moyenne par 5 ou 600 personnes et on doit en augmenter 
prochainement le nombre. 

Les différentes sociétés agricoles de la contrée se sont grou- 
pées en une fédération qui, d'après le rapport présenté le 31 
novembre 1896, parle D l Havenstein à la huitième assemblée 
générale des associations agricoles de la province du Rhin, 
comprenait au 31 décembre 1895, 188 associations et plus de 
15.000 membres ( 3 ). 

Nous verrons en décrivant le rôle de l'association dans la 
vie agricole de l'Allemagne quels services on en peut attendre, 
et, en parlant des associations de paysans, nous montrerons 
l'importance du Rlieinischer Bauernverein. 

C'est par cette même tendance que s'explique le merveil- 



(1) C'est ce qui explique que la création de chambres d'agriculture a été froide- 
ment accueillie dans cette région. On n'en voit pas l'utilité pour amener une entente 
entre les propriétaires ruraux, et déterminer des efforts collectifs plus féconds. Cette 
entente, ces efforts collectifs existent déjà. 

(2) 4.941 analyses y ont été faites avec l'aide de sept collaborateurs, dans le cours 
de l'année 1894 (analyses portant sur des engrais, des semences, des fourrages, etc.). 
On y a récemment inauguré d'importantes recherches bactériologiques. 

(3) Et dans ces chiffres ne sont pas compris 60 sociétés agricoles de consomma- 
tion, 73 associations laitières, 500 sociétés de crédit, 8 sociétés d'élevage de che- 
vaux, 85 sociétés d'apiculture, 21 d'élevage des volailles, 75 de jardiniers et pépi- 
niéristes, 19 de vignerons, et 30 autres sociétés diverses. 



24 RÉGION RHÉNANE. 

leux épanouissement dans toute la vallée du Rhin des insti- 
tutions de crédit. C'est la région rhénane qui a vu se fonder, 
en 1849, les premières caisses Raiffeisen. Ces caisses, tous les 
paysans aujourd'hui les connaissent, tous en proclament l'u- 
tilité. 

Les éloges que nous avons recueillis dans toutes les bouches 
contrastent avec les critiques qu'on adresse à la législation 
hypothécaire (c'est la législation française) qui, fondée sur 
une idée contraire au principe de la solidarité, est désastreuse 
pour les propriétaires ruraux, et agit, nous disait-on, comme 
un vrai sabot d'enrayage (Hemmschiih) à l'égard de l'agri- 
culture. L'hypothèque des mineurs et celle de la femme 
mariée provoquent aussi de vives critiques. 

11 y a longtemps qu'on se préoccupe de remédier à cette 
situation. Dès 1850 une grande réunion tenue à Duisbourg 
étudiait la question d'une réforme du régime hypothécaire ( A ). 
Depuis cette époque les sociétés d'agriculture ont souvent 
agité la question et sont arrivées du reste à quelques résultats. 
La banque provinciale fait son possible pour accorder des prêts 
hypothécaires amortissables dans de bonnes conditions, et la 
fédération des sociétés agricoles de la province du Rhin n'a pas 
de son côté institué moins de 26 associations de crédit foncier. 

Mais c'est surtout le crédit personnel qui se développe 
merveilleusement dans toute cette région du Rhin ; les cais- 
ses Raiffeisen se substituent peu à peu aux simples caisses 
d'épargne créées au commencement de ce siècle (et qui d'ail- 
leurs avaient déjà donné elles-mêmes de bons résultats ( 2 )). 
Parties du désir de combattre « l'usure dans le commerce du 
bétail » regardée vers 1849 comme la plus grande plaie de 



(1) Elle aboutit à un magistral rapport de Reichensperger qui mérite encore 
d'être lu. 

(2) Les caisses d'épargne (caisses des cercles ou caisses communales), ont cer- 
tainement contribué au développement du crédit. Mais on regrette que le taux des 
intérêts soit trop élevé et aussi qu'il ne soit pas partout le même. Il varie entre 
3 1/2 et 5 1/2 0/0. V. le Jahresbericht des landwirthschaftlichen Venins fur Rhein- 
preussen fur das Jahr 1895, p. 11-15; les caisses d'épargne de la contrée y sont 
l'objet de vives critiques. Elles ne semblent guère favoriser le développement du 
crédit personnel, ce qui devrait être cependant un de leurs buts principaux. 



DEVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 2,> 

l'agriculture, elles ont servi bientôt à toutes sortes de travaux 
d'amélioration soit des bâtiments, soit du sol, comme aussi à 
l'achat de semences, d'engrais et d'instruments. 

L'étude du crédit agricole en Allemagne fera l'objet d'un 
chapitre particulier (*). Il suffira, pour donner une idée de 
l'importance que les institutions de crédit ont prise dans la 
région du Rhin, de prendre un exemple, et de dire ce qui 
s'est fait dans le cercle de Coblentz-campagne qui comprend 
40 communes. On y trouve : 19 caisses Raiffeisen, la caisse 
générale d'épargne du cercle qui a dans le cercle 12 bureaux 
auxiliaires, la caisse spéciale d'Ehrenbreitstein, les trois asso- 
ciations d'épargne et de crédit de Wallendar, de Sayn et 
Pfaffendorf, et enfin la banque populaire de Bendorf. Il n'y a 
plus dans le cercle, que sept communes dépourvues de toute 
institution de crédit. Partout on se montre satisfait de la façon 
dont ces caisses fonctionnent et des services qu'elles rendent, 
et pourtant dans certaines localités, c'est à peine si la néces- 
sité de leur création se faisait sentir. La sixième assemblée 
générale ordinaire de la fédération des sociétés agricoles de la 
province rhénane, qui s'est tenue à Bonn le 27 octobre 1894, 
assemblée à laquelle assistaient des représentants du gouver- 
nement, de la province et des sociétés agricoles de chaque 
région, a proclamé bien haut que le développement du crédit 
rural était actuellement le meilleur moyen d'améliorer d'une 
façon durable la situation de l'agriculture dans la contrée 
et on a insisté avec raison sur les avantages qu'il avait au 
point de vue moral indépendamment de ses avantages d'ordre 
économique. 

C'est dans la région rhénane qu'on recommande aujour- 
d'hui le plus vivement, en raison du bas prix des denrées 
agricoles, de restreindre autant que possible la culture des 
céréales et de lui substituer celle des plantes fourragères, ou 
des plantes sarclées, et l'élevage. Pour rendre ce dernier plus 
facile, on s'occupe actuellement, dans la région du Bas-Rhin 
surtout, d'accroître les superficies qui peuvent être utilisées 



(1) V. ci-dessous, 2e partie, chapitre II, section 11. 



2G RÉGION RHÉNANE. 

pour le pâturage (0. Dans les contrées montueuses également, 
où on s'occupe depuis longtemps d'élevage, comme le Wes- 
terwald et le Hochwald, on s'attache à donner le plus d'ex- 
tension possible aux prairies, et on renonce peu à peu au 
vieux système de l'assolement triennal. Mais j'ai constaté que, 
malgré tous les efforts, la valeur du sol a diminué depuis dix 
ans. Elle ne se maintient à peu près que dans le voisinage 
des grandes villes, pour les cultures maraîchères, où elle 
s'élève jusqu'à 2.400 marcs l'arpent; mais elle a diminué de 
près de moitié pour les terres de valeur moyenne et beaucoup 
baissé aussi pour les mauvaises terres. 

Au développement des associations a répondu le dévelop- 
pement des assurances. Les assurances contre l'incendie et 
contre la grêle se sont plus développées ici et semblent plus 
appréciées que dans le reste de l'Allemagne. Seule l'assu- 
rance sur la vie ne paraît pas très goûtée jusqu'à présent. Le 
comité de direction de la société des agriculteurs de la pro- 
vince du Rhin vient de conclure avec deux grandes compagnies 
d'assurance un traité assurant à ses membres des conditions 
particulièrement avantageuses. De toutes les assurances, c'est 
l'assurance pour le bétail qui réussit le mieux. Il n'y a pas 
moins de 900 associations locales relatives à cet objet. 

Grâce à tous ces efforts, la région du Rhin est une des par- 
ties de l'Allemagne où, le développement de l'industrie 
aidant, la situation générale est la moins mauvaise. Elle est 
assurément meilleure que dans les régions de l'est, l'endette- 
ment y est moindre, les propriétaires y sont moins malheu- 
reux parce que la plupart ont quelque fortune en dehors de 
leurs domaines ou de leurs champs. C'est là surtout ce qui 
distingue cette contrée des autres parties de l'Allemagne, 
c'est là ce qui explique que le morcellement ait moins d'in- 
convénients, c'est là ce qui permet au petit propriétaire de 
mieux cultiver et de se mettre assez vite au courant des 
inventions modernes. Le magnifique essor des institutions 



(1) J'ai visité à ce point de vue la région comprise entre Crefeld, Wesel et Clèves, 
où ces conseils sont suivis. 



DÉVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 27 

coopératives fondées sur le principe de la solidarité est une 
bénédiction pour ceux qui sont moins fortunés, et leur permet 
de ne pas rester en arrière. Mais il y a encore beaucoup à faire 
pour achever le remembrement, compléter les travaux de 
drainage, d'irrigation, de voirie, et améliorer les systèmes de 
culture l 1 ). 

La région rhénane sur laquelle nous sommes obligés de 
glisser rapidement mériterait, on le voit, une étude plus 
approfondie ( 2 ). Nous y avons trouvé beaucoup de points noirs : 

(1) Dans la région du Hohe Venn et dans une partie de l'Eifel, on en est encore au 
système des pâturages naturels et de la Schiflelwirthschaft. La terre est soumise à 
une sorte de défrichement suivi de brûlage, puis ensemencée pendant deux ou trois 
ans en seigle ou en avoine; on la laisse ensuite pendant quinze ou vingt ans à 
l'état de prairie naturelle pour lui permettre de retrouver sa fertilité. Ce système 
suranné tend à disparaître depuis quelques années, par suite des efforts que font 
l'État et la province, mais le système de l'assolement triennal est encore très répandu 
dans les parties méridionales de l'Eifel et dans le Hunsriïck. Il a conservé sur 
plusieurs points sa simplicité primitive, mais le plus souvent, s'est amélioré par 
l'introduction de plantes sarclées et de prairies artificielles. Quant à la contrainte du 
Flurzwang, elle persiste partout où il n'a pas été procédé au remembrement et est 
peu favorable au développement de l'intelligence et à l'esprit d'initiative en matière 
agricole. 

(2) Nous avons laissé de côté la région badoise, sur laquelle il est d'ailleurs plus 
facile de se renseigner grâce à l'enquête si minutieuse entreprise il y a quelques 
années par les soins du gouvernement badois, et qui est un modèle [Erhebungen 
iiber die Lage der Landwirthschaft im Grossherzoglhtm Daden, 3 vol. gr. in-8°J. On 
trouvera aussi d'intéressants détails sur les populations rurales du grand-duché de 
Bade, dans une monographie remarquable récemment publiée sous ce titre : Drei 
Dôrfer der badischen liait, par leD r M. Hechl, Leipzig, 1895. Celte lecture devra être 
complétée par un article du professeur H. Herkner, paru dans la Neue Deutsche 
Rundschau (mai 1895), qui met en relief les avantages de la petite propriété comparée 
aux grands domaines de l'est. Le grand-duché de Bade est un pays très morcelé; 
les quatre cinquièmes du sol y sont cultivés par les propriétaires eux-mêmes avec 
l'aide de leurs familles; les journaliers et domestiques agricoles y sont peu nom- 
breux, puisque sur 100 exploitations rurales on compte seulement 111 journaliers 
et 26 domestiques. 

Ce qui paraît avoir fait surtout défaut jusqu'ici à l'agriculture badoise c'est le cré- 
dit foncier à de bonnes conditions et surtout à long terme. On a demandé en 1893 
au gouvernement badois de créer une banque hypothécaire rurale pour combler 
celte lacune. La banque hypothécaire du Rhin qui a son siège à Mannheim ayant 
compris que celte nouvelle institution pourrait devenir une concurrence dangereuse 
pour elle s'est déclarée prête à mettre à la disposition de la classe agricole le crédit 
hypothécaire qui lui serait nécessaire, sans bénéfice pour elle-même (c'est-à-dire au 
taux qu'elle paie, augmenté seulement d'une part proportionnelle des frais d'admi- 
nistration). Le gouvernement badois ayant accepté cette proposition, un contrat a 



28 RÉGION RHÉNANE. 

les paysans nous y ont paru souvent découragés, nous y avons 
vu des familles jadis à l'aise, et aujourd'hui très gênées, nous 
y avons constaté une propension inquiétante à affermer la 
terre sur laquelle on aimait autrefois à vivre, les ouvriers agri- 
coles enfin ont fait souvent sur nous une mauvaise impres- 
sion, et nous avons recueilli bien des plaintes sur leur compte. 
Mais nous avons été, d'autre part, frappés desadmirablesefforts 
qui ont été tentés depuis quelques années pour améliorer la 
situation : progrès techniques de la culture, remembrement 
du territoire, développement des associations, épanouissement 
de l'idée si belle de solidarité, tout cela est bien propre ta 
donner confiance dans l'avenir : la vallée du Rhin conservera 
longtemps encore sa vieille réputation. Nous allons gagner 
maintenant la région bavaroise, et c'est dans un tout autre 
milieu que nous allons nous trouver. 



été conclu sur cette base entre le gouvernement et la banque. Les sommes néces- 
saires ont été mises à la disposition des agriculteurs pour qu'ils puissent se libérer 
des dettes hypothécaires dont le taux dépasse 4 0/0. Le gouvernement badois fait 
les plus grands efforts pour venir au secours de l'agriculture et lui accorde de fortes 
subventions. 



CHAPITRE III 

RÉGION BAVAROISE 



La Bavière, si on laisse de côté le Palatinat du Rhin, est 
de tous les États de l'Allemagne, celui dont les contours 
s'accordent le, mieux avec les limites tracées par la nature, 
celui dont l'unification politique a été le plus aidée par l'unité 
géographique; c'est aussi l'un de ceux qui a le mieux con- 
servé jusqu'à nos jours une certaine cohésion, et gardé le 
plus fidèlement son patriotisme distinct. 

La région bavaroise apparaît dans son ensemble comme 
un grand bassin quadrangulaire dont les eaux s'écoulent dans 
les deux versants contraires du Danube et du Rhin. Les con- 
treforts des massifs alpins débordent sur la partie méridionale 
du plateau. La lente destruction des hautes montagnes a re- 
couvert le sol, sur une grande épaisseur, de cailloux roulés, 
de sables et d'argiles. 

Toutefois, en dépit d'une certaine unité apparente, la Ba- 
vière renferme un assez grand nombre de régions assez dis- 
semblables, formant de petites unités caractérisées et dont les 
populations sont dans des situations très différentes! 1 ). Nous 

(1) Il convient de rappeler ici que la Bavière a une superficie de près de 70.000 
kilom. carrés, avec une population de 5 raillions d'habitants, non compris le Pala- 
tinat rhénan, région tout à fait différente, qui a 5.927 kilom. carrés et 750.000 ha- 
bitants. 77 0/0 des habitants de la Bavière sont adonnés à l'agriculture. 

Voici quelle est, dans les cercles que nous avons parcourus, l'étendue moyenne 
des exploitations : 

Haute-Bavière 9 hect. 29 

Basse-Bavière 8 — 19 

Haut-Palatinat 7—89 

Souabe 6—68 

Haute-Franconie 5 — 74 



30 RÉGION BAVAROISE. 

allons parcourir l'une après l'autre les principales de ces 
régions, en nous efforçant de mettre en relief leurs particula- 
rités. Nous dirons ensuite quel jugement nous avons porté 
sur les populations de ce royaume, sur la situation de son 
agriculture, et sur les principales questions agraires qui y 
sont agitées. 

Allgàu. — Notre attention s'est portée d'abord sur la partie 
méridionale, la plus montagneuse, sur la région de l'AUgàu, 
habitée par une population alamanique, et formant l'angle 
sud-ouest du royaume actuel. La plupart des villages sont 
construits dans de hautes vallées dont l'altitude varie de 600 
à 1000 mètres. Le sol est en grande partie formé de molasse 
et parsemé de blocs erratiques. Le climat est rude, la neige 
recouvre le sol jusqu'à une époque avancée; les nuits, même 
en été, sont froides. On n'y récolte qu'un peu d'avoine, d'orge 
et de seigle, mais pas de blé; la culture des céréales est tout 
à fait accessoire (*). 

C'est l'industrie laitière qui est la grande ressource du 
pays. Les développements qu'elle a reçus ont été pour beau- 
coup dans la prospérité relative dont jouit cette contrée. Les 
associations que nous avons étudiées offrent certaines analo- 
gies avec les sociétés laitières du Danemark, et nous avons 
trouvé notamment dans la fromagerie coopérative de Sontho- 
fen une organisation typique dont nous décrirons pour cette 
raison le fonctionnement et les principaux rouages, lorsque 
nous présenterons un tableau d'ensemble du rôle de l'asso- 
ciation dans la vie rurale du peuple allemand! 2 ). 

Au point de vue de la division du sol c'est un pays de 
moyennes et de petites propriétés, qui sont presque toujours 
d'un seul tenant. Les plus considérables ne dépassent guère 
50 hectares. Un domaine de 20 hectares est déjà considéré 



(1) Nous devons d'utiles indications sur l'AUgâu à M. Xavier Herz, directeur de 
la fromagerie coopérative de Sonthofen, à M. Brettreich, amlmann du district et 
président de la société d'agriculture, et à M. le conseiller Herz, d'immeustadt. 

(2) V. ci-dessous, 2 e partie, chapitre II, section I. La fabrication du beurre de 
table, qu'on envoie par la poste en petites caisses dans toutes les directions, joue 
un rôle important dans la contrée. 



ALLGÀU. • 31 

comme important, un de 5 est regardé comme suffisant à la 
rigueur pour l'entretien d'une famille. Le pays est encore très 
boisé; dans le cercle de Sonthofen les forêts recouvrent 15 
0/0 de la superficie totale. Mais, contrairement à ce qu'on 
pourrait supposer, il ne reste presque plus de biens commu- 
naux (*). 

Voici à titre d'exemple la répartition du sol dans la com- 
mune typique de Missen (à 15 kil. d'immenstadt). 

Sa superficie est de 1.233 hect. 566 se décomposant ainsi : 

21 domaines au-dessus de 20 hectares : 676 hect. 220. 

37 domaines de 5 à 20 hectares : 506 hect. 576. 

15 domaines de moins de 5 hectares : 50 hect. 760. 

La qualité et le prix du sol varient de 200 marcs par hec- 
tare pour les mauvais pâturages, à 3.000 pour les meilleures 
prairies. Très peu de terres sont affermées, ordinairement 
pour une période de 10 ans. 

Le malaise dont on se plaint dans 1'Allgàu comme ailleurs, 
tient surtout à l'endettement de la propriété. On évalue le 
montant des dettes foncières à 30 0/0 au moins de la valeur 
du sol, sans parler des dettes chirographaires dont il est im- 
possible d'évaluer l'importance. Elles ont triplé depuis 20 ans. 
A Missen elles ont quadruplé depuis 1860, c'est-à-dire en 35 
ans; c'est depuis 5 ans surtout que l'accroissement a été con- 
sidérable ( 2 ). 



(1) Il n'y a plus dans cette région ni biens nobles, ni biens équestres, ni fidéicom- 
mis. Jusqu'à une époque récente le morcellement y a fait des progrès. Un certain 
nombre de propriétaires ont cru faire une bonne opération en procédant à des ventes 
au détail (qui attestaient surtout une grande pénurie d'argent). Ce sont principa- 
lement les marchands de biens, préoccupés de leur intérêt personnel, qui ont retiré 
de là quelque profit. La question du morcellement a été maintes fois agitée depuis 
une vingtaine d'années au conseil d'agriculture (Landwirthschaftsratli) du royaume 
de Bavière. Les diverses mesures législatives qu'on a prises paraissent avoir pro- 
duit peu d'effet. V. l'article paru dans le Jahrbuch fur Gesetzgebung de Schmoller, 
1894, p. 63. A Oberfischbach, 16 domaines sur 46 ont été morcelés depuis 1850; à 
Unterfisehbach, 9 sur 35. IL semble heureusement que les paysans comprennent mieux 
aujourd'hui les inconvénients de cet émiettement de la propriété. Depuis cinq ou six 
ans le morcellement a plutôt diminué et on a commencé en outre dans quelques com- 
munes des travaux de remembrement. 

(2) C'est la moyenne propriété qui est la moins chargée et jusqu'ici on a payé 
assez régulièrement les intérêts. 



32 RÉGION BAVAROISE. 

Il est difficile de se rendre un compte exact des causes de 
ce rapide accroissement. On ne peut dire qu'il soit la consé- 
quence d'un régime successoral qui existe depuis bien long- 
temps. Si, en effet, le domaine passe intégralement à l'un 
des enfants, les dettes hypothécaires se rattachant au paie- 
ment des soultes dues aux cohéritiers ne représentent d'après 
les calculs les plus dignes de foi que 17 0/0 du total. L'endet- 
tement dont on se plaint me paraît être la conséquence de la 
valeur exagérée qu'on a attribuée au sol, et des dépenses trop 
considérables qu'on a faites pour chercher sans y parvenir à 
en augmenter le revenu. Si inquiétante que soit la situation, 
nous pensons que grâce au développement de l'industrie lai- 
tière et au progrès de la coopération, elle s'améliorera peu à 
peu. L'Allgàu tend d'ailleurs, grâce à la métallurgie et au tis- 
sage du coton, à devenir une région assez industrielle; on 
pourrait y étudier d'intéressantes combinaisons entre le travail 
industriel et le travail agricole. Les salaires y sont relativement 
élevés, et l'affluence croissante des étrangers pendant la belle 
saison apporte un supplément de bénéfices à la contrée. 

Haute-Bavière. — La région intermédiaire entre la mon- 
tagne et la vallée, qu'on appelle la Haute-Bavière, forme une 
sorte de plateau d'une altitude moyenne de 450 mètres, dont 
le sol essentiellement sableux est recouvert d'une mince 
couche d'argile mêlée d'alluvions et qui est comme le glacis 
septentrional des grandes Alpes. 

Couverte de contreforts élevés, la partie méridionale de la 
Haute-Bavière renferme des hauteurs isolées, des restes d'an- 
ciennes moraines, des lacs nombreux, tandis que dans la 
partie septentrionale on ne voit plus que de longues ondula- 
tions de terrain, dirigées du nord au sud, s'étendant jusqu'au 
Danube. 

Les affluents de ce fleuve qui descendent des Alpes ont des 
régimes très irréguliers, et sont torrentiels pour la plupart. Ils 
coulent au milieu d'un large lit de galets que les crues rejet- 
tent loin des bords ; aussi les villages sont-ils généralement si- 
tués sur les bourrelets latéraux. 

Le sol arable qui est, en général, de bonne qualité, est propre 



HAUTE-BAVIÈRE. 33 

à la culture des céréales, spécialement, de Forge et de l'avoine. 
Les fourrages y sont excellents, et l'aménagement des prairies 
y est bien entendu. Ça et là, on rencontre des parties maréca- 
geuses, difficiles à dessécher, où Ton exploite de la tourbe (*). 

Le climat est salubre, mais froid en hiver. En été les orages, 
dans la vallée de l'Inn surtout, sont fréquents. 

JNous avons pu étudier, dans des conditions très favorables, 
le régime de la propriété foncière dans les environs de Was- 
serbourg ( 2 ). 

Le district de Wasserbourg est situé dans la zone centrale 
du plateau bavarois, à une quarantaine de kilomètres à l'est de 
Munich, dans une région encore assez accidentée et où, en 
raison de l'altitude (450 à 500 mètres) le climat est rude et 
l'hiver rigoureux. Le sol mêlé de sable, d'argile et d'allu- 
vions est généralement fertile et propre à la culture des cé- 
réales; il est arrosé par de petits affluents de l'Inn; quelques 
parties sont encore insuffisamment drainées. 

La superficie totale du district est de 34.247 hectares (ce 
qui correspond à peu près à 2 de nos arrondissements fran- 
çais) et la population de 45.411 habitants répartis en 62 com- 
munes, ce qui donne à chacune d'elles une superficie beau- 
coup plus considérable que celle de nos communes françaises. 
Les 62 communes comprennent 1.439 centres d'habitation 
(Ortschaften). Chaque commune, en effet, se compose géné- 
ralement d'un centre principal qui porte le nom de la com- 
mune et comprend une vingtaine de maisons groupées autour 
de l'église, de la mairie et de l'école, puis de quelques hameaux 
d'importance moindre et d'un nombre variable de Hofe ou 

(1) La valeur du sol sur tout le plateau bavarois est très variable. Les terrains 
de prairies y sont estimés, en moyenne, 800 marcs l'hectare; les terres arables, de 
800 à 1.000; les bois 600; les prix tendent à baisser depuis '4 ans, mais comme les 
ventes sont rares, et qu'on n'a pas de statistiques précises, il est difficile d'indiquer 
l'importance de cette baisse. Nous n'avons pu recueillir que des renseignements ap- 
proximatifs sur l'endettement du sol : il a certainement ici comme dans l'Allgàu, fait 
depuis dix ans, beaucoup de progrès (plus que doublé en certains endroits). Jus- 
qu'ici cependant les paysans ont pu régulièrement payer les intérêts, les expropria- 
tions sont rares et le morcellement de la propriété augmente peu. 

(2) Grâce surtout à l'obligeance de M. Charles Pracher, alors assesseur du district, 
qui connaît parfaitement cette région, et a bien voulu nous servir lui-même de guide. 

B. 3 



34 RÉGION BAVAROISE. 

domaines isolés de toute importance; on en compte dans cer- 
taines communes jusqu'à 50. Le mot « Hof» (que l'on traduit 
quelquefois improprement par ferme ou métairie, car il n'y 
a guère de fermiers dans cette région), désigne l'ensemble 
d'une exploitation rurale, c'est-à-dire l'ensemble des bâti- 
ments d'habitation et des dépendances parmi lesquelles on 
trouve fréquemment une brasserie. Il est formé en même temps 
(presque toujours sans enclave) déterres appartenant en toute 
propriété au paysan qui y habite et les cultive avec sa famille 
et quelques serviteurs. 

La plus grande partie du district de Wasserbourg se com- 
pose ainsi de domaines ruraux dont l'étendue moyenne peut 
être évaluée à 25 ou 30 hectares. 

Les propriétaires des domaines les plus considérables, de 
ceux qui dépassent une dizaine d'hectares, prennent seuls le 
nom de BauerW. On donne aux propriétaires de domaines moins 
importants le nom de Sôldner et les plus modestes s'appellent 
Gùtler. Ces derniers sont donc de tout petits propriétaires 
que leurs domaines ne suffiraient pas à nourrir et qui exer- 
cent en outre une industrie accessoire, ils sont, par exemple, 
menuisiers, forgerons, charrons, cordonniers ou même petits 
marchands [Kràmer). Ils s'engagent quelquefois pour des pé- 
riodes plus ou moins longues comme domestiques. Mais si 
modeste que soit en apparence leur existence ils sont à certains 
égards dans une situation meilleure que lesBatfern proprement 
dits. Ils sont beaucoup moins touchés qu'eux par la baisse du 
prix des céréales; et l'élévation des salaires, puisqu'ils se 
transforment eux-mêmes temporairement en salariés, leur est 
plutôt avantageuse. 

Rien ne donnera mieux une idée de la vie rurale de cette 
région que la description sommaire de quelques-uns de ces 
domaines. Celui de S. qui fait partie de la commune de 
Pfaffing, à 15 kilomètres de Wasserbourg, est depuis des 
siècles, au moins depuis 1470, dans la même famille. C'est 



(1) Le Bauer allemand, c'est le bure ou gebureda Domesday-book de l'Angleterre. 
Le synonyme latin était Coliberhis. 



HAUTE-BAVIÈRE. 35 

un des principaux de la contrée; il n'a pas moins de 340 ar- 
pents (environ 87 hectares) dont 122 sont cultivés en céréales 
et 130 sont des prairies; le reste se compose de bois et de 
tourbières qui ont une grande valeur au point de vue du 
chauffage. 

S. âgé aujourd'hui de quarante-cinq ans, habite ce do- 
maine toute l'année avec sa femme et ses six enfants (2 gar- 
çons et 4 filles). Malgré son excellente situation de fortune, il 
vit très simplement, et extérieurement ne se distingue guère de 
ses serviteurs. Sa femme et ses filles ont conservé les mêmes 
traditions de simplicité; la moralité paraît excellente et les 
habitudes religieuses se sont fidèlement conservées. A moins 
d'empêchement absolu , tous les membres de la famille se 
rendent aux offices le dimanche, hiver comme été, malgré 
l'éloignement de l'église (2 kilomètres) et le mauvais état des 
chemins. 

S. occupe 15 personnes (dont une femme), indépendam- 
ment de 3 filles de service i { \ L'intérieur de son habitation 
est très simple. Rien de recherché, ni dans l'architecture, ni 
dans le mobilier. Les armoires sont amplement garnies de 
très beau linge et de vêtements; les provisions de toutes sortes 
paraissent surabondantes : c'est une des formes sous lesquelles 
se réalise l'épargne dans ces pays. Les domestiques habitent 
deux corps de bâtiment séparés, ils mangent à part et pa- 
raissent convenablement nourris. 

Ce qui nous a d'abord frappés, c'est l'importanee donnée à 
l'élevage. Nous n'avons pas trouvé moins de 92 tètes de bétail 
dont 28 vaches laitières ( 2 ). La majeure partie des 200 litres 

(1) Les valets de ferme tiennent en Bavière une place considérable. On emploie 
peu de journaliers; on n'en trouve que sur les grands domaines qui n'y sont pas très 
nombreux. Et encore le plus souvent, ces journaliers sont-ils eux-mêmes de petits 
propriétaires cherchant un supplément d'occupation. En Bavière, YEinlieger n'existe 
pour ainsi dire pas. Les paysans bavarois vivent sur un pied de grande intimité 
avec leurs domestiques, et leur donnent habituellement, en sus de leurs salaires, 
diverses gratifications en nature. 

(2) La plupart de ces animaux appartiennent à la race du Simmenthal; 34 avaient 
été importés de Château d'OEx ou de Friitigen. Plusieurs de ces vaches donnent 30 
et même 35 litres de lait par jour. L'écurie de S. jouit, d'ailleurs, d'une certaine 
réputation dans le pays. 



36 RÉGION BAVAROISE. 

de lait qu'elles donnent est transformée en beurre qui est 
expédié sur Munich. 

S. a aussi une porcherie remarquable, comprenant une 
soixantaine de porcs destinés, les uns à l'alimentation de la 
famille, les autres au marché de Munich, où ils se vendent 
fort bien. Il n'avait que 6 chevaux. 

Meilleure que celle des années précédentes, la récolte de 
1895 a donné 450 quintaux de blé, 300 de seigle, 150 d'orge. 
La plus grande partie de ces céréales est vendue à des inter- 
médiaires dont S. ne se plaint d'ailleurs nullement. Il déplore, 
comme tous les agriculteurs qui sont dans une situation ana- 
logue à la sienne, le bas prix auquel se vendent toutes ces 
denrées; mais il ne s'enthousiasme nullement pour les idées 
des agrariens. Il nous dit lui-même que ce bas prix est déter- 
miné par le marché du monde (Weltmarkt) et reconnaît que 
si le développement des moyens de communication a eu ses 
inconvénients, il a aussi ses avantages. Il est par-dessus tout 
très hostile au socialisme et aux idées de nationalisation du 
sol. 11 cherche à se dédommager du tort que lui cause le bas 
prix des céréales en reportant son activité sur l'élevage, et 
c'est surtout dans des achats nouveaux de bétail qu'il place ses 
économies. 11 reconnaît que la valeur de ses prairies (qui 
sont coupées jusqu'à cinq fois par an), continue à augmen- 
ter. Il se félicite surtout d'avoir adjoint à son exploitation 
rurale une brasserie dont les déchets sont précieux pour la 
nourriture du bétail. Bien que les produits de cette brasserie 
qui livre annuellement 4.500 hectolitres de bière légère ne 
soient vendus que dans les villages ou hameaux des environs, 
cette entreprise industrielle, qui se combine fort bien avec soi 
exploitation rurale, lui rapporte aujourd'hui autant que cett 
dernière. Il a d'ailleurs le très grand avantage de trouver su 
place, dans son propre domaine, une tourbe d'excellente qua 
lité dont on récolte 7 couches successives, jusqu'à l m ,50 d 
profondeur. 

Le domaine de H., de même importance à peu près que 1 
précédent, est situé sur le territoire de la commune d'Ed 
ling (à 6 kilomètres de Wasserbourg), commune très éten 



HAUTE-BAVIÈRE. 37 

due dont la population est de 1.200 habitants et qui se com- 
pose, indépendamment du centre principal, de 7 groupes 
d'habitation ou hameaux (le plus considérable a 70 habitants) 
et de 20 Hofe. Le Hof àoni nous allons parler est le plus im- 
portant et comprend 250 arpents (environ 63 hectares); 70 
arpents seulement sont cultivés en céréales; les prairies en 
occupent une centaine et les bois 45. Les bâtiments sont ici 
considérables. Le principal corps de logis remonte à Tannée 
1640 et a été soigneusement restauré depuis. L'intérieur est 
confortable et môme assez bien meublé. Le propriétaire W. 
y habite avec sa femme et ses deux filles qui ont été élevées 
par une institutrice et placées ensuite quelque temps dans 
une pension de Wasserbourg. Nous avons néanmoins re- 
trouvé avec une note plus élégante les mêmes traditions de 
simplicité que dans le domaine précédent. Ce n'est point 
sur l'élevage que W. concentre ses efforts; cette industrie 
lui paraît trop aléatoire, il n'a ni taureaux, ni bœufs, ni 
veaux, mais il a 60 vaches laitières (d'une race indigène assez 
commune) qui lui donnent plus de 500 litres de lait par jour. 
Ce lait est transformé en fromages (il s'en fabrique journelle- 
ment 50 kilogs du type des fromages de Limbourg et de Ro- 
matour) et avec les déchets il élève une quarantaine de porcs. 

Si bien organisée que soit la fromagerie de W., ce n'est 
point là sa principale source de revenus. Lui aussi a installé 
dans les dépendances de son domaine une grande brasserie 
qui ne consomme pas moins de 3.000 hectolitres d'orge cha- 
que année et dont les produits sont vendus dans la contrée. 
Il emploie pour cette double exploitation rurale et indus- 
trielle, un personnel de 18 hommes (dont 8 pour la brasserie) 
sans compter 3 servantes affectées au service intérieur de la 
maison et un certain nombre de journaliers employés tempo- 
rairement (par exemple à la cueillette du houblon, pour 
laquelle on utilise les enfants du pays moyennant une mo- 
deste rémunération). 

On ne peut dire assurément que des paysans tels que S. ou 
W. soient « victimes » d'une crise agraire. Leur situation n'a 
jamais été meilleure qu'elle ne l'est aujourd'hui. 



38 RÉGION BAVAROISE. 

Si nous passons maintenant à une catégorie plus modeste 
nous aurons à faire les mêmes remarques. La situation géné- 
rale des paysans de moindre importance est même relati- 
vement meilleure. Voici par exemple, un Sôldner, dont le 
domaine avoisine celui de W. et qui peut être regardé comme 
le type de la catégorie dont nous parlons. Son domaine a une 
étendue de 45 arpents (12 hectares environ), et se compose 
d'une seule maison d'habitation avec de modestes dépen- 
dances. Il le cultive avec l'aide de ses 5 enfants et d'une 
petite servante, et vit à peu près intégralement avec ce qu'il 
produit. Il a 3 bœufs, 40 vaches et une douzaine de poules. 
La vente de 2 ou 3 vaches chaque année et celle du lait, que 
donnent les autres, lui permet d'économiser, déduction faite 
de petites acquisitions (vêtements surtout) indispensables, 
près de 700 francs par an. Quantité de petits propriétaires 
ruraux sont dans une situation analogue. La condition de 
toute cette partie de la population Bavaroise ne semble nulle- 
ment empirer comme on l'a prétendu. 

Voici un autre paysan qui possède sur la commune d'Attel, 
à 4 kilomètres plus loin, un domaine de 21 hectares dont un 
tiers environ est cultivé en céréales. C'est un homme d'une 
soixantaine d'années qui, malgré sa rusticité apparente, a été 
nommé bourgmestre de l'endroit. Il a 6 enfants, 2 gar- 
çons et 4 filles : l'un des fils a déjà quitté la maison pater- 
nelle et est aujourd'hui employé dans un bureau. Le domaine 
se compose d'une maison d'hahitation en assez mauvais état, 
de hangars et d'écuries abritant 3 chevaux, 9 vaches et quel- 
ques porcs. 11 n'y a qu'un seul domestique. Cette famille, 
comme la précédente, vit à peu près exclusivement avec le 
produit de ce domaine et quoi qu'il soit plus étendu que le 
précédent la situation générale ne semble pas meilleure. On 
récolte un peu plus de blé, il est vrai, qu'il n'en faut pour la 
consommation de la famille. Mais les intermédiaires auxquels 
on vend le surplus, en donnent un prix si peu élevé! Aussi 
le propriétaire ne paraît-il nullement disposé à agrandir son 
domaine, si l'occasion de le faire se présente; il préfère placer 
ses petites économies en rentes sur l'État. 



HAUTE-BAVIÈRE. 39 

il était intéressant de comparer aux domaines situés ta Test 
de Munich, quelques domaines situés à l'ouest entre Augs- 
bourg et Memmingen (*). Le domaine de M. comprend 
440 tagwerke (146 hectares), et constitue un type assez 
fréquent dans cette partie de la Bavière. 11 est d'un seul 
tenant à l'exception de deux parcelles ayant respectivement 
40 et 20 tagwerke W. 

Comme presque tous les domaines de cette région ( 3 ), celui de 
M. est cultivé par son propriétaire lui-même, qui y habite 
toute l'année, allant rarement à la ville et choisissant autant 
que possible pour ses déplacements les moments où le travail 
agricole est suspendu. Entre les mains de cet homme, actif, 
intelligent, au courant des découvertes modernes, et qui a 
fait des études spéciales d'agriculture, il est dans les meil- 
leures conditions d'exploitation. Situé à 5 kilomètres d'une 
ligne de chemin de fer, ii s'étend en partie sur un coteau, 
en partie dans la plaine. Sur la hauteur se dresse le châ- 
teau, ancienne construction où habitent les propriétaires et 
à côté duquel se trouvent les bâtiments d'exploitation. 

La valeur du sol est variable. Les champs se vendent 2 à 
3.000 marcs (2.500 à 3.750 francs) l'hectare; les forets, com- 
posées surtout de magnifiques pins, valent 5 à 6.000 marcs 
l'hectare, et les prés 1.000 à 1200. La capitalisation de la 
terre, naturellement très variable suivant les années et la 
nature des cultures, peut être évaluée dans la région à 4 ou 

5 0/0 pour les petits propriétaires mettant eux-mêmes la 
main à la charrue; pour les gros propriétaires, le revenu 
n'excède pas 3 à 3 1/2 0/0 de la valeur du sol. 

Le domaine de M. est exploité de la façon suivante : 80 
tagwerke sont en bois (bois de pins), 180 en terres arables, 

(1) Cette région a été étudiée par M. Julhiet, qui a rédigé la description que 
nous insérons ici. 

(2) Les propriétaires de la région cherchent généralement à arrondir leurs terres, 
et y arrivent plus ou moins aisément par des échanges, des achats ou des ventes. 

(3) Il existe cependant dans le pays quelques exemples de fermages, avec baux de 

6 ans, aux prix de 50 à 80 mires par hectare de prés, 100 à 150 marcs par hec- 
tare de champs cultivés; pour ces derniers, la troisième année du fermage est libre 
de toute redevance, la terre est mise en jachère, ou plantée en betteraves. 



40 RÉGION BAVAROISE. 

cultivées en orge, blé, trèfle, avoine, pommes de terre, maïs, 
millet, parfois en tournesol (qui sert d'engrais); enfin 480 
tagwerke, sont en pâturages et en prés. 

Dans l'une des deux parcelles dont nous avons parlé, celle 
de 40 tagwerke, on exploite la tourbe qui' constitue dans le 
pays une source appréciable de revenus. Les tourbes sont 
utilisées dans la brasserie installée sur le domaine et, tandis 
qu'on serait obligé de les payer 6 ou 7 marcs, rendues sur 
place, on peut, en les extrayant soi-même, les avoir à un prix 
de revient qui ne dépasse pas 3 marcs; les tourbières exploi- 
tées déjà depuis quelques années commencent malheureuse- 
ment à s'épuiser ( ! ). 

L'autre parcelle est un beau pré d'irrigation qui reçoit les 
eaux d'un ruisseau où se jettent les égouts du village. 

Le bétail du domaine, se compose de 70 à 80 têtes; on a 
renoncé depuis 1892 à l'élevage des moutons. 

De nombreuses industries ont été installées sur ce domaine. 
On y trouve laiterie, beurrerie, fromagerie (avec machines 
centrifuges), brasserie (donnant 200 hectolitres de bière par 
mois), sans parler de l'exploitation de la tourbe. Les machi- 
nes agricoles sont de fabrication moderne, et bien entrete- 
nues. Le domaine possède une semeuse perfectionnée à che- 
vaux. On loue chaque année une machine à battre; il n'y 
a pas de faucheuse. 

La main-d'œuvre provient du village situé à un kilomètre 
et dont les habitants sont, presque tous propriétaires eux- 
mêmes de quelques tagwerke, qu'ils cultivent pour leur sub- 
sistance; ils se louent comme journaliers pendant le temps 
libre qui leur reste. 11 existait jadis des Dienstboten, ouvriers 
non propriétaires, exclusivement journaliers et qui se logeaient 
chez les paysans; ce type a disparu, soit par l'émigration 

(1) Le reste de la parcelle de 40 tagwerke arrosé par une petite rivière dont les 
eaux sont riches en chaux, produit un fourrage abondant. On avait construit sur 
cette partie de la propriété un hangar pour le foin et pour l'hivernage des moutons, 
dont le fumier était ensuite répandu sur les parties non irriguées de la parcelle. De- 
puis la vente des moutons, l'utilisation de cette parcelle est devenue plus difficile, 
on a remplacé le fumier par des engrais artificiels, qui agissent très efficacement 
sur cette terre tourbeuse. 



HAUTE-BAVIÈRE. 41 

vers les villes, soit par la transformation des Dienstbote en 
propriétaires. 

Aussi a-t-on maintenant beaucoup de peine à se procurer 
les travailleurs nécessaires, peu d'ouvriers étrangers venant 
dans le pays. Puis la population devient moins nombreuse, 
par l'émigration vers les villes plus que par la diminution 
dans la natalité. 

Le travail des journaliers sur le domaine se fait générale- 
ment de 6 heures du matin à 6 heures du soir avec repos de 
1 heure à midi; on ajoute souvent une heure de travail sup- 
plémentaire (après 6 heures), ce qui porte la durée totale 
à 12 heures. 

Le salaire qui est de 2 marcs au moment de la moisson, 
s'abaisse à 1 marc en hiveH 1 ). 

Les femmes sont payées presque autant que les hommes 
(20 ou 30 pf. de moins); quant aux enfants, ils sont 
rarement employés et travaillent aux champs que possèdent 
leurs parents, pendant que ceux-ci viennent travailler au 
domaine. 

Tous les travailleurs ont droit à de la bière blanche (sorte 
de bière très légère) à discrétion. 

Les relations de maître à ouvrier sont moins bonnes que 
jadis : le sentiment de respect, si profond autrefois, tend à 
s'affaiblir. La population du village n'est cependant pas encore 
entamée par la propagande socialiste, peu active d'ailleurs 
dans cette région. Le curé du village se loue des sentiments 
religieux de ses paroissiens, encore très attachés à leur foi. 

L'endettement est considérable; les paysans s'adressent aux 
juifs quand ils ont besoin d'argent ( 2 ). Les caisses de prêt co- 

(1) On peut admettre que les paysans venant travailler au domaine de M. se 
font en moyenne 400 marcs par an. Les heures supplémentaires sont payées séparé- 
ment 20 pf. Au moment de lafauchaison, les ouvriers travaillent àla tâche et sont payés 
2 m ,20 par tagwerk; ils arrivent alors à 2 heures du matin, partent vers 10 heures 
et demie, et reviennent l'après-midi quand ils n'ont pas à faucher pour leur propre 
compte. 

(2) En outre, le paysan ne se débarrasse pas directement de sa récolte : il la cède 
presque toujours à des intermédiaires (ordinairement des juifs) qui jouent aussi un 
grand rôle dans le commerce des chevaux et du bétail. 



42 RÉGION BAVAROISE. 

opératives (système Raiffeisen ou Scliulze-Delitzseh), sont peu 
répandues; la plus voisine est à Augsbourg. Les dettes ne 
sont pas envisagées comme une chose déshonorante; on pré- 
tend, au contraire, « ce ne sont que ceux qui n'ont rien, qui 
ne peuvent faire de dettes». Les dettes hypothécaires contrac- 
tées auprès des banques portent généralement un intérêt de 
4 1/2 0/0, avec amortissement en 52 années. On nous a signalé 
l'existence de coopératives de consommation, qui présentent 
quelquefois la particularité d'être seulement temporaires : un 
débitant de bière ou de denrées quelconques se montre-t-il 
trop exigeant dans un village, les habitants forment un « Con- 
sumverein », louent un local, nomment un gérant qui achète 
les marchandises en gros et les revend au détail; quand le 
commerçant visé est revenu à de meilleurs sentiments ou 
a été remplacé par un autre, le Consumverein se dissout; par- 
fois les avantages qu'on a retirés de son fonctionnement sont 
tels qu'on continue à s'en servir. 

En somme, la crise agraire n'a rien non plus de bien grave 
dans cette région. Les propriétaires ne formulent pas de re- 
vendications précises; ils gémissent sur la situation difficile 
de l'agriculture; mais si on leur demande quels remèdes ils 
réclament, ils reconnaissent qu'il n'est pas facile d'agir et 
demandent ou une protection efficace, ou l'introduction de 
l'échelle mobile, ou l'acceptation de la motion Kanitz ; ils sont 
en revanche unanimes à se plaindre des impôts qui les écrasent 
et les empêchent de lutter à armes égales contre la concur- 
rence. 11 y a surtout fort à faire pour développer leur éduca- 
tion, ils ne se préoccupent pas assez notamment de substituer 
aux vieux procédés une culture plus intensive, et se bornent 
à dire que « les engrais, c'est bon pour les gens riches 0) ». 

Le développement du crédit rural pourrait rendre de grands 
services à ces braves gens. Et si, en somme, la situation est 
meilleure dans la Haute-Bavière que dans d'autres parties 
de l'Allemagne, on commence néanmoins à souffrir un peu ; 



(1) Les grands domaines leur donnent d'ailleurs le bon exemple; celui de M., 
entre autres, emploie avec succès les engrais chimiques. 



HAUTE-BAVIÈRE. 43 

c'est à force d'économie et de simplicité que les populations 
rurales parviennent à se maintenir. 

A l'est comme à l'ouest de Munich, nous avons dû nous 
demander comment se faisait la transmission héréditaire des 
biens. Est-elle régie par des principes ou des usages favora- 
bles ou non aux agriculteurs? La proportion des moyens, 
grands et petits domaines, étant en somme satisfaisante, il 
importe au plus haut point de savoir si le régime successoral 
en vigueur sert à maintenir cette situation. 

La transmission des biens est, en principe, réglée par le 
BayriscJtes Landrecht qui est inspiré par le droit romain. 
Mais presque toujours, on procède du vivant du père, à un 
« arrangement » ayant pour but d'assurer la transmission 
intégrale du domaine à l'aîné des fils, et, à défaut de fils, 
à l'une des filles. Cette transmission s'effectue dans des con- 
ditions qui ne sont pas trop onéreuses pour l'héritier. Le 
père se réserve l'habitation, la nourriture, le chauffage et 
l'éclairage, les soins médicaux, et, en outre, une petite somme 
d'argent (ordinairement de 2 à 5 marcs), qui doit lui être 
payée à chaque trimestre, et qu'on appelle argent des 
quatre saisons (Quatembergeld). Les frères et sœurs de l'hé- 
ritier ont, indépendamment de leur part héréditaire, le droit 
de venir habiter le Hof en cas de maladie ou de manque de 
travail, de recevoir une petite dot quand ils se marient, et 
d'autres menus avantages. Cette combinaison ne devient oné- 
reuse pour l'héritier que si, à défaut d'entente avec ses frères 
ou sœurs, ceux-ci préfèrent quitter la maison, et qu'il soit 
obligé de transformer en prestations pécuniaires les presta- 
tions en nature auxquelles il est astreint (i). 

Les journaliers sont nourris et reçoivent ordinairement 
1 marc par jour (les femmes 80 pf.), ceux qui ne sont pas 
nourris touchent 1 m. 60 ou 2 marcs, mais le travail à la 
tâche n'est usité qu'à l'époque des moissons. On paie aux 
faucheurs 3 marcs par journal (tagwerk) pour le fauchage 



(1) Nous reviendrons sur ces anciennes coutumes dans la seconde partie de cet 
ouvrage. 



44 RÉGION BAVAROISE. 

des céréales et 3 m. 50 pour celui des prairies. Quant aux ou- 
vriers agricoles ils sont généralement payés à la semaine, 
rarement à Tannée. Les valets reçoivent de 3 marcs à 3 m. 50 
et la nourriture; les servantes 2 marcs à 2 m. 50 ainsi que 
la nourriture, évaluée à 6 marcs par semaine. Indépendam- 
ment de ces salaires, ils reçoivent bon nombre de petits avan- 
tages accessoires : chemises, chaussures, vêtements, menues 
gratifications dont la valeur totale peut être évaluée à 20 ou 
25 marcs par an. 

Presque toujours ils mangent à la même table que le maître 
et que sa famille, et vivent avec lui sur le pied d'une grande 
cordialité. Ils sont ordinairement très sobres. C'est le pain de 
seigle qui fait le fond de leur alimentation avec des légumes 
et des pommes de terre. Ils mangent peu de viande, du 
moins on n'en achète pas. Ils font en revanche une grande 
consommation de bière (bière légère fabriquée sur place). Ils 
vont rarement à l'auberge et n'y font pas de grandes dépenses. 
Les propriétaires ruraux se plaignent beaucoup moins d'eux 
que du supplément de dépense que le fonctionnement des 
assurances contre l'invalidité et la vieillesse leur occasionne, 
dès qu'ils occupent plusieurs serviteurs. 

La vallée du Danube. — De la Haute-Bavière nous sommes 
descendus dans la vallée du Danube et avons visité les envi- 
rons de Straubing (*). Le pays est tout à fait plat, recouvert 
d'une couche épaisse de Loess et très favorable à la culture des 
céréales, principalement du blé et de l'orge( 2 ); les prairies ar- 
tificielles y sont magnifiques. Si quelques parties sont un peu 
trop sablonneuses, cette région ne mérite pas moins dans 
son ensemble le nom de grenier d'abondance (Kornkammer) 
de la Bavière qui lui a été, depuis longtemps, donné. 

La Basse-Bavière est essentiellement un pays de culture de 
céréales. On n'y élève ni chèvres, ni moutons, et on y trouve 

(1) Nous citerons ici parmi les personnes qui nous ont obligeamment renseignées, 
l'ingénieur Hâusler de Landshut, l'ancien député Jorg, le D r Pichler, député de Pas- 
sau, le baron de Soden, M. Pausinger, M. André Bachmaier, qui a rédigé l'excel- 
lente monographie de Leiblfing, les chefs du Bauernbund, Gech et Wieland, etc.. 

(2) Mais le climat semble être devenu plus froid depuis que dans la direction du 
nord et de l'ouest, on a procédé à des déboisements. 



. BASSE-BAVIÈRE. 45 

proportionnellement beaucoup plus de chevaux que d'ani- 
maux de l'espèce bovine, ce qui n'est pas avantageux dans 
l'état actuel de l'agriculture. 

La petite et la moyenne propriété (domaines de 5 à 50 hec- 
tares) sont prépondérantes et le morcellement nous a paru 
très suffisant U). La petite propriété n'occupe qu'un sixième 
de la superficie et la plupart des domaines suffisent en somme 
à l'entretien des familles qui y vivent ( 2 ). Mais la dispersion 
des parcelles rendrait fort utile dans quelques communes un 
remembrement analogue à celui qui a eu lieu dans la région 
rhénane : ce serait le seul moyen de supprimer une foule de 
chemins de desserte, d'ailleurs mal entretenus. 

Les prix du sol sont très élevés. Ils sont au moins de 1.800 
marcs pour les terres arables, s'élèvent, pour les prairies, 
jusqu'à 4.000, et sont évalués pour les forets à 1.500. Le prix 
élevé des prairies s'explique par leur rareté relative, et en 
même temps par la qualité supérieure des fourrages. Mais ces 
prix teudent aujourd'hui, nous a-t-on dit, à baisser, au moins 
pour les ventes au comptant. Ils ne se maintiennent que lors- 
que le vendeur accorde des délais de paiement, ce qui prouve 
après tout que les acheteurs comptent sur une amélioration 

(1) Les domaines de plus de 100 hectares ne sont pas rares cependant. Un certain 
nombre de ventes forcées ont eu lieu depuis quelques années. Elles ont été amenées 
par la situation difficile de quelques propriétaires. Le morcellement tend à s'ac- 
croître au moins dans les environs de Straubing. Ainsi, à Straubing même, quatre 
domaines importants ont été morcelés en 1894 et il y a eu soixante ventes ou échanges 
de biens ruraux de moindre importance. A Landshut, il y a eu en 1894 morcellement 
de 16 domaines, et échange de 8 autres. A Simbach sur l'Inn, il y a eu 9 morcelle- 
ments. 

(2) La transmission des domaines devrait se faire conformément au Bayerisclies 
Landrechl. Mais, ici également, on se préoccupe peu de la loi, et la transmission est 
déterminée par des arrangements, qui font ordinairement passer le domaine au plus 
jeune des fils, chargé naturellement de dédommager ses frères et sœurs. L'acte écrit 
(nous en avons vu quelques spécimens) est ordinairement très détaillé. Il contient 
une description complète du domaine et son évaluation , avec indication des dettes 
hypothécaires et autres. Il mentionne avec précision le montant des indemnités ac- 
cordées aux frères et sœurs (en particulier le montant de la dot qui peut leur être 
éventuellement due), et leur accorde une hypothèque générale sur le domaine. Les 
époux vivent toujours sous le régime de communauté; le domaine reste leur pro- 
priété commune pendant toute la vie. A la mort de l'un d'eux, à défaut d'arrangements 
antérieurs, le survivant le conserve pour lui seul(V. ci-dessous, 2° partie, chap. I). 



46 RÉGION BAVAROISE. 

prochaine de la situation. La proportion des terres affermées 
est minime. 

La situation de la propriété foncière dans la Basse-Bavière 
se présente sous un tout autre aspect que sur le plateau bava- 
rois proprement dit. 

Nos observations ont porté principalement sur 2 domaines 
ayant l'un environ 60 hectares de superficie et l'autre 90 (*). 
Dans le premier, le train de culture comprend 25 vaches, 
15 chevaux et 40 porcs, la culture principale est celle des 
céréales, mais le propriétaire a adjoint à son domaine une 
distillerie qui occupe 10 ouvriers et lui rapporte plus que sa 
culture proprement dite. Dans le second, nous n'avons trouvé 
que 6 chevaux et 25 vaches, une partie du domaine ayant 
été amodiée à des paysans voisins. Là aussi la culture des cé- 
réales, qui est la principale, donne si peu de bénéfice que le 
propriétaire concentre aujourd'hui tout son effort sur une 
tuilerie qui occupe 70 ouvriers (doat la moitié sont des Italiens) 
et qui lui rapporte beaucoup plus que ses champs. 

Les deux propriétaires se livrent l'un et l'autre aux mêmes 
récriminations; et c'est en effet dans ces pays, où, en raison 
d'une fertilité remarquable au sol, on avait jadis cru bien 
faire de développer le plus possi ble la culture des céréales, que 
la crise agraire se fait le plus durement sentir. Le bas prix 
auquel se vendent les céréales a poussé les paysans de la 
Basse-Bavière à adopter les idées des protectionnistes de l'Al- 
lemagne du nord. C'est de la concurrence que leur font les 
blés de l'Autriche et de la Hongrie qu'ils se plaignent surtout ; 
l'abaissement des prix de transport et les tarifs actuels de péné- 
tration leur semblent néfastes. Des campagnes de FAlfold aux 
marchés bavarois les frais de transport sont à peu près les 
mêmes que de Passau à Landshut, villes distantes de 100 kilo- 
mètres seulement. Peut-on retrouver dans l'élevage soit du 
bétail soit des chevaux l'équivalent de ce qu'on a perdu? Les 
propriétaires fonciers n'en paraissent pas convaincus et ne 

(1) Ces 2 domaines sont entourés l'un et l'autre de petits domaines de 10 à 30 
hectares, dont les propriétaires n'ont pas sans doute un rang social aussi élevé, 
mais se trouvent au point de vue agricole dans une situation relativement meilleure. 



BASSE-BAVIÈRE. 47 

voient dans l'élevage qu'une solution transitoire; ils ne sup- 
posent pas que ce soit une ressource définitive pour l'avenir (*). 
On s'intéresse un peu plus à l'élevage des porcs qui donne en 
effet en ce moment de notables profits. 

Mais c'est, comme nous venons de le dire, par des indus- 
tries accessoires telles que distillerie, brasserie, tuilerie, que 
les moyens ou les grands propriétaires cherchent maintenant 
à gagner un peu d'argent; ils trouvent malheureusement que 
les relations entre patrons et ouvriers deviennent bien diffi- 
ciles, que ceux-ci se montrent trop exigeants, que la main- 
d'œuvre fait parfois défaut, que rien ne peut arrêler l'exode des 
ouvriers agricoles vers les villes ou les grandes usines. Ils cher- 
chent alors à faire venir des travailleurs des pays voisins, du 
Tyrol, de l'Autriche, surtout de l'Italie, car on apprécie beau- 
coup la sobriété remarquable des Italiens qui fournissent une 
somme considérable de travail, vivent de peu, et consomment 
beaucoup moins de bière que les Bavarois. Ce qu'on demande 
à grands cris, c'est un relèvement des prix, et le moyen qu'on 
croit le meilleur pour y parvenir, c'est, nous dit-on, la vente 
directe des céréales à l'Etat. Aussi a-t-on accueilli avec faveur 
une récente circulaire du ministre de la Guerre, autorisant 
les corps de troupes à traiter directement avec les associa- 
tions de paysans et supprimant ainsi les intermédiaires. Ce 
n'est là sans doute qu'un léger palliatif, l'État ne pouvant 
acheter des quantités indéfinies de céréales; mais on constate 
avec satisfaction que cette mesure a eu pour effet de régula- 
riser les prix et d'empêcher certaines ententes entre les inter- 
médiaires, qui tournaient toujours au détriment des produc- 
teurs. Les paysans de la Basse-Bavière sont convaincus que la 
spéculation produit toujours finalement la baisse et que la 
vente directe par l'Etat doit être forcément favorable aux pe- 
tits paysans. Le rôle des intermédiaires s'est vraiment d'ail- 
leurs un peu trop développé dans toute cette contrée; entre le 
meunier qui fait la farine et le paysan qui produit le blé il y a 



(1) L'élevage ne donne de résultats vraiment satisfaisants que dans la vallée de la 
Rott, affluent de l'inn. 



48 réctIOn bavaroise. 

au moins deux personnes interposées : un marchand (Hàndler) 
qui achète directement au producteur, et un commissionnaire 
spéculateur [Schmuggler) qui achète au marchand et qu'on 
accuse de faire de gros hénéfices (*). Et puis la production est 
devenue coûteuse. Ce sont, en effet, des salaires assez élevés 
pour la Bavière que touchent ici les ouvriers agricoles : 250 
marcs par an, nourris et logés. Les travailleurs libres qu'on 
emploie à l'époque des moissons reçoivent 2 marcs et demi et 
la nourriture. Ce sont pour la plupart de petits propriétaires 
[Gùtler) de l'endroit; les Sachsengànger ne viennent guère 
dans cette contrée. 

La Basse-Bavière est, comme on le verra, une des régions 
de l'Allemagne méridionale où depuis quelques années les 
associations de paysans se sont le plus développées. Mais nous 
avons constaté que, dans les environs de Straubing du moins, 
les paysans restaient jusqu'ici réfractaires aux sollicitations 
des fondateurs de caisses rurales. Ils ne sont pas encore assez 
convaincus de l'utilité du principe de la solidarité dont ils ue 
voient que les dangers possibles. Ils paraissent comme nos 
paysans français redouter beaucoup la publicité qu'entraîne 
le fonctionnement des associations de crédit; ils préfèrent s'a- 
dresser secrètement à quelques amis ou aller trouver des usu- 
riers qui leur font pourtant des conditions beaucoup plus 
dures. 

Haut-Palatiuat. — Avec le Haut-Palatinat, compris entre 
le Jura franconien et la forêt de Bohême, nous arrivons dans 
une autre région. Profitant d'une grande foire tenue dans la 
petite ville de Neumarkt sur la route de Ratisbonne à Nurem- 
berg, j'ai pu causer avec un grand nombre de paysans et 
recueillir, grâce à l'obligeance de M. le conseiller de gou- 
vernement Roder, bailli du district, tous les renseignements 
désirables ( 2 ). 



(1) Il y a à Straubing une véritable surabondance de marchands de grains et d'in- 
termédiaires et le bénéfice qu'ils prélèvent ne peut être évalué à moins de 2 0/0. 
Nous reviendrons sur cette question en parlant du rôle de l'État : 2° partie, 
ohap. III. 

(2) Neumarkt, petite ville de 6.000 habitants (à 450 mètres d'altitude dans la haute 



HAUT-PALATINAT. 49 

Le Haut-Palatinat est au point de vue agraire l'une des 
régions de l'Allemagne qui ont le mieux conservé les tradi- 
tions anciennes, l'une de celles où les mœurs se ressentent le 
moins des transformations que la civilisation moderne a par- 
tout entraînées à sa suite. Le sol n'y est pas d'une grande fer- 
tilité; on y voit encore beaucoup de terres incultes; et c'est 
pourtant l'un des coins de l'Allemagne où la crise agraire 
se fait le moins sentir. On y trouve surtout des biens ruraux 
de moyenne étendue, de 15 à 20 bectares environ, au milieu 
desquels apparaissent ça et là quelques grands domaines, et 
encore ceux-ci dépassent-ils rarement 100 bectares (*); il y a 
aussi beaucoup de petits propriétaires [Giïtler) ayant 3 ou 4 
hectares, et la propriété est en somme assez morcelée. C'est 
une région très boisée, et il est à remarquer que la plupart 
des propriétaires possèdent un peu de bois au moins pour y 
récolter le Streu très apprécié comme litière et comme en- 
grais ( 2 ). 

Le travail de remembrement s'est heurté dans cette contrée 
à une vive opposition. Si les paysans du Haut-Palatinat sont 
jusqu'ici rebelles aux échanges indispensables, c'est que tous 
ou presque tous possèdent au moins 4 ou 5 morceaux de terre 
de nature différente qui s'adaptent, plus aisément que si les 
domaines étaient d'un seul tenant, à des cultures variées. Ainsi 
on a dans les vallées quelques morceaux de pré, sur les co- 
teaux des terres arables, sur les hauteurs un peu de bois. La 
dispersion des propriétés a donc ici, peut-être, plus d'avan- 
tages que d'inconvénients; et puis elle est fort ancienne ; elle 
se maintient sans changement notable, grâce aux principes 
admis en matière successorale, et le morcellement ne fait aucun 
progrès. Enfin, les paysans du Palalinat n'habitent pas comme 

vallée de la Sulz), a encore gardé une certaine physionomie. C'esl l'ancienne rési- 
dence des comtes palatins de Neumarkt. Siège de foires et de marchés importants, 
elle est réputée pour son commerce de porcs, et on y a récemment établi un dépôt de 
remonte. 

(1) Les principaux sont ceux de la famille de Thurn et Taxis, qui sont pour la 
plupart affermés. 

(2) Malheureusement les forêts du Haut-Palatinat sont actuellement dévastées par 
une sorte de chenille qui y cause de grands dégâts. 

B. 4 



50 RÉGION BAVAROISE. 

ceux de la Haute-Bavière ou de la plaine saxonne dans des 
Hiife isolés. L'expression 7/o/indique ici simplementrensemble 
de l'exploitation. La population rurale est groupée en villages, 
et le propriétaire ne réside presque jamais au centre de ses 
terres. 

Ce qui m'a d'abord frappé dans mon enquête, c'est de voir 
que la baisse du prix des céréales n'a pas eu dans le Palalinat 
de conséquences bien appréciables, parce que la plus grande 
partie de la population se compose de paysans qui vivent à peu 
près exclusivement de ce qu'ils produisent : 7 à 8 hectares, voilà 
ce qu'on nous dit nécessaire pour l'entretien d'une famille ; 
or, le nombre de ceux qui ont 7 à 8 hectares de terre est con- 
sidérable. Ces braves gens vivent tous, d'ailleurs, avec une 
remarquable simplicité, et c'est surtout pour cette raison 
qu'ils sont dans une situation relativement meilleure que les 
gros propriétaires qui ne peuvent se passer de main-d'œuvre 
et sont entraînés, pour maintenir leur situation sociale, à trop 
de dépenses. Ayant, par exemple, comparé la situation de deux 
propriétaires voisins dont l'un avait un domaine double de 
l'autre, nous avons dû convenir que la situation du petit était 
plus satisfaisante que celle du grand. C'est par l'élevage, et 
spécialement par l'élevage des porcs que tous cherchent au- 
jourd'hui à accroître leurs revenus. Et il se tient au printemps 
à Neumarkt de grands marchés (Schranneri) où l'on vend des 
milliers de porcelets ( ! ). 

Une autre raison explique aussi que les agriculteurs de celte 
région se plaignent moins de la crise agraire, c'est qu'ils ont 
la ressource de vendre directement à l'Etat l'excédent de leurs 
produits. Il y a, en effet, à Neumarkt un dépôt de remonte 



(1) Ils se vendent toujours par paire (habituellement à 7 semaines) et la paire 
atteint parfois le prix de 40 marcs (50 fr.) pour s'abaisser en été jusqu'à 10, et même 
au-dessous; mais le paysan s'attend à ces variations, qui ne le prennent pas à l'im- 
proviste. Quelques chiffres donneront une idée des bénéfices que l'élevage des porcs 
peut lui permettre de réaliser : le propriétaire d'un domaine de 20 hectares a ordi- 
nairement 4 mères; chacune met bas deux fois par an et on peut compter qu'elle a 
bien en moyenne 10 petits. Il peut donc espérer vendre 80 porcelets chaque année, 
ce qui, d'après nos calculs, donnerait une moyenne de 920 marcs. Il y a des éleveurs 
qui, avec un domaine de 20 hectares et 4 mères, se font 2.000 marcs par an. 



HAUT-PALATINAT. 51 

et l'administration militaire achète à un bon prix les avoines, 
orges, pailles dont elle a besoin, ce qui a tout au moins pour 
effet de régulariser les prix, de rendre les spéculations plus 
difficiles, d'obliger les intermédiaires à payer aux producteurs 
à peu près le même prix que l'État. La ville d'ingolstadt, où 
se trouvent des magasins centraux et des moulins adminis- 
trés au compte de l'Etat [Proviantàmter) est aussi un impor- 
tant débouché pour les produits agricoles de cette contrée. 

Nous avons constaté, en comparant le Haut-Palatinat au 
plateau bavarois que la main-d'œuvre y était moins diffi- 
cile à trouver et moins chère. Les valets de ferme qui sont 
engagés ordinairement à l'année ne reçoivent en dehors de la 
nourriture, du logement et de quelques gratifications acces- 
soires qu'un salaire annuel de 150 marcs (187 fr. 50) et les 
servantes ne gagnent qu'une centaine de marcs auxquels on 
ajoute soit quelques vêtements soit une ou deux pièces de 
toile de lin qui leur permettent de s'en confectionner. Les 
journaliers employés à l'époque des moissons ne reçoivent 
guère plus de 1 m. 50 par jour et la nourriture : ce ne sont 
point des ouvriers nomades mais de petits propriétaires cher- 
chant un supplément de travail et se mettant pour quelques 
semaines au service d'un propriétaire plus important. Ces en- 
gagements offrent un certain caractère de permanence et se 
rattachent à des pratiques fort anciennes (*). 

La situation de la propriété foncière s'est surtout main- 
tenue dans le Palatinat grâce aux pratiques admises en ma- 
tière successorale. C'est bien aussi le droit romain qui est 
en principe la législation applicable, mais en fait on ne s'en 
préoccupe guère et tout se règle d'après la coutume. Ce 
qu'il importe surtout de remarquer c'est que le paysan tient 
absolument à ce que son domaine passe intégralement à 
l'un de ses enfants. Il règle ordinairement la dévolution de 

(1) Quelques propriétaires abandonnent en guise de rémunération à des voisins, 
qui viennent travailler chez eux, la jouissance de quelques arpents en leur fournis- 
sant soit l'engrais soit les instruments nécessaires à la culture. Cette pratique a été 
spécialement étendue à ta culture de la pomme de terre; c'est une sorte de « par- 
ticipation aux bénéfices » qui nous a paru excellente, et qui offre au point de vue 
social un grand intérêt. 



52 RÉGION BAVAROISE. 

son vivant mais, s'il est surpris par la mort, les enfants 
concluent ensemble un contrat en s'inspirant des volontés 
présumées du défunt. Celui des fils qui conserve le Hof 
indemnise ses frères et sœurs à l'aide de prestations annuelles 
qu'il leur sert jusqu'à leur majorité. Le domaine étant hypo- 
théqué pour la garantie de ces paiements, la dette hypothé- 
caire est assez considérable dans le pa\s, mais elle s'éteint 
peu à peu d'elle-même par le paiement de ces prestations. 
Le domaine n'est vendu que si l'héritier ne peut parvenir 
à les acquitter; le domaine est alors généralement acheté 
dans son entier. 

Malgré la grande simplicité de sa vie et le peu d'espoir 
qu'il a d'améliorer sa condition, le paysan du Palatinat, médit 
M. Rôder, ne se plaindrait pas de son sort et il ne lui vien- 
drait pas à l'idée de parler de crise agraire s'il n'avait prêté 
l'oreille aux récriminations des agitateurs. Bien que ceux-ci 
lui fassent un tableau aussi sombre que possible de sa situa- 
tion, il ne se laisse pas encore séduire par les prédications des 
socialistes venus des villes voisines et dont les théories d'ail- 
leurs pénètrent difficilement dans son cerveau. Il est surtout 
travaillé aujourd'hui par les émissaires des ligues de paysans. 
Il connaît le Bauernbund qui demande, comme nous le ver- 
rons, la transformation complète des dettes hypothécaires en 
acceptant un programme presque socialiste. Il ne peut man- 
quer non plus de s'intéresser à la proposition que font ces 
mêmes agitateurs de supprimer définitivement les vieilles 
redevances (Bodenzinseri), débris des anciennes entraves du 
moyen âge. Les associations chrétiennes de paysans, qui font 
de leur côté une active propagande, leur apparaissent comme 
inspirées surtout par une arrière-pensée politique; ils ne 
donnent leur adhésion qu'avec réserve. Quant aux caisses 
de crédit elles ne jouent encore dans le Palatinat qu'un 
rôle secondaire; les caisses Schulze-Delitzsch réussissent 
passablement dans les villes v 1 ); mais les caisses Raiffeisen 

(1) Ce sont les échéances trop courtes qu'elles ont adoptées qui les empêchent 
de réussir parmi ces populations rurales, qui. d'ailleurs, après avoir été longtemps 
réfractaires, commencent à apprécier l'importance du crédit. 



FRANCONIE. 53 

qui ont été récemment créées se développent péniblement. 

Le Haut-Palatinat nous est en définitive apparu comme une 
des régions de l'Allemagne les plus intéressantes à étudier, 
comme une de celles où les populations sont le plus fermement 
attachées à leurs vieilles coutumes, mais comme une de celles 
aussi dont la situation se modifie le plus lentement. Faut-il le 
regretter? La vie de ces pauvres gens est dure, mais leur 
condition va-t-elle en empirant comme certains Font pré- 
tendu, lime suffira pour répondre de reproduire ici ces paroles 
que j'ai recueillies à Neumarkt : « Je ne connais pas, m'a dit 
un des habitants, un seul paysan qui, conservant les habitudes 
de travail, d'économie et de sobriété de ses ancêtres, se soit 
ruiné (*) ». 

Je n'ai trouvé nulle part moins d'enthousiasme que dans 
cette contrée pour le fonctionnement des nouvelles lois d'as- 
surance. Les paysans (ceux du moins qui ont des domestiques) 
se plaignent de la dépense supplémentaire qu'elles occasion- 
nent et ne pensent pas qu'elles puissent améliorer la situa- 
tion de la population rurale. Ils estiment que c'est une grosse 
erreur d'avoir assimilé les ouvriers agricoles aux ouvriers des 
villes. 

Franconie. — Du Palalinat nous avons gagné la Franconie 
et séjourné d'abord dans les environs de Nuremberg, dans 
une contrée qui, jadis recouverte de forêts et de marécages, 
(dont il subsiste encore quelques vestiges), est devenue au- 
jourd'hui extrêmement fertile. La transformation remonte à 
plusieurs siècles, les anciennes maisons de paysans ont par- 
tout fait place à des habitations plus confortables et plus mo- 
dernes. 



(1) Il serait difficile de rédiger dans cette région des monographies précises. 
Les paysans sont fort embarrassés pour évaluer leur fortune et leur budget. Ils n'ont 
aucun livre de compte, et ce qui complique encore la difficulté c'est qu'il y a dans 
tous les ménages deux bourses : celle du mari et celle de la femme, qui n'est pas la 
moins importante. C'est elle qui reçoit l'argent provenant de la vente des poules, des 
œufs, du laitage et elle n'en rend aucunement compte à son mari, se bornant à 
acheter les vêtements et les ustensiles de ménage indispensables. Ajoutons que son 
consentement est regardé comme indispensable pour toutes les ventes qui peuvent 
intervenir la communauté des biens immobiliers entre les époux est complète. 



54 RÉGION BAVAROISE. 

Cette région qui offre certaines analogies avec le Haut-Pa- 
latinat diffère beaucoup du plateau bavarois. Les montagnes 
de terrain primitif qui bornent, à l'est, la vallée du Mein et 
celles qui forment la ceinture occidentale du plateau de 
Bohême encadrent un large bassin dont le sol se compose de 
terrains triasique et jurassique, percés de formations diverses, 
granitiques et même volcaniques dans quelques endroits. La 
contrée qui environne Nuremberg, Fùrth et Erlangen est par- 
ticulièrement fertile : on l'appelle le pays des oignons (Knob- 
lauchsland). La propriété y est très morcelée, principalement 
dans le voisinage immédiat de ces trois villes (*), et le prix du 
sol varie de 2.000 à 4.500 marcs par hectare ( 2 ). 

Il y a peu de régions dans tout le royaume de Bavière (si 
l'on excepte toutefois les environs de Bamberg et ceux de 
Schweinfurt) où la culture des légumes se soit plus déve- 
loppée. On en fait dans ces trois villes une grande consom- 
mation, et on en exporte beaucoup ( 3 ). Des négociants en gros 
en achètent également de grandes quantités pour les expédier 
par chemin de fer sur les autres villes d'Allemagne; sur Mu- 
nich, sur Augsbourg, sur Mayence, sur Wiesbaden, sur 
Carlsbad. Le commerce des asperges qui avait une réputation 
particulière a cependant beaucoup diminué. Cette culture 
intensive des légumes fait qu'on mange ici moins de viande 
que dans la plupart des autres contrées de l'Allemagne; mais 
on boit beaucoup de bière. 

Le bétail est très abondant. La seule ville de Nuremberg, 
avec ses 165.000 habitants, consomme plus de 50.000 litres 



(1) Le morcellement qui est dû au développement des cultures maraîchères con- 
tinue à s'accroître. Il n'y a d'autres grands domaines dans la contrée que ceux du 
prince de Hohenlohe. Aussi avec 10 ou 12 hectares passe-t-on déjà pour riche. 

(2) Beaucoup de terres y sont affermées sur le pied de 150, 200 et même 250 
marcs l'hectare. Ces prix ne se sont pas modifiés sensiblement depuis une vingtaine 
d'années. 

(3) On trouvera des détails intéressants à cet égard dans la Festschrift, rédigée à 
l'occasion de la 32 e assemblée des agriculteurs bavarois tenue à Nuremberg du 12 
au 14 mai 1895. Nous devons d'utiles renseignements sur la Franconie à notre col- 
lègue le professeur Neuburg (d'Erlangen), à M. le député Beckh, de Rathsberg, au 
savant archiviste de Nuremberg, M. Mummenhof, au député socialiste Grillenber- 
ger, aux conseillers Heuschmied (de Bayreuth) et Briegleb (de Coburg\ etc. 



FRANCONIE. 55 

de lait par jour et les industries laitières (sans parler des 
fabriques de margarine) sont très florissantes. Le bas pris: au- 
quel se vendent les denrées agricoles a déterminé les habi- 
tants depuis quelques années à développer l'élevage des vo- 
lailles et à importer des races exotiques; le commerce des 
œufs a pris une grande extension. 

Il est assez intéressant de rechercher ici quelle a été l'in- 
fluence des principes admis en matière de succession. La Fran- 
conie se distingue en effet entre toutes les régions de l'Alle- 
magne parla prodigieuse variélé des législations. Dans la seule 
ville de Nuremberg il n'y en a pas moins d'une cinquantaine 
qui peuvent être appliquées : le droit n'est plus le même dans 
les faubourgs et dans l'intérieur des remparts. Dans la plus 
grande partie de la Franconie moyenne, c'est le droit d'Ans- 
bach et subsidiai rement le droit territorial prussien qui sont 
en vigueur. Voici quelles sont en matière successorale leurs 
dispositions : « Si à la dissolution du mariage il n'y a pas 
d'enfants, l'époux survivant reprend ses biens personnels et 
partage le reste du patrimoine avec les ascendants de l'époux 
décédé à l'exclusion des collatéraux de ce dernier. S'il y a, 
au contraire, des enfants, les acquêts sont partagés par moitié 
et l'époux survivant vient en concours avec les enfants eux- 
mêmes ». Mais ces dispositions sont modifiées en pratique par 
la détermination des sommes très variables qui doivent être 
payées soit aux parents, soit aux collatéraux. Et puis souvent 
aussi, dans la région franconienne comme dans la région pro- 
prement bavaroise, une sorte de pacte de famille assure, avant 
le décès des parents, le domaine à l'un des enfants en accor- 
dant soit aux parents soit aux autres cohéritiers des avantages 
considérables, quelquefois même la part héréditaire fixée par 
la loi. 

Quant aux époux, ils vivent sous le régime de la commu- 
nauté réduite aux acquêts, c'est-à-dire d'après un régime qui 
distingue trois sortes de biens : les apports respectifs de cha- 
cun des époux et les biens acquis pendant le mariage. Pen- 
dant le mariage d'ailleurs, le mari dispose librement de ces 
derniers. Nous compléterons ces indications sommaires en 



56 RÉGION BAVAROISE. 

parlant des vieilles coutumes de l'Allemagne, et en compa- 
rant celles de la région bavaroise à celles de la plaine 
saxonne. 

La Franconie est comme le Haut-Palatinat une des régions 
où les salaires des domestiques ont le moins augmenté. Ceux 
qui sont engagés à l'année reçoivent, indépendamment du 
logement et de la nourriture, un salaire annuel de 80 à 120 
marcs, et les servantes encore moins; les journaliers sont nour- 
ris et touchent un salaire quotidien variant de 60 pf. à 1 marc. 

Notre attention s'est plus particulièrement portée sur la 
Haute-Franconie, au nord de Bamberg et de Bayreuth et 
nous avons pu (*) étudier dans tous ses détails, l'organisation 
de la vie rurale dans plusieurs communes des environs de 
Lichtenfcls et de Staffelstein, districts éminemment agricoles 
où il n'y a d'autre industrie que celle (d'ailleurs récente) de 
la vannerie ( 2 ) . 

Le pays est en grande partie recouvert par les contreforts 
septentrionaux du Jura franconien où les formations dolo- 
mitiques émergent en maint endroit du terrain jurassique. 
Si le sol est fertile dans les vallées, les hautes terres sont très 
arides. Le district de Staffelstein a une superficie de 328 km. 
carrés et la population n'y dépasse guère 20.000 habitants; 
elle est répartie en 60 communes; plusieurs d'entre elles 
comprennent des hameaux, mais la population ne vit point 
ici d'après le système des Hiife isolés : les agglomérations 
y sont compactes. Le chef-lieu, Staffelstein, n'est guère, avec 
ses 1.700 habitants, que le plus gros village de la contrée. 

Uetzing, où nous avons séjourné, à 6 km. 1/2, est un village 
de 571 habitants : il est fort ancien ; nous sommes Là dans une 
de ces 14 paroisses fondées à la fin du vin e siècle par Charle- 
magne pour convertir et germaniser un pays qui était encore 

(1) Grâce à l'obligeance de M. Biondino, assesseur du district, qui nous a servi 
lui-même de guide. 

(2) Les matières premières sont importées du nord de l'Allemagne et envoyées 
aux populations rurales par les soins d'entrepreneurs habitant Staffelstein, Lappen- 
dorff et Lichtenfels. C'est cette dernière ville, où existe un assez grand atelier, qui 
est le centre principal, et cette industrie paisible procure aux habitants de plusieurs 
villages un gain supplémentaire très appréciable. 



FRANCONIE. 57 

slave à cette époque. La germanisation est achevée depuis 
longtemps et pourtant le type physique des habitants trahit 
encore l'influence d'une autre race. Rattachée pendant long- 
temps au monastère de Langheim, la paroisse d'Uetzing dé- 
pendit ensuite de l'éveché de Wùrtzbourg et fut plus tard 
annexée aux possessions de l'église Saint-Michel de Bam- 
bergO). 

Nous sommes ici dans un pays de petits propriétaires ruraux : 
il n'y a guère qu'une dizaine d'ouvriers qui ne possèdent au- 
cune terre. Le plus riche habitant, un ancien bourgmestre, a 
40 hectares. C'est une région éminemment favorable pour 
étudier la situation du petit propriétaire rural vivant à peu 
près exclusivement de son domaine. En voici un d'abord, 
K. qui est un peu au-dessus de la moyenne. A son domaine 
de 32 hectares il a joint une petite brasserie qui ne fonctionne, 
au surplus, que d'une manière intermittente. Il ne fabrique 
de bière qu'en hiver, d'octobre à février; pendant l'été, il 
cousomme et vend les provisions emmagasinées dans sa cave. 
Sa principale occupation c'est la culture de ses terres, qui sont 
de qualité variable, et sont pour les raisons que nous avons 
déjà dites disséminées aux 4 extrémités de la commune. Il 
a 4 bœufs, 2 vaches, 4 veaux et 7 porcs ( 2 ). Il occupe 3 domes- 
tiques : 1 valet et 2 servantes; les premiers reçoivent indépen- 
damment du logement et de la nourriture 150 marcs par an. 
Sa fortune peut être évaluée ta 25.000 marcs (31.200 francs) 
dont 15.000 pour les terres et 10.000 pour le train de culture 
et l'habitation. 11 vit au jour le jour, et ne fait guère d'éco- 
nomies. Il consomme avec sa famille et son personnel, la plus 
grande partie de ce qu'il produit. Il se fait seulement quelque 
argent par la vente de ses veaux et de ses porcelets qu'il vend 
au printemps, à raison de 30 ou 40 francs la paire, au marché 
de Staffelstein. Sa situation ne semble pas s'être modifiée de- 



(1) Je dois de curieux renseignements qui ne peuvent trouver place ici au curé fort 
érudit de la commune. V. aussi Geschichte der Pfarreien des Erzbisthums Bamberg (1881). 

(2) On ne cultive ici qu'avec des vaches ou des bœufs. Il n'y a qu'un seul cheval 
dans la commune; c'est dire que l'étranger a quelque peine à trouver les moyens de 
locomotion dont il a besoin. 



58 RÉGION BAVAROISE. 

puis bien longtemps. Il ne parlerait guère de crise agraire s'il 
n'avait lu ce qu'on écrit dans les journaux. Sa condition n'a 
pas empiré; ce qu'il trouve le plus dur, c'est de payer ses do- 
mestiques plus cher qu'autrefois. 

Nous voici maintenant auprès de B., modeste propriétaire 
dont la situation est un peu au-dessous de la moyenne. 11 n'a 
que 5 hectares de terres médiocres dispersées dans trois direc- 
tions (0. Sa maison, assez misérable se compose de deux corps 
de bâtiment dont l'un a été loué moyennant un prix minime, 

4 marcs (12 fr. 50) à un maçon qui l'aide en outre dans 
quelques-uns de ses travaux. Le mobilier est réduit au mini- 
mum. C'est un état voisin de la misère. A la culture de ses 

5 hectares, qui ne suffît pas tout à fait à l'occuper, B. ajoute 
quelques travaux de menuiserie qui lui valent une rémuné- 
ration moyenne de fr. 50 par jour. On saisit ici la vie rurale 
d'un pays pauvre dans son expression la plus modeste. Et 
pourtant la bonne figure de B. ne respire point la souffrance. 
Nous avons été surpris de lui voir tant de bonne humeur, il 
ne se plaint pas, il ne réclame rien ; l'horizon de ses désirs est 
restreint; il ne semble point avoir conscience de sa pauvreté, 
il n'entrevoit aucune amélioration possible de son sort et n'i- 
magine pas qu'il puisse jamais mener une autre vie. 

Si pauvre que soit le village d'Uetzing, il y a plus pauvre 
encore : celui de Seckendorf, situé plus avant dans la mon- 
tagne, est encore plus caractéristique. Il ne compte que 188 
habitants, répartis en 3 hameaux (il n'y a pas d'église) dont 
le plus important, Gosmitz, en a 70 et, chose intéressante à 
signaler, il n'est pas un habitant qui ne soit propriétaire. 
Voici une famille typique, la famille de R. composée de 

6 personnes : le père, cinquante-six ans; la mère, cinquante- 



(1) B. a cinquante-huit ans et sa femme cinquante-deux : ils n'ont plus que 2 
filles; l'aînée est mariée dans le pays même, avec un charretier qui est en même 
temps jardinier du presbytère et agent d'une compagnie d'émigration pour l'Amé- 
rique. On lui donne une petite rétribution pour chacun de ceux (2 ou 3 chaque 
année) qui se dirigent par ses soins vers l'Amérique. Au moment du mariage, B. 
a donné à sa fille une somme de 500 marcs, que d'ailleurs il ne possédait pas et qu'il 
a dû en partie emprunter. Il tâche aujourd'hui d'éteindre cette dette. L'autre fille, âgée 
de quatorze ans, habite avec ses père et mère. 



FRANCONIE. 59 

deux ; 2 garçons, âgés respectivement de vingt-deux el de seize 
ans (le premier est au régiment), et 2 filles de dix-neuf ans 
et de quatorze ans. Tous paraissent jouir d'une bonne consti- 
tution. La famille est catholique et a conservé ses habitudes 
religieuses. Ils habitent une petite maison dont une partie 
seulement est construite en pierres, le reste est en pisé et sert 
d'écurie. La première partie comprend au rez-de-chaussée 
une pièce principale dont tout l'ameublement consiste en 
une table, un banc, un poêle et deux escabeaux; une petite 
pièce contiguë sert de cuisine et de débarras. Les murs sont 
badigeonnés à la chaux et ornés d'une pendule, d'un Christ, 
de deux grossières gravures de piété. Bien que ces pauvres 
gens sachent lire, toute leur bibliothèque se compose d'un 
livre de prières et d'un almanach. Le premier étage, auquel 
on accède par un escalier délabré n'est qu'un grenier divisé en 
2 compartiments, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles. 
Pour tout lit une caisse de bois remplie de paille sur laquelle 
est étendu un morceau de toile grossière. Les ustensiles, le 
linge de ménage, les vêtements de rechange sont réduits au 
minimum. La partie du bâtiment construite en pisé sert 
d'écurie pour 4 vaches, 3 porcs, 3 oies et 4 poules. A côté de 
la maison, un four en pierres et une grange assez spacieuse 
où nous trouvons 2 chariots en bon état et une abondante 
provision de très beau fourrage. R. possède 2 hectares de 
terres de bonne qualité qui se décomposent en plusieurs par- 
celles assez éloignées les unes des autres : l'une d'elles est à une 
heure de marche de la maison, la plus grande qui a un demi- 
hectare est ensemencée d'orge et d'avoine. Champs et maison 
valent bien, en somme, près de 5.000 francs. Seulement, 
R. n'a pas encore fini de payer les soultes, qu'en qualité 
d'aîné de la famille, il devait à ses sœurs mariées dans des 
localités voisines. C'est là son gros souci, et il a bien de la peine 
à se faire un peu d'argent par la vente de quelques veaux 
et de quelques porcelets. La vie et surtout l'alimentation de 
ces pauvres gens est aussi simple que possible. L'usage de la 
viande proprement dite est presque inconnu; on ne fait 
chaque jour qu'un seul repas digne de ce nom; c'est le repas 



60 RÉGION BAVAROISE. 

de midi où l'on mange des pommes de terre arrangées en 
forme de boulettes (KIôssen) avec un morceau de lard. Ce 
sont les pommes de terre, en effet, qui, avec de la farine 
(de seigle et d'orge), forment le fond de l'alimentation; le 
soir, on se contente d'un morceau de pain noir. Et on ne cuit 
guère qu'une fois par mois. Pour toute boisson de l'eau; la 
bière est déjà un luxe U). 

On ne saurait rencontrer de « propriétaires ruraux » dans 
une situation plus modeste. Mais cette situation serait-il pos- 
sible de la transformer? Les paysans d'Uetzing et de S-ecken- 
dorf, nous ont déclaré que leurs ancêtres possédaient depuis 
des siècles le domaine où nous les voyions nous-mêmes et 
qu'ils y avaient vécu dans la même condition où nous les trou- 
vions. Serait-ce un service à leur rendre que de s'apitoyer sur 
leur sort. Ferait-on autre chose que d'éveiller dans leur esprit 
des désirs qui seraient hors de proportion a\ec les moyens 
qu'ils auront jamais de les satisfaire. 

En redescendant dans la vallée nous avons rencontré des 
propriétaires plus aisés et des domaines pi us importants ( 2 ). Celui 
que nous avons visité se compose d'un ensemble de bâtiments 
considérables disposés autour d'une vaste cour quadrangu- 
laire et parfaitement aménagés. Il comprend 80 hectares de 
terre dont 8 plantés en chêne dont l'écorce est vendue à une 
tannerie. Ce domaine dont la terre est de très bonne qualité 
a été acheté, il y a huit ans, 100.000 marcs et il est d'un seul 
tenant, ce qui n'est pas le cas ordinaire dans la contrée ( 3 ). 

(1) L'un des voisins de K. est encore plus pauvre que lui ; c'est le plus petit pro- 
priétaire de l'endroit; il ne possède qu'un demi-hectare et n'y récolte guère que les 
pommes de terre qui servent à le nourrir. Tout son train de culture se borne à 3 
chèvres et 2 poules. Le travail de vannerie fournit heureusement à ces pauvres gens 
un léger surcroît d'occupation. 

(2) Le contraste entre la plaine et la vallée est ici (comme d'ailleurs dans tout le 
Jura souabe) très accentué. Non seulement la nature géologique du sol diffère, mais 
surtout la région des plateaux est peu arrosée, tandis que les vallées le sont abon- 
damment. 

(3) Le train de culture se compose de 4 chevaux, 8 bœufs (c'est surtout avec des 
bœufs qu'on laboure), 2 taureaux, 18 vaches, 30 porcs et 6 chèvres. Le proprié- 
taire est âgé de trente-cinq ans et sa femme de vingt-neuf; ils ont 2 enfants de trois 
ans et de deux ans, occupent 8 domestiques (dont 6 femmes) et 10 journaliers qui 
habitent dans les hameaux voisins. 



FRANCONIE. 61 

Ce qui, dans cette propriété modèle remarquablement dirigée, 
et dont le propriétaire se tire d'affaire très convenablement, 
nous a surtout frappés, c'est la simplicité de l'existence. Les 
maîtres pourraient certainement, avec la situation de fortune 
que nous avons constatée, avoir une vie plus confortable et 
moins laborieuse. Mais ils comprennent à merveille que c'est 
en s'imposant quelques privations et en continuant les tradi- 
tions de simplicité des ancêtres qu'on peut résister le plus 
sûrement aux difficultés de l'heure présente. Sans accepter 
toutes les récriminations des agrariens le propriétaire est 
néanmoins partisan décidé de la suppression des traités de 
commerce et de l'élévation des droits d'entrée en même temps 
que de la transformation des dettes hypothécaires. Il ne se 
plaint pas des intermédiaires dont il use peu, vendant direc- 
tement son orge aux brasseries et son blé à des minoteries de 
Bamberg. Mais il trouve que l'élévation générale des salaires 
payés soit aux domestiques soit aux ouvriers agricoles, par 
ceux que l'importance de leurs domaines obligea en prendre, 
est une lourde charge. L'élévation des salaires, d'après les 
calculs qu'il nous communique, a été de 12 0/0 depuis 8 ans. 
L'alimentation est aussi plus dispendieuse. Le matin il faut 
donner aux domestiques du café, à midi une soupe aux lé- 
gumes à laquelle on ajoute 4 fois par semaine de la viande; 
le soir, une seconde soupe et du lait. On donne, en outre, 2 fois 
par semaine, un demi-litre de bière légère. Les salaires fixes, 
sans parler de quelques avantages accessoires, sont de 150 
marcs par an. Quant aux journaliers, leur rémunération 
quotidienne est de 2 marcs et même davantage au moment 
des gros travaux; mais ils ne sont pas nourris. A ces dépenses 
s'ajoutent eucore celles qu'entraîne le fonctionnement des 
nouvelles lois d'assurances et c'est même parce que celles-ci 
sont en fait h la charge des patrons que les salaires nous dit-il 
ne se sont pas élevés davantage. 

Résumée). — Après avoir ainsi parcouru les principales 

(1) Indépendamment de celles que nous avons déjà mentionnées, nous citerons 
ici les noms de quelques personnes de Munich qui nous ont été fort utiles : le pro- 
fesseur Otto May, secrétaire général de la société d'agriculture, les professeurs 



62 RÉGION BAVAROISE. 

régions de la Bavière, nous devons dire quelles sont les prin- 
cipales impressions que nous en avons rapportées, et caracté- 
riser brièvement la situation des classes rurales de ce pays. 

Nous dirons d'abord sans hésiter qu'elle est relativement 
satisfaisante. Elle est, comme nous le verrons bientôt, meil- 
leure que dans les pays situés à l'est de l'Elbe; et la majorité 
des propriétaires ruraux, ceux au moins qui ont eu la sagesse 
de restreindre le plus possible leurs dépenses personnelles, 
sont dans une situation acceptable. La répartition générale du 
sol est assez bonne en définitive : la presque totalité des pro- 
priétaires ruraux vivent sur leurs domaines, ce qui, au point 
de vue social, est la meilleure chose, et l'accroissement 
relevé par les statistiques du nombre des chevaux, des porcs, 
et des têtes de bétail, est l'indice d'une augmentation de 
richesse. La situation générale de la Bavière s'est aussi nota- 
blement améliorée depuis quelques années, par l'essor qu'ont 
pris l'industrie et le commerce. Nous avons été surtout frap- 
pés du développement que prend aujourd'hui l'industrie dans 
des contrées qui jusqu'à une époque récente étaient restées 
essentiellement agricoles. C'est la crise agraire qui est la 
principale cause de cette transformation qui a une importance 
d'autant plus considérable dans la vie économique de la Ba- 
vière que, de toute antiquité, par la nature de son sol, comme 
par son climat, comme par les aptitudes héréditaires de ses 
habitants, ce pays semblait prédestiné à la culture des cé- 
réales; la vallée du Danube et quelques vallées latérales ont 
une réputation méritée de fertilité. Aussi de bons esprits 
pensent-ils qu'il ne faut pas céder au mouvement qui pousse 
un grand nombre de paysans à abandonner la culture propre- 
ment dite. Celle-ci doit rester d'après eux l'occupation fonda- 
mentale des populations bavaroises. Et on ne saurait trouver 
dans le développement soit de l'industrie, soit des cultures 
industrielles un remède efficace. Certains agriculteurs se 



L. Brentano, Maurer, K. von Araira, Grauert, de Herlling, les D rs Binder et Batzin- 
ger, le savant historien de la Bavière, S. Biezler, etc. Nous avons consulté aussi 
avec profit l'enquête sur la situation économique de 24 communes de la Bavière, 
faite par les soins du gouvernement bavarois en 1893. 



SITUATION GÉNÉRALE DE LA BAVIERE. 63 

montrent même très opposés à la substitution qu'on préco- 
nise si volontiers, des plantes fourragères aux céréales. 

On cherche maintenant, et avec succès, des combinaisons 
plus propres à permettre au sol de donner son rendement maxi- 
mum ; nous avons surtout admiré le développement qu'ont pris 
depuis quelques années l'élevage et l'industrie laitière. Celle- 
ci, au double point de vue de l'outillage et de la qualité des 
produits, s'est grandement perfectionnée. Ainsi on fabrique 
aujourd'hui des beurres de qualité supérieure qui sont ex- 
portés dans toutes les parties de l'Allemagne, et en même 
temps on s'ingénie à supprimer le plus possible les intermé- 
diaires. On a eu l'heureuse idée dans ces derniers temps de 
créer des cours itinérants très propres à développer l'instruc- 
tion technique de ceux qui s'adonnent à cette industrie. Ce 
développement de l'industrie laitière a coïncidé avec celui des 
prairies dont l'étendue a considérablement augmenté depuis 
30 ans. En 1863 elles occupaient 1.198.531 hectares; en 1893 
elles en occupent 1 .284.462. Et par suite le nombre des têtes 
de bétail de 3.185.882 en 1863 a passé à 3.337.978 en 1893. 

Le gouvernement bavarois s'occupe avec une sollicitude 
croissante des classes agricoles; il leur recommande avec 
raison l'association et la mise en commun des efforts. Nous 
aurons quelques réserves à faire sur le rôle que cherchent 
à jouer aujourd'hui certaines ligues, et sur la campagne 
qu'elles mènent pour arrivera l'abrogation du Bodenzinsen, 
et la suppression des dettes hypothécaires qui sont si lourdes 
dans quelques régions. Mais il faut rendre hommage au zèle 
déployé par le Landivirtliscliaftlicher Verein, qui existe depuis 
85 ans, et voit le nombre de ses membres s'élever chaque an- 
née ; il a fait beaucoup pour faciliter l'emploi des engrais 
artificiels, notamment dans le Haut-Palatinat où ils étaient 
presque inconnus jusqu'ici. Les associations coopératives de 
crédit commencent, comme nous le verrons, à se développer, 
et rendent de grands services, surtout dans les pays pauvres 
où le capital fait défaut (*). 

(1) Jusqu'ici ce sont les caisses de cercles et de districts qui ont surtout répondu 
aux besoins de crédit. Le développement du crédit coopératif est de date toute ré- 



64 RÉGION BAVAROISE. 

La loi du 29 mai 1886 concernant le remembrement et les 
rectifications de chemins a eu aussi d'heureux effets. Il existe 
au ministère de l'Intérieur de Munich une commission spé- 
ciale dite Flarbereinigungscommission, qui depuis neuf ans a 
déjà procédé à près de 200 opérations, correspondantàune sur- 
face de 9.000 hectares, et intéressant 7.000 propriétaires. Les 
dépenses n'ont pas été en somme considérables ; nous avons pu 
voir par les tableaux qui nous ont été obligeamment commu- 
niqués, qu'elles ont varié de 6 à 12 marcs par hectare. Or 
l'augmentation de valeur que ces opérations ont donnée au 
sol est beaucoup plus grande; on l'évalue à un cinquième au 
moins de la valeur antérieure. On accorde au surplus de 
longs délais (6 ans) pour le paiement. Les résultats obtenus 
sont si satisfaisants que le ministère est actuellement saisi de 
plus de 500 demandes. 

La question des ouvriers agricoles est une de celles qui 
préoccupent au plus haut point les propriétaires bavarois. 
La plupart de ceux qui sont obligés d'en avoir nous ont fait 
entendre de vives plaintes, se lamentant sur la difficulté qu'ils 
ont de trouver des serviteurs laborieux, honnêtes, dévoués. 
Ils reprochent aux jeunes gens un amour du changement qui 
n'existait pas, disent-ils, autrefois, et se plaignent vivement 
de la rareté de la main-d'œuvre féminine. Là où autrefois on 
pouvait se contenter d'employer des servantes, il faut aujour- 
d'hui recourir à des valets qui sont nécessairement payés 
plus cher. 

Ce n'est pas cependant que les salaires se soient beaucoup 
élevés, comme nous l'avons montré. Il ne peut en être au- 
trement avec la crise actuelle. Le propriétaire rural réduisant 
ses dépenses le plus qu'il peut, les ouvriers agricoles sont for- 
cément mal logés et mal payés. Et alors, ils travaillent le 



cente. Il fait de rapides progrès : il y a déjà maintenant près de 1.000 caisses ru- 
rales dont 106 (oct. 1895) rattachées à Neuwied, comprenant plus de 100.000 asso- 
ciés. Sur les 2.560 communes de la Bavière (non compris la Bavière rhénane) qui 
ont plus de 500 habitants, il y en a encore environ 1.600 où il n'existe aucune 
société de crédit, mais une impulsion cousidérable a été donnée à ce mouvement 
par la création, à la fin de 1893, d'une « Caisse centrale bavaroise de prêts ». 






SITUATION GÉNÉRALE DE LA BAVIERE. 65 

moins qu'ils peuvent; ils quittent les campagnes pour se diri- 
ger vers les centres industriels qui exercent aujourd'hui sur 
eux une grande attraction : c'est un véritable drainage des 
meilleures forces agricoles; c'est un courant contre lequel il 
est bien difficile de lutter. Ces plaintes se comprennent d'au- 
tant mieux que la crise agraire en Bavière s'explique non pas 
tant par une diminution des revenus que donne le sol (la 
plupart des propriétaires consommant ce qu'ils produisent) 
que par l'accroissement des dépenses de toute sorte ( 1 ). C'est 
un point sur lequel nous aurons à revenir lorsque nous étu- 
dierons la situation de la propriété foncière dans l'est de l'Al- 
lemagne. 



(1) Od se plaint beaucoup en Bavière, où on emploie peu de journaliers, mais un 
grand nombre d'ouvriers agricoles, de l'accroissement de dépenses provenant du 
fonctionnement des lois sur les assurances obligatoires. Nous donnons, appendice XII, 
une idée des charges qu'elles imposent aux propriétaires. V. aussi ci-dessous, p. 115. 



B. 



CHAPITRE IV 

RÉGION SAXONNE (1] 



La région saxonne offre dans son ensemble une remarqua- 
ble unité géographique. C'est un ancien fond de mer dont le 
dessèchement s'est opéré peu à peu. Le sol est formé de cou- 
ches sédimentaires de marne, d'argile, de gravier, de sable 
et d'alluvions, où affleurent çà et là des arêtes de lignite, de 
craie, de terrain jurassique, de chaux et de coquilles. Il est 
parsemé de blocs erratiques apportés, disent les géologues, à 
l'époque du diluvium, par des glaces flottantes venues de la 
Scandinavie. Les fleuves coulent lentement dans des direc- 
tions presque parallèles et avec de remarquables analogies, 
dans leurs inflexions ; d'immenses étendues ont conservé l'uni- 
formité du niveau marin et sont encore à l'état de landes 
incultes, de tourbières ou de marais, qu'on cherche à utiliser 
progressivement par la pratique d'ailleurs fort criticable du 
brûlage. 

La race saxonne est dans son ensemble une des plus homo- 
gènes de l'Allemagne ; les anlhropologistes y cherchent les 
représentants les plus purs du type germanique. Une partie 
de ce territoire a été cependant occupée, dans les premiers 
temps du moyen âge, par des populations slaves, ainsi que le 
prouvent certains noms de ruisseaux, de villes et de vil- 



(1) Nous devons sur la région saxonne de précieux renseignements à M. le conseil- 
ler von Hove, et au Dr Johannssen, de Hanovre, à M. Kollraann, d'Oldenbourg, à M. 
le professeur Kùhn, directeur de l'Institut agronomique de Halle, et au D r Rabe, 
à M. le baron de Droste-Hulshoff, à M. le président Stiive, d'Osnabrùck, et à 
Munster à M. Asher, président de la commission générale, à M. le conseiller 
Kettner, au Dr Schleh, au D r Jaspers, aux professeurs von Below et Nordhoff, etc. 



LA RACE SAXONNE. 67 

lages( 1 ); et la lande de Lunebourg, qui forme une sorte de 
plateau sablonneux d'une centaine de mètres d'altitude, leur 
servit longtemps de barrière protectrice contre la poussée des 
populations venues de l'Ouest. 

Les Saxons sont renommés depuis longtemps pour leur vi- 
gueur physique [gens robustissima, disaient déjà les anciens). 
C'est de leur sein, comme ils le font remarquer avec fierté, 
que sortirent jadis Arminius, le vainqueur des légions ro- 
maines, et Witikind, l'adversaire de Charlemagne, les deux 
plus grands hommes de l'histoire primitive de l'Allemagne. 

Contraints de déployer beaucoup d'énergie pour cultiver 
cette terre infertile sur laquelle ils étaient installés, les 
Saxons s'y sont attachés avec d'autant plus de force qu'ils ont 
eu plus de peine à la mettre en valeur. Leur caractère opi- 
niâtre a été trempé par cette lutte. Nulle parmi les popula- 
tions de l'Allemagne n'a conservé avec plus de ténacité les 
vieilles traditions et les vieilles coutumes. Les pratiques du 
paganisme y étaient si enracinées que le pape Grégoire le Grand 
ordonna à ses missionnaires de les respecter dans toute la 
mesure où elles pourraient se concilier avec le christianisme, 
et qu'on y trouve encore bon nombre de superstitions ( 2 ). 



(1) Dans la partie qui se rapproche de l'Elbe et dont un coin s'appelle encore 
Wendland (entre la vallée de l'Elbe et celle de la Jeetze, son affluent), la race slave 
est encore aujourd'hui fortement représentée. Les habitants de Wùstrow et de Liic- 
kow, au nord de Salzwedel, sont slaves. Il se publie même dans cette dernière 
localité une « gazette du pays wende ». 

(2) C'est là aussi que fonctionna pendant des siècles ce fameux tribunal de la Sain'e 
Wehme que certains récits et surtout les poésies de Goethe et de Kleist ont présenté 
sous un aspect plus terrifiant que celui qu'il avait en réalité. 

La Saxe a produit beaucoup de juristes éminents : elle semble, avec son sol aride 
et son paysage sévère, avoir imprimé au génie de ses enfants le tour sérieux et 
l'esprit de persévérance nécessaires au jurisconsulte. Les Westphaliens, en parti- 
culier, sont réputés pour leur opiniâtreté « Gens Westphalica, dit le vieux géo- 
graphe Jansson, constantix et gravitatis amans, ut dif/iculter initio ab avita reli- 
gione abducietad Christi agnitionem converti potuit, ita deinceps semel datam Christo 
fidem non solum constantissime servavit, verum etiam late propagavit ». Il est vrai 
que Juste Lipse se montre moins élogieux; il décrit avec dédain la rusticité de leurs 
manières et la grossièreté de leur genre de vie : la promiscuité dans laquelle ils 
vivent avec leurs animaux lui paraît odieuse. Le géographe Ortelius résume ses im- 
pressions dans la phrase suivante : « Hospitium vile, grob Brod, dilnn Bier, lange 
Wile sunt in Westphalia : si non vis credere, log da », et Voltaire parle ironiquement des 



68 RÉGION SAXONNE. 

A l'homogénéité de la race et à l'unité géographique du 
pays correspond une certaine unité politique et territoriale. 
Tandis que dans les régions avoisinantes les petits États et leurs 
enclaves forment un réseau compliqué de frontières enchevê- 
trées, la plaine saxonne au contraire ne s'est divisée au cours 
des temps qu'en un nombre restreint de domaines politiques. 
Après les partages du ix e siècle, le duché de Saxe resta l'une 
des parties importantes du Saint-Empire. Dans les temps mo- 
dernes, la plus grande partie de l'ancien duché a constitué 
l'électorat de Hanovre, érigé en royaume au commencement 
de ce siècle, et confisqué par la Prusse en 1866. Un reste d'es- 
prit particulariste, c'est-à-dire un patriotisme exclusivement 
hanovrien, se maintient encore aujourd'hui dans certaines 
classes de la population, et les idées politiques de l'Allemagne 
impériale y pénètrent plus lentement qu'ailleurs. 

La région saxonne se divisait autrefois en trois parties : 
l'Ostphalie, la Westphalie et, au centre, l'Angrie. Un seul de 
ces trois noms s'est maintenu, celui de Westphalie qui s'ap- 
plique d'ailleurs dans son sens le plus large à la région com- 
prise entre la Weser, les marais de Bourtange et de Ben- 
theim qui la séparent des Pays-Bas, la région côtière habitée 
par des populations frisonnes et les hauteurs du Haarstrang 
qui dominent au nord la vallée de la Ruhr (0. 

Les deux traits qui frappent tout d'abord quand on par- 
court cette contrée, c'est d'une part son caractère éminem- 
ment agricole (sauf dans la région méridionale), et d'autre 
part la répartition des habitants sur le sol. On y trouve, en 
effet, peu de villages agglomérés, mais un nombre considé- 
rable de demeures isolées (Hôfe), plus ou moins éloignées les 



« grandes huttes appelées maisons, dans lesquelles on voit des animaux qu'on appelle 
hommes qui vivent pêle-mêle et cordialement avec d'autres animaux domestiques. » 
Mais au xvm e siècle d'autres observateurs moins superficiels, Justus Moser notam- 
ment, reconnurent hautement les mérites de cette population, à laquelle les char- 
mantes descriptions d'Immermann ont contribué a assurer une véritable réputation. 
(1) La partie méridionale de la province prussienne de Westphalie (en particulier 
le Sauerland) n'est point habitée par des populations saxonnes, et dans les régions 
industrielles du sud la population primitive est aujourd'hui fortement mêlée d'éléments 
étrangers, d'origine franque surtout. 



LES ENVIRONS d'oSNABKUCK. G9 

unes des autres, et dont chacune forme bien nettement un 
tout. 

Environs d'Osnabrûck. — Nous sommes ici dans une des 
régions où se sont le mieux conservés les traits caractéris- 
tiques que nous venons d'indiquer. 

Transportons nous à Drantum, commune de 300 habitants 
aux environs de Melle, à une vingtaine de kilomètres d'Osna- 
brûck (0. Elle n'a pas de centre, elle se compose de Z7()'/e isolés 
ou groupés par trois ou quatre; on n'y voit ni église ni école ; 
les habitants, qui sont les uns catholiques, les autres protes- 
tants doivent se rendre h Melle pour la satisfaction de tous 
leurs besoins intellectuels, matériels ou religieux. 

Ils se divisent en trois catégories : les Bauern, les Neu- 
banern et les Beuerleute. 11 n'y a point de grand domaine : 
six Bauern sont dans une situation plus importante que les 
autres; l'un d'eux a 8 chevaux, les cinq autres en ont 4 
(c'est d'après cet indice extérieur que l'on évalue, dans la 
contrée, la situation sociale des paysans). Sur les indications 
de M. le baron de Pestel, landrath du cercle, nous avons 
porté notre attention sur l'un de ces derniers dont le Hof, 
la situation générale, et le genre de vie sont en effet caracté- 
ristiques. 

K. habite une maison reconstruite par son grand-père, 
en 1823, d'après un type traditionnel qu'il convient de décrire 
ici (2). 



(1) Voici quelle est la répartition du sol dans le cercle de Melle. Il y a : 

20 domaines de plus de 500 arpents (on compte à peu près 4 arpents à l'hectare). 

16 — de 300 à 500 — — — — 

532 — de 100 à 300 — — — — 

573 — de 50 à 100 — — — — 

2.093 — de 5 à 50 — — __ 

815 — inférieur à 5 — — — — 

On peut dire que le sol est ici complètement aux mains des paysans. Il n'y a plus 
que sept fidéicommis, et deux seulement ont plus de 500 hectares. 

(2J Sa famille, nous a-t-il dit, est installée depuis des siècles, peut-être depuis 
mille ans, sur ce même sol. Il y a certainement peu de contrées en Europe où, 
grâce à une étonnante stabilité de la famille rurale, les traditions, le genre de vie 
et même la disposition matérielle des lieux, plongent dans un passé aussi loin- 
tain. 



70 RÉGION SAXONNE. 

Le type primitif de la maison saxonne était très simple. 
Elle se composait essentiellement d'une \aste toiture, formée 
de poutrelles ou de troncs d'arbre recouverts de chaume, qui 
descendait jusqu'au sol et lui donnait l'aspect d'une sorte 
de tente. Puis on imagina de faire reposer la toiture sur un 
petit mur en torchis, élevé lui-même sur un soubassement 
en pierre et on multiplia les divisions intérieures. 

La porte, toujours placée dans le sens de la plus grande 
longueur, donne accès sur un vaste couloir à droite et à 
gauche duquel se trouvent les étables. Cet espace intérieur, 
appelé Diele ou Tenue, est la partie la plus importante de la 
maison saxonne. Il a parfois 15 ou 20 mètres de long sur 5 
ou 6 de large. Le sol est formé, à l'instar d'une aire de grange, 
de terre fortement battue. 

C'est du côté opposé à l'entrée que se trouvent les pièces 
d'habitation occupées par le paysan et sa famille. Elles sont 
assez exiguës; le nombre varie de 3 à 5, car il s'agit souvent 
d'héberger, indépendamment du paysan et de sa famille, des 
oncles ou des tantes célibataires qui sont restés au foyer. 

En avant de ces pièces d'habitation la Diele s'élargit à 
droite et à gauche en un second couloir qui lui est perpendi- 
culaire et forme comme la branche supérieure d'un T : on 
l'appelle le Fleet. Ses deux extrémités communiquent avec 
le dehors par des sorties latérales. 

Sur les deux côtés de la Diele sont disposés des comparti- 
ments en nombre variable destinés aux animaux. L'un d'eux 
(le plus rapproché du Fleet), est ordinairement transformé 
en pièce d'habitation destinée à YAnerbe, futur héritier 
du domaine. Un autre est réservé aux valets ou aux ser- 
vantes. Mais celles-ci partagent souvent la chambre et même 
le lit des filles du Bauer, tandis que les valets couchent sur 
la paille au-dessus des étables. 

En face de l'entrée, au point d'intersection de la Diele et du 
Fleet se trouve le foyer (Herd), le véritable centre du Hof. 
La fumée qui s'en dégage s'échappe ordinairement par une 
cheminée, mais dans les maisons anciennes (et il en reste en- 
core un certain nombre dans la partie méridionale du grand- 



HABITATIONS DES PAYSANS. 71 

duché d'Oldenbourg) les cheminées sont inconnues. La 
fumée va frapper un plafond en bois disposé à trois ou qua- 
tre mètres au-dessus du sol, et s'échappe ensuite comme elle 
peut, circulant au milieu du grenier, se frayant un passage à 
travers les fissures du toit et de la porte. Elle sert au préa- 
lable à fumer les pièces de bœuf, les quartiers de lard et 
les jambons. C'est autour de ce foyer que se concentre la vie 
de famille, à laquelle les animaux eux-mêmes sont étroite- 
ment associés. Tous ayant la tête tournée vers le Diele, sont 
les spectateurs obligés de tout ce qui s'y passe : c'est sous 
leurs yeux que sont déchargés les chariots qui rapportent les 
betteraves, les sacs de pommes de terre, les gerbes d'orge, de 
seigle, et les produits agricoles de toute sorte. C'est autour 
de ce foyer que, le travail terminé, les enfants prennent 
leurs ébats : c'est lui, qui pendant les longues soirées 
d'hiver, donne à tout l'intérieur la chaleur, la lumière et la 
gaîté. 

A l'une des extrémités du Fleet se trouve la table mas- 
sive sur laquelle se prennent les repas, simples, copieux, 
et assez fréquents (*). 

Tous ces traits se retrouvent dans la demeure de K. Sa 
maison, comme beaucoup d'autres, forme avec la ceinture 
de grands arbres qui lui donnent de l'ombrage et l'abritent 
à la fois contre le vent et les regards indiscrets des passants, 
un tout clos et nettement défini. Il faut franchir l'enceinte 
pour découvrir l'édifice avec son architecture si intéressante, 
rehaussée de décorations, de sculptures, de couleurs vives et 
surtout de devises, dont la plupart expriment une pensée mo- 
rale ou religieuse. La maison de K. est badigeonnée en 
blanc; les poutres, qui restent apparentes sont peintes en 
rouge, et les inscriptions en vert. Au-dessus de la porte d'en- 
trée se trouvent ces mots : 

« Johann Friedrich K. und Katharina Elisabeth H. Ehe- 
leute. Gebaut im Jahr 1823. B. M. (Baumeister) Seemann ». 

(1) La planche IV permettra au lecteur d'avoir une idée exacte de ces habitations. 
Le pignon est presque toujours orné du signe traditionnel des anciens Saxons : 
deux têtes de chevaux. 



72 RÉGION SAXONNE. 

Sur les côtés on peut lire les sentences suivantes : 

« Uerr, wenn ich schlafe, wackest du » — « Vertraue du 
Gott, und bleib in deinem Beruf '». — « Nun Gott, wass wir 
fur dièses Haus jetzt flehn, sei uns gewaJiret. Treib Feînd- 
schaft, Stolz und Zank hinaus, und was die Andacht stôret. 
Erfreu uns stets an diesem Ort mit deiner Gnade bis wir dort 
im 7iâhern Lieht dicJi schauen ( j ) ». 

K. est âgé de quarante-trois ans et sa femme de trente-sept. 
Ils ont 4 enfants, 1 fils et 3 filles, âgés respectivement de douze 
ans, huit ans, cinq ans, et trois ans(-). 

Tous respirent la santé, et leur aspect annonce la force, la 
bonne humeur, l'intelligence. En nous montrant son instal- 
lation, et en nous initiant au détail de sa vie, K. nous laissait 
entendre que pour lui tout le bonheur que l'homme peut 
goûter ici-bas se concentrait autour de ce foyer auquel la 
Providence avait depuis tant de siècles attaché sa famille. 
Les générations qui s'y succèdent lui apparaissent comme une 
longue chaîne dont il se regarde comme un anneau. 

« Ne cherche pas à sortir de ta condition », est-il dit dans 
une des devises que nous avons relevées. La vie de K., comme 
celle de ses ancêtres, s'écoule à ce foyer sacré avec la régu- 
larité silencieuse d'une machine bien réglée. Elles n'est ni 
tourmentée d'ambition, ni impatiente de repos ( 3 ). Ce qui nous 
a frappés surtout c'est le caractère éminemment utile de con- 
tinuité qu'y affecte le travail. Il n'est pas jusqu'aux meubles 

(1) Jean Frédéric K. et Catherine Elisabeth H., époux, ont bâti cette maison en 
1823. Seemann architecte. 

Seigneur, quand je dors, tu veilles. — Confie-toi à Dieu, et demeure dans ta con- 
dition. — Seigneur, accorde-nous ce que nous implorons aujourd'hui pour cette de- 
meure. Bannis-en l'esprit d'hostilité, d'orgueil et de zizanie, et tout ce qui peut trou- 
bler le recueillement. Comble-nous en ce lieu de ta grâce, en attendant que nous 
te voyons face à face. 

(2) Tous deux appartiennent à la religion protestante et semblent avoir reçu une 
instruction religieuse assez complète. Dans la pièce principale, qui sert de salon, 
on trouve bibles et livres de chants ; les murs sont ornés des portraits de Luther, 
de Mélanchton, de plusieurs autres réformateurs, d'une gravure représentant le 
supplice de Jean Huss et de devises religieuses. 

(3) La lenteur du paysan westphalien est proverbiale : 

Eten, freten, supen. 
Langsam gehn und pupen. 



ice via 

i è fourrages, et où couchent 
m ce 

heyé où l'on monte les g; 
r des lucarnes ou par des trappes 

dont l'une 
'Ordiri&ia ,ur l'Anerbe 

enu grand 

é par de grandes fenêtres 
aies 
r (Kefd) 

our nettoyages (quelquefois avi 
mpe; 

■-: où se prennent les r< 
ibre à coucher des maîtres 
lacement de leur lit avec une petite 
lêtre qui permet, de regarder dans le 
jet 

nbre des enfants 

de piAue, quelquefois partagée en de;;x 
rous laquelle se- trouve la cave à la- 
accède par un esc-, 
; 
îe réservée à la lumr-r. 1 , poulinière 
le réservée aux veaux 
e des porcs (logés quelquefois dans un 
Liment extérieur) 
e des oies 



-c. L Courtier, 43, e Le Dunkerqoe Paris. 



LES PAYSANS WESTPHALIENS. 73 

et aux ustensiles, dont plusieurs dénotent un certain goût ar- 
tistique, qui n'attestent un sentiment de contentement qu'on 
ne retrouve pas chez des populations moins stables. Nulle part 
nous n'avons mieux, compris quels rapports existent entre la 
stabilité de l'ordre moral, et la stabilité des immeubles ( 1 ). 

K. possède 36 hectares d'un seul tenant : 5 ont été concédés 
à des Eeuerleute. Il cultive le surplus avec l'aide de sa famille, 
de deux valets et de deux servantes, et avec le concours de ces 
Eeuerleute dont nous parlerons dans un instant. Les domes- 
tiques sont célibataireset vivent avec la famille surle pied d'une 
grande égalité (souvent ils prennent leurs repas avec elle). 
Les servantes peuvent se servir à leur tour du métier à tisser 
pour préparer leur propre trousseau, et la maîtresse de mai- 
son veille sur elles comme sur ses filles. En s'adressa nt au 
maître du Hof\es serviteurs lui donnent le nom de père, et à 
sa femme le nom de mère. En parlant de lui à des étrangers 
ils se servent de l'expression Unsere HerrscJiaft (notre sei- 
gneurie). 

Le sol est de bonne qualité. On peut l'estimer 4.000 fr. 
l'hectare. 11 comprend une prairie et un petit bois qui, l'un et 
l'autre, ont une grande importance. Les meilleurs domaines 
sont ceux, en effet, qui renferment dans une proportion con- 
venable tout ce qui est nécessaire à l'entretien d'une famille 
de paysans. 

Le train de culture se compose de 4 chevaux, 10 vaches, 8 
porcs, sans parler d'une quarantaine de poules ; mais il n'y a 
pas de moutons. K. cultive principalement des céréales et 

(1) Nous avons trouvé ici une pleine confirmation de ce qu'écrivait F. Le Play en 
visitant le Hanovre : « La famille, disait-il, est intimement liée ici au domaine patri- 
monial. La culture et l'exploitation de ce domaine occupent toute la communauté 
aidée au besoin de quelques serviteurs. Les champs, les prés, les bois et l'industrie 
domestique fournissent presque toutes les choses nécessaires à l'existence. L'autorité 
du père appuyée sur la religion trouve au foyer obéissance et respect. Le père in- 
culque aux enfants l'amour du travail et les traditions morales qui font la force de 
ces familles. Maître de son domaine, il choisit ordinairement de bonne heure celui 
de ses enfants en qui il trouve les aptitudes nécessaires à ses yeux pour bien gou- 
verner la famille, et bien administrer le domaine. Et celui qui a été ainsi institué 
héritier, est associé à toutes les pensées du père pour qu'il puisse se préparer de 
loin aux hautes fonctions de la paternité ». 



74 RÉGION SAXONNE. 

n'a pas encore cherché, comme plusieurs de ses voisins, à in- 
troduire sur ses terres la culture de la betterave. Comme il 
récolte plus de grain qu'il n'en peut consommer, il se plaint 
naturellement du bas prix de ces denrées : il l'attribue prin- 
cipalement à la concurrence de l'étranger et aux traités de 
commerce entre l'Allemagne et la Russie ; il a entendu parler 
de la question monétaire et du bimétallisme, mais ne peut 
se faire aucune idée claire là-dessus. 

La vente des céréales lui donnant peu de bénéfice, il cherche 
à se faire quelque argent avec les produits accessoires, avec 
ses veaux, ses porcelets, surtout avec le lait de ses dix vaches, 
transformé en beurre à l'aide d'une petite machine centrifuge, 
et envoyé chaque semaine directement à Osnabriïck. L'argent 
qu'il se procure ainsi est employé par lui à l'achat de vête- 
ments pour sa famille (et encore ceux-ci sont-ils faits en partie 
à la maison), de sucre, de café et d'ustensiles de ménage. Le 
surplus sert à payer les valets et les servantes l 1 ). 

La répartition du sol n'étant guère susceptible de modifi- 
cation dans toute cette contrée, le paysan westphalien ne 
songe pas à employer ses économies à. l'achat de terres et à 
l'agrandissement de son- Hof. 11 tâche d'améliorer plutôt que 
d'acquérir, ce qui est bien préférable : il ne ressemble pas 
au paysan français qui, dans son amour mal compris du sol, 
se préoccupe plutôt d'acheter lorsque l'occasion s'en présente 
que d'accroître la force productive de son champ, et qu'on 
voit emprunter, dans ce but, à 5 0/0, alors que la terre! 
qu'il achète ne lui donne même plus ce revenu. Le West-j 

(1) L'alimentation de K. et de sa famille est assez copieuse. On fait cinq repas ré- f 
glés comme il suit : Premier déjeuner, vers 7 heures (l'heure varie selon les saisons) : \ 
lait chaud avec du pain. Second déjeuner, à 9 heures : tartines de pain beurré et! 
café. Repas principal, à raidi : soupe aux légumes, avec du lard, de la viande de porc 
ou de vache salée, et du lait. (Dans une famille de l'importance de celle de K. on tue 1 
généralement une vache et trois ou quatre porcs par an). Goûter, à 4 heures : tartinesi 
de pain beurré et café. Souper, à 7 heures : légumes réchauffés (en général, restes: 
du repas principal). On ne boit pas en mangeant, et on ne consomme de bière que le 
dimanche, en allant passer quelques heures au cabaret le plus voisin. Les domesti- 
ques sont nourris à peu près de la même façon, mais ne mangent pas avec les 
maîtres. Les repas se prennent, en hiver, dans une pièce du fond, située derrière 1 
le foyer, et, en été, dans le Fleet. 






LES HEUERLEUTE. 75 

phalien ne considère pas comme le plus riche celui qui a le 
plus de terre, mais celui qui cultive le mieux et obtient les 
plus beaux rendements. Employant pour ces améliorations 
ses petites économies, il ne se préoccupe peut-être pas assez 
des services que pourraient lui rendre les sociétés agricoles 
et les institutions de crédit. K. ne s'intéresse aucunement 
aux caisses Raiffeisen et ne connaît, en fait d'association, que 
le Landwirthschaftlicher Verein U). 

Pour comprendre l'organisation du travail agricole dans la 
région saxonne, il convient de parler ici des Heuerleute. On 
désigne sous ce nom les familles d'ouvriers agricoles auxquels 
le Bauer a loué une maison et une certaine étendue de terrain 
pour un prix modique. Les Heuerleate s'engagent en retour à 
lui fournir un certain nombre de journées de travail, nombre 
qui varie suivant les localités, suivant l'importance du terrain 
concédé, et suivant les propriétaires. 

Cette pratique se rattache étroitement au système de 
X Anerbenrecht et doit être regardée comme un correctif des 
inconvénients qu'il eût entraînés. Si, en effet, l'héritier privi- 
légié avait usé rigoureusement de son droit, l'élimination des 
autres enfants eût développé peu à peu un véritable prolé- 
tariat. On admit donc que les frères et sœurs pourraient s'éta- 
blir sur le Hof, dans une habitation séparée, en fournissant 
à celui des enfants qui restait seul propriétaire , un certain 
nombre de journées de travail. Peu à peu, à mesure que les 
relations de parenté s'affaiblissaient, de véritables contrats de 
louage furent conclus et en somme si le Heuermann (ou 
Heuerling) n'est pas l'égal du Bauer, il n'est pas non plus son 
subordonné. La convention intervenue entre eux est comme 
une ébauche du fermage; mais ce régime est plus avantageux 
que le fermage proprement dit à la terre et aux hommes. Il 
permet de trouver aisément cette main-d'œuvre qui est deve- 



(1) De la monographie de K. nous pourrions rapprocher celle de deux autres 
Bauern possédant respectivement 42 et 49 hectares, ayant un rang social plus élevé 
(ils sont bourgmestres de leurs communes), un genre de vie plus confortable, plus de 
prétention et de recherche : au fond, la situation générale des uns et des autres est 
•à peu près la même. 



70 RÉGION SAXONNE. 

nue si rare en d'autres pays; il met obstacle à cette hausse 
des salaires qui, combinée avec la diminution du prix des 
denrées agricoles, rend ailleurs la crise agraire si intense; il 
contribue à empêcher la dépopulation des campagnes. 

Dans la régence d'Osnabrùck, les familles de Heuerleute 
forment plus de la moitié du chiffre total de la population 

Pour comprendre leur répartition surle sol, il fautdistinguer 
suivant l'étendue des domaines, les Heuerleute étant propor- 
tionnellement plus nombreux sur les petits que sur les grands. 

1° Sur les domaines d'une étendue variant de 10 à 50 hec- 
tares, on trouvera, pour une superficie de 1.000 hectares, de 
280 ta 300 familles de Heuerleute ; 

2° Sur les domaines d'une étendue variant de 50 à 125 hec- 
tares, on trouvera, pour la même superficie, de 120 à 160 
familles; 

3° Sur les domaines d'une étendue variant de 125 à 250 
hectares, on trouvera, toujours pour 1.000 hectares, de 48 à 
88 familles; 

4° Enfin, pour les très grands domaines, dépassant 250 hec- 
tares, les chiffres varient de 28 à 96. 

Les traits caractéristiques de la situation des Heuerleute 
sont, d'une part, la modicité des redevances en argent qu'ils 
sont astreints à payer; d'autre part, l'obligation qui leur in- 
combe de fournir à prix réduit au Bauer un certain nombre 
de journées de travail et divers services domestiques ayant 
un caractère d'assistance et désignés sous le nom de HausX 
hùlfe. 

Leur demeure est en quelque sorte une réduction de celle 
que nous avons précédemment décrite, comme le nom qu'on 
lui donne (Gehôft) est un diminutif du mot Hof. Le Gehoft. 
est construit, en effet, sur le type traditionnel, avec sa Diele 
centrale et ses étables latérales pour les animaux : comme 
le Bauer, le Heuerling ne veut pas avoir à sortir de chez 
lui pour donner à manger h, ses bêtes. Les porcs qui, d'ordi- 
naire, sont logés dans un bâtiment annexe, sont admis à 
l'intérieur de l'habitation. Celle-ci est parfois même occupée 
par deux familles, qui se la partagent dans le sens de la Ion- 



LES HKUERLEUTE. 77 

gueur, chacune ayant pour elle un côté des éiables et deux 
ou trois chambrettes (presque entièrement occupées par les 
lits). La Diele et le foyer sont communs. 

Les Gehofte des Heuerleute étaient autrefois situés dans le 
voisinage immédiat du Hof et compris dans cette enceinte, 
partie gazonnée, partie boisée, dont il est le centre; les 
champs concédés au Heuerling étaient contigus au GeJiôft : 
cet usage tend à disparaître, le contact trop immédiat de 
deux familles ayant plus d'inconvénients que d'avantages ( 1 ). 

Les engagements qui interviennent entre les deux parties 
sont conclus pour une période de trois à douze ans : en fait, 
ils sont quasi-perpétuels et par là même comparables aux 
anciennes locatairies perpétuelles (Erbpachteri). Tous les 
Heuerleute que nous avons interrogés étaient depuis fort long- 
temps attachés au même domaine ( 2 ). Les Neubauem, dont 
nous allons parler, se recrutent môme fort peu dans la caté- 
gorie des Heuerleute. 

Lorsque le Heuerling est trop âgé pour pouvoir continuer 
son travail, c'est un fils ou un gendre qui se substitue a lui. 
même à défaut de toute stipulation dans le contrat. Le Heuer- 
ling vient-il à mourir, c'est la veuve qui, avec l'aide des 
enfants, se charge de sa besogne. Le Bauer se montre en 
général tolérant s'il y a quelque retard dans l'exécution des 
services ou le paiement des redevances. 

Il y a sur le domaine de K. trois familles de Heuerleute ; 
chacune d'elles a reçu une concession de 6 arpents (1 hectare 
et demi). Prenons celle dont la situation nous paraît le plus 
typique. 

(1) Les Heuerleute se divisent eux-mêmes en trois catégories. Les uns sont de 
véritables fermiers héréditaires [Erbpuchter] et c'est alors à peine si le nom de Heuer- 
leute leur convient. Les autres sont locataires {Zeitpàchler) d'une certaine quantité 
de terre, mais demeurent dans des maisons qui sont leur propriété, et qui, le plus 
souvent, ont été construites ou achetées par eux : la durée de leur bail est généra- 
lement très longue; elle est parfois de cent ans. La troisième catégorie comprend 
les Heuerleute qui sont à la fois locataires de la terre qu'ils cultivent et de la maison 
qu'ils habitent : on leur donne plus spécialement le nom de Kotter. 

(2) Il est assez rare qu'un Bauer congédie ses Heuerleute pour en prendre d'autres. 
Cela arrive parfois dans le cas où de jeunes mariés font appel à des membres de la 
famille du conjoint entré dans la maison. 



78 RÉGION SAXONNE. 

Y. a 40 ans et sa femme 33. Ils ont trois enfants, res- 
pectivement âgés de 5 ans, 3 ans, 1 an. Il a perdu son père; 
mais il a conservé auprès de lui sa mère et un vieil oncle. 
Sa demeure, de proportion exiguë, est assez misérable. Le 
mobilier, qui d'ailleurs lui appartient, est très pauvre et la 
propreté laisse à désirer. Un certain air de tristesse semble 
planer sur cet intérieur. 

Le train de culture comprend 2 vacbes, 4 porcs, quelques 
poules, et 3 ruches d'abeilles. L'alimentation ne comprend, 
en fait de viande, qu'un peu de salé (on tue un porc chaque 
année). La majeure partie du lait des vaches est employée 
à nourrir les porcs. C'est par la vente de quelques veaux 
et de quelques porcelets que Y. se procure le peu d'argent qui 
lui est nécessaire (*). 

Aux termes du contrat écrit passé entre R. et Y., ce 
dernier doit payer une redevance de 96 marcs et aider K. à 
toute réquisition dans l'exploitation de son domaine. Le 
travail qu'il fournit varie entre 100 et 200 journées par an. 
Liberté à peu près complète lui est laissée pendant l'hiver. 
Mais la plus grande partie de son temps dans la belle saison 
est consacrée à travailler pour le Bauer, qui, en revanche, 
fait labourer et ensemencer par un de ses valets les six arpents 
qu'il lui a concédés. 

Le sort des Heuerlente de la Westphalie est en somme ac- 
ceptable. Leur situation est intermédiaire entre celle de pa- 
tron et celle d'ouvrier. Ils ne se plaignent pas trop et les 
Bauern de leur côté s'expriment sur leur compte d'une façon 
élogieuse. Là même où comme chez Y. nous avons trouvé un 
air de malaise et de mécontentement, nous n'avons point 
recueilli de plaintes sur la dureté des propriétaires ou sur leur 
manque d'humanité ( 2 ). 

(1) Il y faut ajouter la vente d'un peu de beurre, de poules, d'œufs, de jambons et 
de miel. Ce que V. récolte de grains est à peine suffisant pour sa consommation. Il 
n'a donc pas à en vendre, mais plutôt à en acheter. Toute cette catégorie de la 
population agricole, loin de se plaindre du bas prix des céréales, est portée à s'en 
féliciter. 

(2) Il faut des Heuerleate rapprocher ceux qu'on appelle les Arroder, qui ne sont 
en réalité que les Heuerleute des biens équestres (Rittergiiter). Le contrat qui lie 



LES NEUBAUERN. 79 

Leur condition tend-elle à s'améliorer comme on nous l'a 
quelquefois soutenu. Nous avons peine à le croire : elle nous 
a paru surtout remarquable par son caractère d'immutabi- 
lité ( j ). Si les familles de Heuerleute ont en perspective la sé- 
curité du lendemain et la quasi-certitude du « pain quoti- 
dien », elles ne peuvent guère s'élever par l'épargne. Elles 
ne pourraient faire de petites économies que si la portion de 
bien qui leur a été concédée était moins exiguë ( 2 ) ou encore 
à la condition que les plus âgés des enfants pussent travailler 
au dehors et gagner un peu d'argent. 

Nous avons d'ailleurs rarement rencontré chez ceux que 
nous avons interrogés le désir d'un changement de condition. 
La perspective de devenir propriétaires les effraye plutôt, car 
les redevances qu'ils ont à payer sont plus légères que les 
charges auxquelles sont soumis, comme nous allons le voir, 
les Neubauern. N'étant point propriétaires, ils n'ont à payer 
d'autres impôts qu'une taxe communale, à laquelle on peut 
joindre une prime d'assurance contre l'incendie. Et puis, ils 
sont à l'abri de tout endettement hypothécaire ; aussi certains 
Bauern endettés prétendent-ils que leurs Heuerleute sont en 
réalité plus à l'aise qu'eux. 

Le Neubauer est un petit propriétaire dont le domaine de 
2 à 5 hectares s'est constitué par le démembrement d'un Ilof 



YArrôder au propriétaire ne peut s'expliquer historiquement par une tolérance de 
l'héritier unique envers ses frères et sœurs; et par suite, le lien qui existe entre les 
deux parties est d'un caractère moins intime, moins familier. La situation de 
YArrôder se rapproche donc davantage de celle d'un simple travailleur agricole. S'il 
reçoit parfois une étendue de terrain plus considérable (3 ou 4 hectares), il doit four- 
nir en retour un nombre supérieur de journées de travail (250 à 300). 

(1) Cette immutabilité est plus grande encore chez les Arrôder que chez les 
Heuerleute proprement dits. La force de résistance de ceux-ci s'affaiblit à mesure 
qu'on se rapproche des régions industrielles ou des grandes villes, et la vieille or- 
ganisation de la vie rurale dans la plaine saxonne se désagrège complètement dans 
les environs de Brème, de Hambourg, de Harbourg, de Hanovre, etc. Ce résultat 
est dû à la force d'attraction de l'industrie. 

(2) Les Bauern ne sont pas assez pénétrés du profit qu'il y aurait pour eux, au point 
de vue économique et social, à concéder aux Heuerleute un terrain plus étendu. Nos 
études sur le régime de la propriété foncière dans les provinces de l'est nous ont 
convaincus de l'exactitude des premières observations que nous avions faites à cet 
égard dans la plaine saxonne. 



80 RÉGION SAXONNE. 

ou d'un Ritiergut. 11 arrive souvent en effet que des posses- 
seurs de Bauernhofe et surtout de Rittergùter, fortement 
endettés, abandonnent quelques parcelles de leur bien, 
espérant en retirer un prix d'autant plus élevé qu'en rai- 
son du caractère impartageable des domaines le sol a pris 
en Westpbalie une valeur considérable. Ces Neubaiiern 
sont surtout nombreux dans les régions industrielles où 
des frères d'héritiers privilégiés non pourvus offrent à ceux 
qui veulent leur vendre quelques hectares des prix ten- 
tants (i). 

La plupart d'entre eux, bien qu'élevés au rang de proprié- 
taires, sont dans une situation plus difficile que les Heuerleute. 
Obligés souvent de s'endetter pour entrer en ménage, ils 
cherchent, surtout en hiver, à se procurer un gain supplé- 
mentaire par divers métiers accessoires. Ils vont, par exemple, 
travailler dans des fabriques de cigares. Mais cela ne suffît 
pas, et beaucoup de Neubauern se consument toute leur vie 
pour tâcher d'éteindre leurs dettes, sans y parvenir. C'est 
précisément pour cette raison que les Heuerleute semblent 
peu empressés aujourd'hui de quitter leur condition pour se 
transformer en Neubauern. 

Nous avons, dans la même commune de Drantum, porté 
notre attention sur d'autres paysans. Le Bauer B. par 
exemple, d'un rang moins élevé que K., est un type parfait 
d'une catégorie très répandue ( 2 ). Il sort d'une famille an- 
cienne, alliée à des familles qui ont un rang supérieurau sien. 
Son domaine, aujourd'hui d'un seul tenant, a une superficie 
de 12 hectares, y compris une petite prairie et un petit bois. 



(1) L'amour qu'on a pour la terre et la difficulté de s'en procurer ont fait monter 
le prix du sol, en Westphalie, à des chiffres absolument exagérés. Il se vend jus- 
qu'à 5 et 6.000 fr. l'hectare. 

(2) La famille de B., dont l'habitation est construite sur le type traditionnel 
saxon, comprend cinq personnes : le père âgé de 45 ans, la mère de 37, une fille 
de 14 ans et deux fils, l'un de 12 et l'autre de 9 ans. Ce sont des représentants très 
purs de cette race saxonne, blonde, avec des yeux bleus d'une grande douceur et 
une physionomie très ouverte. Ils sont catholiques et pratiquent sérieusement leur 
religion. La pièce principale est ornée de gravures de piété et du portrait de 
Léon XIII. 



LES ENVIRONS d'oSNABRUCK. 81 

11 y récolte du blé, du seigle, de Forge, de l'avoine, du lin, 
des haricots et des pommes de terre. Il le cultive avec l'aide 
de sa femme, de ses enfants, d'un valet et d'une petite ser- 
vante ; cette dernière partage le lit de la fille de la maison. 
Tous mangent ensemble et font les cinq repas accoutumés U). 
B. a deux chevaux, cinq vaches, une dizaine de porcs et 
une vingtaine de poules. 

Ces gens vivent essentiellement avec ce qu'ils récoltent et 
n'achètent guère qu'un peu d'épicerie, du café, du sucre, de 
l'eau-de-vie et de la bière, dont on ne boit d'ailleurs que le 
dimanche, divers ustensiles indispensables, et quelques 
objets d'habillement, notamment des sabots et des chaus- 
sures. 

Les vêtements sont presque tous fails à la maison avec 
du lin que la mère de famille, qui se consacre d'une façon 
admirable aux devoirs du foyer et contribue beaucoup 
à la prospérité de la maison, tisse elle-même au moyen d'un 
petit métier. Elle fabrique ainsi chemises et vêtements 
usuels qu'elle fait teindre pour une somme minime à la 
ville voisine (Melle), et qu'on porte longtemps. Les bas 
sont également tricotés à la main : on n'achète que de 
loin en loin, à peine une fois par an, des vêtements con- 
fectionnés. On n'achète pas non plus de viande. On tue 
chaque année une vache et quatre ou cinq porcs, qui sont 
salés, et qui forment, avec le lait et les légumes, le fond de 
l'alimentation. 

B. n'a pas de Heuerling : les domaines de l'importance du 
sien n'en comportent pas. Mais il tache de profiter des per- 
fectionnements de l'outillage agricole. Il ne se contente plus 
de battre son blé au fléau. Il a lui-même une petite machine, 
et en outre, en loue une autre (pour un jour) à raison de 
6 marcs l'heure à un gros propriétaire des environs. 



(1) On lit sur la maison de B. des devises du même genre que celles que nous 
avons citées plus haut : « Dies Haus wird auf Gottes Namen mit Hoffnung hier neu 
aufgebaut. Allguliger! gib unsern Saamen hier Wohnung, bis die Weit ergraut. Uch 
sorg nach heuer Vàter Weise fur uns, fur unser Kinder Kind. Sorg fur die Jungen. 
Sorg fur die Greise bis sie bei Dir in liuhe sind ». 

B. G 



82 RÉGION SAXONNE. 

B. représente à merveille le type moyen de ces paysans 
westphaliens dont la situation s'est maintenue intacte à travers 
les âges, qui, vivant presque exclusivement de leur domaine, 
vendant peu, mais achetant également peu, ne sont aucune- 
ment touchés par la crise agraire et chez qui surtout les 
vieilles mœurs se sont admirablement conservées. La vie si 
simple dont nous avons été les témoins nous a paru recom- 
mandable à plus d'un titre : les jeunes gens sont travailleurs, 
sobres, respectueux, et les jeunes filles se conduisent géné- 
ralement bien, retenues dans le devoir à la fois par leurs 
sentiments religieux et par une crainte, salutaire de l'opinion 
qui étend jusqu'à leur famille le déshonneur de celles qui 
ont failli. Mais cet état de vigueur et de santé des classes 
rurales et l'immutabilité qui les caractérise ne s'expliquent 
que par les coutumes successorales dont nous parlerons plus 
loin avec tout le soin qu'elles méritent! 1 ). 

Environs de Munster. — Nous avons pensé qu'à des mono- 
graphies individuelles il serait intéressant de joindre la mo- 
nographie d'une commune entière. Celle d'Ascheberg, située 



(1) V. ci-dessous, p. 191 et suiv. La commune de Hasbergen, à 9 kilomètres au sud- 
ouest d'Osnabrùck, n'est pas moins caractéristique que celle de Drantum. Elle compte 
un millier d'habitants et n'a pas de centre; il n'y a même pas d'église. Elle se compose 
d'une multitude de 116 [e isolés. Chacun est le centre d'un domaine dont l'étendue 
moyenne peut être évaluée à 25 hectares. Le prix moyen du sol, qui est de deuxième 
classe, est d'au moins 3.000 francs l'hectare. Tous ces paysans vivent chacun sur son 
domaine, vendent peu (il n'y en a que trois ou quatre qui ont un excédent de récolte) 
mais achètent peu, et ne semblent pas touchés par la crise actuelle. Ils ne se plai- 
gnent guère que de l'élévation du prix de la main-d'œuvre lorsqu'ils doivent em- 
ployer quelques journaliers. Ils leur donnent 2 marcs à l'époque des moissons (nour- 
riture non comprise) et trouvent que c'est beaucoup! Les biens ruraux, nous a-t-on 
dit, sont demeurés depuis des siècles avec une fixité parfaite dans les mêmes familles. 
C'est la pratique du minorât qui prévaut ici; les autres enfants ont une part de l'hé- 
tage déterminée par la coutume (Pflichttheil). Ils ont le droit de rester dans le Hof 
tant qu'ils ne se sont pas établis. La plupart deviennent employés, petits fonctionnaires, 
ecclésiastiques, soldats, boutiquiers, instituteurs, etc. De toutes les communes de 
l'Allemagne, ce sont celles des environs d'Osnabriick (celles surtout où on suit la 
pratique du minorai) qui m'ont paru le moins endettées. Il y a des caisses Raif- 
feisen dans la contrée, mais on s'en passe aisément. La vie matérielle est restée 
très simple : on fait cependant, nous disent les anciens, plus de dépenses qu'il y a 
trente ou quarante ans pour la nourriture (sinon en ce qui concerne la viande, du 
moins pour le café) et pour les vêtements. 



LES ENVIRONS DE MUNSTER. 83 

dans le cercle de Lùdinghausen, à 21 kilomètres de Munster, 
nous servira de type ( { K 

C'est une commune très étendue dont la population est de 
3.000 habitants. Un tiers seulement vit groupé autour du 
centre où se trouve l'église et la maison commune; les deux 
autres tiers habitent les Hofe dispersés sur un territoire de 
5.750 hectares ( 2 ). Si vaste que nous paraisse la commune 

(1) Cette partie du Mûnsterland a été décrite par un ecclésiastique du pays, J. 
Schwieters : Die Bauernhofe des ôstlichen Theiles des Kreises Lùdinghausen, Munster, 
1888. Nous devons la plupart des renseignements qui figurent ici à l'obligeance de 
M. Wentrup, propriétaire du domaine de Bispinkhot', ancien Hof féodal relevant de 
l'évêque d'Osnabrùck, (d'où le nom primitif de Bischopinkhof.) Au xv e siècle, ce 
domaine passa à la maison de Nordkirchen et le propriétaire actuel est le des- 
cendant du dernier fermier héréditaire (Erbpachter), qui a usé de la législation 
émancipatrice du commencement du siècle pour conquérir sa pleine liberté. Voici 
quelles étaient, en 1700, les redevances du fermier de ce domaine porté dans les docu- 
ments de ce temps comme médiocre (wùst) : 170 thalers, 2 porcs, 14 boisseaux d'orge, 
2 poulets, le tout estimé 84 thalers, et six schelings de redevance pour tissage. 

Il n'est pas inutile, pour comprendre l'organisation de la vie rurale en Westphalie, 
l'attachement du paysan au sol, et l'évolution générale des populations agricoles, de 
connaître dans ses traits principaux l'histoire de ces Hofe, d'ailleurs plus nombreux 
autrefois qu'aujourd'hui. Il s'est fait depuis le xv e siècle un travail de concentration; 
un certain nombre d'entre eux se sont fondus dans les domaines des seigneurs et sur- 
tout des couvents. D'autre part, les Bauerschaften, qui étaient les groupements fon- 
damentaux d'autrefois, étaient moins étendues que les communes d'aujourd'hui, et 
ne comprenaient souvent que cinq ou six Hofe, ce qui explique la disparition de 
beaucoup de noms anciens. Les recherches toponomastiques entreprises depuis quel- 
ques années permettent de conclure qu'au vm e siècle les noms n'étaient pas fixés. 
Au xu e siècle, on désigne encore les biens ruraux en indiquant le nom de la Bauer- 
schaft et celui du propriétaire. Peu à peu ils reçoivent des dénominations dues à leur 
situation ou à quelque particularité géographique, ou à un nom patronymique. Les 
propriétaires ne se distinguent pas seulement en héritiers complets (Vollerben), demi- 
héritiers (Halberben), bordiers héréditaires (Er'bkôtter), mais les Hofe se subdivisent 
également en plusieurs catégories : 1° les Hofe féodaux appartenant (quoique sou- 
vent très petits), à la noblesse ou aux couvents, et engagés dans la hiérarchie féo- 
dale en vertu d'un contrat : leur possesseur est un vassal; ils sont ordinairement 
héréditaires dans sa famille, quelquefois même ils passent aux filles; 2° les Hofe 
indépendants, regardés comme des alleux (Allodialgùter, Freie Eigen) ; ceux-là ont 
souvent changé de possesseurs; 3° les Hofe placés sous la dépendance d'un avoué, 
et astreints envers lui à diverses prestations; 4° les Hofe supérieurs (Oberhofe), 
ayant une certaine prééminence sur les Unterhôfe, dont beaucoup restèrent entre les 
mains de simples fermiers héréditaires. 11 reste encore aujourd'hui sur cette vieille 
terre saxonne des vestiges de ces antiques distinctions. 

(2) Ces Hofe auxquels on donne volontiers le nom de Kolonat sont groupés en cinq 
Bauerschaften ; mais ces anciens groupements n'ont plus, dans le droit administratif 
actuel, la moindre importance. 



84 RÉGION SAXONNE. 

d'Ascheberg, elle était autrefois, d'après les savantes recher- 
ches du chanoine Tibus, presque trois fois plus étendue ; plu- 
sieurs sections (Bauerschafteri) en ont été détachées pour 
servir à la constitution de communes nouvelles. 

Le territoire affecte aujourd'hui la forme d'un cercle, d'en- 
viron quatre kilomètres de rayon, au centre duquel se trouve 
le groupement principal avec l'église. Voici quelle est sa 
répartition : un sixième, composé surtout de bois et de prés, 
est entre les mains de la noblesse ( 4 ); le surplus se décom- 
pose ainsi : deux grands propriétaires possèdent, l'un 380, 
l'autre 250 hectares (pour un tiers en prés); on trouve en- 
suite un domaine de 125 hectares, neuf de 70 à 80, vingt de 
45 à 50, trente de 30 à 40, vingt enfin inférieurs à 25 hec- 
tares. 11 y a cinquante Kôtter 12 ). 

Cette répartition est fort ancienne. Grâce à la pratique de 
X Anerbenrecht, elle se maintient depuis des siècles : vendre 
le Hof paternel est un déshonneur, et, si le propriétaire meurt 
sans enfants, c'est toujours un membre de la famille, un 
neveu ou un cousin, qui le reprend. Les ventes forcées sont 
rares, l'endettement étant encore faible, grâce à l'habitude 
qui s'est conservée de calculer le montant des indemnités 
dues aux frères et sœurs (Abftndungen) de façon à ne pas sur- 
charger l'héritier. On s'arrange de façon à ce que le total de 
ces indemnités, quel que soit le nombre des enfants, n'excède 
pas vingt fois le revenu du domaine. L'héritier privilégié, loin 
d'être jalousé par ses frères et sœurs, est plutôt, de leur part, 
l'objet d'un sentiment de fierté et d'affection particulière. C'est 
lui qui soutient à leurs yeux la dignité et le rang social de la 



(1) Ce sont des fragments de biens équestres (ceux-ci, d'ailleurs, sont peu nom- 
breux dans le cercle) se rattachant aux domaines des seigneurs les plus considéra- 
bles de la région, les Esterhazy, les Fûrstenberg, les comtes de Romberg, les barons 
de Landsberg, etc.. Ils sont, en partie, affermés, ce qui est exceptionnel dans cette 
contrée. 

(2) On appelle, dans cette région, grands propriétaires fonciers (Grossgrundbe- 
silzer) ceux dont les domaines dépassent 500 arpents (125 hectares); gros et moyens 
paysans ceux dont les domaines varient entre 80 et 500 arpents (20 à 125 hec- 
tares). Le nom de Kôtter est donné aux tout petits propriétaires, aussi bien qu'aux 
Heuerieule. 






LES ENVIRONS DE MUNSTER. 85 

famille. Les frères et sœurs de X Anerbe font du reste de bons 
mariages et ne se déclassent pas. Quelques-uns vont chercher 
fortune dans les villes voisines. 

C'est dans le groupement principal autour de l'église qu'ha- 
bitent les plus petits paysans et les artisans. Tous ceux qui 
ont un domaine de quelque importance se trouvent dans les 
Hôfe disséminés sur le territoire. 

Le sol de la commune d'Ascheberg est fertile (*). On y cul- 
tive avec succès le blé, le froment, le seigle, l'orge, l'avoine, 
les pommes de terre et les haricots. L'aspect général des mai- 
sons indique le bien-être; il n'y a pas de pauvres dans la com- 
mune, et tous les habitants ont au moins des vaches. Devant 
la baisse croissante des céréales, on s'est rejeté sur l'élevage, 
qui s'est considérablement développé, et donne au pays, nous 
a-t-on dit, « compensation presque complète ». 

A Ascheberg, comme à Drantum, le Bauer apparaît comme 
une sorte de petit roi au milieu de son domaine, mais un roi 
dont la vie, par sa simplicité, s'harmonise admirablement 
avec celle de ses sujets. Le Bauer de moyenne importance 
(45 hectares) représente le type normal de ce pays. 11 a deux 
valets, deux ou trois servantes, cinq ou six chevaux, une 
vingtaine de vaches ou de veaux, trente porcs, une cinquan- 
taine de poules ou de canards, quelquefois un troupeau de 
moutons. Son habitation ne manque pas de confortable; sa 
nourriture est substantielle ( 2 ); il est un peu lourd, un peu 
épais, mais patient et résigné, il a confiance en Dieu et ne 
songe à échanger sa condition contre aucune autre. 

La situation des ouvriers agricoles est même satisfaisante. 



(1) La valeur du sol est de 600 à 700 marcs l'arpent (près de 3.000 francs l'hec- 
tare). 

(2) C'est, avec quelques variantes, la même organisation de repas que nous avons 
décrite plus haut. Premier déjeuner (le matin, vers six heures) : soupe au pain et 
lait bouilli dans lequel on trempe une sorte de biscuit appelé Knappel; deuxième 
déjeuner (à neuf heures) : pain et beurre; bière pour les valets et café pour les ser- 
vantes; repas principal (à midi) : soupe grasse, viande et légumes (on tue chaque 
année une vache et quelques porcs qu'on fait saler ; les plus riches seuls mangent 
de la viande fraîche); goûter (à quatre heures) : pain, beurre et café; souper (à sept 
heures) : soupe aux légumes et crêpes {Pfannkuchen). 



86 RÉGION SAXONNE. 

Les valets de ferme sont généralement engagés pour six mois, 
le premier valet gagne de 300 à 330 francs par an, non com- 
pris le logement et la nourriture; le second valet gagne de 
de 225 à 250 francs. Les filles de ferme reçoivent 150 francs. 
Quant aux journaliers engagés à l'époque des gros travaux et 
pris pour la plupart dans la localité, ils reçoivent un marc et 
la nourriture; les femmes un peu moins! 1 ). 

Vallée de l'Ems. — La vallée moyenne de l'Ems, par la 
constitution physique du sol, par le caractère et les mœurs 
des habitants, par le genre de vie et le régime du travail, a une 
physionomie très différente ( 2 ). Elle se compose surtout de 
deux espèces de sol : d'un diiuvium formé de sable et d'argile, 
et de tourbières (Torfmoor) qui se subdivisent en tourbières 
sèches (Hochmoor) et tourbières humides (Niederungs = ou 
Grùnlandsmoor). C'est de toutes les régions de l'Allemagne 
celle qui en renferme le plus( 3 ). 

On rencontre aussi ça et là des terres végétales et des allu- 
vions argileuses ou sablonneuses, dont la fertilité dépend du 
régime annuel des eaux. 

La commune de Wesuwe, que nous avons étudiée, fait 
partie d'une région située sur la rive gauche de l'Ems et qui 
comprend 14 communes presque identiques. 

On ne peut guère y cultiver que les parties élevées du di- 
iuvium sableux; les terres d'alluvion, voisines du fleuve, sont 
utilisées comme prairies. Les habitants se sont installés sur 
les confins du diiuvium et des terres d'alluvion, le plus 
avant possible dans les prairies (de façon cependant à ne pas 

(1) Ces prix, qui nous paraissent modiques, l'étaient encore beaucoup plus il y 
a quelques années. Les valets de ferme, que M. Wentrup paie aujourd'hui 300 francs, 
ne recevaient, il y a trente-cinq ans, que 18 thalers (64 fr. 50). 

(2) Nous devons la plupart de ces renseignements à l'obligeance de M. le D r Salfeld 
(de Lingen), qui connaît à merveille toute cette contrée. 

(3) Elles recouvrent dans le cercle de Lingen 970 hectares (1,90 0/0 de la super- 
ficie); dans le cercle de Bentheim 12.660 hectares (19,53 0/0); dans le cercle de 
Meppen 26.845 hectares (36,92 0/0); dans celui d'Aschendorf 25.220 hectares 
(44,72 0/0) et dans celui du Hummling 25.070 hectares (37,23 0/0). Celles qui sont 
contiguës à la Hollande et qu'on appelle Bourtangermoor ont une étendue considé- 
rable. Les tourbières du Hummling, sur la rive droite de l'Ems, sont relativement 
meilleures; il sera plus facile de les mettre en culture. 



LA VALLÉE DE l'eMS. 87 

être trop loin des terres arables). Le Hochmoor , qui se trouve 
au delà est utilisé comme terre de vaine pâture, comme ter- 
rain cultivable (après brûlage), ou comme carrière de tourbe. 

La commune de Wesuwe qui a une superficie de 4.489 hec- 
tares se compose de six groupes : Brook, Bersede, Witten- 
berg, Geest, Wieresch et Deldorf. Les habitations y sont 
construites d'après le type saxon traditionnel : hommes et ani- 
maux vivent sous le même toit! 1 ). La population est de 737 
habitants (pour la plupart catholiques) dont 89 sont proprié- 
taires. Le nombre des bêtes à cornes s'élève à 536; il y a 
200 porcs et plus de 2.000 moutons, mais peu de chevaux! 2 ). 

Le sol se compose : 1° de terres dalluvions dans la vallée 
même de l'Ems, terres surtout argileuses, très mêlées d'oxyde 
de fer et difficiles à cultiver. Une faible partie a été mise en 
culture, la presque totalité est demeurée à l'état de prairies 
dont un sixième environ est inondé chaque année. 

2° D'une large bande de diluvium sablonneux qui forme 
la partie la plus élevée du territoire de la commune et dont 
une portion [YEschland) est ensemencée en seigle d'hiver. 
C'est cette partie surtout qu'on cherche à féconder par des 
engrais. Pauvre en humus et en argile, YEschland est très 
perméable et on n'y trouve d'eau ou d'humidité qu'à plu- 
sieurs mètres de profondeur; aussi l'état des récoltes dépend- 
il beaucoup de la quantité de pluie tombée chaque année. 
Le reste du diluvium est encore à l'état de plaine inculte, 
sablonneuse (Sandheide), qui n'est propre qu'à l'élevage des 
moutons. L'aspect de désolation qu'elle présente tient surtout 
à ce qu'on y a enlevé sans ménagement la couche superfi- 
cielle de gazon. 

3° Enfin du Hochmoor, qui fait partie des immenses 
marais de Bourtange : sur le seul territoire de la commune 

(1) Le type de la maison frisonne tend aujourd'hui à se substituer au type saxon. 
Les murs sont ordinairement très massifs, et se composent de terre battue mainte- 
nue par des poutrelles. Les vieilles toitures de chaume ont été en grande partie 
remplacées par des tuiles. 

(2) On laboure avec des vaches et on ne se sert à cet effet que de charrues de 
bois avec une garniture métallique. Les herses sont également en bois. L'outillage 
est rudimentaire et ne se transforme que lentement. 



88 RÉGION SAXONNE. 

de Wesuwe, le Hochmoor n'a pas moins de 5.300 mètres de 
long sur 4.800 de large (1.930 hectares de superficie). Son 
aspect rappelle le désert; c'est à peine si de légères éminences 
sablonneuses viennent rompre ça et là l'uniformité de la 
surface ( 1 ). 

Le sol dans toute cette région est longtemps resté à l'état 
de propriété indivise, et c'était la commune elle-même qui 
était propriétaire. Il y a quelques années seulement qu'on a 
procédé au partage. L'opération s'est faite par les soins de la 
« Commission générale ». Mais, faute d'argent pour acheter 
l'engrais nécessaire, le défrichement est peu avancé. Les deux 
tiers du territoire sont encore incultes, proportion considéra- 
ble pour une localité desservie par une bonne route, peu éloi- 
gnée d'une petite ville (Meppen) et située à neuf kilomètres 
d'une station de chemin de fer. 

La principale culture est celle du seigle, qui alterne avec 
celle des lupins, et du sarrasin. Des fumures annuelles sont 
nécessaires (on emploie surtout des os pulvérisés qui donnent 
de très bons résultats). Les semailles se font à une profondeur 
d'autant plus grande que le cultivateur est plus riche en che- 
vaux (2). 

Les prairies qui sont inondées par l'Ems, ne sont pas de 



(1) La couche de tourbe a une profondeur qui varie de 2 mètres à 4 m. 75, mais 
son aspect primitif a été modifié par la pratique de brûlage, pratique grossière fort 
usitée dans la région. Cette pratique moins ancienne qu'on ne pense ne date que du 
xvii e siècle.. Antérieurement, le Hochmoor n'était pas utilisé : c'est à peine si quel- 
ques bergers s'y aventuraient. Sa valeur peut aisément s'accroître. Les parties qui 
restent toujours les plus dépréciées sont les landes sableuses. — Dans YEschland, 
le remembrement serait fort utile, car par suite de la configuration du sol, les champs 
s'y présentent sous l'aspect de bandes parallèles ayant parfois 6 à 700 mètres de 
long sur 8 ou 10 de large. Les chemins et les rigoles séparatives prennent une 
place exagérée : on nous a cité l'exemple [d'un Sextelerbe (sixième de paysan) qui 
possède 9 hectares 1/2, formant 16 bandes différentes. 

(2) Le rendement du sol est évalué par M. Salfeld, pour VEschland, aux chiffres 
suivants : seigle d'hiver, pour 250 kil. de semence par hectare, on obtient en 
moyenne 1.000 kil. de grain et 2.000 de paille (dans les bonnes années, 1.250 et 
2500); orge (peu cultivé d'ailleurs), pour 200 kil. de semence par hectare, on obtient 
en moyenne 1.200 kil. de grain et 1.200 de paille ; pommes de terre, pour 1.400 kil. 
par hectare, on obtient de 7 à 9.000 kil. Sarrasin, le rendement est très variable; il 
couvre à peine les frais de production. 



LA VALLÉE DE l'eMS. 89 

première qualité; quelques-unes donnent deux coupes par an, 
la plupart une seule. Celles où l'on met de l'engrais sont d'a- 
bord pâturées par les moutons; on y laisse ensuite pousser 
l'herbe qui n'est fauchée qu'une fois; puis à l'arrière-saison, 
toutes les prairies sont pâturées par les bêtes à cornes. Elles 
rapportent en somme plus que les champs cultivés v 1 ). 

Les ouvriers agricoles de Wesuwe sont, comme dans toute 
l'ancienne principauté d'Osnabrûck, surtout des Heuerleute, 
qui sont mariés et remplissent le double rôle de locataires et 
de journaliers. Mais leurs engagements sont annuels et peu- 
vent être dénoncés au terme de chaque année. 

Le propriétaire leur concède : 1° une maison dont l'écurie 
peut contenir quatre ou cinq vaches (parfois un cheval), quel- 
ques porcs, et abriter les récoltes ; 2° un jardinet de quelques 
arpents, où le Heuermann fait pousser des légumes; 3° un ou 
deux hectares de terre arable; 4° un ou deux arpents de tour- 
bière, où il cultive, au moyen du brûlage, du sarrasin; 5° un 
morceau de prairie pour y faire pâturer ses bêtes ( 2 ). 

Le Heuermann paie en retour au propriétaire une redevance 
annuelle de 20 à 30 marcs; il lui doit un quart des produits 
de la récolte et une certaine quantité de paille; il doit sur- 
tout, tant par lui-même que par sa famille, certains services : 
six journées d'homme pour l'extraction de la tourbe; quatre 



(1) Il convient de mentionner les branches accessoires de l'industrie agricole. L'é- 
levage des abeilles donne un supplément de revenu appréciable aux habitants qui 
s'en occupent avec intelligence. L'élevage de la volaille est très répandu dans la 
contrée : on a surtout en vue la vente des œufs. La culture du lin a diminué, et par 
suite les travaux de tissage qui en étaient la conséquence. La laine des petits mou- 
tons de la lande sert à des travaux de tricotage pour l'usage domestique. On ne tisse 
plus à domicile que dans quelques maisons. Les vêtements sont très simples : ceux 
qu'on porte tous les jours sont fabriqués dans le village. Il n'y a que ceux du di- 
manche qui sont achetés au dehors. Sauf le dimanche, les paysans portent des sabots 
qu'ils fabriquent eux-mêmes. La viande qu'ils consomment provient presque intégra- 
lement des animaux tués à la maison. Le pain est préparé par un meunier qui est en 
même temps boulanger, et vient chercher le grain dans les maisons (on lui donne 
25 pfennigs pour 70 livres de pain). On se chauffe principalement avec de la tourbe 
(il n'y a d'autre bois important que celui du duc d'Arenberg qui a 65 hectares). 

(2) Ordinairement c'est le Heuermann qui laboure avec ses vaches ; si c'est le pro- 
priétaire qui laboure pour lui, il lui doit, de ce chef, une indemnité supplémen- 
taire. 



90 RÉGION SAXONNE. 

à six journées d'homme et autant de femme pour la moisson, 
six journées pour la fauchaison; une journée d'homme pour 
le battage du seigle; six à huit journées de femme pour 
la lessive. A la demande du propriétaire, le Heuerman?i et 
sa femme doivent l'aider dans ces divers travaux. En ce 
cas, ils sont nourris et reçoivent une indemnité quotidienne 
de 30 ou 50 pf. A Wesuwe, c'est l'idée de prestation en 
nature qui prévaut encore. Mais il n'en est plus de même 
partout. 

Les journaliers proprement dits (Tagelôhner), peu nom- 
breux, sont employés à des travaux de drainage ou de cons- 
truction de canaux, et reçoivent un salaire quotidien de 
1 m. 50 ou 1 m. 80. 

On prétend qu'à Wesuwe les Eeuerleute, malgré leurs appa- 
rences modestes, sont dans une situation meilleure que les 
paysans eux-mêmes (au moins quand ceux-ci sont endettés). 
Le Heuermann, quand il veut vivre modestement avec sa fa- 
mille, n'a pas autant d'occasions de dépenses que le proprié- 
taire, qui doit entretenir des valets et des servantes dont les 
prétentions ont beaucoup augmenté; le sol étant léger, il 
peut travailler plus économiquement avec ses vaches que le 
paysan avec ses bœufs et ses chevaux; enfin, étant directe- 
ment intéressé à la bonne culture du petit champ qui lui a 
été concédé, il le cultive souvent mieux que le propriétaire 
lui-même. 

Les salaires des domestiques proprement dits sont encore 
modiques : les valets, indépendamment de la nourriture et du 
logement, ne reçoivent que 120 marcs par an. On leur donne 
en outre un costume de toile et un costume de laine, deux 
chemises, un kilo de laine pour faire des bas, des sabots et 
une paire de bottes. 

Les servantes, indépendamment de la nourriture, reçoivent 
par an 45 marcs, une certaine quantité de lin, deux che-j 
mises, quatre aunes de toile, une paire de souliers, une! 
robe et une jaquette de laine, un tablier de toile et un kilo 
de laine, avec une semaine de liberté pour la filer. 

Les cinq pâtres communaux sont à tour de rôle hébergés et 



LA VALLÉE DE L'EMS. 91 

nourris par les paysans, et payés partie en argent, partie en 
nature. 

Si simple que soit la vie rurale dans ce pays, si grande qu'y 
paraisse la stabilité, la crise agraire s'y fait néanmoins sentir 
par une diminution des revenus qui tient aux trois causes 
suivantes : 1° au mauvais effet de la culture par le brûlage; 
2° à l'insuffisance du rendement de YEschland, où il faudrait 
plus de fumures; 3° ta l'élévation du prix de la main-d'œuvre. 
Cependant si les revenus que donnent le Hocltmoor et YEs- 
chland onï vraiment diminué, ceux que donnent les prairies 
et les meilleurs pâturages ont augmenté. Et d'ailleurs, comme 
les revenus en argent proviennent surtout de l'élevage du bé- 
tail, il ne faut pas trop se plaindre. La situation n'est vraiment 
difficile que pour les propriétaires qui sont endettés (*). 

Le prix du sol va plutôt en augmentant, surtout pour les 
prairies qui se payent très cher; mais le prix de la tourbière, 
(la récolte du sarrasin ayant beaucoup baissé depuis quel- 
ques années) a diminué (il est aujourd'hui de 125 francs au 
lieu de 175) ; le remembrement aurait certainement pour effet 
de le relever. 

Cette description sommaire donne une idée de la situation 
des communes de la partie occidentale de la Westphalie (2). 
Un séjour dans cette région laisse l'impression d'un grand 
calme, calme dont les habitants paraissent d'ailleurs goûter 
le charme, car ils ne vont guère chercher fortune dans les 
contrées où la nature est plus clémente. Quand le travail est 
dur, ses fruits ne semblent-ils pas plus doux? La mollesse a 

(1) Le livre foncier n'étant pas encore achevé pour la commune de Wesuwe,il est 
difficile de savoir au juste quel est le chiffre de la dette hypothécaire : le D r Sal- 
feld pense que 19 0/0 des propriétaires fonciers sont fortement endettés mais que 
la moitié de ceux-ci sont encore en état de payer régulièrement les intérêts de leurs 
dettes. Ces dettes viennent de deux sources principales : les unes sont anciennes et 
remontent à deux ou trois générations; les autres proviennent de ce qu'on a acheté 
trop cher, et sans avoir assez de capitaux. Elles ne paraissent venir ni de soultes 
trop considérables dues à des frères ou sœurs, ni de prodigalités ou de mauvaise 
exploitation. 37 0/0 des propriétaires n'ont pas de dettes, mais beaucoup d'entre eux 
ne possédant non plus aucun capital ont bien de la peine à lutter. 

(2) Telles que Gross-Fulien, Klein-Fullen, Altharen, Teglingen, Helte, Lehrte, 
Backerde. 



92 RÉGION SAXONNE. 

moins de prise sur ceux dont l'existence est si laborieuse et 
la vie si rude. 

Les pratiques suivies en matière successorale contribuent 
à maintenir la stabilité de ces populations. Lorsque les pa- 
rents sentent arriver la vieillesse, ils font abandon de leur 
domaine à l'un des enfants (ordinairement l'aîné) en se ré- 
servant pour eux-mêmes le droit d'y rester. Les autres enfants 
y demeurent également jusqu'à leur mariage. L' « héritier » 
se charge de leur nourriture et de leur habillement, et leur 
donne en outre quelque argent. Ils n'ont droit à une dot ou 
Abfindimg (dont le chiffre est d'ailleurs assez élevé) que s'ils 
se marient. S'ils quittent la maison pour un autre motif, ils 
ne reçoivent rien, mais ont toujours le droit d'y revenir s'ils 
ne réussissent pas, s'ils sont malades ou tombent dans le dé- 
nuement! 1 ). 

La situation de ces braves gens si dignes de sympathie, 
mais qui commencent à se plaindre, pourrait certainement 
s'améliorer. Le remembrement serait fort utile : il aurait 
pour conséquence première d'amener une diminution du 
nombre des moutons qu'on ne pourrait plus envoyer que sur 
la lande, et d'augmenter par suite le respect de la propriété. 
Il faudrait renoncer à l'habitude déplorable de laisser les 
mères pâturer les champs de seigle de YEschland et les prai- 
ries, ce qui cause un grand préjudice aux récoltes futures. 
La diminution du nombre des moutons, aurait aussi pour 
effet de restreindre la culture si primitive par le brûlage, et 
d'amener peu à peu la substitution de quelques plantes utiles 
à la végétation sans valeur qui couvre aujourd'hui la tour- 
bière. Le remembrement amènerait enfin un nivellement 
progressif de la surface, permettrait de labourer plus profon- 
dément, de tirer meilleur parti des engrais artificiels, d'éco- 

(1) Sur les 89 domaines ruraux de Wesuwe, deux seulement sont inscrits dans 
le registre des Hoferollen et protégés ainsi contre tout morcellement. La proportion 
est plus considérable dans les autres communes du cercle de Meppen, dans lequel 
20 domaines seulement ont été vendus. Ces 20 ventes ont été déterminées par les 
causes suivantes : il par le départ de toute la famille; 4 par suite de partages suc- 
cessoraux, faute de testament; 3 par suite de grande misère; 2 par défaut d'héri- 
tier. 



LE HUMMLING. 93 

nomiser les semences, et de planter des pommes de terre ou 
des bruyères. 

11 y aurait aussi fort à faire pour améliorer la tourbière 
qu'on exploite aujourd'hui sans discernement. Les expérien- 
ces faites par les stations d'essai montrent quel parti on en 
peut tirer et les habitants de Wesuwe seraient dans une si- 
tuation plus favorable que ces colons qu'on installe dans le 
marais de Bourtange, le long du canal Sud-Nord, qui doivent 
se construire une habitation, acheter du bétail, des instru- 
ments aratoires, des semences. Installés depuis longtemps, ils 
n'auraient ni à fournir un pareil effort, ni à faire de telles 
dépenses. L'amélioration des moyens de communication au- 
rait aussi d'heureux effets. Enfin l'introduction de caisses de 
crédit rendrait ici les plus grands services^). En étudiant la 
situation de Wesuwe, on arrive vite à cette conviction qu'il 
importe beaucoup plus de bien cultiver son domaine que de 
chercher à l'étendre. Tâcher d'obtenir du sol le rendement 
maximum, c'est à quoi devrait, ici comme dans beaucoup 
d'autres endroits, tendre surtout le paysan. 

Hùmmling. — La région du Hûmmling qui fait face sur la 
rive droite de l'Ems à celle dont nous venons de parler n'est 
pas moins intéressante à connaître ( 2 ). Le Hùmmling forme 
un cercle, avec 35 communes et une population de 15.260 
habitants. Le chef-lieu, Sôgel, n'est qu'un village de 1.200 
habitants, auprès duquel se trouve le domaine, célèbre au- 
trefois comme rendez-vous de chasse, du duc d'Arenberg ( 3 ). 



(1) Ceux qui ont besoin d'argent s'adressent aujourd'hui soit à des particuliers, 
soit à la société de Crédit foncier de Hanovre qui se contente d'un intérêt modique 
de 3 1/2 0/0. La caisse d'épargne de Meppen a prêté à divers habitants de We- 
suwe 12.000 marcs à 4 et 4 1/2 0/0. En fait les propriétaires endettés sont surtout 
entre les mains d'usuriers. A mesure que se généralise le système des salaires en 
argent, aux lieu et place des salaires en nature, l'utilité d'une caisse de crédit du type 
Raiffeisen se fait sentir davantage. 

(2; Nous devons remercier M. Peuss, landrath du cercle, des renseignements qu'il 
a bien voulu nous procurer et qui nous ont utilement guidés dans notre enquête. 

(3) C'est le seul grand propriétaire de la contrée; il y possède environ 2.500 hec- 
tares, formant au point de vue administratif un district domanial (Gutsbezirk) : il a 
eu l'heureuse idée de faire venir une charrue à vapeur qu'il met libéralement à la 
disposition des habitants pour le défoncement des tourbières sèches. La plus grande 



94 RÉGION SAXONNE. 

C'est la catégorie des moyens propriétaires qui prédomine 
dans le pays (0. L'étendue de leurs domaines varie beaucoup 
selon que la commune à laquelle ils appartiennent a ou non 
procédé au partage de ses biens communaux. La plus grande 
partie du sol du Hùmmling est, en effet, restée encore indi- 
vise. 11 n'y a ordinairement que les parties les plus rappro- 
chées des villages (il n'y a pas ici de Hofe isolés), qui aient 
fait l'objet d'appropriation. Là même où les partages ont été 
poussés le plus loin, la lande (Heide) est toujours indivise ( 2 ). 

On ne cultive pas de blé, mais seulement du seigle ; la 
grande ressource du pays, c'est l'élevage des moutons. On y 
trouve aussi beaucoup de vaches et de porcs ( 3 ). 



partie des revenus de ce domaine est affectée à des œuvres de bienfaisance et spé- 
cialement à l'entretien d'une petite communauté de moines qui occupe une des dépen- 
dances du château (Ckmenswerth). 

(1)11 y a très peu de fermiers, et l'institution des Heuerleule y est presque in- 
connue. 

(2) Il importe de remarquer lorsqu'on étudie l'histoire si curieuse de la propriété 
foncière dans le nord de l'Allemagne, que les limites de la « marche » et de la 
commune ne coïncident pas. La connaissance de l'ancienne organisation des tVark- 
genossenschaften a encore aujourd'hui son importance; le nombre des Markgenossen 
qui primitivement étaient tous égaux fut limité. Deux fils par exemple se créant des 
Hôfe distincts n'eurent à eux deux dans la Markgenossenschaft qu'un droit : de là 
les Halberben opposés aux l'ollerben. De nouveaux dédoublements amenèrent la 
création de Viertelerben et d'Achtelerben, le domaine des premiers étant désigné 
sous le nom tiErbkôlterei, celui des seconds sous le nom de Markkôtterei. Ce sont 
ces quatre catégories seulement qui eurent primitivement le droit de faire inscrire 
leurs biens sur les Hôferollen. Ce droit fut étendu aux Neubauern, dont nous avons 
dit l'origine, par la loi du 24 février 1880, et on a aujourd'hui dans chaque commune 
la liste de ceux qui ont le droit de faire inscrire leur domaine et de constituer un 
bien de famille. Les Neubauern ne profitent guère d'ailleurs du droit qui leur est 
reconnu. Ils n'ont pas grand intérêt à immobiliser leur domaine, trop peu important 
pour constituer une unité économique, et dont its désirent conserver la libre dis- 
position. Ce sont surtout les Vollerben qui font enregistrer leurs biens; les Halberben 
le font aussi volontiers; les autres catégories y mettent moins d'empressement. La 
différence entre ces diverses catégories a toujours une grande importance lorsqu'il 
s'agit du partage des marches restées indivises. 

(3) Il n'y a aucune industrie dans la contrée et le commerce du bétail est presque 
entièrement aux mains de quelques intermédiaires juifs. Il y a, à Sogel, pays catholi- 
que, 14 familles juives, comprenant au total 80 personnes et ayant une synagogue 
et une école. Ces juifs, qui ont presque monopolisé le commerce local, ne sont l'ob- 
jet d'aucune animosité particulière. Ils sont vus simplement avec défiance, mais re- 
gardés comme des intermédiaires indispensables. 



LE HÏJMMLING. 95 

La commune de Werpeloh, à 4 kil. au nord de SôgeJ, 
nous servira de type. 

Les maisons en brique, reconstruites pour la plupart après 
un incendie, n'ont plus le cachet antique des demeures 
saxonnes. Llles sont bâties assez irrégulièrement autour d'une 
grande mare qu'ombragent de beaux chênes. Les cultures 
sont régulièrement disposées autour du village, et Werpeloh, 
comme la plupart des communes du Hummling, ressemble à 
une oasis au milieu d'une plaine qui par sa nudité fait songer 
au désert. 

L., sur qui notre attention s'est concentrée, est un des 
anciens du pays. Son père, qui y était berger, avait acheté, 
au commencement du siècle, avec ses petites économies, le 
domaine de 3 hectares que son fils possède encore, et avait 
bâti la maison, échappée heureusement à l'incendie, et très 
caractéristique, dans laquelle nous l'avons visité. 

L., qui a aujourd'hui 74 ans, a eu 7 enfants, dont 3 
fils et 4 filles. Les 3 fils sont morts : il habite aujourd'hui 
avec l'aînée de ses tilles, âgée de 47 ans, veuve depuis peu 
et qui a elle-même 2 filles, de 14 et de 13 ans. Parmi les autres 
enfants, l'un était cultivateur, un autre joignait à sa petite 
culture le métier de cordonnier, deux autres ont émigré et 
sont allés s'établir à Greendalen Amérique. L'un de ces der- 
niers vit encore et a gardé quelques relations avec son pays 
d'origine (*). 

L. a quelque instruction : il est abonné au petit journal 
hebdomadaire du cercle, pour le prix modique de 40 pf. par 
an; il a conservé ses habitudes religieuses et se félicite de 
pouvoir encore se rendre à l'église, à Sugel, le dimanche ; bien 
que dans une situation modeste, il ne se plaint pas de son 
sort: c'est un homme gai et content. 

Nous évaluons son domaine à 3 ou 4.000 marcs, en y joi- 
gnant le train de culture, qui se compose de 3 vaches, 2 porcs, 
21 moutons et 10 poules. Ti a 1 bon chariot et les instru- 
ments aratoires indispensables. 

(1) La population du Hummling est stationnaire et à l'excédent très notable des 
naissances sur les décès correspond une émigration à peu près équivalente. 



96 RÉGION SAXONNE. 

Il a loué à un voisin 1 hectare de terre et cultive seigle, 
pommes de terre et lin. Obligé d'acheter un peu de grains, 
car il n'en récolte pas tout à fait assez pour sa consommation, 
il se félicite du bas prix des céréales. 11 tue tous les ans 2 ou 
3 moutons et 1 porc qui sont salés, vend quelques poules et 
quelques œufs, de loin en loin une vache, et le croît de son 
troupeau. Conformément à l'usage du pays, il peut envoyer 
sur la lande autant de moutons qu'il le désire, et comme la 
tourbière est encore impartagée, il peut en extraire pour se 
chauffer autant de tourbe qu'il lui en faut, mais à la condition 
de l'employer exclusivement à son usage; il n'a pas le droit 
d'en vendre ( 4 ). 

L. nous déclare que le genre de vie séculaire que nous 
étudions avec lui ne s'est pas modifié, au moins en ce qui le 
concerne, depuis un demi-siècle. 11 reconnaît d'ailleurs que 
là où les mœurs n'ont pas changé, la situation générale est 
plutôt meilleure, les œufs, les poules, le beurre, les moutons 
se vendent bien mieux que dans sa jeunesse. Ajoutons que 
tout chez lui, est profondément rustique, depuis les vête- 
ments, fabriqués avec du lin filé à la maison et confié ensuite 
à un tisserand, jusqu'au mobilier que nous n'avons pu, au 
total, estimer à plus de 100 marcs ( 2 ). 

Cette monographie sommaire donnera une idée de la situa- 
tion des populations rurales du Hûmmling. 

L'avenir de ceux qui habitent cette contrée ne peut être 
assuré que par la simplicité extrême de la vie, l'amour du 
travail, l'absence de toute ambition et de tout désir de s'élever. 

En présence de familles comme celle de L., et dans des pays 

(1) L. est défavorable au partage des biens communaux, en ce qui concerne la 
lande. Mais, comme la plupart des habitants, il reconnaît que si les tourbières fai- 
saient l'objet d'une appropriation individuelle, elles seraient beaucoup mieux exploi- 
tées et donneraient plus de profit. 

(2) L'alimentation comporte les cinq repas traditionnels : à G heures, du pain de 
seigle presque noir trempé dans du café ; à 8 heures : une bouillie de lait et de fa- 
rine, avec un peu de café; à midi : des légumes avec un morceau de lard ou de 
viande salée ; à 4 heures : une tartine de pain beurré et du café ; à 7 heures enfin, 
quelques légumes (le reste du repas principal). Le pain est fabriqué à la maison. 
On l'envoie cuire chez le boulanger de la commune, qui se contente de la modique 
redevance de 30 pf. pour 4 pains de 22 livres. 



LE GRAND-DUCHÉ D'OLDENBOURG. 97 

comme Werpeloh, on se demande, comme à Uetzing et Sec- 
kendorf, ce que doit être pour ces pauvres gens le progrès. 
Dans quelle mesure est-il sage d'élargir leur horizon intel- 
lectuel? Est-il prudent d'accroître leurs désirs, alors qu'il leur 
serait impossible d'y donner satisfaction? On excuse leur ten- 
dance à la routine. En passant quelques jours au milieu d'eux, 
on n'est tenté de leur reprocher ni leur ignorance, ni leur in- 
différence pour la culture intellectuelle, ni leur défiance à 
l'endroit des idées modernes. N'est-il pas heureux au contraire 
que leur vie ne soit point tourmentée d'ambition? A défaut 
d'une prospérité à laquelle elles ne parviendront jamais, ces 
vieilles familles saxonnes ont du moins une véritable valeur 
morale, en même temps qu'une remarquable vitalité : elles 
sont profondément digues de respect. 

Oldenbourr/. — Le grand-duché d'Oldenbourg qui con- 
fine au Hùmmling mérite autant que lui de fixer l'attention. 
11 offre même un avantage particulier : nulle part on n'est 
mieux placé pour étudier les effets des deux régimes succes- 
soraux qui y sont en présence, le régime du partage et celui 
de l'indivisibilité. 

Le grand-duché actuel se compose, en effet, de plusieurs 
régions habitées par des populations de race différente et qui 
n'ont pas eu la même évolution historique. Au vieux comté 
primitif d'Oldenbourg se sont agrégés peu à peu la région 
frisonne du nord, le pays des Butjadingen, la seigneurie de 
Jever, celles de Delmenhorst et de Wildeshausen, et enfin au 
sud, une partie notable des évèchés de Munster et d'Osna- 
brùck. 

Le territoire du grand-duché d'Oldenbourg renferme comme 
la Frise trois régions très différentes. 

Au nord, la région des Marschen, habitée par une population 
d'origine frisonne. 

Au centre, la région du Geest, région surtout sablonneuse, 
peu fertile, entrecoupée ça et là d'argile et d'alluvions, et de 
vastes tourbières (elles recouvrent encore une superficie de 
40.000 hectares). C'est une région de moyens propriétaires 
plutôt pauvres que riches, habitant pour la plupart des Hofe 



98 RÉGION SAXONNE. 

isolés, et dont les domaines ont une superficie moyenne de 
10 à 12 hectares (*). 

Mais je n'ai pu séjourner que dans la troisième région, 
c'est-à-dire dans la partie méridionale du grand-duché, dans 
la région qui dépendait autrefois de l'évêché de Munster et 
qui correspond aux bailliages de Yechta, de Cloppenburg et 
de Friesoythe. On l'appelle encore « Oldenburgisches Mùnster- 
land ». Cette région a été annexée au duché d'Oldenbourg à 
une époque récente, comme compensation de la suppression 
des droits de péage sur la Weser. Elle est limitée au nord 
par le Geest des bailliages de Wildeshausen, d'Oldenburg et 
de l'Ammerland, à l'est, au sud et à l'ouest, parla province 
prussienne du Hanovre. Le sol est essentiellement sablon- 
neux, entremêlé ça et là de tourbières et de terres argileuses. 
Quelques parties sont assez fertiles, mais plus de la moitié de 
la superficie (58 0/0) est inculte. La population n'y est donc 
pas très dense : elle est à peu près stationnaire, avec une légère 
tendance à diminuer. L'émigration est d'ailleurs traditionnelle 
chez ces populations : c'est elle qui absorbe l'excédent, assez 
notable, des naissances sur les décès. Les émigrants, m'a-t-on 
dit, ont en général assez bien réussi, ce qui a contribué à 
accroître le mouvement : il a été aussi favorisé par l'aversion 
des jeunes gens pour le service militaire. 

Cette région est une de celles de l'Allemagne où la crise 
agraire se fait le moins sentir. Jadis on en exportait une assez 
grande quantité de céréales. Depuis l'abaissement du prix de 
ces dernières, on s'est adonné à l'élevage, et avec beaucoup 
de succès. On ne vend de grains (il s'agit seulement de seigle) 
que lorsqu'ils atteignent un prix convenable. Autrement le 
producteur s'en sert pour nourrir, et vendre ensuite à un 
prix élevé, ses porcs et ses veaux; il fait du beurre, vend 
aussi des œufs, des oies, de la volaille, et quand il peut, 
des bœufs et des chevaux. C'est l'élevage des porcs sur- 
tout qui a pris une grande importance : on exporte les ani- 

(1) Depuis 1858 d'utiles travaux de remembrement ont été effectués : 750 proprié- 
taires ruraux y ont été intéressés; une superficie de 3.345 hectares a été remaniée, et 
8.056 parcelles ont été ramenées à 1.594. 



LE GRAND-DUCHÉ D'OLDENBOURG. 99 

maux vivants, mais surtout le jambon, le lard, les saucisses. 

Les tourbières sont utilisées principalement pour l'extrac- 
tion de la tourbe à laquelle des milliers de personnes sont 
occupées : les prix de vente sont assez rémunérateurs. 

11 y a, dans cette région peu d'ouvriers agricoles propre- 
ment dits, mais beaucoup de Heuerleute. Ils reçoivent, comme 
en Westphalie, un logement, un jardin, un bout de champ 
et de prairie en retour d'un prix modique et d'un travail dé- 
terminé. Les contrats des Heuerleute avec les maîtres varient 
beaucoup, mais sont faits ordinairement de telle sorte qu'ils 
puissent vivre convenablement, quoique modestement, sans 
avoir à fournir une somme de travail exagérée. 

L'organisation du travail agricole dans le grand-duché 
d'Oldenbourg m'a paru bonne à la fois pour les pauvres gens 
et pour les propriétaires ruraux eux-mêmes qui restent très 
attachés aux vieux usages. On se plaint seulement des domes- 
tiques proprement dits (généralement engagés à l'année) et on 
prétend que de jour en jour il est plus difficile d'en trouver 
de bons. 11 m'a semblé pourtant, au moins par comparaison 
avec d'autres contrées, qu'ils étaient, somme toute, laborieux 
et honnêtes t 1 ). 

Il n'y a guère dans le bailliage de Cloppenburg, sur lequel 
mon attention s'est surtout portée, que trois grands domaines, 
ceux de Lage (283 hectares en grande partie affermés) de Gal- 
horn (294 hectares exploités par le propriétaire), et de Wehr 
(235 hectares exploités de la même façon). Si l'on excepte ces 
trois domaines, la contenance moyenne des autres (abstraction 
faite des tout petits propriétaires), est de 70 à 80 hectares. 



(1) Voici quels sont dans le bailliage de Cloppenburg les salaires annuels : 

Domestiques principaux 240 marcs. 

Valets de ferme (jeunes gens de 16 à 18 ans) 100 à 140 — 

Servante principale 90 à 125 — 

Petite servante ou fille de peine H0 à 60 — 

Hommes de journée 1,70 (sans nourriture). 

Femmes de journée 1,30 — 

Dans les bailliages voisins de Vechta et surtout de Friesoythe les chiffres sont un 
peu moins élevés. Ils sont plus élevés au contraire dans le Geest, et surtout dans le 
pays de Jever et dans les Marschen. 



100 RÉGION SAXONNE. 

J'ai fait une étude spéciale de la commune typique de 
Belhen, à 3 kilomètres de Cloppenburg ; elle se compose de 
80 maisons, avec une population totale de 400 habitants. Ces 
maisons, assez espacées, sont groupées sans ordre, et leur 
ensemble forme une sorte d'ellipse dont le grand axe a au 
moins 1 .500 mètres de long. 

La principale industrie est l'élevage des porcs et, à un de- 
gré moindre, celui des moutons et des vaches. On ne cultive 
que le strict nécessaire en fait de céréales. La valeur de la 
terre arable varie de 1.000 à 4.000 francs l'hectare. 

La population rurale paraît satisfaite de son sort; l'élevage 
des porcs donne de jolis bénéfices, et grâce à l'activité du 
Landwirthschaftlicher Verein on peut se procurer dans de 
bonnes conditions les engrais nécessaires. 

Jusqu'à une époque récente la plus graude partie du terri- 
toire de la commune était restée à l'état de « marche ». Le 
partage a commencé en 1889 et n'a été achevé qu'en 1892. La 
plupart des habitants en sont satisfaits. Avant le partage, les 
biens ruraux avaient, en terre arable, une étendue moyenne 
d'environ 15 hectares. Le partage a considérablement accru 
la propriété de chacun, mais on distingue soigneusement le 
domaine ancien de la partie récemment appropriée, qui ne 
consiste jusqu'à présent qu'en landes ou tourbières incultes. 
Les portions attribuées à chaque propriétaire varient d'ail- 
leurs beaucoup, suivant que ce dernier est Vollerbe, Halberbe, 
Dritlelcrbe, Vierlelerbe, etc.. 

K. peut être considéré comme un type moyen des proprié- 
taires de cette région. Il est âgé de cinquante et un ans et sa 
femme, de quarante-trois. Ils ont deux enfants, une fille de 
vingt-trois ans et un garçon de dix-neuf ans, qui tous deux 
travaillent avec lui. Il a recueilli en outre l'enfant d'une de 
ses sœurs, morte dernièrement, en est devenu le tuteur et l'a 
mis en pension ( { ). 

Il n'occupe qu'un seul domestique : c'est un valet céliba- 



(1) K. a perdu plusieurs enfants. Le nombre des enfants dans les familles de la 
région est élevé : au dire de K. il serait au moins de 6 ou 7 par famille. 



LE GRAND-DUCHÉ D'OLDENBOURG. 101 

taire, âgé de trente ans, qu'il a engagé à Tannée et auquel il 
donne soixante lhalers ( j ). 

Il a dans le pays un rang social assez élevé et est actuelle- 
ment maire (Ortsvorsteher) de Bethen ( 2 ). La maison qu'il 
habite remonte à deux siècles au moins. Elle a élé plusieurs 
fois restaurée. Le pignon a été refait en 1840 et c'est en 1890 
seulement qu'une véritable cheminée a remplacé l'orifice 
(Rauchfang) par lequel s'échappait autrefois la fumée. La fa- 
mille de K. est installée sur le domaine depuis un temps 
« immémorial ». K. possède encore des papiers et des docu- 
ments du xvii° siècle qui relatent de vieux procès fort inté- 
ressants pour l'histoire de la propriété foncière dans ce 
pays. 

Son domaine proprement dit a une étendue de 16 hectares 
en culture. (Il estime l'hectare 300 marcs.) 11 a reçu, en 
outre, à la suite du partage que nous avons mentionné, en- 
viron 100 hectares de tourbière, et cependant il n'est que 
demi-héritier [Malherbe). Ce sont les Vollerben auxquels le 
partage a été surtout avantageux. Mais il en est personnelle- 
ment satisfait. 

K. possède 2 chevaux, 5 vaches laitières, quelques veaux, 
deux porcs, une quarantaine de poules, 200 moutons (chiffre 
qui s'élève en été à 300 et s'abaisse en hiver à 150). L'éle- 
vage des moutons, grâce à la nature du sol, voilà sa grosse 
affaire au point de vue de la vente comme au point de vue de 
l'alimentation domestique. K. tue, en effet, près d'une tren- 
taine de moutons par an ainsi que deux porcs. Le surplus 
est vendu autant que possible aux marchés de Cloppenburg 
ou de Vechta, ou bien on traite avec des marchands juifs, 
qui sont vus avec beaucoup de défiance. Le prix des mou- 



(1) Les gages sont assez élevés, parce que les ouvriers agricoles trouvent aisé- 
ment une occupation lucrative dans les forêts de l'État. 

(2) K. appartient à la religion catholique comme la presque totalité des habitants 
du village, et la moralité de la famille paraît excellente. Les habitudes de pratique 
religieuse semblent s'être conservées intactes dans la pays. Bethen possède une 
église du commencement du xvn e siècle, qui n'est pas sans mérite architectural. 
Le curé prêche et l'instituteur fait la classe en haut-allemand, mais les habitants ne 
parlent guère que le Plaltdeutsch. 



102 RÉGION SAXONNE. 

tons varie, suivant qualité et saison, de 8 à 12 marcs (*). 

Il est particulièrement intéressant d'étudier dans cette ré- 
gion le fonctionnement des lois successorales. Le grand-duché 
d'Oldenbourg est en effet partagé à ce point de vue en deux 
parties. Yl Anerbenrccht , qu'on appelle Grunderbrecht ou 
Recht auf dem Sitz, ne s'appliquait pas autrefois dans le bail- 
liage de Cloppenburg non plus que dans la seigneurie de 
Jever et dans la banlieue des villes d'Oldenbourg et de Del- 
menhorst. Dans cette région, le domaine rural se partageait 
conformément au droit commun. \J Anerbenrecht n'était 
point d'ailleurs partout le même. Il était très rigoureux dans 
le bailliage de Wildeshausen et surtout dans les contrées où 
s'appliquaient les règlements en matière de dot connus sous 
le nom de Brautschatzverordnangen. (Le dernier est de 1730.) 
Les Abfindlinge, c'est-à-dire les enfants autres que l'héritier 
privilégié, recevaient tous ensemble un cinquième seulement 
de la valeur du patrimoine (déduction faite des dettes). Les 
filles avaient droit, en outre, à un trousseau, au Brautwagen 
et aux frais de noces. 

Dans la première moitié du xix e siècle, le gouvernement 
grand-ducal tenta de généraliser le système du partage égal, 
auquel YOldenburgisches Mùnsteriandse montrait réfractaire. 
Lorsque l'Assemblée nationale de Francfort en 1848, forte- 
ment influencée par les idées de la Révolution française et les 
pratiques en vigueur dans la région du Rhin, se fut pronon- 
cée pour la liberté testamentaire absolue, le gouvernement 
d'Oldenbourg adopta comme beaucoup d'autres ce principe, 
sous réserve de quelques limitations. Mais quand il voulut 
rendre le partage en nature des domaines obligatoire, de vi- 
ves protestations se firent entendre. On lui reprocha d'aller 
contre le vœu des populations. On ajouta que lorsque des 
raisons particulières rendaient nécessaire le partage d'un do- 



(1) Les cinq repas sont réglés comme il suit : 1 er déjeuner, à 5 heures du matin : 
lait pour les enfants, café et tartines pour les adultes; 2° déjeuner, à 9 heures : 
soupe au lait, œufs diversement accommodés, pâtisserie et lard. Repas principal, 
à midi : légumes et mouton salé. Goûter, à 4 heures. Le soir, les restes du repas 
principal. L'usage de la bière, qui n'est pas de règle au repas, est assez répandu. 



LE GRAND-DUCHÉ D'OLDENBOURG. 103 

maine, il était toujours aisé d'obtenir l'autorisation. Les pay- 
sans prétendirent que leur indépendance tenait précisément 
à la conservatioo des domaines ruraux dans leur intégrité, 
que les principes nouveaux qu'on voulait leur imposer amè- 
neraient l'appauvrissement et peut-être la ruine des popu- 
lations rurales. Ne suffit-il donc pas, dirent-ils, de voir com- 
bien ont été funestes les effets des partages qu'on a autorisés? 
Ils ajoutaient que le morcellement aurait pour conséquence 
l'accroissement du nombre de ces très petits propriétaires, 
de ces Hàusler qui ne pouvant vivre sur des domaines trop 
réduits, finissent par les abandonner quelquefois k vil prix 
à des spéculateurs! Ce morcellement, disaient-ils encore, 
rendra plus difficile et moins lucratif l'élevage du bétail et 
des chevaux, il tendra à augmenter d'une façon fâcheuse le 
déboisement, contribuera à l'asservissement du plus grand 
nombre et à l'accroissement du pouvoir de quelques-uns. Ils 
concluaient en disant que la mesure proposée aurait fatale- 
ment pour effet de désagréger la classe des paysans moyens 
dont la prospérité est si nécessaire au bien de l'Etat. 

Vainement les partisans de la législation nouvelle leur fai- 
saient observer que le nombre des paysans libres et indépen- 
dants allait s'accroître. Oui, répondaient-ils, mais ces paysans 
libres seront vite réduits au rang de prolétaires. On le voit 
bien, par l'exemple des Neabaaern dont la situation est ordi- 
nairement plus mauvaise que celle des Heuerleute et qui finis- 
sent par devenir une charge pour la commune et pour l'Etat. 
Dans les pays où a prévalu le système de partage égal, ne 
voit-on point une multitude de petits fermiers, de journa- 
liers, de manœuvres, de prolétaires, qui en dépit de la li- 
berté dont ils jouissent sont dans une situation lamentable? 

Au point de vue même du crédit, si nécessaire aujourd'hui 
pour les paysans, le projet aurait encore de grands inconvé- 
nients. Il ne s'agit pas seulement du crédit hypothécaire 
qui conduit souvent l'emprunteur à la ruine, il s'agit sur- 
tout de crédit personnel, dont l'essor deviendra plus dif- 
ficile! 

Quant à l'émigration, c'est à tort qu'on prétend qu'elle di- 



104 RÉGION SAXONNE. 

minuera. Les partages créent, en effet, une quantité de gens 
impuissants à se soutenir eux-mêmes qui n'ont d'autre res- 
sources, s'ils ne veulent pas reprendre la position de Heuer- 
leute, que d'é migrer. 

Enfin la position des Abfindlinge, qu'on dit vouloir amé- 
liorer, est-elle donc si mauvaise? Dans toute hypothèse, avec 
les traditions en vigueur, ils sont sûrs d'être recueillis par la 
famille et de ne jamais tomber dans le dénuement. Avec le 
partage, au contraire, ce sentiment de la cohésion familiale 
et l'esprit de solidarité qui en résulte s'affaibliront de plus 
en plus. 

11 convenait, pour comprendre la situation actuelle, de 
rappeler ces objections, ces hésitations et ces luttes. K., qui 
m'a parlé de ces questions avec un bon sens remarquable, 
est, pour son compte, très attaché à Y Anerbenrecht ; cet 
attachement est d'autant plus significatif que, comme nous 
l'avons dit précédemment, ce régime successoral n'a pas tou- 
jours existé dans le bailliage de Cloppenburg. L'institution 
des Hôferollen y a passé pour ainsi dire inaperçue. « Nous sa- 
vons bien, me disait-il, que nous pouvons faire enregistrer 
nos biens, mais à quoi bon : tout le monde ici fait son testa- 
ment; on s'arrange de façon que l'héritier privilégié puisse, 
sans charges trop lourdes, conserver le Hof. Sans doute il y 
a beaucoup de dettes dans le pays, mais je pense, ajoutait-il, 
que l'endettement y est encore moindre qu'ailleurs. On fait 
varier la part des Abfindlinge, selon les cas. Le père leur 
laisse plus ou moins, selon qu'il a ou non quelque argent dis- 
ponible ». 

Le grand-duché d'Oldenbourg demeure en somme une 
des contrées de l'Allemagne où l'on comprend le mieux la 
force des coutumes et des traditions, où l'on sent le mieux 
surtout que le législateur ne doit pas se montrer trop pré- 
somptueux, que ce n'est pas lui qui crée le droit, que sa 
force ne doit être qu'une force régulatrice, et que c'est par 
une série d'actes instinctifs longtemps répétés que se forment 
ces antiques coutumes si dignes de notre respect. 

Province de Saxe. — Bien que notre attention se soit prin- 



LA PROVINCE DE SAXE. 105 

eipalement portée sur la partie occidentale de la plaine 
saxonne où l'organisation de la vie rurale est particulière- 
ment curieuse à étudier, il convenait aussi de ne pas négliger 
la partie orientale qui correspond surtout à la province prus- 
sienne de Saxe, et présente un autre aspect. 

Si l'on excepte les régions montueuses qui se rapprochent 
du massif du Harz, on peut dire que cette province est une des 
plus fertiles de l'Allemagne l 1 ). Les vallées de l'Elbe et de ses 
affluents ou sous-affluents, la Saale et la Bode en particulier, 
se composent essentiellement de terres d'alluvions très ferti- 
les. J'ai voulu au moins visiter la meilleure partie, la Magde- 
burger Borde qui s'étend sur la rive gauche de l'Elbe, et a 
45 kilomètres de long sur 30 de large'- 2 ). Un dicton populaire 
prétend que le blé y pousse assez haut pour cacher un 
homme à cheval! Dans le voisinage immédiat de l'Elbe, de 
la Saale et de la Bode, il y a de très belles prairies natu- 
relles et artificielles, et l'élevage du bétail s'est considé- 
rablement développé. On y élève beaucoup de porcs, mais 
on y trouve peu de chevaux. Cette région devient aussi une 
région industrielle, car elle renferme de grandes richesses 
métalliques. Les industries chimiques, en particulier, y sont 
florissantes et les salines des environs de Stassfurt ont une 
certaine réputation. Mais si les céréales poussent ici à mer- 
veille, c'est surtout la culture de la betterave qui attire l'at- 
tention. On trouve dans ce coin de terre près de la moitié des 
sucreries de l'Allemagne entière ( 3 ). 



(1) La région du Harz mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Ses traits 
essentiels sont décrits avec précision dans l'étude que F. Le Play a consacrée au 
Mineur du Harz dans les Ouvriers européens, t. III (2 e édition), p. 99. Notre colla- 
borateur, M. Julhiet, qui a visité de nouveau cette région en septembre 1895, a con- 
signé ses principales observations dans un article de la Réforme sociale du 1 er jan- 
vier 1897 : Le mineur du Harz cinquante ans après Le Play. 

(2) Cette contrée qui fut jadis (au moins en grande partie) occupée par des Slaves 
est depuis longtemps germanisée. Le mot « Borde » doit, paraît-il, son origine aux 
Longobards qui auraient occupé le pays avant les Saxons. Quoi qu'il en soit, il est 
incontestable que les noms de beaucoup de localités sont encore d'origine slave, 
notamment dans les environs de Barby, de Calbe et de Salze, entre Magdebourg 
et Kothen. 

(3) C'est grâce à lui que la production de la betterave a maintenant plus d'im- 



106 RÉGION SAXONNE. 

Et pourtant, malgré les apparences de prospérité, malgré 
l'aisance que dénote au premier abord l'aspect des villages, 
j'y ai recueilli beaucoup de doléances et de récriminations; 
partout on se plaint que les revenus diminuent, partout on 
m'a dit que la situation de ce « coin béni » était peu satisfai- 
sante. Les uns accusent la législation de Stein et Hardenberg. 
Les autres s'élèvent avec force contre la spéculation interna- 
tionale et réclament l'intervention du gouvernement pour 
protéger l'agriculture, pour développer le crédit, pour dimi- 
nuer le poids des dettes hypothécaires, pour améliorer la 
législation successorale. C'est de cette région que sont parties, 
il y a quelques années, les propositions qui ont abouti à la 
création des chambres d'agriculture. D'autres demandent 
surtout à l'État de développer renseignement agricole et de 
réserver pour cette fin une plus large part des sommes qu'il 
a jusqu'ici consacrées à favoriser le commerce et l'industrie. 

Il en est qui pensent que devant la crise actuelle il faut 
se rejeter absolument du côté de l'industrie et ne pas s'ob- 
stiner à tirer du sol des revenus qu'il n'est plus capable de 
donner, tandis que d'autres, redoutant une surproduction 
de produits industriels, traitent de gens à courte vue ceux qui, 
au Reichstag ou ailleurs, éblouis par l'essor momentané du 
commerce allemand, ont déclaré que c'était sur l'industrie 



portance dans le monde que celle de la canne à sucre. Non seulement le sucre de 
betterave figure dans les transactions commerciales universelles en quantité plus 
grande que le sucre de canne, mais il lui fait une concurrence victorieuse dans les 
pays mêmes delà plus grande culture de la canne, comme l'Hindoustan. 

En 1836, l'Allemagne produisait à peu près 1 million 1/2 de kilogrammes de sucre. 
En 1891, la production a été de 1.335 millions! Cet énorme développement de la 
production sucrière allemande est dû non seulement aux notables améliorations ap- 
portées dans la culture de la betterave, mais encore aux perfectionnements que l'ex- 
périence a introduits dans les manipulations techniques qui transforment cette ma- 
tière première en sucre raffiné. En 1836, par exemple, 15 quintaux de betterave 
donnaient 1 quintal de sucre, aujourd'hui 8 quintaux suffisent amplement pour le 
même résultat. D'après les déclarations faites par les directeurs ou propriétaires de 
fabriques, conformément à la décision du conseil de l'Empire du 14 juin 1895, il a 
été, en 1896, cultivé pour les fabriques de sucre les superficies suivantes de bette- 
raves : par les fabriques mêmes, 48.643 hectares; par les actionnaires ou proprié- 
taires de fabriques de sucre, 128.976; par des cultivateurs pour le compte des fa- 
briques, 247.385. Au total, 425. 00C hectares en 1896, contre 373.504 en 1895. 



LA. PROVINCE DE SAXE. 107 

et le commerce, beaucoup plus que sur l'agriculture, que 
l'Allemagne devait reporter son activité. 

C'est surtout l'industrie sucrière, dont nous ne pouvons 
faire ici une étude spéciale, qui traverse une période de crise. 
Depuis deux ou trois ans un grand nombre de pétitions ont 
été adressées au gouvernement : on lui demande de promul- 
guer de nouvelles lois pour mettre obstacle à la concurrence 
de l'étranger en même temps qu'on le sollicite d'intervenir 
pour s'opposer à une extension démesurée de la culture de 
la betterave ( l ). 

Voici le résumé de la monographie la plus caractéristique 
que nous ayons rapportée; elle est prise dans un village situé 
à 10 kilomètres à l'est de Halle. 

Cette commune essentiellement agricole a 270 habitants et 
une superficie de 933 arpents. Le sol, absolument plat, est 
fertile; à condition d'être fumé, il se prête à toutes les cultures; 
il m'a paru bien cultivé. H., l'un des principaux propriétaires 
de l'endroit, est un homme de 50 ans, issu d'une ancienne et 
excellente famille du pays; sa femme âgée de 41 ans est une 
ménagère fort entendue; ils ont 2 garçons et 3 filles, s'éche- 
lonnant de 13 à 21 ans, et avec l'aide desquels ils cultivent 
leur domaine : ils ont en outre une servante de 18 ans qui 
reçoit un salaire annuel de 90 marcs. H. a perdu ses parents, 
il n'avait qu'une sœur à laquelle il a donné une certaine somme 
d'argent, conservant pour lui-même le domaine paternel dans 
son intégralité. Père, mère et enfants jouissent d'une bonne 
santé; ils sont intelligents, et ont quelque culture; tous ont 
fréquenté l'école, la moralité paraît bonne, et si les sentiments 
religieux sont un peu tièdes (ce sont des protestants), il est 
d'usage qu'un membre au moins de la famille aille le di- 



(1) V. ci-dessous, p. 114. Il s'est constitué récemment un « Syndicat du sucre 
brut » qui cherche à relever les prix en réglant rationnellement la vente, dans un 
accord absolu avec l'associatior des fabriques de sucre austro-hongroises fondée 
à Vienne le 12 janvier 1897. Les fondateurs du syndicat considèrent que les bas prix 
du sucre doivent être attribués non seulement à la surproduction, cause principale, 
mais surtout à des offres surabondantes intempestives. Ils se proposent trois choses : 
surveillance de la vente, dépôt obligatoire d'une partie du sucre produit, fixation 
des ventes à des époques déterminées. 



108 RÉGION SAXONNE. 

manche aux offices, et l'église la plus voisine (car il n'y en a 
pas dans la commune) est à près de 3 kilomètres ! H. dont 
l'esprit est assez ouvert est abonné à un journal de Halle, il 
est membre de la société d'agriculture, reçoit ses publications, 
et se tient au courant des progrès techniques qui se font dans 
la contrée. 

Son domaine comprend : 1° une maison d'habitation soli- 
dement construite, qui date d'un siècle au moins, et est située 
au fond d'une vaste cour de 40 mètres de long, sur les côtés 
de laquelle se trouvent divers hébergeages, une grange 
spacieuse, une écurie, un poulailler, etc.; 2° 40 arpents (13 
hectares 1/2) de bonnes terres, d'un seul tenant, situées à 1 ki- 
lomètre de la maison et où il cultive du blé, du seigle, de 
l'orge, des betteraves. 

Son train de culture se compose de 2 bœufs et de 4 vaches, 
sans parler de 12 porcs, 10 canards et 60 poules. Il y a 3 
chariots, le mobilier et les ustensiles aratoires indispensables. 
Tout cet ensemble vaut bien 40.000 marcs. 

La vie de cet homme se passe, on peut le dire, à cultiver 
ce domaine avec l'aide de sa famille. Il en a tiré le meilleur 
parti possible : sa femme va vendre à Halle du beurre, du 
lait, des œufs, des volailles, en un mot les produits de la 
basse-cour; les maîtres qui sont très sobres n'en mangent 
eux-mêmes que rarement; ils prennent à 6 heures un mor- 
ceau de pain trempé dans du café (fait surtout de chicorée et 
de seigle torréfié); à 8 heures du beurre et du fromage de 
ménage; à midi et 1/2 (c'est le seul repas chaud) des légumes 
et de la viande de porc, et le soir un morceau de lard froid 
ou de saucisse. 

La situation de la famille, et il y en a quantité d'autres 
semblables dans la contrée, est bonne : H. n'a pas de dettes 
et fait tous les ans quelques économies. Mais sa situation ne 
se maintient que par des prodiges d'économie et de simplicité. 
Il faut se nourrir avec ce qu'on produit et acheter le moins 
possible. H. se fait environ 1.000 marcs par an en vendant 
l'excédent de sa production sur sa consommation et les pro- 
duits de sa basse-cour. Mais il en dépense, me dit-il, au moins 



LA PROVINCE DE SAXE. 109 

500 pour son habillement et celui de sa famille, ainsi que pour 
les menues dépenses indispensables. Il a bien de la peine à 
économiser 4 ou 500 marcs par an. 

On ne peut nier que la situation, dans ces pays de culture de- 
céréales, ne fût, il y a 20 ans, beaucoup meilleure. Nous avons 
voulu tenter à cet égard une comparaison, et voici le résumé 
des chiffres qui nous ont été fournis : avec le même domaine 
et les mêmes cultures, H. vend pour 150 francs de moins d'orge, 
pour 180 francs de moins de blé, pour 100 francs de moins de 
seigle. Comment dans ces conditions ne serait-il pas mécon- 
tent? Il n'arrive pas à démêler les causes de cette diminution ; 
il constate les faits, et la met sur le compte des traités de 
commerce, de l'invasion des blés étrangers et même du mo- 
nométallisme, car il répète, non sans quelque intelligence de 
la question, les lambeaux d'argumentation qu'il a retenus. 

Et pourtant, tout en se lamentant sur la crise agraire, H. 
reconnaît que le voisinage de la ville est pour lui un avantage, 
car il trouve un écoulement assuré pour son beurre, ses 
volailles, ses œufs et son lait. Et il avoue loyalement que l'a- 
vantage est moindre pour le gros propriétaire parce que dans 
le voisinage des villes les ouvriers agricoles qui lui sont né- 
cessaires se paient un peu plus chers, et qu'ils so.nt plus exi- 
geants. Nous avons pu constater nous-mêmes que le principal 
propriétaire de l'endroit qui possède 360 arpents est dans une 
situation relativement moins bonne. Il a un personnel nom- 
breux (6 valets, 4 filles de ferme et 2 domestiques) qui lui 
coûte cher, il a un certain rang à tenir, et il lui est certaine- 
ment plus pénible de faire des économies qu'à son voisin; il 
est par sa situation sociale même entraîné à bien des dé- 
penses auxquelles il lui est difficile de se soustraire. On com- 
prend que ces propriétaires ruraux soient prêts à écouter les 
prédications des agrariens; nous reviendrons sur cette région 
lorsque nous parlerons delà situation générale de l'agricul- 
ture allemande : elle mérite d'être étudiée de près par ceux 
qui veulent se rendre un compte exact de la crise agraire 
qui sévit en Allemagne, d'abord parce que c'est un pays d'une 
remarquable fertilité, où il semble par conséquent que la si- 



110 RÉGION SAXONNE. 

tuation devrait être bonne, ensuite parce que les agriculteurs 
(je parle au moins de ceux que j'ai vus à l'œuvre) soutenus 
dans leurs efforts, mieux peut-être que partout ailleurs, par 
les sociétés d'agriculture locales, luttent avec beaucoup de 
courage. C'est au prix de grands sacrifices que je les ai vus 
perfectionner de plus en plus les diverses cultures et étudier 
les meilleurs moyens de développer celles qui semblent en- 
core un peu lucratives. 

L'ancien système de l'assolement triennal a été presque 
partout abandonné. On l'a remplacé par des systèmes assu- 
rément meilleurs d'alternance et de substitution. La culture 
des prairies artificielles (particulièrement de la luzerne et des 
plantes sarclées), s'est développée depuis deux ans. C'est au 
bas prix auquel se vendent les céréales qu'il faut attribuer le 
ralentissement depuis 1893 des travaux coûteux qui tendaient 
à mettre en culture les parties marécageuses de la contrée. 

Les derniers rapports de la Société centrale des agriculteurs 
de la province de Saxe ne donnent pas de renseignements 
précis sur le prix du sol et sur les prix des fermages. Mais ils 
sont unanimes à dire que la terre se vend mal, que beaucoup 
de propriétés à vendre ne trouvent plus d'amateurs, que la 
dépréciation s'accroît d'année en année et que la situation de 
la plupart des fermiers, liés par des baux qui remontent à 
une époque où la situation était meilleure, est très difficile. 

D'après le dernier compte-rendu, le prix du sol a baissé de 
10 à 25 0/0 dans la régence de Magdebourg, de 15 à 40 0/0 
dans celles de Mersebourg et d'Erfurt, de 10 à 33 0/0 dans 
les principautés d'Anhalt. Le prix des fermages a diminué 
de plus de moitié sur quelques points (dans les environs 
d'Erfurt notamment), au moins en ce qui concerne les do- 
maines d'une certaine importance. La diminution ne paraît 
être que de 15 à 20 0/0 pour les petits domaines. Sur quel- 
ques points même, à Dùben, à Aschersleben, à Belgern, à 
Auerstiedt, à Osterfeld, à Zerbst, et dans le Wippertbal, les 
prix semblent à peu près stationnaires. 

Parmi les doléances qui m'ont été faites le plus souvent, 
je dois mentionner ici celles qui concernent les ouvriers 



LA PROVINCE DE SAXE. 111 

agricoles. Leur situation était jadis meilleure dans la province 
de Saxe que dans le reste de l'Allemagne. Aujourd'hui on 
ne peut en dire autant, car les salaires depuis 5 ou 6 ans, 
si j'en crois les chiffres qui m'ont été communiqués, ne se 
sont pas élevés. Les journaliers reçoivent 1 marc 25 à 
1 marc 70 et, au moment des moissons, 2 marcs environ. 
Le salaire des femmes dépasse rarement 1 marc. Les gages 
des ouvriers employés à l'année ne sont que de 180 marcs 
par an, ils s'abaissent même dans certains villages à 70 ou 80 
marcs. Les prix sont encore un peu plus élevés que dans les 
provinces orientales de la Prusse : c'est ce qui explique, au 
moment des récoltes, l'affluence de ces ouvriers nomades 
qu'on désigne du nom caractéristique de Sachsengàngcr. Les 
propriétaires ruraux, les entrepreneurs, les patrons, devant 
la baisse persistante des prix, m'ont paru chercher visible- 
ment soit à diminuer les salaires, ce qui prédispose naturel- 
lement les ouvriers à écouter les prédications du socialisme, 
soit à réduire au minimum le nombre de ceux qu'ils em- 
ploient! 1 ). On m'a dit aussi que dans les environs de Leipzig 
et de Halle, on a beaucoup de peine aujourd'hui à trouver des 
servantes. Les jeunes filles préfèrent aller travailler dans les 
fabriques ou s'adonner à des travaux de couture et surtout 
aller habiter les villes dont les plaisirs exercent sur elles un 
vif attrait. Ce sont, par suite, les gages des servantes qui ont 
le plus augmenté, il faut leur donner au moins 130 marcs 
par an. 

Si on trouve plus aisément des domestiques- de culture et 
des valets d'écurie, ceux-ci ne semblent malheureusement 
pas rester longtemps dans la même place. Les ruptures d'en- 
gagements sont fréquentes. Souvent, m'a-t-on dit, on est 
obligé de les renvoyer; ou bien, sans rien dire, ils « profitent 



(1) Les sociétés d'agriculture et principalement la société centrale de Halle se préoc- 
cupent, depuis 1891, de la question des habitations ouvrières. Et on a déjà pu 
remarquer que dans les contrées où les ouvriers agricoles occupent un logement 
convenable, indépendant, avec la jouissance d'un lopin de terre, la situation géné- 
rale est meilleure; mais jusqu'ici l'état de choses ancien ne s'est pas notablement 
modifié. 



112 RÉGION SAXONNE. 

de la nuit ou du brouillard pour quitter leurs maîtres sans 
qu'on sache ce qu'ils deviennent ». Partout, les propriétaires 
ruraux reconnaissent que la permanence plus grande des 
engagements serait un grand bienfait pour tous, et accusent 
les socialistes qui sont nombreux dans toute cette région. 
Nulle part le socialisme ne semble plus fortement organisé. 
11 n'y a pas moins de 53 comités dans la seule régence de 
Mersebourg. Dans les environs d'Erfurt, d'Anhalt, de 
Schwarzburg-Rudolstadt, les socialistes déploient une grande 
activité. Et on peut dire aujourd'hui avec raison que « les 
campagnes où prospèrent les cultures de betterave et les 
fabriques de sucre, recèlent des éléments de corruption plus 
dangereux que celles où on s'adonne à la culture des cé- 
réales 0) ». 

J'ai été, en revanche, témoin des efforts qu'on fait pour 
développer l'esprit d'association et de solidarité entre les 
propriétaires ruraux et organiser le crédit. La Landschaft de 
Halle rend de grands services en matière de crédit hypothé- 
caire, et les caisses d'épargne également; leur importance a 
presque doublé depuis dix ans( 2 -. 

C'est surtout le crédit personnel qui a pris beaucoup 
d'essor. Il y a des caisses Schulze-Delitzsch dans toutes les 
villes; mais l'hostilité de Schulze-Delitzsch et de ses disciples 
contre Raiffeisen a eu pour conséquence de ralentir jusqu'ici 
le développement des caisses agricoles. 

On se préoccupe naturellement beaucoup, dans les environs 
de Halle et de Magdebourg, des traités de commerce et des 
conséquences de la loi de 1891 sur les sucreries. Tous ceux 
à qui j'en ai parlé m'ont dit à l'envi que le malaise des culli- 

(1) La plus grande partie de la population de cette province est protestante. En 
fait l'indifférence religieuse y est très grande. C'est une des régions dont il est le 
plus vrai de dire suivant l'expression familière à certains pasteurs : les villes et leur 
périmètre rural sont des « cimetières spirituels ». 

(2) Les intérêts pour dettes hypothécaires, qu'on s'adresse à des caisses d'épargne 
privées ou à des caisses d'épargne officielles, varient généralement de 3 1/2 à 5 
0/0. Depuis le mois de mars 1895, la Landschaft de la province de Saxe consent 
des prêts sous forme de Pfandbriefe à 3 0/0 d'intérêt. Cf. ci-dessous, 2 e part., 
chap. II. 



LA PROVINCE DE SAXE. 113 

vateurs ne pourrait être combattu que par une intervention 
énergique de l'Etat et des mesures de rigueur contre la spé- 
culation internationale. Les idées du comte Kanitz sont ici 
fort en honneur. Aussi la société centrale des agriculteurs 
s'est-elle prononcée en leur faveur, en considérant : 1° que 
les frais de production dépassent aujourd'hui les prix de 
vente; 2° que cet état de choses ne peut se modifier sans des 
mesures gouvernementales particulières; 3° que les produits 
agricoles autres que les céréales ne donnent également que 
des bénéfices minimes; 4° que l'intelligence, le travail et l'es- 
prit d'épargne ne peuvent suffire et que, par suite, le péril 
auquel se trouvent exposées les classes rurales ne fait que 
grandir. 

Elle demande en conséquence : 1° une réforme de la 
législation sur les céréales (ayant surtout pour but d'empê- 
cher les marchés à terme) ; 2° la réforme du système moné- 
taire actuel (dans le sens du bimétallisme international); 
3° une réglementation nouvelle des tarifs de chemins de fer 
en vue de restreindre les importations de l'étranger; 4° une 
réglementation plus favorable de la meunerie; 5° l'introduc- 
tion d'une sorte d'échelle mobile destinée à placer les impor- 
tations de céréales de l'étranger dans un rapport plus exact 
avec les véritables besoins de l'Allemagne; 6° le développe- 
ment des moyens nationaux de culture en favorisant les 
recherches scientifiques, l'enseignement agricole, en amé- 
liorant l'élevage, en développant le crédit personnel, les as- 
sociations, etc.; 7° la création d'établissements de crédit réel 
à l'usage des petits propriétaires ruraux. 

La Société centrale demande enfin au nom de l'État la 
création de greniers à grains organisés à l'aide de sommes 
fournies par la Banque d'Empire et où devrait s'approvision- 
ner l'armée. « Notre commerce de céréales, lit-on dans un 
de ses derniers rapports, n'est pas organisé, et les petits pro- 
priétaires ruraux, s'égarantau milieu des intermédiaires, sont 
forcément victimes des circonstances actuelles et des impor- 
tations envoyées en quantités si considérables de l'étranger ». 

Il faut aussi « procéder à une réforme de la législation sur 

B. 8 



114 RÉGION SAXONNE. 

les sucres ». Les pétitions adressées au gouvernement portent 
principalement sur les points suivants : 

1° Empêcher une extension trop grande de la culture de la 
betterave, extension qui a été motivée par le bas prix de tous 
les produits agricoles, lesquels ne donnent plus de bénéfice. 
La culture de la betterave à son tour ne restera lucrative 
que si de sages mesures gouvernementales rendent quelque 
essor aux diverses branches de l'agriculture; c'est là le vrai 
moyen de contenir dans de justes limites le développement 
exagéré de cette culture; 2° modifier le système d'impôt qui 
pèse sur la culture de la betterave plus lourdement en Alle- 
magne que dans tous les autres pays de l'Europe. La su- 
crerie allemande ne peut lutter sans primes avec les autres 
pays d'Europe que si elle détermine ceux-ci à renoncer aux 
systèmes de primes qu'ils ont adoptés. On demande donc 
au gouvernement d'entrer en négociations avec les autres 
pays, d'augmenter, à défaut d'entente, les primes données 
à l'industrie allemande, de procéder à une révision com- 
plète des lois financières qui régissent les sucreries en Al- 
lemagne, de s'opposer à l'importation des mélasses fran- 
çaises, d'user au besoin de représailles vis-à-vis des Etats- 
Unis qui inondent l'Allemagne de leurs céréales et de leurs 
bestiaux, de frapper d'impôts nouveaux la saccharine et autres 
substances analogues, etc. I 1 ). 

La province prussienne de Saxe est l'une des régions de 
l'Allemagne où, pour les raisons que nous avons indiquées 
plus haut, le fonctionnement des lois sur l'assurance obliga- 
toire est particulièrement intéressant à étudier. Voici le ré- 
sumé des conversations que j'ai eues sur cette question. 

On accepte le principe de l'assurance ouvrière et on ne con- 
teste pas ses heureux résultats; mais on n'est nullement 

(1) L'Allemagne a voté, en 1896, des lois accordant des primes considérables à 
l'exportation, et plaçant son industrie sucrière dans une excellente situation. Les 
tarifs allemands ont été adoptés avec une intention non dissimulée d'atteindre l'in- 
dustrie française : c'est une sorte de déclaration de guerre économique. Richter a 
qualifié lui-même les lois nouvelles de lois de combat (séance du Reichstag du 2 
mars 1896). — Nous reviendrons sur plusieurs des revendications précédemment 
énumérées, 2 e partie, chapitres III et V. 



LA PROVINCE DE SAXE. 115 

satisfait du mécanisme employé, de la procédure suivie et 
surtout des sommes qu'il faut débourser. Celles-ci sont une 
lourde charge pour le cultivateur qui a déjà tant de peine à 
lutter contre la crise actuelle. Un exemple concret permettra 
de se rendre compte des dépenses que le fonctionnement des 
assurances occasionne. Il s'agit du domaine deSchraplau qui, 
en y joignant quelques champs amodiés, a une superficie totale 
de 1.640 arpents (410 hectares). L'impôt foncier que ce do- 
maine doit payer à l'État s'élève à 1.912 marcs 75 pf. L'ex- 
ploitation de ce domaine coûte en gages et salaires 56.396 
marcs 30 pf. Or les frais d'assurances ont atteint 3.279 marcs 
32 pf. Sur cette somme, la part contributive des ouvriers agri- 
coles (pour la caisse des maladies et pour celle de la vieillesse 
et de l'invalidité) a été au total de 1.496 marcs 8 pf. Le pro- 
priétaire a dû payer pour sa part 1.783 marcs 24 pf., somme 
presque égale au montant de l'impôt foncier. On peut donc 
dire que celui-ci est presque doublé pour les domaines dune 
certaine importance! Les proportions que nous venons d'in- 
diquer sont même souvent dépassées, parce que les ouvriers 
agricoles stipulent ordinairement que ce sera le propriétaire 
qui paiera pour eux les frais d'assurance (0. 

L'assurance sur la vieillesse et l'invalidité est celle qu'on 
critique le plus; on trouve qu'avec son système de timbres à 
coller elle est beaucoup trop compliquée pour les ouvriers 
agricoles. Ils sont unanimes à nous dire qu'attendre jusqu'à 
70 ans pour toucher une pension, c'est beaucoup trop tard! 
Cette limite d'âge est vraiment trop éloignée. Lorsqu'ils 
constatent l'importance des sommes qu'il leur faut débourser, 
le bénéfice de l'institution leur semble chimérique. 

L'assurance sur les maladies soulève moins de réclamations; 
maison l'accuse d'occasionner beaucoup de simulations, prin- 
cipalement de la part des ouvriers sans travail. On voudrait 
un contrôle plus sévère de la part des médecins. 

L'assurance contre les accidents (la plus populaire des 






(1) C'est là une des principales raisons pour lesquelles les salaires ont peu aug- 
menté depuis 10 ou 12 ans. 



116 RÉGION SAXONNE. 

trois) ne donne pas non plus toute satisfaction. C'est le pro- 
priétaire ou le patron qui doit ici payer intégralement; mais 
pour ne pas être exposé à débourser tout d'un coup une 
somme considérable, il se réassure à des compagnies, ce 
qui augmente encore ses dépenses normales. Et puis, là où 
des occupations industrielles se mêlent aux travaux agricoles, 
les questions de fait et surtout les questions de preuve sont 
très compliquées! 

Toutes ces doléances m'ont paru d'autant plus intéres- 
santes à noter qu'il s'agit en définitive de l'une des contrées 
les plus fertiles de l'Allemagne; j'y ai recueilli partout l'ex- 
pression d'un véritable sentiment de tristesse et de malaise; 
et l'espérance de voir les choses s'améliorer diminue de jour 
en jour. L'un des rapports des agriculteurs (celui de Nordhau- 
sen) se termine par ces réflexions : 

« Nous avons travaillé de toutes nos forces, nous avons 
largement développé les institutions fondées sur l'initiative 
privée, et malgré tous nos efforts, les revenus du sol n'ont fait 
que diminuer au lieu de s'accroître. Nous ne pouvons signa- 
ler qu'un seul progrès, mais il est navrant; c'est le progrès 
de l'endettement et l'accroissement des dettes qui nous écra- 
sent! » 

Royaume de Saxe. — Nous ne dirons que quelques mots 
du royaume de Saxe, qui, en dépit de son nom, mérite à 
peine de figurer dans la région saxonne, et où la situation 
des populations rurales est certainement moins caractéristi- 
que i 1 ). 

L'industrie s'y est beaucoup développée depuis quelques 
années, et ce développement a modifié profondément la situa- 
tion économique du pays ( 2 ). La plus grande partie de ce 
royaume n'est qu'un versant de l'Erz Gebirge et des chaînes 



(1) Je dois une partie des renseignements qui suivent à M. Francke, secrétaire de 
la société d'agriculture à Leipzig. 

(2) Surtout dans la région méridionale, très riche en minerais de toute sorte. Les 
montagnes qui sont composées pour la plus grande partie de gneiss, de schistes, de 
grauwackes, interrompus çà et là par des roches de syénite, recèlent d'importantes 
richesses métalliques et les gisements de houille y forment des couches puissantes. 



LE ROYAUME DE SAXE. 117 

qui le continuent à l'est de l'Elbe. Les mines de charbon, 
ont augmenté la force d'attraction de la contrée sur les popu- 
lations rurales environnantes : la région de la montagne est, 
par un singulier contraste, devenue plus populeuse que les 
plaines revêtues pourtant de riches alluvions. Le pays est. 
transformé en une grande usine. C'est (avec certaines parties 
de la Prusse rhénane) la région de l'Allemagne où Ton trouve 
le plus de villes; les villages eux-mêmes se changent peu à 
peu en faubourgs et dans quelques districts la campagne en- 
vahie par les fabriques disparaît graduellement! 1 ). 

On comprend aisément que la propriété y soit beaucoup 
plus morcelée que dans les autres parties de la région 
saxonne. La moitié ta peu près de la superficie (49,13 0/0) 
est occupée par des domaines dont l'étendue ne surpasse pas 
1 hectare (ce qui s'explique surtout par la densité de la popu- 
lation, le grand nombre des villes, la division de la propriété 
foncière dans leur voisinage, et le développement des cul- 
tures maraîchères). Sur l'autre moitié la répartition des 
domaines est la suivante : 



mai nés de 1 à 2 hectares. 


11,12 


— 2 à 5 


15,49 


— 5 à 20 


18,80 


— 20 à 50 


4,65 


— 50 à 100 


0,42 


— 100 à 500 


0,39 



— 500 et au-dessus (2). 0,0036 — 

L'agriculture, au surplus, a atteint dans le royaume de Saxe 
un degré de perfection remarquable. La proportion des terres 
cultivées y est considérable bien que certaines parties soient 
peu fertiles. L'emploi des machines et des instruments per- 
fectionnés y est très répandu, et on peut dire que c'est la cul- 

(1) Aussi le chiffre de la population proprement rurale n'excède-t-il pas 19 0/0 
de la population totale du royaume. 

(2) Il n'y a que 7 propriétaires (dont 4 dans le district de Grimma qui possèdent 
plus de 500 hectares. 



118 RÉGION SAXONNE. 

ture rationnelle qui marque toute l'agriculture du royaume 
de son estampille. On peut dire aussi que la culture tend à 
« s'industrialiser » de plus en plus. C'est la culture du seigle 
qui domine, celle de la betterave s'est aussi beaucoup déve- 
loppée. Mais l'élevage, jadis important, des moutons, a beau- 
coup diminué : on préfère celui des porcs ( 4 ). 

En dépit de l'intelligence des habitants, du soin avec lequel 
ils cultivent, du supplément de ressources que leur procure 
l'épanouissement de l'industrie, la situation des populations 
rurales du royaume de Saxe ne m'a guère paru satisfaisante. 
J'y ai recueilli une tout autre note que dans les plaines de la 
Westphalie ou sur les plateaux de la Bavière. Je n'y ai plus 
retrouvé entre la famille, le sol, les plantes et les animaux 
cette harmonie qui donne au foyer rural tant de charme et 
développe l'amour du sol dans les cœurs. L'agriculture m'a 
paru très frappée dans le royaume de Saxe par les atteintes 
que la propagande acharnée des socialistes, si fortement orga- 
nisés dans ce pays industriel, a portées à l'ordre moral. Les 
progrès que signalent les rapports des sociétés d'agriculture 
ou les concours officiels sont plus apparents que réels; la 
tendance qu'ont les agriculteurs de cette région à quitter leur 
profession a de jour en jour de plus funestes conséquences. 
Les ouvriers sont attirés naturellement dans les villes par les 
avantages qui s'y accumulent et qui d'ailleurs cachent beau- 
coup de misère. L'instabilité des rapports avec les domesti- 
ques et les salariés grandit ( 2 ). 



(1) Voici quelle est la répartition du sol : 0/0 

Hectares, de la superficie. 

Terres cultivées et vignobles 832.241 55,76 

Prairies 174.122 11,67 

Pâturages et terres incultes 14.667 0,98 

Bois et forêts (surtout des pins, 88 0/0) 409. 120 27,41 

Superficie occupée par les maisons, chemins, rou- 
tes, places publiques, voies ferrées, carrières, cours 

d'eau 62.341 4,18 

1.492.491 100,00 

(2) C'est surtout dans le royaume de Saxe, quoique la population soit très dense, 
que j'ai recueilli de vives doléances au sujet des ouvriers agricoles. Les usines et 
ateliers attirent à eux toute la jeunesse, les salaires y étant plus élevés; on déserte, 



LE ROYAUME DE SAXE. 119 

El, chose bien digne de remarque, ces inconvénients ne 
frappent pas seulement la grande culture ; ce serait une erreur 
de croire que la petite propriété profite de tout le mal fait à 
la grande. La désagrégation s'accentue aussi parmi les petits 
propriétaires, et les inconvénients des villages à banlieue 
morcelée se font chaque jour plus vivement sentir. 



les campagnes. Les paysans ne peuvent retenir auprès d'eux leurs domestiques que 
par une augmentation de gages qui leur semble très dure. « Là, dit Langsdorff (Die 
Landwirlhschafl irn Konigreich Sachsen, p. 183), où l'on ne confiait jadis le soin des 
chevaux qu'à des garçons d'écurie expérimentés, on doit parfois se contenter au- 
jourd'hui d'enfants à peine sortis de l'école et de nombreux travaux qu'on aurait cru 
jadis ne pouvoir être effectués que par des hommes sont abandonnés aujourd'hui à 
des femmes ou à des enfants ». Le soin du bétail est confié à des Suisses qui ont 
fait leur apprentissage soit véritablement en Suisse soit dans les régions monta- 
gneuses de l'Allemagne (surtout dans la Haute-Bavière). — Toute cette partie de l'Al- 
lemagne reçoit, au moment des moissons ou des récoltes de betteraves, un fort 
contingent de Sachsenganger qui viennent des provinces orientales de la Prusse et de 
la Pologne russe. Il y a aussi à Dresde, le 1 er janvier de chaque année, une louée 
des jeunes gens et des jeunes filles des pays wendes (de la Lusace surtout); mais la 
permanence des engagements fait presque totalement défaut. 



CHAPITRE V 

LA FRISE ORIENTALE(l) 



La Frise orientale est la partie la plus basse de la plaine qui 
s'étend, à travers l'Allemagne du Nord, depuis la Flandre 
jusqu'à la Russie. Sa superficie est de 310.797 hectares. 
Son altitude ne dépasse nulle part dix mètres, et le sol est 
même au-dessous du niveau de la mer sur bien des points. 

On y trouve trois sortes de terrain : la Matsch, terrain d'al- 
luvion, le Geest, terrain sablonneux primitif mêlé de marne 
et d'argile, et le Hochmoor ou tourbière sèche. Ils forment 
trois zones concentriques : au centre le Hochmoor ; autour du 
Hochmoor, le Geest; enfin, enveloppant le Geest, une zone de 
Marsch, qui s'étend jusqu'au rivage. Les habitants de la Frise 
caractérisent cette disposition particulière par des images 
pittoresques : ils comparent le sol de leur pays, soit à une 
crêpe, brûlée au milieu, et dont la meilleure partie est formée 
par le bord, soit h une pomme attaquée par les vers, dont le 
centre est gâté, mais dont la pulpe, près de la peau, est la 
partie savoureuse. 

Le Hochmoor est, en effet, impropre à l'agriculture; le 
Geest ne donne encore que de maigres récoltes; mais la 
Marsch est un terrain d'alluvion extrêmement fertile qui 
assure sans engrais des rendements abondants. 

Le Hochmoor occupe 24,6 0/0 de la superficie; le Geest 
31 ,5 0/0 ; les eaux en recouvrent 3,3 0/0 et le reste est constitué 

(1) Ce chapitre a été rédigé par M. Lucien de Sainte-Croix, qui a fait dans cette 
région un séjour prolongé. Nous devons remercier des renseignements qu'ils ont 
bien voulu nous procurer M. le président d'Essdorf, le baron de Freese, landrath 
d'Emden, le conseiller de gouvernement Lauenslein, et M. Wegner, directeur de 
l'école d'agriculture de Norden. 



NATURE DU SOL. 421 

par la Marsch. C'est le Geest qui forme le sous-sol du pays entier. 

Les pluies sont abondantes et l'écoulement des eaux est 
difficile : pour l'assurer il a fallu procéder à des travaux d'art 
compliqués. 

Le climat est rude et oblige les habitants à rester une 
partie de Tannée enfermés dans leurs demeures. De là le 
charme qu'a pour eux l'intimité de la vie domestique. La 
maison du Frison, c'est son vrai royaume (*). Les Frisons se dis- 
tinguent par leur haute stature, la vigueur de leurs membres 
et la forme arrondie de leur visage. Ils ont les cheveux et la 
barbe d'un blond tirant sur le roux, les yeux gris ou bleu 
clair et le teint rosé. Ils sont, comme les Hollandais, de tem- 
pérament flegmatique. Ils s'enthousiasment difficilement, ré- 
fléchissent beaucoup et parlent peu. On a remarqué qu'ils 
n'avaient pas le goût du chant « Frisia non cantat ». Portés à 
envisager les choses par le côté sérieux et pratique, ils se 
défient des théories abstraites, ont en aversion les nouveautés 
et restent, en agriculture, en politique et en religion, fidèles 
aux vieux usages et aux traditions du passé. Orgueilleux et 
âpres, processifs et méfiants vis-à-vis de l'autorité, ils sont 
très jaloux de Leurs libertés et de leurs droits. Dès qu'ils les 
croient menacés, ils s'arment pour leur défense. Enfermés 
dans le cercle étroit de leurs intérêts particuliers, ils ne savent 
guère se grouper en associations d'utilité commune. Ils ont 
en revanche un sentiment très élevé de leur honneur, qui les 
défend contre les tentations vulgaires, et une patience, une 
endurance, qui leur assurent le succès dans leurs entreprises. 
S'ils ont beaucoup fait pour leur pays, c'est moins parles dons 
brillants de l'esprit que par la trempe solide du caractère. 

Les premiers habitants de la Frise ont été des pasteurs. Ils 
s'étaient établis à la limite du Geest et de la Marsch. A mesure 
que leur nombre s'accrut, ils tentèrent de s'installer sur les 
dunes du rivage (Warfen). Ces tentatives ayant été infruc- 
tueuses, ils se rejetèrent vers l'intérieur du pays, vers le Geest, 
où ils s'adonnèrent à la culture. C'est plus tard seulement 

(1) « Dem Friesen ist sein Haus sein Ailes. » 



122 LA FRISE ORIENTALE. 

qu'ils entreprirent de coloniser les tourbières et de conquérir 
sur la mer, au moyen de digues, les terres si fertiles qui 
s'étendent le long de leurs côtes. 

Le paysan frison dans le Geest. — Les premiers colons 
qui émigrèrent dans le Geest s'établirent de préférence sur 
les parties moins arides où ils trouvaient de l'herbe pour leurs 
troupeaux. Aujourd'hui encore les villages du Geest sont 
presque tous situés au centre d'un ilol de prairies, entouré 
d'abord d'une première zone de terres labourables, et d'une 
seconde zone, beaucoup plus large, de bruyères et de terrains 
de vaine pâture ( 4 ). 

Les villages de forme circulaire sont eux-mêmes disposés 
autour d'une place au centre de laquelle se trouve une émi- 
nence de gazon ( 2 ). Mais les maisons sont bâties sans ordre, 
aucune d'elles n'est contiguë à sa voisine. Elles ont un petit 
jardin clos par une haie vive et sont entourées d'un bouquet 
d'arbres derrière lequel elles semblent se cacher. Cette dispo- 
sition est caractéristique des demeures frisonnes. 

Les prairies qui entourent le village se nomment Kàmpe. 
Elles sont de dimensions moyennes et chacune d'elles est en- 
tourée de tous côtés d'une sorte de digue en terre, assez éle- 
vée, qui forme clôture. Sur ces digues de terre poussent des 
broussailles et même des arbres ( 3 ), qui servent à couper le 
vent et ralentissent le dessèchement des prairies. 

Au delà des Kàmpe se trouvent les terres labourables qu'on 
appelle Gasten. C'est là qu'on cultive les céréales, spéciale- 
ment le seigle, puis l'avoine noire, l'orge, les pommes de terre 
et çà et là le sarrasin. Ces terres labourables sont séparées les 

(1) On peut citer comme exemples de cette disposition, les villages fort anciens de 
Holtland, Hesel,Strackholt, Aurich-Oldendorf, Bagband, Wiesens,Holtrop,Reepsholt, 
Ardorf, Westerende, etc. 

(2) Au sommet de cette éminence on voit parfois un grand tilleul ombrageant un 
quartier de roc. On sait combien le culte des pierres et des arbres était cher aux 
anciens Germains. On retrouve là les vestiges de ce culte primitif. La place et le 
tertre servaient autrefois de lieu de réunion pour les assemblées populaires où se 
discutaient les intérêts du village. 

(3) Depuis plusieurs années on a arraché une partie de ces arbres : le bois se 
vend en effet très avantageusement pour les travaux de réfection des digues qui 
protègent la côte. 



LE PAYSAN FRISON DANS LE GEEST. 123 

unes des autres par de petits fossés. Elles s'étaient peu à peu, 
au cours du temps, morcelées en parcelles si petites et si éloi- 
gnées les unes des autres que les travaux agricoles en étaient 
considérablement entravés. On a procédé il y a quelques an- 
nées à un remembrement (Verkoppehmg) , unanimement 
considéré dans le pays comme très utile. 

Au delà des Gasten se trouvent les terrains de vaine pâture 
(gemeine Weide, Weideland, en frison Ettland). C'est sur ces 
terrains autrefois indivis que les troupeaux appartenant aux 
habitants du village allaient paître sous la garde du berger 
communal (*). On a procédé aujourd'hui, dans un grand nom- 
bre de villages, au partage de ces pâturages. L'opération a 
maintes fois donné lieu à des réclamations et même à des 
procès de la part des intéressés, qui ont invoqué a leur profit 
le vieux brocard de droit germanique : « Frètes Feldund fréter 
Wald » (libre parcours de la plaine, libre parcours de la forêt). 
Les résultats n'en ont pas moins été excellents, et, entre les 
mains de leurs nouveaux propriétaires, les landes et les 
bruyères n'ont pas tardé à se transformer en bonnes terres 
arables et en beaux pâturages. 

Comme type de ces anciens villages du Geest, on peut 
citer Holtrop, à quelques kilomètres d'Aurich. Les 534 habi- 
tants qu'on y compte sont pour les deux tiers des Bauern ou 
des domestiques de Bauern, et pour le dernier tiers des Warfs- 
leute. 

On appelle Warfsleute de tout petits propriétaires, qui, en 
dehors de leur maison, ne possèdent que quelques champs de 
terre labourable d'une contenance moyenne de 10 à 20 ar- 
pents. Ils emploient pour leur culture une paire de bœufs ou 
un cheval. Ils ont, en outre, une paire de vaches, quelques 
moutons et quelques poules. Ils ne conservent pas leurs 
bœufs pendant l'hiver, souvent ils se contentent de les louer 
pour la belle saison ou, s'ils les ont achetés, ils les reven- 
dent à la fin de l'automne. Les Warfsleute ne vont pas tra- 



(1) On voit encore dans quelques localités la maison de ce berger (en frison 
Hêrhûs). 



124 Ll FRISE ORIENTALE. 

vailler chez leurs voisins comme journaliers, mais ils exer- 
cent souvent un petit métier. 

Les domestiques des Bauern proviennent, pour la plupart, 
des colonies du Hochmoor, dont nous parlerons bientôt. Ils 
sont laborieux, fidèles et restent souvent plusieurs années 
chez le même maître. Lorsqu'ils se marient, ils s'établissent 
autant que possible dans une maison qu'ils font bâtir sur 
un terrain dépendant du Hof de leur maître; ce dernier a 
ainsi l'avantage d'avoir sous la main des ouvriers agricoles 
éprouvés. 

Les Bauern constituent une classe de riches paysans pro- 
priétaires. Décrivons brièvement l'installation de l'un d'eux, 
S., propriétaire rural à Holtrop, qui peut être considéré 
comme type de cette catégorie d'habitants ( ! ). 

Son domaine a 50 hectares. C'est un des plus impor- 
tants de la commune. Il le cultive à l'aide de sa famille, de 
deux valets et de deux servantes. Son train de culture com- 
prend 4 chevaux, 1 jument poulinière, 14 vaches et 5 porcs. 
Il élève chaque année 15 ou 16 veaux et fabrique du beurre 
et du fromage. Le beurre seul est destiné à la vente. Le fro- 
mage se consomme à la maison. 

S. n'a pas de moutons. Il n'y a que les pauvres ou les très 
petits propriétaires, comme les Warfsleute qui en possè- 
dent. 

Bien que la culture n'ait pas un caractère très intensif, 
S. fait cependant usage d'engrais, ainsi que l'exige, d'ail- 
leurs, impérieusement la nature du sol. Il emploie laKleierde, 
surtout le Sclilieck qui, déclare-t-il, est excellent. C'est de 
la vase marine apportée d'Emden et de Wilhelmshafen. 



(lj S. et sa femme sont âgés d'une cinquantaine d'années. Leurs quatre enfants 
ont de vingt-cinq à trente ans. Trois filles sont mariées à des Bauern du village et 
chacune d'elles a reçu en dot environ 3.000 thalers. Le fils sera l'héritier. 

Il convient de faire remarquer que lorsqu'il y a plusieurs fils, c'est le plus jeune 
qui hérite. Très fréquemment le père teste en sa faveur et, grâce à une évaluation du 
patrimoine faite au-dessous de la valeur vraie, il lui est possible de conserver sans 
charges trop lourdes le domaine familial. L'indivisibilité des domaines (Platze) n'existe 
point dans la Frise orientale. Les fils qui ne sont point héritiers s'établissent sou- 
vent à l'extérieur du village et se bâtissent des demeures en pleine campagne. 



LE PAYSAN FRISON DANS LE GEEST. 



125 



Il récolte du seigle, de l'avoine, des pommes de terre, des 
haricots et autres menus grains, mais ses revenus principaux 
proviennent de l'élevage. 

L'alimentation n'est pas tout à fait identique pour les maî- 
tres et les domestiques qui, d'ailleurs, prennent leurs repas 
séparément. Voici quel en est habituellement le menu. 



HEURES. 


DOMESTIQUES. 


MAITRES. 


Au lever 


Bouiliie de seigle ou de 
1 sarrasin; — Pain noir 
avec du fromage. 


Thé avec tartines de beurre 
(au pain blanc et au pain 
noir). 


A 10 heures 


Café avec sucre 


Idem. 









A midi 



Un peu de soupe ; un mor- j 
ceau de viande ou de 
lard ; légumes. — (On 
ne boit pas) 



Idem. 



A 4 heures 


Thé et tartines de beurre. 


Du thé seulement. 


A 7 heures 


Même repas qu'au lever. . 


Idem. 



L'habitation de S. est conforme au type normal de la 
maison frisonne. Elle se compose de deux parties, ou, plus 
exactement, de deux maisons distinctes accolées et placées 
sous le même toit. L'une {AcJiterhùs), plus large que l'autre et 
comprenant les étables et la grange, représente les bâtiments 
d'exploitation; l'autre, plus étroite (Voorhûs) sert à l'habita- 
tion proprement dite (*). 

On pénètre d'abord, par la porte A dans un corridor qui 
divise en deux la partie de la maison consacrée à l'habitation. 
La porte B donne accès dans une grande pièce bien éclairée 
et fort bien tenue (1) où se tient le plus souvent la famille 



(1) Nous donnons, d'ailleurs (planche V., B.) la disposition exacte de la demeure 
de S., ainsi que le plan typique (A) de la maison frisonne d'après Wegner, Dei 
Rindviehschlâge Ostfrieslands, Emden, 1885. 



126 LA FRISE ORIENTALE. 

pendant l'hiver. C'est la Winterkùche. De la Winterkùche, on 
passe dans la chambre à coucher des maîtres de la maison (2), 
puis dans leur salon (3) (beste Stube ou Upkammer). Le niveau 
de ces deux pièces est plus élevé que celui de la précédente 
de deux ou trois pieds, car il y a en dessous une cave pour la 
conservation du lait. Dans les anciennes maisons la Winter- 
kùche est carrelée, dans les nouvelles elle est plancheyée. DaQs 
les anciennes maisons également, elle était pourvue d'un foyer 
à tuyau largement ouvert, qui servait très utilement à l'aéra- 
tion de la pièce. Ces foyers sont aujourd'hui remplacés par des 
cheminées plus modernes. Pendant l'été la Winterkùche n'est 
utilisée que comme parloir ou pièce de réception. 

La chambre à coucher (2) consiste en simples alcôves 
étroites en forme de niche, où se trouvent placés les lits. Ces 
alcôves s'appellent Butzen. 

La pièce haute [Upkammer) que nous avons appelée sa- 
lon (3) est l'appartement proprement destiné aux réceptions. 
C'est de toutes les pièces de la maison la plus luxueuse; l'a- 
meublement en est assez soigné. 

Chez S. tout, dans la Winterkùche comme dans YUpkam- 
mer, révèle le bien-être, le goût du confortable, la tendance 
nationale à considérer la maison comme un véritable home. 
Des assiettes décorées, des meubles reluisants, de solides ar- 
moires, embellissent ces deux pièces. On y remarque des 
fleurs aux couleurs vives, placées sur le rebord intérieur des 
grandes fenêtres sans rideaux par lesquelles pénètre à flots la 
lumière. Sur les murs, des bibelots, des photographies de pa- 
rents et d'amis. Des souvenirs de confirmation (la confirmation 
correspond, chez les prolestants, à notre première communion), 
le portrait de Luther, les portraits de l'Empereur et de L'Im- 
pératrice, témoignent des sentiments religieux et du loya- 
lisme des habitants. 

\J Upkammer communique par la porte C avec le corridor. 
Sur ce corridor se trouvent situées une grande chambre à 
coucher (4), la chambre des servantes (o) et la cuisine d'été 
(Sommerkùche) (6). Celle-ci possède une vaste cheminée dé- 
corée chez S. de larges plaques de faïence blanche et bleue. 



LE PAYSAN FRISON DANS LE GEEST. 127 

La chambre des servantes (o) se compose simplement d'al- 
côves pratiquées dans le mur et s'ouvrant sur la cuisine. 
Pendant l'hiver, ce sont les domestiques qui se tiennent habi- 
tuellement dans la Sommerkïiche. En été, ils la quittent pour 
faire place aux maîtres. Us sont à cette époque de l'année re- 
tenus au dehors presque toute la journée par les travaux des 
champs. 

La laiterie (Karnhaus) se trouve située (7) entre la cuisine 
d'été et l'étable à bestiaux. Elle est déjà comprise dans la se- 
conde partie de la maison ou Achterhûs. C'est là que se trouvent 
les appareils destinés à la fabrication du beurre et du fro- 
mage. Dans les maisons qui ne sont pas assez vastes pour pou- 
voir consacrer une pièce spéciale à la laiterie, la machine à 
baratter le lait [Butterkarne) est placée dans l'étable à bétail. 

De la laiterie, on pénètre dans l'étable à bétail formé par 
un long couloir (Achterdeele) (8) sur les deux côtés (9 et 9 1 ) 
duquel se trouvent installés les vaches et les veaux : les ani- 
maux, fort bien soignés et très proprement tenus, sont mé- 
thodiquement rangés d'après leurs âges respectifs. 

Le foin est conservé dans la grange contiguë (10). On le fait 
tomber par une ouverture (11) placée de telle façon qu'on 
puisse aisément le distribuer aux animaux. 

Plus loin se trouvent les étables à porcs (12 et 12 1 ) et l'é- 
curie (13) où sont logés les quatre chevaux de S. Une écurie 
spéciale est affectée à la jument poulinière (14), et trois res- 
serres servent à déposer, l'une les instruments de travail (15), 
une autre la provision de tourbe destinée à assurer le chauf- 
fage pendant l'hiver (16), et la troisième le dépôt de sable ser- 
vant à sabler les différentes pièces (17). 

Du même côté règne un long couloir de terre battue (18) : 
c'est la Dreschtenne ou aire à battre le blé au fléau. Ce 
couloir a également pour destination de desservir les divers 
locaux qui y prennent jour, notamment la grange (19) où 
l'on conserve les céréales, et qui se divise en trois comparti- 
ments ou Gulfen. La Dreschtenne dessert enfin un dernier 
local : c'est la remise (20) où se trouvent les chariots et la 
machine à battre le blé (Dreschmaschine) . Deux portes cochères 



j 28 LA FRISE ORIENTALE. 

(I, J) permettent aux chariots chargés d'y pénétrer aisément. 
Deux pièces en sous-sol, destinées au travail du lait et du 
beurre, sont situées : l'une sous YUpkammer (3); l'autre, 
voûtée et très fraîche, sous une des chambres à coucher (4). 

Le second étage, auquel on accède par un escalier situé 
dans le corridor qui sépare en deux le Voorhih, se compose 
de plusieurs chambres et d'un grenier où l'on conserve les 
grains, pommes de terre, jambons et salaisons. Autour de la 
maison, un parterre et un jardin potager. Derrière, une cour 
spacieuse. 

S. achète les engrais et les instruments aratoires par l'in- 
termédiaire d'un syndicat agricole auquel, d'ailleurs, la plu- 
part des Banern sont affiliés. Us se rendent volontiers aux 
réunions et s'y tiennent au courant des progrès réalisés. 
Presque tous sont abonnés au journal de l'arrondissement. 

S. prétend qu'il est facile, à Holtrop et dans la région, de 
se procurer des ouvriers agricoles, mais il ajoute que les sa- 
laires sont fort élevés. Heureusement les agriculteurs trouvent 
aisément le crédit dont ils ont besoin, grâce aux caisses d'é- 
pargne et de prêt où ils peuvent emprunter les sommes qui 
leur sont nécessaires ( 1 ). 

Les exploitations agricoles du Geest sont de trois sortes. 

Il en est d'abord qui, bien qu'éloignées de la Marscli, pos- 
sèdent cependant une certaine quantité de prés et de terres 
de pâture. C'est dans cette première catégorie que rentrent 
les domaines des Banern de Holtrop. Une exploitation de 40 
hectares par exemple (chiffre moyen) se décomposera de la 
manière suivante : 8 hectares de terres labourables pour la 
culture des céréales, 24 hectares de terrains de pâture, bruyè- 
res ou landes, et 8 hectares de prairies. On y trouvera 8 à 10 
vaches, 6 à 8 têtes de jeune bétail, 4 à 6 bœufs, 4 ou 5 che- 
vaux. On y élève du bétail, des chevaux et des porcs. 

Il y en a d'autres qui sont situées à la limite de la Marsch 
et du Geest. Leur étendue moyenne est de 45 hectares dont 

(1) Un grand nombre d'habitants d'Holtrop ont émigré aux États-Unis. Ils y sont 
allés, me dit S., pour se créer un domaine agricole. Ils s'y établissent et, une fois 
installés, ils y restent. 



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!. à Hol trop (Frise Ont 
reporter au texte p .125 ) 


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LE PAYSAN FRISON DANS LA MARSCH. 129 

1/3 en terres labourables, 1/3 en terrains de pâture, et 1/3 
eu prairies. Elles comportent 10 à 12 vaches, 12 à 16 têtes de 
jeune bétail, 4 à 6 chevaux, 3 à 4 poulains. L'élevage du che- 
val et celui du bétail s'y font parallèlement. Si les terrains de 
pâture sont médiocres, au lieu de chercher à obtenir beau- 
coup de lait, on fait de l'élevage U). 

La troisième catégorie comprend des exploitations qui, 
situées en plein Geest, manquent à la fois de bonnes prairies 
et de bons terrains de pâture et qui, en outre, par suite de 
leur éloignement, ont de la peine à se procurer du fourrage 
et sont obligées de l'acheter dans la Marsch. On y fait surtout 
de la culture, on fume le terrain avec des mottes de bruyère, 
et on y élève peu de bétail. 

Le paysan frison dans la Marsch. — La Marsch, nous l'a- 
vons vu, est la partie la plus fertile de la Frise orientale. 
Comme on a dit de l'Egypte qu'elle était un présent du Nil, 
on peut dire de la Marsch qu'elle est un présent de la mer du 
Nord. Mais ce riche terrain d'ail uvion ne peut être utilisé 
pour la culture en toute sécurité que s'il est protégé par de 
fortes digues contre un retour offensif des eaux qui l'ont si 
longtemps recouvert. 

Décrire les étapes de la colonisation de la Marsch ce serait 
retracer l'histoire de l'endiguement de la Frise ( 2 ). Les pre- 



(1) A la différence des villages du Geest, qui sont groupés autour de la place cen- 
trale et de l'église, les villages situés à la limite du Geest et de la Marsch (Rand- 
dôrfer) affectent une disposition longitudinale. Je citerai, comme exemple, dans le 
Brôkmerland, les villages de Nortmoor, Ilatshusen, Ayenvolde, Neermoor, Simons- 
volde, Riepe, Ochtelbur et Bangstede. Les maisons sont situées le long de la chaus- 
sée à mi-hauteur de la pente du Geest. Elles sont en général petites, couvertes de 
chaume et assez espacées; les villages ne forment pas comme dans la Marsch ou le 
Geest proprement dit un groupe dense et bien circonscrit. Souvent il n'y a pas d'é- 
glise, plusieurs villages se réunissent pour former un seul Kirchspiel. Les maisons 
sont disposées de façon à avoir derrière elles, du côté du Geest, le jardin, les terres 
labourables, les terrains de vaine pâture; c'est du côté opposé, qui fait face à la 
Marsch, que se trouvent les prairies. Inondées pendant l'hiver, celles-ci ressemblent 
en été, à un immense tapis vert. 

(2) On trouvera les traits principaux de cette histoire, trop complexe pour pouvoir 
être esquissée ici, dans l'ouvrage de P. Freerksen, Beitrag zur Geschichte des Ost- 
friesischen Deichwesens ira allgemeinen und der Niederemsischem Deichacht im beson- 
deren, Emdem et Borkum (Haynel), 1892. 

B. 9 



130 LA FRISE ORIENTALE. 

miers occupants essayèrent, en progressant de Warfen Warf, 
d'accroître l'étendue des prairies qui leur étaient nécessaires 
pour se livrer à l'art pastoral. Ils construisirent à cet effet des 
digues en terre ou en palissades. Mais si ces digues peu éle- 
vées suffisaient pendant la belle saison pour garantir contre 
le flux les prairies ainsi conquises, elles étaient trop faibles 
pour les protéger contre les grandes marées d'hiver et, à plus 
forte raison, contre les coups de mer. Il se forma, dans le 
but de construire des digues plus résistantes, des associations 
(Deichachten) présidées par les hommes les plus considéra- 
bles du pays, les Deichgrafen ou Deichrichter, et régies par 
un droit coutumier spécial, le « Dyck-und Syhlrecht ». Ces 
associations ont rendu de grands services, mais c'est seule- 
ment au xvui e et au xix° siècles que l'œuvre d'endiguement 
a été conduite avec toute la vigueur désirable. La province 
est aujourd'hui entourée d'une ceinture de digues continue. 
A l'abri de ce rempart qui atteint en certains endroits 10 
mètres de hauteur sur 30 de largeur à la base, non seulement 
on conserve sans peine toutes les surfaces déjà mises en cul- 
ture, maison en conquiert chaque jour de nouvelles [Polders). 

Il faut, pour apprécier l'importance des résultats obtenus, 
se reporter au temps où Pline l'Ancien visita cette région et 
à la description aussi exacte qu'intéressante qu'il nous en a 
laissée. La Marsch n'était alors qu'une vaste étendue de sable 
recouverte deux fois par jour par les flots et dont on ne 
pouvait encore savoir si elle faisait partie de la mer ou du 
continent : « Vasto ibimeatu, bis dierum noctiumque singula- 
rum intervallis, effusus in immensum agitur Oceanus, œter- 
nam operiens rerum naturse controversiam : dubiumque terras 
sit, an pars maris (*) ». Quel effort accompli depuis cette épo- 
que lointaine! « Deusmare, Friso littora fecit ». 

Voyons maintenant comment aujourd'hui la Marsch est 
mise en valeur. On peut y distinguer trois types principaux 
d'exploitation : 

1° Exploitations dans la région des Polders. — Ces exploita- 

(1) Pline l'Ancien, [lis t. nat., liv. XVf, 1. 



LE PAYSAN FRISON DANS LA MARSCH. 131 

lions, établies sur les terrains les plus récemment conquis et 
d'ailleurs peu nombreuses, n'ont pas besoin d'engrais. On 
peut évaluer leur étendue moyenne à 45 hectares; on s'y livre 
principalement à la culture, on n'y élève en fait de bétail que 
Je strict nécessaire. Les digues et les surfaces non encore 
endiguées qui commencent à se couvrir d'herbe fournissent 
les pâturages, le reste est utilisé pour la culture. 

2° Exploitations dans la région des terres labourables. — Ces 
exploitations établies sur les terrains anciennement conquis 
font usage d'engrais. On n'y entretient en fait d'animaux que 
ce qu'il est possible de nourrir pendant l'hiver avec la paille 
qui a été récoltée. Et encore une partie de cette paille est-elle 
employée à la réfection des digues, ou vendue aux colons et 
aux fabriques de papier. L'étendue de ces exploitations varie 
de 30 à 50 hectares, dont la plus grande partie est utilisée 
comme terre labourable; mais la culture des plantes fourra- 
gères, des pois, des haricots, du trèfle, est beaucoup plus 
développée que dans les Polders. On y récolte peu de foin. 
Un domaine de 50 hectares comporte un train de culture de 
10 à 12 vaches (avec 12 à 18 tètes de jeune bétail), 8 à 9 che- 
vaux, 4 porcs, et quelques brebis. On y trouve deux à trois 
valets, deux servantes et deux à trois ouvriers. Au printemps, 
pour l'arrachage des mauvaises herbes, et en automne, pour 
la moisson, on a recours à des travailleurs supplémentaires, 
venus des colonies du Hochmoor. 

3° Exploitations dans la région des pâturages. — Ces exploi 
tations s'occupent surtout de l'élevage du bétail et des chevaux. 
Elles se trouvent principalement dans l'Emderland et dans 
le Rheiderland; on les rencontre aussi dans le cercle de 
Wittmund et dans la région située entre l'Ems et la Leda. 
Elles comportent, pour une superficie de 40 à 50 hectares, 
environ 20 vaches à lait, 6 à 8 vaches destinées à l'engraisse- 
ment, et 8 à 10 chevaux de divers âges. Un huitième seule- 
ment de la superficie est utilisé comme terre labourable. 

La richesse principale de la Marsch était, jusque vers 1850, 
la production des céréales. Depuis la baisse des prix due 
surtout aux importations de blés de Russie et de Hongrie, la 



132 LA FRISE ORIENTALE. 

culture des céréales a peu à peu cédé le premier rang à Té- 
levage du bétail et à l'industrie de la laiterie, surtout depuis 
que l'ouverture de lignes de chemin de fer permet d'expédier 
facilement vers le centre de l'Allemagne les animaux, le lait, 
le beurre et le fromage. Une culture également rémunératrice 
était celle du colza : elle l'est beaucoup moins, depuis que 
l'huile d'oeillette rencontre sur les marchés européens la con- 
currence des pétroles étrangers. 

Dans la partie occidentale de la Marsch, les fermes sont 
groupées en villages bâtis sur des hauteurs (Warferi) autour 
desquelles s'étendent les domaines. Dans la partie septentrio- 
nale, au contraire, les fermes sont le plus souvent isolées au 
milieu de l'exploitation. Il en est de même de celles qui sont 
établies au milieu des Polders nouvellement conquis à la cul- 
ture. 

Les maisons d'habitation sont construites d'après le type de 
la maison frisonne et semblables à celles du Geest. Nous avons 
pu le constater en visitant à Rysdyk, près de Norden, le do- 
maine de M. R. La seule différence à relever entre la région 
du Geest et celle de la Marsch, c'est que dans cette dernière, 
par suite de la fertilité supérieure du sol, il y a plus de bien- 
être et que les installations sont plus luxueuses. La distance 
qui sépare les riches des pauvres est aussi plus considérable 
et la bonne entente est moins complète entre les propriétaires 
et les ouvriers agricoles. Ceux-ci forment aujourd'hui une 
sorte de prolétariat rural, très instable, exposé à de brusques 
fluctuations des salaires, et qui arrive difficilement à se créer 
un foyer. L'esprit de mécontentement règne souvent parmi 
ces ouvriers. Le sentiment de malaise qu'ils éprouvent con- 
traste avec la vie d'oisiveté et de plaisir à laquelle les ri- 
ches propriétaires de cette contrée s'abandonnent trop vo- 
lontiers. 

Le paysan frison dans le Hochmoor. — Le Moor, ou tour- 
bière, qui occupe à peu près un quart de la superficie totale 
de la Frise orientale se divise en tourbière humide (Grtïn- 
moor) et en tourbière sèche [Hochmoor). 

Le Griïnmoor, marécage couvert de plantes aquatiques, est 



LE PAYSAN FRISON DANS LE HOCHMOOR. 133 

rempli d'eau en toute saison et ne saurait être l'objet d'au- 
cune espèce de colonisation. 

Il en est autrement du Eochmoor, d'ailleurs plus étendu et 
qui couvre au centre de la Frise orientale de vastes espaces 
appartenant soit à l'Etat, soit aux communes. Son aspect 
général est extrêmement triste. Couvert de joncs et de bruyères 
aux teintes uniformes, il occupe plusieurs centaines de kilo- 
mètres carrés sans qu'un arbre, sans qu'une maison, viennent 
rompre la monotonie du paysage. Le sol, fait de couches de 
tourbe accumulée depuis des siècles, est ordinairement ferme 
et élastique sous le pied, mais sur quelques points il cache 
des fondrières au milieu desquelles il serait imprudent de s'a- 
venturer. C'est ce désert que le Frison, dont le caractère na- 
turellement opiniâtre a été trempé par la lutte, travaille à 
conquérir. 11 l'a colonisé de deux manières, par l'établisse- 
ment de villages avec canal (F ehnko Ionien) et de villages sans 
canal [Moorkolonien). 

Moorkolonien. — Les Moorkolonien dont la plupart ont été 
établies au siècle dernier, en vertu d'un édit de Frédéric II, 
consistent en simples maisonnettes, parfois même en huttes, 
bâties en pleine tourbière. Chacune de ces maisonnettes a 
son jardin, et leur ensemble forme un village, mais un village 
peu aggloméré. Pour tout fondement, elles n'ont qu'un cadre 
de bois posé directement sur la tourbière ( ! ). Sur cette base 
fragile et qui ne saurait supporter que des murs légers, se 
dressent les pieux et chevrons de bois qui composent tout 
l'édifice. Les murs sont revêtus, au dedans, de paille tressée 
autour d'un clayonnage, au dehors, de mottes de tourbe. L'in- 
térieur ne comprend, le plus souvent, qu'une pièce. Au fond, 
on aperçoit un tas de sable avec quelques pierres juxtaposées : 
c'est le foyer. Une table grossière, des chaises de paille, quel- 
ques pots, quelques seaux de bois composent tout le mobilier. 
Sous les pieds de la table et des chaises, on cloue de petites 
planchettes pour éviter que, pendant l'hiver, quand la tourbe 

(1) Il serait très coûteux de construire sur des fondations véritables. On ne le fait 
que pour les édifices destinés à un usage public, comme les églises. Mais dans ce 
cas les fondations à elles seules coûtent plus cher que l'édifice. 



134 LA FRISE ORIENTALE. 

se ramollit, elles ne s'enfoncent dans le sol. Derrière la maison 
se trouve l'étable où le colon enferme ses vaches et ses brebis. 
Elle lui sert aussi de remise pour son chariot, sa brouette, ses 
pelles et ses instruments de travail. 

Le colon vit des produits de sa culture et, accessoirement, 
des bénéfices que lui procurent quelques modestes travaux de 
fabrication domestique ; la fabrication de balais (balais de 
jonc, d'osier, de bruyère), de paniers ou corbeilles, et de tapis 
de sparterie. Ces divers objets sont expédiés et vendus dans les 
villes. 

La principale culture est celle du sarrasin. On le sème 
après avoir brûlé la surface du sol. C'est à ce brûlage de la 
tourbe (procédé découvert en Hollande et importé dans la 
Frise orientale en j 707 par un pasteur de village, Anton Bo- 
lenius), que sont dues les fumées épaisses qui se répandent 
périodiquement dans toute la contrée et parfois même jusque 
dans l'Allemagne centrale! 1 ). Elles sont si incommodes que 
des sociétés spéciales se sont fondées pour combattre ce mode 
de culture et en demander l'interdiction. 

Il est loin d'ailleurs d'assurer au colon une récolte certaine, 
le sarrasin étant une plante délicate, très sensible aux moin- 
dres intempéries. 

Le sol qui a été l'objet de brûlage ne conserve en outre sa 
fertilité que pendant un petit nombre d'années, au bout des- 
quelles il est nécessaire de le laisser longtemps en jachère. 
La situation des colons est donc misérable; aussi vont-ils en 
grand nombre, à l'époque de la moisson, s'engager comme 
travailleurs agricoles, chez les cultivateurs du Geest et de la 
Marsch. 

On compte 83 de ces Moorkolonien, avec 4.064 exploita- 
tions et 22.000 habitants. Elles occupent une superficie de 
68.133 arpents, dont les trois quarts seulement sont cultivés. 

Fehnkolonien. — Les Fehnkolonien sont aussi florissantes 
que les Moorkolonien le sont peu. Elles sont redevables de 



(1) Quand nous brûlons nos tourbières, disent les gens du pays, toute l'Allemagne 
s'en aperçoit : Ganz Deutschland merkt es wenn uns're Moore brennen. 



LES FEHNKOLONIEN. 1 35 

cette prospérité au canal sur lequel elles sont établies. C'est 
grâce à ce canal, en effet, que le colon peut, d'une part, 
exporter la tourbe qu'il extrait du terrain qui lui a été con- 
cédé, et d'autre part, importer les denrées de consommation 
et les engrais qui lui sont nécessaires. C'est sur ce double 
jeu d'exportation et d'importation que repose toute l'éco- 
nomie des Fehnkolonien. 

Leur création a été l'œuvre soit de sociétés privées soit de 
l'État. 

Les sociétés privées (Felincompaçpiien) commencent par 
demander à l'État la concession d'une certaine étendue de 
tourbière. Elles la reçoivent à titre de locatairie perpétuelle 
et s'engagent en retour à payer une légère redevance. 

Elles procèdent alors au creusement du canal qui est des- 
tiné à devenir l'artère de la nouvelle colonie, et elles font 
appel aux futurs colons. 

A cet effet, la société découpe de cbaque côté du canal une 
série de bandes de terrain, de forme rectangulaire et de dimen- 
sions uniformes, qui constitueront les domaines à concéder. 

On les appelle des Gedeelten ou Fehnstellen. Chacune 
d'elles a, en bordure sur le canal, une largeur de 40 à 100 
mètres et s'étend dans la direction opposée, sur une longueur 
qui varie du triple au quintuple. 

Ces domaines sont concédés par la société à titre de loca- 
tairie perpétuelle. Le colon s'engage d'abord à verser une 
somme fixe, sorte de prix d'achat, payable sans intérêt dans 
un délai de douze ans, par annuités calculées de manière à 
ce que les six dernières soient inférieures de moitié aux six 
premières. Au bout de douze ans, le colon n'est plus tenu 
envers la société qu'au paiement d'une légère redevance 
annuelle (0. 



(1) Tel est le mode de libération le plus usité, mais ce n'est pas le seul. Cer- 
taines sociétés, par exemple, traitent à forfait avec le colon à tant par mètre carré 
pour l'extraction de la tourbe ; puis, quand le sol cultivable a été mis à nu, le colon 
en reçoit la concession moyennant le versement d'une somme fixe et le paiement 
d'une redevance annuelle. Il existe encore d'autres combinaisons sur lesquelles nous 
ne pouvons nous étendre plus longuement. 



136 LA. FRISE ORIENTALE. 

C'est à Ostgrossefehn, au sud d'Aurich, que nous avons 
étudié l'une de ces colonies avec canal. Commençant notre 
visite par la partie la plus récente de la colonie, (c'est-à-dire 
par le point où le canal va se perdre dans la tourbière), 
nous avons, en remontant peu à peu j usqu'aux parties les plus 
anciennes, pu nous rendre compte des phases successives du 
développement de la colonie et de ses progrès. 

La première installation des colons est bien modeste. Ils 
n'ont d'autre demeure qu'une hutte de tourbe ou une petite 
cabane. Un porc, une ou deux brebis, quelques poules, voilà 
toute leur richesse. Il faut que l'épaisse couche de tourbe qui 
recouvre le domaine soit entièrement extraite avant que, sur 
le sous-sol mis à nu, on puisse songer à entreprendre des 
travaux de culture. 

Se transporte-t-on dans une installation qui remonte à 
quelques années, on constate que la tranchée pratiquée pour 
l'extraction de la tourbe a déjà reculé assez loin et dégagé 
assez d'espace pour permettre la construction d'une maison- 
nette qui se dresse au bord du canal avec son jardinet où 
commencent à pousser quelques arbres. Entre la maisonnette 
et la tranchée s'étend même un petit champ où l'on récolte 
des légumes pour la famille et un peu de fourrage pour les 
animaux. 

A mesure qu'on arrive à des installations plus anciennes on 
constate que l'étendue de la terre arable s'est accrue aux dé- 
pens de la tourbière, que le train de culture a augmenté, que 
le bien-être des colons a grandi. Le travail d'extraction de la 
tourbe fait place de plus en plus à des cultures. Enfin le dé- 
veloppement de la batellerie i 1 ), rendu nécessaire par l'expor- 
tation de la tourbe et l'importation des denrées et des engrais, 
favorise la création de diverses industries et donne naissance 
à un mouvement commercial qui augmente la prospérité de 
la contrée. 

Décrivons d'abord l'habitation d'un des colons les plus ré- 



(1) Les colons possèdent presque tous un bateau que très souvent ils ont fabriqué 
eux-mêmes. 



LES FEHNKOLONIEN. 137 

cemment établis à Oslgrossefehn. C'est une maisonnette fort 
simple, de type frison, construite en briques et couverte d'un 
toit de chaume (*). Le Voorhûs, dans lequel une porte assez 
étroite donne accès, se compose d'une pièce unique qui sert 
surtout de cuisine et où se prennent les repas. Sur cette pièce 
donnent les deux alcôves encastrées dans le mur [But zen) qui 
tiennent lieu de chambre à coucher. En face des lits est le 
foyer (A) pourvu d'une cheminée. Le mobilier comprend 
deux armoires (B et C) dont l'une (C) est un véritable meu- 
ble, tandis que l'autre (B) est enfoncée dans le mur et consti- 
tue plutôt une sorte de placard, une petite table (D), une grande 
table (E), où la famille prend ses repas, une commode (F) et 
une glace accrochée au mur. Quatre fenêtres éclairent la pièce. 

Le placard (B), qui est vitré, renferme quelques papiers, 
un almanach, la Bible, le Gesangbuch. A la muraille, sont 
suspendues quelques photographies de parents, et un mau- 
vais portrait de l'Empereur. 

Si l'on pénètre dans la partie postérieure de l'habitation 
(Achterhûs), on y trouve, d'un côté, la provision de paille, de 
l'autre, l'étable à porcs. Dans un coin un tas de tourbe sèche 
(G) ; au milieu, un tas de pommes de terre (H). 

En fait d'animaux domestiques ces pauvres colons ne pos- 
sèdent que deux porcs et une paire de poules. L'extraction de 
la tourbe est encore peu avancée, mais elle se poursuit avec 
régularité. La famille vit du produit de la tourbe extraite et 
du salaire du mari ( 2 ). L'aspect général de l'installation indi- 
que de l'ordre et un certain goût de bonne tenue, mais des 
ressources encore bien exiguës. Il y a fort à faire pour arriver 
à un bien-être même relatif. 

Nous avons visité ensuite par comparaison l'habitation d'un 
colon établi à Ostgrossefehn depuis plus longtemps que le 
précédent (3). Elle est du double plus grande que celle qui 



(1) On en trouvera le plan (A), planche VI. 

(2) Ne possédant encore en propre aucune embarcation, celui-ci sert comme marin 
sur le bateau d'un de ses voisins. Le ménage a cinq enfants, dont le plus jeune est 
âgé de deux ans. Les aînés fréquentent déjà l'école. 

(3) Voy. le plan (B), planche VI. 



138 LA. FRISE ORIENTALE. 

vient d'être décrite. Le Voorhûs est couvert en tuiles, YAchter- 
hih en chaume. On pénètre dans le Voorhus par la porte (1) qui 
donne accès dans un couloir servant de cuisine et où se trouve 
le fourneau (B). 

De ce couloir une porte conduit dans la salle à manger : un 
poêle encastré dans le mur chauffe la pièce ainsi que le salon 
(Upkammer) qui lui est adjacent. Sur le salon et la salle à 
manger s'ouvrent deux alcôves, en forme d'armoire, à lits 
encastrés dans le mur. Salle à manger et salon sont entretenus 
avec soin et ornés avec goût. On y remarque des chromolitho- 
graphies représentant les quatre saisons, les portraits de 
l'Empereur et de l'Impératrice et deux gravures anglaises 
représentant le portde New-York. « On y va même beaucoup, 
nous dit la femme du Fehntjer, pour s'établir comme Bauer; 
nos cinq enfants, ajoute-t-elle, seront marins comme leur 
père, ou iront coloniser en Amérique! » 

Le mari n'est pas à la maison. 11 est en course avec son 
bateau, et a pris avec lui son aîné pour l'aider. Deux des 
enfants sont à l'école. Les deux autres sont à la maison avec 
leur mère : ils sont fort gentils, avec leur teint blanc et rose, 
et leur chevelure blonde ébouriffée. 

Au milieu du couloir se trouve une trappe (A) permettant 
de se rendre dans la cave située sous le salon et où on con- 
serve le lait. 

Du couloir, on passe dans Y Achterhûs, dont la plus grande 
partie est occupée par la Dreschtenne, sur laquelle s'ouvre la 
grange divisée en compartiments appelés Gulfen (*). 

La maison est entourée d'une rangée de tilleuls. Entre ces 
arbres et la maison s'étend un jardin bien entretenu où l'on 
cultive fleurs et légumes, et où on a creusé un puits couvert. 

Derrière la maison, un tas de fumier, un tas de tourbe, et 
une provision de Schlieck. Le Sclilieek est l'engrais qu'on 



(1) Mentionnons, pour achever la description, l'écurie des vaches : la famille 
en possède deux. Elle n'a pas de cheval, mais à l'époque des travaux des champs 
elle en loue un à la journée pour effectuer ces travaux. Puis l'étable à porcs, qui 
contient quatre bêtes. Et enfin une assez grande pièce, qui sert de chambre à pro- 
visions. 



de 



sé paration 



Arbres 
L 4> 



F 



Dresch- 
terme 



□ 



Puits couvert 



fi 



lié 



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muer 

r~ iwc 



J 



LES FEHNKOLONIEN. 139 

mêle à la terre mise à nu par l'extraction de la tourbe de 
manière à en faire de la terre arable. 11 faut remuer le mé- 
lange à une profondeur d'un mètre : c'est ce qu'on appelle 
« wùhlen ». L'ensemble de l'opération est désigné sous le 
nom significatif de : « landmachen ». De même que le paysan 
de la Marsch peut se vanter d'avoir fait le littoral, de même le 
colon du Fehn peut dire avec fierté qu'il a réellement « fait » 
la terre qu'il cultive. 

Au point de vue agricole, les résultats obtenus par la créa- 
tion de colonies avec canal sont tout à fait remarquables. Les 
travaux d'ameublissement et d'amendement du sol, un bon 
drainage facilité par le voisinage du canal, l'emploi intensif 
des engrais ont donné naissance à des exploitations rurales 
qui, pour le rendement en céréales et en prairies, se rappro- 
chent de celles de la Marsch. Comment ne pas être frappé par 
le spectacle de ces champs couverts d'une riche verdure et 
de magnifiques récoltes, qu'on trouve ainsi, grâce au travail 
de l'homme, au milieu de la tourbière, c'est-à-dire en plein 
désert. 

Au point de vue du développement de l'industrie et du 
commerce, les résultats n'ont pas été moins heureux. Ces 
colonies sont pour la marine une pépinière d'excellents mate- 
lots et d'excellents ouvriers des constructions navales. Elles 
fournissent k l'émigration un contingent notable et contri- 
buent ainsi à entretenir parmi les Frisons un esprit salutaire 
d'initiative et d'entreprise (*). 

Il y a aujourd'hui dans la Frise orientale seize Fehnkolo- 
'. La plus ancienne est Grossefehn, fondée en 1633 par 
tre bourgeois d'Emden; la plus récente est Holterfehn, 

iblie par l'Etat en 1829. Trois seulement de ces colonies 
ont été fondées par l'État, toutes les autres sont dues à des 
particuliers et à des sociétés privées. Elles comprennent plus 
de 3.000 concessions d'une superficie totale de plus de 

(1) C'est aux émigrants de la Frise orientale que les États-Unis doivent la mise en 
culture de plusieurs de leurs districts. Ils sont particulièrement nombreux dans 
l'état d'Iowa, Us y achètent des domaines ruraux et s'y fixent sans esprit de retour. 
On y édite pour eux des journaux spécialement rédigés en dialecte frison. 



140 LA FRISE ORIENTALE. 

10.000 hectares et la population ne s'élève pas à moins de 
17.000 âmes, faits qu'il convient de retenir si l'on veut se 
former une juste appréciation du rôle considérable joué par 
les Fehnko Ionien dans l'histoire du développement de la Frise 
orientale. N'est-ce pas beaucoup, en effet, que d'avoir, grâce 
à ces colonies, permis à plus de quinze mille personnes de 
vivre aujourd'hui à l'aise là, où, il y a trois siècles, s'éten- 
daient stériles et désertes les plaines inaccessibles du Hocà- 
moor? 



CHAPITRE VI 

PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE (1) 



C'est dans la région située à Test de l'Elbe que la crise 
agraire se fait aujourd'hui le plus durement sentir. C'est là 
aussi que se trouvent les principaux foyers de l'agitation des 
agrariens; c'est celte région qu'ont en vue la plupart de ceux 
qui écrivent aujourd'hui sur la question agraire. C'est d'elle 
qu'il convient maintenant de parler. 

La région située à l'est de l'Elbe diffère sous plusieurs rap- 
ports essentiels de celle qui est à l'ouest. Elle se présente sous 
l'aspect d'une plaine immense, qui, au dire des géologues, 
est (au moins en partie), un ancien fond de mer, et se con- 
fond à l'est avec la plaine russe. 

Il y a bien çà et là, surtout dans le voisinage de la mer, 
quelques parties plus accidentées, mais il n'existe, en somme, 
dans cette direction, aucun obstacle suffisant pour arrêter les 
mouvements des peuples ou entraver le flux et le reflux des 
migrations. Partout les voies sont ouvertes, d'une vallée à 
l'autre, de la base des montagnes aux rivages de la Baltique ( 2 ). 



(1) Nous devons pour la région de Test de précieux renseignements à M. Bon, 
directeur de la Landschaft de Konigsberg, à M. le président Joeckel, de Danzig, au 
député Rickert, à M. Stoeckel, d'Insterburg, à M. von Kries, de Roggenhausen, à 
M. de Dzierabowski, gouverneur de Posen, au major Endell, au député Gothein, 
de Breslau, au professeur Elster, à M. de Hansen, curateur de l'Université de Greifs- 
wald au comte de Keffenbrink, de Griebenow, à M. Richard Gravenstein, de Sydow 
près Biesenthal, à MM. G. Gravenstein et de Bôhlendorf, d'Usedom, etc.. 

(2) Il ne faudrait pas s'imaginer toutefois, que la plaine wende, ainsi qu'on la 
nomme encore, soit absolument plate. On y trouve des ondulations considérables, sur- 
montées de petites collines et entrecoupées de profondes dépressions. La principale 
de ces chaînes de hauteurs, appelée par les géographes seuil ouralo-baltique, longe 



142 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

Le sol, qui appartient presque entièrement à la formation 
quaternaire, est composé de profondes couches de sable, de 
gravier, d'argile et de marne. Sur quelques points, au pied 
des montagnes, le long des fleuves, près des côtes, on ren- 
contre des couches d'humus très fertiles. Le climat et la tem- 
pérature sont d'une remarquable uniformité. 

Une grande partie de la vaste plaine que parcourent l'Elbe, 
l'Oder et la Vistule est encore couverte des sables que les 
eaux y ont laissés en s'écoulant vers la mer. De là le nom de 
sablière (Sandbûchse) donné parfois ironiquement au Bran- 
debourg. Malgré la transformation que les plantations de 
pins et les progrès de la culture ont fait subir à l'aspect pri- 
mitif des lieux, ceux-ci ressemblent encore çà et là à de véri- 
tables déserts. 

Cette plaine est si faiblement inclinée dans son ensemble 
que le travail d'assèchement s'y accomplit avec peine. C'est 
par milliers que l'on compte les nappes d'eau de toute gran- 
deur qui la parsèment. Sur le versant méridional des hautes 
terres du Mecklembourg, les lacs recouvrent la moitié de la 
surface. 

La vallée de la Netze, prolongée par celle de la Warthe, 
forme au centre de la grande plaine wende une coupure très 
caractéristique de dix à douze kilomètres de large, encadrée 
par des collines aux rebords très accentués. La Vistule en- 
voyait jadis par là une grande partie de ses eaux dans l'Oder 
et aussi par une autre coupure parallèle située à une centaine 
de kilomètres plus au sud, qu'on appelle l'Obrabruch, et 
dont on achève aujourd'hui le dessèchement. Le dédale des 
eaux se continuait jadis par la Sprée jusqu'à l'Elbe. La plaine 
wende est limitée au midi par les montagnes de l'Europe 
centrale. Seule, la vallée supérieure de l'Oder s'enfonce assez 
loin dans la direction du sud. 

les rivages de la Poméranie et du Mecklembourg depuis l'embouchure de la Vistule 
jusqu'à la Basse-Elbe et atteint sa hauteur maxima à l'ouest de Danzig. La Prusse 
orientale forme de son côté un plateau parsemé de petits lacs, qui atteint sa plus 
grande élévation près de Goldapp. Ce plateau, très accidenté, forme la limite de 
séparation entre les eaux qui descendent vers le Bug et la Vistule, et celles qui s'é- 
coulent au nord vers la Baltique. 



RÉPARTITION DU SOL. 143 

La partie de l'Allemagne située à l'est de l'Elbe est, comme 
nous l'avons dit au début de cet ouvrage, le pays par excel- 
lence des grands domaines. Il suffira de renvoyer ici, soit 
à la carte spéciale qui accompagne ce volume (page 8), soit 
aux indications statistiques que nous avons précédemment 
données. 

La répartition du sol s'explique surtout par des raisons 
historiques. L'Elbe a formé longtemps comme une barrière 
ethnographique : tout le pays situé cà l'ouest de ce fleuve 
(sauf quelques exceptions (*)), a été de temps immémorial 
occupé par des populations de race germanique qui depuis 
Charlemagne sont complètement christianisées. C'est seule- 
ment parmi ces populations que se sont développées les asso- 
ciations de la marche {Markgenossenschaften), associations 
dont les membres n'avaient à payer au seigneur que des 
redevances relativement légères. Dans toute cette région, la 
liberté des populations rurales se conserva beaucoup mieux 
et, en dépit des envahissements des seigneurs, des progrès de 
la souveraineté territoriale, de l'essor des avouerieset de l'état 
de demi-dépendance dans lequel se trouvèrent finalement 
la plus grande partie des classes rurales, le sol appartenait en 
fait moins au seigneur, qui n'en était que théoriquement 
propriétaire, qu'à ceux-mêmes qui le cultivaient : grâce à la 
possession héréditaire qu'ils en avaient, ils jouissaient d'une 
grande sécurité et étaient assurés du pain quotidien ( 2 ). 

Tout autre fut l'évolution historique des pays situés à l'est 
de l'Elbe. Primitivement occupés par des, populations slaves, 
ils furent conquis peu à peu par les Germains, et l'œuvre de 
la colonisation fut très différente selon les procédés employés 
et les institutions imposées. C'est ainsi, pour me borner à un 
exemple, que les populations de la vallée de la Vistule qui 
furent régies par le droit de Kulm [Kulmer Recht), furent 
toujours dans une situation meilleure. 

Si l'on remonte à l'origine des grands domaines, on voit 

(1) V. ci-dessus, p. 67. 

(2) V. mon étude sur la condition des classes rurales en Allemagne à la fin du 
moyen âge, 1891. 



144 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

que souvent, à la suite de la conquête, une étendue assez 
considérable de territoire fut concédée à des seigneurs qui 
devinrent « entrepreneurs de colonisation » et y attirèrent 
des provinces occidentales de l'Allemagne et même de la 
Hollande et de la Flandre des paysans paraissant susceptibles 
de devenir de bons colons. Le seigneur, ou son délégué (car 
c'était souvent à un personnage subalterne que l'œuvre de 
colonisation était confiée), devenait Schulze (bailli). La con- 
dition juridique des anciens habitants n'était pas uniforme : 
elle dépendait de la manière dont l'établissement de la colonie 
s'était effectué. Mais on peut dire d'une manière générale que 
le sort de la population rurale, aussi bien celui des colons 
que celui des anciens habitants avec lesquels ils se fondirent, 
au lieu de s'améliorer empira. On les surchargea de rede- 
vances et les tentatives d'insubordination étaient ordinaire- 
ment punies par la confiscation. 

C'est à partir du xv e siècle que se produisit dans la grande 
plaine wende une évolution qui peu à peu la différencia pro- 
fondément du reste de l'Empire, où l'organisation du moyen 
âge se maintint jusqu'à la fin du xviii siècle, on peut même 
dire jusqu'en 1848. Une étude sommaire de l'histoire écono- 
mique de cette contrée suffit pour montrer l'absorption lente 
des domaines de paysans par les terres seigneuriales, et la 
formation progressive de ces grandes exploitations domaniales 
dont nous allons parler. Les seigneurs et les chevaliers 
n'avaient été d'abord pour les paysans que des voisins plus 
ou moins gênants. Ils ne tardèrent pas ci profiter des besoins 
d'argent dans lesquels se trouvèrent souvent les « princes » 
pour leur acheter une partie des droits que ceux-ci avaient 
sur leurs tenanciers. On les voit acquérir tantôt certains droits 
de domaine éminent, tantôt certains pouvoirs de confiscation, 
tantôt le privilège de forcer les paysans libres à cultiver les 
terres seigneuriales; ils réussirent ainsi à s'agrandir et à se 
créer d'immenses exploitations, comme il n'y en avait jamais 
eu nulle part en Allemagne (*). 11 fallut l'intervention énergi- 

(1) C'est vers le milieu du xvi e siècle que s'élabora la théorie des Zwangsdienste. 



SITUATION DES CLASSES RURALES. 14-5 

que de Frédéric-Guillaume 1 er et de Frédéric II pour arrêter 
ce mouvement, el lorsqu'à la fin du xvm c siècle on songea à 
émanciper les paysans, la grande propriété, dans toute la 
plaine de l'est, était devenue la règle. 

Les prétendus « droits acquis » semblaient d'autant moins 
respectables que ces seigneurs avaient en somme médiocre- 
ment administré. Tous ou presque tous se servaient des reve- 
nus qu'ils tiraient de leurs terres pour satisfaire leur vanité 
et leur désir de « représentation » beaucoup plus que pour 
entreprendre des travaux d'amélioration. On ne pouvait 
compter sur eux pour obtenir par des cultures intensives des 
rendements meilleurs. Cette œuvre ne pouvait être menée à 
bien que par des propriétaires plus actifs, plus sobres, moins 
dépensiers, appartenant à d'autres classes sociales. 

Nous verrons plus loin comment les premiers efforts faits 
par les rois de Prusse du xvm e siècle, notamment par 
Frédéric II, pour améliorer le sort des populations rurales, 
furent repris par Stein et Hardenberg ; nous verrons aussi que 
la législation émancipatrice du xix c siècle, à côté d'heureux 
résultats, a eu de fâcheuses conséquences et a ramené un nou- 
veau « Bauernlegcn », une nouvelle dépossession des paysans. 

C'est surtout dans ces régions de l'est que la question 
agraire change complètement d'aspect suivant qu'on se place 
en face de grands ou de petits propriétaires. Le grand pro- 
priétaire a certainement un train de maison plus dispendieux 
et fait plus de dépenses; mais il a pour se tirer d'affaire des 
capitaux et des connaissances techniques qui font ordinaire- 
ment défaut au petit propriétaire. Il ne faut le plaindre qu'à 
moitié s'il renonce aux améliorations qui pourraient l'aider à 
sortir de l'embarras où la crise agraire l'a jeté. 

Le petit propriétaire vit avec plus de simplicité et comme 
ses ressources, quoi qu'on fasse, seront toujours restreintes, il 



qui plaça peu à peu la plus grande partie des classes rurales de ces régions dans 
la demi-servitude connue sous le nom d' Erbunterthanigkeit. Les corvées s'accru- 
rent encore à la suite de la guerre de Trente-Ans, et la masse des paysans (bien 
qu'on trouve toujours, çà et là, des cultivateurs libres) finit par tomber dans un 
état voisin de l'esclavage. — Sur le « Bauernlegen », v. ci-dessous, p. 183. 

B. 10 



146 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

serait périlleux de l'inviter à faire trop d'essais, de le jeter 
dans le tourbillon des spéculations. Il ne lui faut pas de sou- 
bresauts. Il faut, comme on Ta dit ingénieusement, que sa 
vie intellectuelle ainsi que sa vie matérielle, restent « sous 
faible pression ». Aussi est-ce faire œuvre mauvaise que de 
répandre dans les campagnes les appétits, les idées et les 
mœurs des populations urbaines. Cette vérité nous est apparue 
jusqu'à l'évidence en parcourant cette grande plaine de l'est, 
celle de toutes les régions de l'Allemagne où se pose avec le 
plus d'acuité le problème de l'émigration (*). Le paysan qui 
émigré voit presque infailliblement son bien accaparé par de 
grands propriétaires ou des spéculateurs, entre les mains des- 
quels l'agriculture s'industrialise de plus en plus, et qui font 
cultiver le sol « en salariant au rabais des prolétaires affa- 
més ». Est-ce un idéal? 

Dans les contrées où on voit s'effectuer cette évolution 
néfaste, on comprend et on excuse les revendications de ceux 
qui préconisent la nationalisation du sol ou qui demandent 
tout au moins que ce soit l'État qui devienne le grand four- 
nisseur des produits agricoles de toute sorte. C'est là surtout 
qu'on sent combien il importe de parer à l'appauvrissement 
progressif de la population rurale. Nous verrons jusqu'à quel 
point l'intervention de l'État est nécessaire à cet effet, nous 
verrons comment on peut venir en aide à ces paysans 
découragés dont beaucoup sont déjà devenus la proie d'usu- 
riers sans scrupule, et qui demain peut-être se laisseront 
prendre aux belles promesses des commis-voyageurs du 
socialisme. 

Pour nous rendre un compte exact de la situation des 
classes rurales dans les provinces de l'est il convenait d'y étu- 
dier successivement sur divers points les principaux types de 
domaines qui s'y rencontrent. 



(1) Dans son bel ouvrage, Die innere Colonisation Deutschlands, Sering constate 
que dans la période 1885-1890 les régions proprement agricoles de l'Allemagne ont 
perdu 873.000 habitants, dont 333.000 ont émigré, taudis que 540.000 sont allés 
chercher du travail dans l'industrie. De ces 873.000 personnes, il n'y en a pas 
moins de 640.000 qui provenaient de la partie orientale de l'Empire. 



LES GRANDS DOMAINES. 147 

Nous prendrons, comme exemples de grands domaines, 
ceux d'Oberglogau dans la Haute-Silésie que nous avons pu 
visiter dans tous leurs détails, grâce à l'obligeance de leur pro- 
priétaire, M. le comte d'Oppersdorf qui a bien voulu nous 
servir lui-même de guide ( { ). 

Les domaines d'Oberglogau sont divisés en 12 exploitations 
(ou départements), dont l'étendue varie de 150 à 500 hectares, 
et qui sont répartis, au point de vue administratif, en 20 
districts domaniaux ( 2 ). A la tête de chaque département se 
trouve un inspecteur, sauf exception pour le douzième, c'est- 
à-dire pour Oberglogau même qui est sous la direction plus 
immédiate du « directeur ». Malgré la similitude de l'orga- 
nisation générale, chacun de ces domaines présente des ca- 
ractères propres, et il s'est formé sur l'ensemble des propriétés 
du comte d'Oppersdorf une certaine spécialisation par 
division de travail : ainsi tel domaine est plus particulière- 
ment affecté à l'élevage des moutons, tel autre à celui des 
porcs, etc.; tel a conservé la race de bétail indigène, tel autre 
sert, au contraire, de terrain d'essai pour des races exotiques. 

Voici quelques notes prises, au cours de notre excursion, 
sur plusieurs de ces domaines. 

a) Celui de Glôglichen, à 3 kilomètres d'Oberglogau, com- 



(1) Les Oppersdorf, qui furent élevés en 1626 à la dignité de comtes d'Empire, des- 
cendent d'une très ancienne famille de Bohème, dont les diverses branches sont ré- 
pandues dans la Basse-Autriche, la Moravie, la Bohême et la Silésie. Les domaines 
de Silésie furent acquis au xv e siècle, ils forment un important majorât dont la con- 
stitution remonte au comte Georges III, capitaine de la principauté de Glogau (1642). 

(2) Dans la Haute-Silésie, les plus grandes exploitations ne dépassent guère 2.000 
arpents (500 hectares). On peut les évaluer en moyenne à 350 ou 400 hectares, y 
compris le Vorwerk, ou annexe constituée généralement après coup sur un domaine 
principal lorsque celui-ci est trop considérable pour pouvoir faire l'objet d'une ex- 
ploitation unique. Sur les 12 départements du comte d'Oppersdorf, il en est dix 
qui ont un Vorwerk : l'un d'entre eux en a même deux à lui seul. Les Vorwerke 
sont presque aussi étendus que le domaine principal, mais restent toujours attachés 
à celui-ci au point de vue de l'exploitation et de la direction. 

On discute beaucoup dans la région les avantages et les inconvénients respectifs, 
au point de vue économique, des grandes exploitations. On tend aujourd'hui à les 
diviser, et on considère une exploitation de 150 à 200 hectares comme le type le 
plus satisfaisant. Remarquons en passant que la catégorie des moyens propriétaires, 
possédant de 25 à 50 hectares, est peu répandue dans la contrée. 



148 PAYS SITUÉS A L'EST DE L/ELBE. 

prend, avec son Vorwerk, 200 hectares, dont la moitié est en 
prairies, et un quart en betteraves. Il y a entre le domaine 
principal et son Vorwerk unité d'exploitation, sous la direction 
d'un inspecteur unique, assisté pour le Vorwerk d'un Vogt 
(avoué) qui n'est d'ailleurs qu'un ancien ouvrier. 

Le train de culture comprend, au total, 28 chevaux, 24 
bœufs de trait, 79 vaches, 59 veaux ou génisses, 2 taureaux, 
800 moutons et 1 cheval de selle à l'usage de l'inspecteur ou 
des employés. Les bâtiments sont considérables, et on vient 
d'y faire des réparations qui permettront d'y abriter 160 
têtes de bétail. Ces bâtiments, qui sont anciens, sont groupés 
autour d'une cour et servent à loger d'abord l'inspecteur, qui 
a un appartement très convenable, 15 familles d'ouvriers 
agricoles attachés à demeure à la culture, 11 valets mariés 
pour la plupart, et quatre servantes attachées à demeure à 
l'exploitation. 11 y en avait en outre, au mois d'octobre 1895, 
une douzaine dont l'engagement était semestriel et qui étaient 
logées dans une sorte de dortoir commun rappelant la dis- 
position d'un corps de garde et très proprement tenu. 

b) Le domaine de Frôbel est plus considérable que le pré- 
cédent : il comprend 170 hectares, et son Vorwerk, qui s'ap- 
pelle Karolinenhof, a une étendue égale. 

Le train de culture de Frôbel comprend 24 chevaux, 77 
vaches, 27 veaux ou génisses, 2 taureaux et 40 porcs servant 
surtout à la nourriture du personnel. Celui-ci comprend 58 
personnes dont 28 hommes et 30 femmes, mariés pour la 
plupart, ayant même beaucoup d'enfants. 11 comprend en outre 
20 journaliers à chacun desquels on abandonne la jouissance 
de 4 ou 5 arpents. 

Quant au Vorwerk de Karolinenhof, il s'y trouve 27 bœufs, 
34 veaux et 386 moutons. Les bœufs appartiennent à une race 
locale originaire des Sudètes : ils sont excellents comme 
animaux de trait. La plus grande partie du personnel se 
composait d'ouvriers venus de Galicie, engagés pour six mois, 
et logés très simplement dans un dortoir commun; ces ou- 
vriers sont nourris et reçoivent ordinairement 1 marc par 
jour. 



LES GRANDS DOMAINES. 149 

c) Le domaine de Kuttendorf avec son Vorwerk de Neu- 
Kuttendorf a 425 hectares. Il possède 125 têtes de bétail, 1 .200 
moutons, 26 chevaux de trait et I cheval de selle. Le domaine 
principal occupe 25 valets demeurant ensemble dans un 
corps de bâtiment séparé et 7 familles d'ouvriers agricoles 
mariés; ils sont logés dans des chambres séparées (mais 
dont plusieurs se commandent), reçoivent le chauffage et 
une provision de pommes de terre. Ils sont payés chaque lundi 
et reçoivent, en été, les hommes 70 pf., et les femmes 40. 
Ces sommes sont réduites en hiver, et s'abaissent même, dans 
la saison où les travaux sont suspendus, jusqu'à la modeste 
rétribution de 10 pf. 

Douze journaliers habitant le village sont également occu- 
pés dans ce domaine et concluent avec l'inspecteur des con- 
trats dont les conditions varient. Comme ils ne reçoivent ni 
le logement ni le chauffage, on estime que de tous les ouvriers 
agricoles, ce sont ceux qui fournissent la main-d'œuvre au 
meilleur marché. 

Ces indications sommaires sur trois des exploitations grou- 
pées autour d'Oberglogau à des distances variant de 3 à 6 
kilomètres, disent assez ce que sont les autres. Bornons nous 
à ajouter que l'administration des 5.000 hectares que com- 
prend au total cet important majorât est concentrée dans 
une chancellerie [Kanzleï), installée dans une dépendance 
du château et qui occupe un personnel de 8 employés. Cha- 
cune des douze exploitations a sa comptabilité particulière, 
et les inspecteurs doivent venir régulièrement tous les lundis 
apporter leurs comptes et formuler leurs desiderata. Aux droits 
de propriété du comte d'Oppersdorf s'ajoutent des préroga- 
tives importantes en matière administrative, ainsi que des 
droits de patronat. Ces derniers comportent la nomination 
des instituteurs de chaque Gutsbezirk et imposent l'obligation 
de les payer (principalement sous la forme de prestations en 
nature). 

C'est dans les grands domaines de ce genre qu'on est le 
plus favorablement placé pour étudier la situation des ouvriers 
agricoles de l'Allemagne orientale. 



4 50 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

Cette situation, à en juger d'après nos idées françaises, 
apparaît d'abord comme bien misérable; mais, après quelques 
semaines de séjour dans ces contrées, la première impression 
se modifie, on se place peu à peu à un point de vue plus ob- 
jectif et on comprend qu'il ne faut pas se laisser aller à une 
sentimentalité qui ferait apprécier inexactement le sort de 
ces populations rurales : leur cercle d'idées est si restreint et 
leurs goûts sont encore si simples ! 

Il est indispensable de se rappeler d'abord que l'organisa- 
tion actuelle du travail agricole est le résultat des mesures 
législatives qui, au commencement de ce siècle, ont amené la 
disparition du servage sous ses diverses formes {Leibeigenschaft, 
Gutsunterthànigkeit). Au siècle dernier, la plupart des villa- 
ges de l'est étaient des villages seigneuriaux, et les seigneurs 
pour cultiver leurs domaines faisaient appel à deux catégories 
de travailleurs : 1° à des non libres n'ayant pas d'attelage, et 
qui étaient presque complètement à leur disposition; 2° à des 
Lassiten et à des paysans dienstpflichtige, c'est-à-dire astreints 
en vertu de traditions ou de règlements fort anciens à des ser- 
vices divers. A partir de 1807 et surtout de 1821, toute cette 
organisation fît place à une organisation nouvelle basée sur 
des contrats et on distingue aujourd'hui dans la région de l'est 
deux grandes catégories d'ouvriers agricoles : 1° ceux qui sont 
engagés par contrat pour une longue durée (ordinairement un 
an); 2° ceux qui sont engagés pour une période restreinte et 
pour un travail déterminé, aux époques de l'année où les 
propriétaires ont besoin d'un supplément de travailleurs. 

A. — La première catégorie comprend les domestiques et 
les ouvriers domaniaux. 

La domesticité (Gesinde) se compose de personnes de l'un 
et l'autre sexe, ordinairement célibataires, engagées pour un 
an (dans l'Allemagne du sud les engagements se font souvent 
pour un mois et même pour une semaine). Leurs attributions 
sont nettement déterminées : elles sont chargées des soins à 
donner au bétail, de la conduite des attelages, etc., habitent 
sous le même toit que le maître, sont nourries par lui, et re- 
çoivent fréquemment, indépendamment de leur salaire, des 



LES OUVRIERS DOMANIAUX. 151 

avantages en nature (par exemple des vêtements). Proprié- 
taires et fermiers se plaignent beaucoup aujourd'hui des dif- 
ficultés qu'ils rencontrent dans le recrutement de ces servi- 
teurs. Quoique leur situation soit en somme favorable, le 
nombre de ceux qui consentent à se soumettre à un service 
« domestique » tend à diminuer. Les maîtres de leur côté 
s'attachent moins à eux et les rapports patriarcaux d'autrefois 
disparaissent de plus en plus. 

Il faut placer dans une catégorie à part ceux qui sont char- 
gés dans les exploitations d'une certaine importance du rôle 
d'inspecteurs ou de surveillants. Ceux-là sont ordinairement 
mariés, et leurs familles 'demeurent avec eux. Ils reçoivent 
indépendamment du logement un traitement annuel, et, s'ils 
ne sont pas nourris, des prestations en nature (grains, pommes 
de terre (*)). Parfois on leur concède la jouissance d'un jardinet 
où ils cultivent des fruits et des légumes et on les autorise à 
avoir 1 ou 2 vaches et quelques animaux qu'ils envoient sur 
les pâturages du propriétaire. On rencontre aussi sur certains 
domaines des surveillantes recrutées ordinairement dans une 
classe de population plus relevée que les domestiques. Elles 
mangent avec les maîtres et ont leur chambre séparée, soit 
dans la maison soit dans un bâtiment annexe. 

Les ouvriers domaniaux (Gutstagelôhner), qui portent les 
noms de Instleute, Dienstleute , Lohngàrtner [Komorniks dans 
les pays polonais), sont des travailleurs agricoles qui habitent 
sur le domaine, dans de petites maisons appartenant au pro- 
priétaire, et ordinairement distinctes. Ils sont liés envers le 
maître par un contrat fait ordinairement pour un an, mais 
qui peut être dénoncé au bout de six mois. 

Ce qu'il importe de remarquer c'est que le contrat ne se 
conclut pas avec un ouvrier isolé mais avec une famille; il 
implique du moins des obligations pour d'autres que le prin- 
cipal contractant. L'ouvrier domanial doit fournir, indépen- 
damment de sa personne, un ou deux ouvriers adultes (appe- 
lés Scharwerker ou Hofgànger) et il emploie naturellement 

(1) Ces prestations sont désignées sous le nom général de députai. 



152 PAYS SITUÉS A LEST DE L'ELBE. 

pour cela le plus qu'il peut les membres de sa famille. La 
femme est également astreinte au travail pour le compte du 
maître à l'époque des moissons. Le contrat stipule quelque- 
fois que les enfants devront travailler pour le compte du pro- 
priétaire dès qu'ils seront sortis de l'école. UInstmann devient 
ainsi une sorte d'entrepreneur : il joue le rôle de patron vis- 
à-vis du Scharwerker et du Ho f (jauger. On voit aussi qu'il 
ne doit pas être dénué de toute ressource U). Un ouvrier sans 
aucune fortune ne peut devenir Instmann. 

Nous ne pouvons décrire ici dans toutes leurs nuances les 
situations assez variées des ouvriers domaniaux de l'Allemagne 
orientale ( 2 ). Nous pouvons dire d'une façon générale que le 
salaire de YInstmann est principalement un salaire en na- 
ture : il reçoit indépendamment du logement, la jouissance 
d'une parcelle de terre qu'il cultive à son idée, et qui lui 
permet de faire vivre une famille de 5 ou 6 personnes. Cette 
parcelle de terre se compose ordinairement d'un jardin qu'il 
conserve d'une façon permanente, et de quelques arpents de 
terre arable qui changent chaque année. Il a droit, en effet, 
non à une parcelle déterminée, mais à une quantité de terre 
lui assurant un certain revenu. On l'autorise en outre à faire 
paître ses animaux (vaches, moutons, porcs, oies) sur les pâ- 
turages du propriétaire, et il reçoit une provision de fourrage 
pour l'hiver, à moins que le propriétaire ne se charge de les 
recevoir et de les nourrir dans sa propre écurie ( 3 ). 

Tandis que le Depittatist reçoit un salaire fixe et des pres- 
tations déterminées et invariables YInstmann n'est pas rému- 
néré avec la même précision. D'abord son salaire en argent 
ne dépasse guère 60 pf. l'été, et 40 ou 4o l'hiver : il est par 
conséquent très inférieur au salaire normal de la contrée. A 
l'époque du battage des blés il disparaît parfois complètement 

(1) Il faut quMl ait à sa disposition un peu de bétail, quelques outils ou instruments 
agricoles, des semences, etc. 

(2) V. ci-dessous l'étude qui en a été faite dans le Mecklembourg, chap. VII, p. 175 
à 179. Nous reproduisons aussi, appendice II, quelques exemples de contrats conclus 
avec des ouvriers domaniaux en Poméranie. 

(3) 11 a aussi le droil, comme il n'a pas de chevaux, de se servir de ceux du pro- 
priétaire pour un certain nombre de charrois. 



LES OUVRIERS DOMANIAUX. 153 

pour faire place à une quote-part en blé dans le produit de 
la récolte. Cette part (qui est du 10 e ou 12 e décalitre) varie 
suivant les années et subit la fluctuation des marchés, mais 
on peut dire qu'il existe une véritable participation de l'ou- 
vrier aux bénéfices de l'exploitation (*). On tend aujourd'hui 
de plus en plus à réduire ou à supprimer les rémunérations 
en nature. La part des récoltes, au lieu de varier selon les 
chances de l'année, est souvent fixe; dans beaucoup de con- 
trées le Députât a disparu. Cette transformation résulte en 
partie de ce qu'on cherche à restreindre la culture des céréales 
autrefois prépondérante. La disparition de cette pratique, si 
avantageuse à beaucoup d'égards, de la participation aux 
produits de la récolte, a amené une dégradation très sensible 
dans l'alimentation ouvrière : la pomme de terre s'est substi- 
tuée de plus en plus au lait et au blé. Les histleute, se dé- 
sintéressent davantage de l'exploitation ; les liens qui les ratta- 
chaient à la terre et identifiaient leurs intérêts avec ceux du 
propriétaire se relâchent de plus en plus. 

C'est surtout dans la production agricole que l'infériorité 
du salariat apparaît. Ses inconvénients sont plus grands as- 
surément que dans la production industrielle, d'abord parce 
que la surveillance y est plus difficile que dans une usine; 
ensuite parce que les résultats du travail de l'ouvrier agricole 
ne peuvent être ordinairement appréciés qu'au bout d'un cer- 
tain temps; enfin parce que la pratique du travail a prix fait 
(qui est souvent possible dans l'industrie) ne peut être géné- 
ralisée dans l'agriculture : la bonne exécution du travail im- 
porte bien plus que sa rapidité. 

En étudiant la situation des travailleurs agricoles dans l'est 
de l'Allemagne, on est frappé du défaut de système et de l'ar- 



(1) Jadis, et il en est encore ainsi dans quelques régions, le contrat qui intervenait 
entre le propriétaire et VInstmann était muet sur la durée de l'engagement. C'est 
que VInstmann dépendait étroitement, au point de vue de la juridiction, de son sei- 
gneur : celui-ci trouvait dans l'exercice de ses droits de justice une source impor- 
tante de profits. Les rapports qui existait entre les propriétaires et les Instleute n'é- 
taient pas seulement des rapports contractuels, mais aussi des rapports seigneuriaux. 
Le droit public et le droit privé se pénétraient en quelque sorte, et cette pénétration 
contribuait à accentuer le caractère patriarcal du contrat qui les unissait. 



154 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

bitraire qui tend aujourd'hui à y prévaloir. Si l'on compare 
les uns aux autres les tableaux dressés par Max Webert 1 ), on 
reconnaît cependant qu'il existe une sorte d'équilibre dans 
les budgets. Là où les droits de pâturage ont été restreints, on 
trouve des compensations en argent; là où l'étendue de terre 
arable concédée est moindre, on donne une certaine quan- 
tité de blé ; celui qui ne peut cultiver une quantité de pommes 
de terre suffisante, en reçoit quelques sacs en supplément, etc. 
La situation si curieuse des ouvriers domaniaux ne se com- 
prend bien que si l'on se rappelle que VInstmann était jadis 
une sorte de vassal, qui tout en détenant une terre, ne faisait 
pas partie de la « Cour » du seigneur, mais restait soumis à 
son autorité patriarcale. L'idée essentielle qui déterminait sa 
condition, c'est qu'il percevait une partie des revenus du do- 
maine sur lequel il vivait. S'il avait des loisirs il devait rendre 
au seigneur certains services gratuits; mais celui-ci était lié 
vis-à-vis de lui, et ne pouvait par exemple donner à un tiers 
le droit de faucher une prairie sur laquelle VInstmann pouvait 
envoyer paître son bétail. Il importe aussi de remarquer que 
VInstmann était lié non pas envers le seigneur personnelle- 
ment, mais envers le domaine lui-même. On retrouve encore 
des vestiges de cette organisation ancienne, surtout lorsqu'on 
veut déterminer quelle est la situation juridique du Hofgân- 
ger : on est embarrassé pour dire quel est son vrai maître. 
Est-ce le propriétaire ou VInstmann? C'est le premier qui le 
paie, mais il n'est cependant lié à son égard par aucun con- 
trat! Et c'est à VInstmann qu'appartient encore actuellement 
un certain droit de poursuite s'il cherche à s'enfuir ! Aussi les 
jurisconsultes prennent-ils soin de dire que VInstmann a sur la 
terre un droit quasi-réel (Y. par exemple le Gesindeordnung fur 
Neuvorpommern du 11 avril 1845, § 100). En cas d'aliénation, 
l'acquéreur succède aux droits et obligations de son auteur, 
VInstmann est regardé avec sa famille, comme une « dépen- 
dance » du domaine. 



(1) Die Verhâltnisse der Landarbeiter im Ostelbischen Deutschland, Schriften des 
Vereins fur Socialpolitik, t. LV (1892). 



LES OUVRIERS LIBRES. 155 

B. — La seconde grande catégorie de travailleurs agricoles 
comprend les travailleurs libres. Cette expression se justifie 
au point de vue du droit public et du droit privé. Au point de 
vue du droit public, comme ce sont des personnes venues 
d'autres contrées, elles ne sont pas soumises au droit de police 
du seigneur. Au point de vue du droit privé, on se trouve 
en face de travailleurs qui ne sont pas liés par un contrat 
annuel. 

Les travailleurs libres sont ordinairement rémunérés par 
des salaires fixes en argent. Mais ce n'est pas à ce point de 
vue seulement qu'ils se distinguent de YInstmann. Leur vie 
est absolument différente : ils ne deviennent pas comme eux 
de petits patrons. Ils restent toujours dans une sorte de do- 
mesticité. 

On trouve, au surplus, des situations intermédiaires entre 
celle de travailleur libre et d'ouvrier domanial. Certains jour- 
naliers reçoivent du propriétaire le logement et des prestations 
en nature, et forment comme une catégorie de transition. Mais 
ces travailleurs diffèrent surtout de YInstmann, en ce que leur 
engagement est individuel, et ne concerne nullement les au- 
tres membres de la famille. 

Dans toute la région de l'est, la condition des ouvriers 
libres empire visiblement, on marche vers la formation d'un 
prolétariat agricole. Cette transformation résulte dans cer- 
taines provinces, comme laSilésie, de l'industrialisation crois- 
sante de l'agriculture, qui passe de plus en plus sous le régime 
capitaliste de l'industrie proprement dite. La question de la 
concurrence étrangère vient encore compliquer la « question 
ouvrière agricole ». Les travailleurs étrangers, qui se con- 
tentent de salaires peu élevés, sont embauchés de préférence 
aux travailleurs indigènes, et malgré la qualité inférieure de 
leur travail. Ces étrangers sont en grande partie des Polonais, 
d'une remarquable frugalité. C'est à la catégorie des travail- 
leurs.libres qu'appartiennent, en effet, les travailleurs nomades 
dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, qui viennent de 
Russie ou de Galicie à l'époque où se fait la récolte des bette- 
raves et celle des pommes de terre. Leur nombre est aujour- 



156 PAYS SITUÉS A L'EST DE l'eLBE. 

d'hui considérable. Il y en a de deux sortes : les uns sont re- 
crutés et amenés par un entrepreneur pour le compte d'un 
propriétaire qui paie les frais du voyage; les autres viennent 
d'eux-mêmes en se passant de tout intermédiaire. Parmi eux 
se trouvent même un certain nombre de petits tenanciers qui, 
n'ayant pas un domaine suffisant pour assurer la subsistance 
de leur famille, cherchent ailleurs un gain supplémentaire. 
C'est là une concurrence redoutable pour les travailleurs 
indigènes, concurrence qui empêche l'élévation du salaire de 
ces derniers. Il est difficile d'ailleurs d'évaluer avec précision 
les salaires des ouvriers ambulants en raison des avantages 
divers qu'ils reçoivent en dehors de leur traitement (logement, 
combustibles, pommes de terre). 

Ce mouvement de migration s'explique par deux raisons : 
d'abord par le bas prix des salaires dans les régions d'où 
viennent ces ouvriers, ensuite par la mauvaise répartition du 
sol de l'Allemagne orientale, et par la nécessité où sont les 
propriétaires d'avoir, à certaines époques de Tannée, des bras 
supplémentaires à leur disposition. 

Nous avons tenté de nous procurer quelques renseigne- 
ments précis sur la moralité de tous ces ouvriers agricoles, et 
de comparer les diverses catégories les unes avec les autres. 
C'est là un problème délicat; il faudrait, pour le résoudre, 
vivre longtemps au milieu de ces populations. J'ai été triste- 
ment frappé de l'étroitesse des logements, de la misère et de 
la malpropreté qui régnent presque partout. La surveillance à 
l'égard des enfants m'a paru très défectueuse. Et j'ai tout lieu 
de croire que la moralité des valets de ferme et des servantes 
laisse fort à désirer. Elle provoque presque partout beaucoup 
de plaintes ( 4 ). 

Les statistiques constatent toutefois que les naissances illé- 
gitimes sont encore peu fréquentes (4 0/0 au plus). Les fa- 
milles sont nombreuses, on ne s'effraie pas de leur multipli- 
cation, et en dépit d'une certaine indifférence, il y a encore 



(1) Les socialistes ont fait dans ces derniers temps beaucoup de bruit à ce sujet. 
V. le résumé que nous avons donné, appendice III, d'un curieux article de Bebel. 



LES GRANDS DOMAINES. 157 

dans les populations rurales de Test un fonds de sentiments 
religieux très sincères ( ! ). 

La description des divers domaines que nous avons visités 
dans l'est de l'Allemagne comporterait des développements 
qui ne peuvent trouver place ici. Nous nous bornerons donc à 
quelques exemples. 

Celui de Z., dans la province de Posen, a une étendue de 
2.500 hect. et forme un Gutsbezirk dont le propriétaire est 
Commissarius. L'ensemble de la population qui vit sur ce do- 
maine s'élève à 400 âmes, mais au Gutsbezirk est accolée une 
commune rurale (Dorfgemeinde) ayant son administration 
propre (avec un Gemeindevorsleher et deux Schôffen). Une 
partie des 300 habitants de cette commune viennent chercher 
un surcroît d'occupation sur le domaine. Ce sont, pour la 
plupart, de petits propriétaires. Une dizaine seulement n'ont 
pas de propriété. 

Le train de culture du domaine de Z. comprend 80 vaches, 
30 chevaux, 20 poulains, 80 porcs et 1.200 moutons. C'est l'é- 
levage du mouton qui est l'industrie principale et qui a permis 
à cette exploitation de dépasser l'étendue moyenne. Une partie 
du domaine constitue un Vorwerk rattaché au domaine prin- 
cipal et administré par le fils aîné pour le compte du père. 

Le travail agricole s'effectue principalement à l'aide à'Inst- 
leate. Ils forment 30 familles, ayant toutes de nombreux 
enfants. Outre les Instleute, on emploie sur le domaine une 
dizaine de valets non mariés, sans parler de quelques servi- 
teurs (jardiniers, cochers, etc.) et de trois servantes. 

Les habitations des Instleute sont extrêmement simples, 
presque misérables, et pourtant ces gens ne se plaignent pas. 
On est surtout étonné de voir combien peu ils désirent devenir 
propriétaires! Ils apprécient leur liberté en tant surtout qu'elle 
leur permet de quitter le domaine où ils se trouvent et de se 

(1) On consultera avec profit indépendamment des volumes publiés par le Verein 
fur Socialpolitik, (nous avons déjà cité, pour la région de Test celui de Max Weber, 
t. LV),le livre de Kuno Frankenstein, Die Arbeiterfragein der deutschen Landwirth- 
schaft, 1893; etceux du baron von der Goltz, Die làndliche Arbeilerklasse und der Preu s- 
sische Staat, 1893. Die agrarischen Aufgaben der Gegenwart, 1894. V. aussi Fiedler 
(Ernest) Die Arbeiterfrage auf dem Lande (Leipzig, 1895). 



158 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

transporter sur un autre, s'ils y entrevoient la perspective 
d'une situation meilleure. 

UInstmann que j'ai pris pour type habite une maisonnette 
étroite, mal tenue, ne comportant que deux pièces et une 
étable. Il possède une vache, 4 porcs, quelques poules et 
quelques canards. Il vend de loin en loin, à des juifs qui cir- 
culent dans le pays, ou au marché le plus voisin, quelques- 
uns de ces animaux, mais il vit essentiellement avec les allo- 
cations en nature qui lui sont fournies; il profite, en outre, 
de ce qu'une partie du domaine de Z. est restée à l'état de 
pâturage commun (gemeinschaftliche Weide) où les Instleate 
peuvent envoyer paître leur bétail (*). 

La partie arable du domaine de Z. est cultivée en blé, seigle, 
pommes de terre et betteraves. C'est cette dernière culture 
qui, grâce aux sucreries qui se sont multipliées depuis quel- 
ques années dans la province de Posen et marchent assez 
bien, donne les meilleurs résultats. 

La moisson et la récolte des betteraves attirent dans la 
contrée un grand nombre d'ouvriers de la Pologne russe. Ces 
ouvriers sont un peu mieu* payés que les ouvriers indigènes, 
car on ne les emploie que temporairement et pour de gros 
travaux : on cherche au contraire à retenir les ouvriers indi- 
gènes toute l'année pour ralentir le mouvement d'émigration 
qui entraîne tous les ans tant de paysans vers l'Allemagne 
occidentale. 

On est satisfait de ces ouvriers de la Pologne russe qui sont 
très sobres. On leur donne un salaire quotidien de l m ,50 sans 
nourriture, mais on leur alloue ordinairement une petite 
provision de pommes de terre (un àemi-centner par semaine 
et par personne) et de combustible. 



(1) Voici comment ces pauvres gens se nourrissent. A 5 heures en été, 6 heures 
en hiver, premier déjeuner consistant en une soupe à la farine, avec du pain noir. A 
8 heures, second déjeuner : un morceau de pain avec un morceau de viande ou jun 
hareng. A midi 1/2 repas principal : pommes de terre cuites à la graisse et liapuszta 
(mélange de viande et de chou blanc); à 4 heures, du moins en été, goûter : un 
morceau de pain. A 7 heures en hiver, et 9 heures en été, souper : pommes de terre 
et pain. Ce menu concerne les familles d'Instleute d origine polonaise, plus sobres que 
celles dorigine allemande, qui y ajoutent du café. 



LES GRANDS DOMAINES AFFERMÉS. 159 

C'est grâce à ces ouvriers aux: prétentions modestes et à 
l'emploi chaque jour mieux entendu des machines que les 
frais de production sont restés stationnaires depuis quelques 
années. Les propriétaires sont néanmoins mécontents. Ils 
réclament à grands cris le relèvement du prix des céréales. 
Tous, ou à peu près, sont partisans de tarifs protecteurs; 
quelques-uns sont enthousiastes de la motion Kanitz; la plu- 
part prêtent l'oreille à la propagande du Bund der Landwirthe, 
dont nous parlerons bientôt. 

C'est à la fin seulement de notre étude que nous pourrons 
apprécier comme elle le mérite cette « crise agraire » dont 
tous ceux que nous avons visités dans cette région nous ont 
entretenus à satiété. Nous ne serons pas insensibles à leurs 
doléances. Bornons-nous à dire ici que la situation difficile 
de beaucoup de propriétaires tient à ce qu'on a donné depuis 
un siècle aux propriétés rurales une valeur exagérée ( 1 ). 

Une partie des grands domaines de la région de l'est sont 
affermés. Nous avons tenus à visiter quelques-unes de ces 
exploitations. Un fermier ne diffère-t-il pas toujours un peu 
d'un propriétaire qui fait valoir lui-même son bien? 

Le domaine de F. , près de Wùstermark, non loin de Potsdam, 
est un type de grande propriété rurale exploitée industrielle- 
ment ( 2 ). Ce domaine qui appartient au prince Henri de Prusse, 
frère de l'empereur, a une étendue de 600 hectares, dont 450 
en terre arable et 150 en prairies. 11 a été affermé à M. pour 



(1) Voici, d'après des chiffres dignes de foi qui m'ont été communiqués, trois 
exemples de cette augmentation de valeur : 

Le domaine de Stôffin dans la régence de Postdam (cercle de Ruppin) a été 
vendu en 1706, 6.900 thalers, en 1779, 17.813, en 1790, 27.000, en 1799, 32.300. 
Il rapporte aujourd'hui 5.103 marcs, et est estimé 127.575 marcs (c'est-à-dire 42.525 
thalers). 

Le domaine de Tankitten dans la Prusse orientale a été vendu en 1772, 9.333 
thalers, en 1793, 13.500, en 1794, 17.000, en 1799, 20.250; il est estimé aujourd'hui 
69.750 marcs. 

Le domaine de Falkenwalde dans la Nouvelle Marche, estimé 28.600 thalers en 
1731, 45.973 au moment d'un partage en 1774, vendu 137.500 en 1803, est évalué 
aujourd'hui 416.750 marcs. 

(2) Ce domaine a été visité par M. Lucien de Sainte-Croix dont nous résumons 
ici le rapport. 



160 PAYS SITUÉS A L'EST DE l'eLBE. 

une durée de dix-huit ans, moyennant une redevance annuelle 
de 35.000 marcs (60 francs par hectare). M. a acheté, pour 
son compte personnel, 75 hectares de terre arable contigus au 
domaine et qu'il exploite en même temps que celui-ci. 

Le train de culture se compose de 60 bœufs ou vaches, de 
50 chevaux, de 30 moutons, d'un certain nombre de porcs et 
d'animaux de basse-cour. Le personnel consiste, suivant l'u- 
sage, en valets et servantes non mariés et en Instlente, qui 
reçoivent le logement, un jardin et un petit champ et qu'on 
emploie surtout l'été. 

Pendant la belle saison M. emploie aussi une cinquantaine 
de Sachsengànger, comprenant des ménages et des célibataires 
des deux sexes : leur installation est très modeste, mais rela- 
tivement propre. Les couchettes sont superposées 2 par 2, et 
servent chacune à deux personnes. Les Sachsengànger font 
eux-mêmes leur cuisine avec les pommes de terre et le com- 
bustible qui leur est alloué. 

M., et c'est là un des traits par lesquels son exploitation 
présente un caractère industriel, réduit autant que possible 
les frais de main-d'œuvre en remplaçant le travail des ou- 
vriers par celui des machines, et en rendant plus productif 
l'effort des ouvriers employés. C'est par application de ce 
principe qu'il a établi sur le domaine une petite voie ferrée 
qui le traverse dans toute son étendue et grâce à laquelle un 
bœuf peut Iraîner 6.000 kilos à 2 kilomètres en 40 minutes. 

C'est en vertu du même principe qu'il a fait installer sur le 
domaine une station électrique, dirigée par un seul mécani- 
cien, et qui fournit à la fois l'éclairage et le transport de la 
force. Grâce à cet éclairage, la durée utile des journées d'hi- 
ver a pu être considérablement accrue, sans augmentation 
des salaires. On peut maintenant travailler l'hiver, dans les 
écuries ou les granges, de 6 heures du matin à 6 heures du 
soir. 

Grâce au transport de la force, on a pu faire de notables 
économies sur la main-d'œuvre. On n'a plus besoin d'un per- 
sonnel spécial pour aller puiser l'eau destinée à abreuver les 
animaux : ce travail s'accomplit d'une manière automatique. 



CULTURE DU SOL. 161 

Une simple pression sur un bouton suffit pour mettre en jeu 
une machine élévatoire qui amène l'eau à la portée des ani- 
maux. 

La culture est également organisée d'une manière indus- 
trielle. Le principe suivi est celui de la culture la plus in- 
tensive possible à l'aide des procédés les plus perfectionnés. 
« Nous nous tenons au courant des derniers progrès et des 
recherches les plus récentes, nous disait le fils de M., qui, 
après avoir fait ses études classiques au gymnase et suivi les 
cours de l'école d'agriculture de Halle, dirige, comme ins- 
pecteur, le domaine de son père, et nous en a fait visiter tou- 
tes les installations. Nous faisons usage des engrais les plus 
variés, et, pour ne rien perdre des ressources disponibles 
avons récemment établi sur le domaine une canalisation des- 
tinée à utiliser jusqu'à la moindre goutte les eaux ménagè- 
res. » Celles-ci, ainsi que les vidanges, sont en effet recueillies, 
près de la maison, dans un grand bassin à plusieurs étages, 
parfaitement étanche, et de là dirigées, par des canaux, à 
plus d'un kil. 1/2 de leur point de départ. Leur épandage a 
donné de très bons résultats. Une partie du domaine autrefois 
stérile est devenue aujourd'hui une excellente prairie qui 
donne plusieurs coupes par an. 

Deux tiers de la terre arable sont cultivés en céréales (sei- 
gle, blé, avoine et orge) et l'autre tiers en plantes industriel- 
les (pommes de terre et betteraves à sucre). Il n'y a pas de 
rotation, le principe adopté étant celui de la culture intensive. 

On ne fait point d'élevage. Autrefois on se livrait, dans la 
contrée, à celui des moutons; il a aujourd'hui presque entiè- 
rement disparu. 

Les produits principaux de l'exploitation sont d'une part les 
céréales, de l'autre, les pommes de terre et les betteraves. 
Celles de ces récoltes qui ne sont pas vendues sont utilisées 
industriellement sur la ferme elle-même. 

M. a fait installer une distillerie fort bien aménagée et ex- 
ploitée avec une grande économie quoique d'après les procé- 
dés les plus scientifiques. Elle sert à convertir en eau-de-vie 
les grains et les pommes de terre. Quant aux betteraves, elles 

B. H 



162 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

sont traitées dans une sucrerie voisine, fondée par les pro- 
priétaires ou grands fermiers de la région et organisée sous 
forme de société coopérative par actions. 

M. ne se plaint pas trop de la crise agraire : sa cause prin- 
cipale, nous dit-il, c'est la baisse considérable du prix des cé- 
réales; le seul moyen efficace d'y remédier serait d'amener 
un relèvement des prix. Mais il est un peu sceptique au su- 
jet des moyens à employer pour y parvenir. L'alternative se 
pose, d'après lui, entre la ruine de l'agriculture et la mono- 
polisation par l'État du commerce des céréales. Tout en sen- 
tant fort bien que cette monopolisation serait un grand pas 
dans la voie du socialisme, il croit qu'on y sera conduit comme 
par force. Il pense au surplus que la situation peut être sen- 
siblement améliorée par l'emploi judicieux de procédés de 
culture plus perfectionnés. Il se déclare fort hostile au Bund 
der Landwirthe qu'il considère comme une association perni- 
cieuse et nous montre que les effets de la crise ne se sont pas, 
dans la région, fait sentir d'une manière égale pour toutes les 
classes d'agriculteurs. 

Il faut, en effet, distinguer entre les grands, les moyens et 
les petits propriétaires. Les grands propriétaires sont ceux qui 
ont plus de cent hectares, les moyens ou Bauern ceux qui en 
ont de dix à cent, et les petits (Kossàten ou Bùdner) ceux qui 
en ont moins de dix. 

La commune de F. peut fournir précisément un exemple 
de la répartition de la propriété dans la contrée : il n'y a qu'un 
seul grand domaine, celui que M. a affermé ; on y trouve dix 
moyens domaines, d'une contenance de trente à quarante 
hectares, et trente petits propriétaires, qui en ont deux ou 
trois. 

Or, ce sont les grands et les moyens propriétaires, qui pa- 
raissent souffrir le plus de la crise, car les uns et les autres 
sont fort endettés. Cet endettement tient au bas prix des pro- 
duits, à la cherté de la main-d'œuvre et (au moins pour les 
moyens propriétaires), au chiffre trop élevé des soultes que 
l'héritier doit payer à ses frères et sœurs. Moins heureuse que 
la grande propriété qui continue à se maintenir, la moyenne 



CULTURE DU SOL. 163 

ne résiste pas au morcellement, et la classe des Bauern est en 
voie de disparaître. 

Ce sont les plus petits propriétaires qui s'aperçoivent au 
contraire le moins de la crise. Grâce au voisinage de Potsdam, 
ils se livrent avec profit à la culture maraîchère. Us achètent, 
pour les revendre, les pommes de terre, choux et légumes ré- 
coltés sur les grands et moyens domaines du voisinage et réa- 
lisent ainsi de jolis bénéfices. Ce sont surtout les économies 
des petits propriétaires qui alimentent les caisses d'épargne ( J ). 

Au surplus, notre visite nous a prouvé, par un exemple, 
que les grands propriétaires instruits, intelligents, laborieux, 
tout en ayant le droit de se plaindre des difficultés de l'heure 
présente, peuvent, en faisant preuve d'initiative, en s'ingé- 
niant à tirer parti des ressources diverses qui, selon les cas, 
s'offrent à eux, envisager ces difficultés avec tranquillité et 
même avec une certaine confiance. 

M., nous devons le reconnaître, est au-dessus de la moyenne 
des autres propriétaires ruraux, et constitue parmi eux une 
exception. On ne trouve pas, dans celte région, beaucoup 
d'hommes ayant les mêmes connaissances, les mêmes qua- 
lités, la même souplesse d'esprit. 

Des moyens et des petits domaines de la région de lest, 
nous ne parlerons pas ici pour plusieurs motifs. Ces domaines 
sont en effet, comme nous l'avons déjà dit, relativement peu 
nombreux, ils ne jouent qu'un rôle secondaire dans la vie 
rurale de cette contrée. Aussi avons-nous concentré notre 
attention sur les grands domaines qui méritent h tous égards 
une étude approfondie de la part de ceux qui veulent com- 
prendre la situation actuelle des populations rurales de l'Eu- 
rope centrale, et la crise agraire dont elles souffrent. Nous 
devrons, d'autre part, indiquer la situation de la petite pro- 
priété, lorsque nous parlerons des Rentengûter et des efforts 
qui ont été faits depuis quelques années pour démembrer les 



(1) Jusqu'à présent il n'existait, dans la contrée, que de simples caisses d'épargne 
et de prêt, mais, depuis trois ans, on commence à fonder des caisses du type 
Raiffeisen. 



164 PAYS SITUÉS A L'EST DE L'ELBE. 

grands domaines et reconstituer la classe des petits ou moyens 
propriétaires qui avait presque disparu. Nous allons enfin 
avoir l'occasion d'en dire quelques mots en présentant une 
étude d'ensemble du Mecklembourg, d'une région si intéres- 
sante au point de vue agraire, qu'elle méritait de faire l'objet 
d'un chapitre particulière 1 ). 



(1) Les moyens paysans sont assez nombreux dans la vallée inférieure de la Vis- 
tule et dans les pays occupés jadis par les chevaliers teutoniques. Nous avons con- 
staté qu'ils sont dans une situation relativement meilleure que les grands; ils font 
plus aisément qu'eux de la culture intensive et de l'élevage; la tradition de la trans- 
mission intégrale du domaine s'est maintenue parmi eux ; et s'ils sont malheureuse- 
ment fort endettés, ce n'est pas par suite des soultes qu'ils ont à payer, car tous les 
enfants réunis reçoivent moins que l'aîné; c'est plutôt parce qu'on a attribué au sol, 
comme nous l'avons dit, une valeur trop considérable. Dans toute la vallée de la 
Vistule, la question agraire se complique de la question de race : on ne peut séparer 
les deux questions l'une de l'autre. La région voisine de Grandenz était jadis plus 
riche que les environs de Marienburg. C'est le contraire aujourd'hui : et il faut voir 
dans ce fait le contre-coup des travaux effectués jadis par les chevaliers teutoniques 
autour de cette ville, et d'une germanisation plus complète du pays. La population 
polonaise des environs de Tham et de Grandenz est aujourd'hui en retard. 



CHAPITRE VII 

LE MECKLEMBOURG (i) 



Le Mecklembourg, qui occupe la partie nord-ouest de la 
plaine wende, est traversé par la chaîne de collines (Balti- 
scher Hôhenruckeri) qui s'étend le long de la côte allemande de 
la mer Baltique, parallèlement au rivage. Cette chaîne s'y 
ramifie en nombreux chaînons, ayant pour socle un plateau 
d'une centaine de mètres d'altitude, qui s'abaisse en pente 
douce dans la direction du nord-ouest. 

Le pays est, par suite, assez accidenté. 11 renferme un 
grand nombre de lacs (Mecklenburgische Secnplatten), dont 
on attribue l'origine aux anciens glaciers de l'époque quater- 
naire. Il est arrosé par plusieurs rivières. Le climat est moyen 
et, grâce au voisinage de la mer, plus égal que celui de l'Al- 
lemagne centrale ( 2 ). 

Etat général de la population rurale. — La population du 
Mecklembourg qui appartenait originairement à la race slave 
est aujourd'hui extrêmement mélangée. De nombreux élé- 
ments étrangers sont venus s'y fondre et elle est depuis long- 
temps germanisée. Ce sont surtout des colons westphaliens, 

(1) Ce chapitre a été rédigé par M. Lucien de Sainte-Croix qui a fait une étude 
particulière de cette contrée. 

(2) Le Mecklembourg se divise en deux parties : Mecklembourg-Schwérin (13.000 
kilomètres carrés, 578.000 habitants), et Mecklembourg-Strélitz (2.900 kilomètres 
carrés, 98.000 habitants). Cette division est surtout politique et n'a guère d'impor- 
tance au point de vue social. Ce que nous allons dire au sujet du grand-duché de 
Mecklembourg-Schwérin, sur lequel ont principalement porté nos observations, doit, 
sauf réserve, être étendu au grand-duché de Mecklembourg-Strélitz. Il y a lieu tou- 
tefois de faire remarquer que, dans le Mecklembourg-Strélitz, le développement de 
la locatairie perpétuelle (Erbpacht) a été moindre et qu'on y a maintenu le plus 
souvent un mode detenure temporaire moins avantageux pour le tenancier (Zeitpacht). 



166 LE MECKLEMBOURG. 

hollandais et frisons qui ont fait du Mecklembourg un pays 
allemand. C'est seulement sur quelques points écartés des 
districts du sud et du sud-est que l'on retrouve encore quel- 
ques spécimens de la population primitive : ils sont recon- 
naissantes à la teinte jaunâtre de leur peau, à leurs yeux 
et à leurs cheveux noirs, et à leurs corps assez frêles; dans la 
partie côtière on rencontre, au contraire, nombre de paysans 
dont la forte carrure, les cheveux blonds et les yeux bleus 
attestent l'origine purement germanique. 

Le paysan mecklembourgeois est flegmatique, d'esprit lent 
mais de jugement sûr, d'un naturel bienveillant et pacifique ; 
il est attaché à son foyer, respectueux à l'égard de ses supé- 
rieurs, fidèle à la maison régnante, mais il est paresseux, man- 
que de soin, et ne se distingue pas par la sobriété. Les crimes 
contre les personnes sont rares. Quant à la moralité, elle est 
plus grande chez les moyens et petits propriétaires que chez 
les simples ouvriers agricoles : un lien plus étroit avec le sol 
entraîne toujours un plus grand respect de soi-même (0. Par- 
tout règne une grande indifférence religieuse ( 2 ). 

Le Mecklembourg, ne possédant ni fer ni houille, s'est 
médiocrement développé au point de vue industriel : 8 0/0 des 
habitants s'adonnent au commerce ou à l'industrie des trans- 

(1) Les relations illicites avant mariage sont extrêmement fréquentes : la propor- 
tion des jeunes filles ayant fait une faute avant le mariage est de 44 à 48 0/0. C'est sou- 
vent la jeune fille qui est la séductrice : le but qu'elle poursuit est le mariage; elle 
sait, en effet, que devenue enceinte elle sera rarement abandonnée. Le mariage con- 
tracté, les époux respectent la fidélité conjugale. La moyenne du nombre des enfants 
est de 3,3 par famille de moyen et petit propriétaire, de 4,7 par famille d'ouvrier 
agricole. Les séparations et divorces sont très rares. Ces chiffres sont extraits de l'en- 
quête sur l'état de la moralité publique dans la classe rurale protestante de l'Empire 
allemand, publiée récemment par les pasteurs Wittenberg et Huckslàdt, sous le titre 
suivant : Die geschlechtlich-sittlichen Verhaltnisse der evangelischen Landbewohner im 
Deutschen Reiche, Leipzig, 1895, t. I, p. 149 et suiv. 

(2) C'est par routine que les paysans conservent encore quelques pratiques du 
culte protestant auquel ils appartiennent presque tous. Ils font baptiser leurs enfants 
et bénir leurs mariages, mais les pasteurs se plaignent beaucoup d'eux. Ces restes 
d'habitudes religieuses n'ont d'ailleurs sur les mœurs qu'une influence médiocre. 
« Dans les régions les plus kirchlich, dit le pasteur Wittenberg, l'immoralité est 
presque aussi grande que dans les régions qui ne sont pas kirchlich, et les hobe- 
reaux prussiens sout moins initiés à l'esprit de l'Évangile qu'à l'art d'exploiter les 
journaliers de leurs domaines ». 



ETAT GENERAL DE LA POPULATION RURALE. 167 

ports; 23 0/0 se livrent à l'industrie proprement dite; 52 0/0 
vivent de l'agriculture (culture et élevage) et de Fart fo- 
restier. 

Dans le Mecklembourg-Schwérin, 67 0/0 de la superficie 
totale sont utilisés pour l'agriculture et 12 0/0 sont plantés 
en forêts. La proportion n'est pas tout à fait la même dans le 
Mecklembourg-Strélilz : 40 0/0 sont utilisés pour l'agricul- 
ture et 20 0/0 sont plantés en forêts. 

La valeur du sol varie beaucoup et les différences qu'elle 
présente selon les lieux ont exercé une influence notable sur 
la répartition de la propriété. 

Dans la partie orientale (à l'est de la ligne Rostock-Plau), 
qui est la plus fertile, ce sont les grands domaines appar- 
tenant à la noblesse qui prédominent. C'est ce qu'on appelle 
la région des biens équestres. 

Dans la partie méridionale, où la terre est moins bonne, 
la propriété est plus divisée. Une grande partie du sol appar- 
tient au Domaine, mais a été fractionnée en petites exploi- 
tations paysannes. 

Dans la partie occidentale, qui tient le milieu entre les 
deux autres, à côté de grands biens équestres, on trouve 
aussi de vastes étendues appartenant au Domaine. Mais, à la 
différence de ce qui a lieu dans la partie orientale, où, sur 
les biens équestres on ne trouve pas de petites exploitations 
paysannes, on rencontre des exploitations de cette nature tant 
sur les biens équestres que sur le Domaine. C'est l'ouest, 
qui, au point de vue de la répartition de la propriété, pré- 
sente le plus beureux mélange (die richtige Mischung) de la 
grande, de la moyenne et de la petite propriété. 

Le Mecklembourg est peut-être, de tous les Etats de l'Eu- 
rope contemporaine, celui qui a le plus fidèlement conservé 
les traditions du moyen âge( 1 ). On a pu dire avec raison qu'il 



(1) Sa dynastie, d'origine wende et une des plus anciennes d'Europe, est entrée 
dans la hiérarchie féodale allemande pendant la seconde moitié du xn e siècle et a 
conservé jusqu'à nos jours la totalité de son héritage patrimonial. C'est une branche 
■collatérale, détachée du tronc au milieu du xvn e siècle, qui règne en Mecklembourg- 
Strélilz. L'Union des États provinciaux des deux grands-duchés, proclamée pour la 



168 LE MECKLEMBOURG. 

est, à tous égards, un « revenant de l'époque du saint 
Empire 0) ». 

Les transformations politiques et économiques à la suite 
desquelles s'est effectuée partout ailleurs la division en nom- 
breuses parcelles des grands domaines de l'État, de l'Église 
et de la noblesse, et le passage des paysans de la condition de 
serfs de la glèbe à celle de propriétaires indépendants, ces 
transformations si avantageuses pour l'ensemble de la popu- 
lation, si nécessaires pour l'établissement de la stabilité et de 
la paix sociale, si impérieusement commandées par l'évolu- 
tion des sociétés modernes, ne se sont accomplies, en Meck- 
lembourg, que d'une manière imparfaite. 

Il ne s'y est point encore créé cette classe de petits et de 
moyens paysans, profondément attachés au sol, qui, partout 
où elle existe, est si utile à l'Etat et h la société, à qui elle 
sert de rempart contre les entreprises du socialisme collecti- 
viste. 

« On ne voit pour ainsi dire en Mecklembourg, écrivait 
Arndt au commencement de ce siècle ( 2 ), que châteaux et 
grands domaines, et, à côté, les cabanes où habitent les ou- 
vriers agricoles (Einlieger ou Katenleute). Mainte paroisse ne 
comprend souvent que dix à douze biens équestres et pas un 
seul village. Sur chacun de ces biens s'élève la demeure du 
seigneur, entourée de cinq ou six maisonnettes où logent les 

première fois en 1523, et qui s'est perpétuée depuis lors, a de tout temps empêché un 
partage définitif en principautés séparées; malgré son dualisme dynastique, le Meck- 
lembourg des temps modernes a toujours formé et forme encore un seul et même 
tout politique. Les États provinciaux ne représentent que les villes privilégiées 
(Landschaft) et l'ordre équestre (Ritterschaft). Un article additionnel a été inséré r 
au mois de novembre 1871, dans la Constitution fédérale allemande, pour prescrire 
l'établissement, dans chaque État confédéré, d'une constitution et d'une assemblée 
élective chargée de voter les lois et le budget du pays. Le gouvernement et les 
États mecklembourgeois, lorsque le gouvernement impérial leur a, en décembre 1874, 
rappelé l'existence de cet article en les invitant à s'y conformer, ont protesté de leur 
bon vouloir, mais ont, jusqu'à ce jour, reculé devant la réforme constitutionnelle 
qui leur était demandée. 

(1) Himly, Histoire de la formation territoriale des États de l'Europe centrale, t. II r 
p. 272. 

(2) Cité par Viebahn : Slatistik des zollvereinten und nordlichen Deutschlands^ 
p. 572. 



ÉTAT GÉNÉRAL DE LA POPULATION RURALE. 169 

ouvriers agricoles, qui très souvent quittent leur paroisse à la 
fin de l'année pour se transporter dans une autre, de telle 
sorte que nombre de pasteurs n'ont d'autres enfants à ins- 
truire que ceux des seigneurs ou des fermiers des grands 
domaines, peut-être tout au plus, dans le village voisin, ceux 
du meunier, du charron, du forgeron, c'est-à-dire des seuls 
habitants qui possèdent en propre la maison où ils demeu- 
rent ». 

Cette description est encore en partie exacte. Voici, par 
exemple, comment s'exprimait, en 1884, M. Pogge, proprié- 
taire d'un bien équestre, et député au Reichstag : « Les petits 
propriétaires, qui constituent la véritable classe productive, 
n'existent chez nous qu'en petit nombre; or, les nombreuses 
villes qui se trouvent dans le Mecklembourg doivent leur 
origine à l'existence d'une classe nombreuse de propriétaires 
ruraux; cette classe a disparu, et c'est là un malheur dont la 
noblesse doit être rendue responsable ( { ) ». 

« La répartition de la propriété, écrit de son côté Max 
Weber( 2 ), a, en Mecklembourg, un caractère de grande sta- 
bilité; sur les biens équestres, par suite soit du droit féodal, 
soit de la législation, sur le Domaine, par suite des contrats 
de fermage ou de la locatairie perpétuelle et en vertu des 
lettres foncières, il est pour ainsi dire impossible de diviser 
en parcelles un seul fonds de terre. Telle qu'elle existe 
actuellement, cette répartition de la propriété présente les 
contrastes les plus marqués. Les biens équestres sont de 
grandes exploitations de 300 à 600 hectares, parfois même 
d'une étendue supérieure, sur lesquelles à côté de la rési- 
dence du maître on ne trouve que des installations de Bïidner 
et de Hàusler. Sur le Domaine, au contraire, un mouve- 
ment très bien dirigé et très prévoyant de colonisation et 
d'émancipation des locataires perpétuels a abouti à la forma- 
tion de villages de paysans importants et prospères. » 

En Mecklembourg, le régime de Ja propriété foncière est 



(1) Mecklenburgische Zeilung, 1884, n° 490. 

(2) Schriften des Vereins fiir Socialpolilik, tome LV, p. 697 et sq. 



170 LE MECKLEMBOURG. 

donc organisé de telle sorte qu'il est bien difficile au paysan 
de se constituer un domaine indépendant. La perspective 
de rester perpétuellement ouvrier agricole sur le domaine 
d'autrui lui ayant paru peu encourageante, il a cherché ailleurs 
un emploi plus avantageux de son activité. C'est ce qui 
explique le mouvement d'émigration qui n'a cessé d'entraîner 
les paysans du Mecklembourg, soit vers les grandes villes 
du reste de l'Allemagne, soit vers les États-Unis. 

Si la noblesse n'a rien fait pour porter remède au mal 
que nous venons de signaler, le gouvernement grand-ducal 
s'y est au contraire appliqué avec zèle depuis quelques 
années, en s'efforçant de multiplier, sur le Domaine, la 
moyenne et la petite propriété. Pour comprendre l'importance 
des réformes accomplies, il est donc nécessaire d'examiner 
successivement la situation des biens qui font partie du Do- 
maine, celles des biens équestres, des biens ecclésiastiques et 
des biens des villes (*). 

Le Domaine. 

Le Domaine grand-ducal déjà important à l'époque wende 
s'est considérablement accru au xvi e siècle par la sécularisa- 
tion des biens ecclésiastiques, et englobe aujourd'hui près de 
la moitié du pays ( 2 ). 

Il comprend 418.673 hectares de terres cultivables et 
97.506 hectares de forêts. Seules ces dernières, sont exploitées 
directement par l'administration grand-ducale. Le reste est 
divisé en un certain nombre d'exploitations qui, au point de 

(1) Les biens équestres occupent 5.598,78 kilomètres carrés, les biens ecclésias- 
tiques 450,26 kilomètres carrés et les biens des villes 1.519,95 kilomètres carrés. 
(Mecklenburg-Schwerinischer Staatskalender, 1894, 2 e partie, p. 3). Nous reviendrons 
plus loin sur les biens équestres, dont l'étendue est à peu près égale à celle du 
domaine. Les biens ecclésiastiques comprennent un certain nombre de grands do- 
maines affermés, mais le développement de la petite propriété s'y est néanmoins 
produit dans des proportions satisfaisantes. Sur les biens des villes, c'est la petite 
propriété qui prédomine de beaucoup. On donne aux habitants de la ville qui 
sont en même temps propriétaires dans la banlieue le nom d'Ackerbiirger , ils sont 
assez nombreux. 

(2) VoirBalck, Finanzverhiiltnisse in Mecklenburg-Schwerin, t. 1, et Staatskalender, 
2 e partie. 



LE DOMAINE. 471 

vue de leur étendue et de leur mode de tenure, peuvent être 
réparties en plusieurs catégories bien distinctes. 

Nous rencontrons, en effet, sur le Domaine, d'excellents 
types de la grande, de la moyenne et de la petite propriété. 

La grande propriété est représentée par les Pachthôfe, dont 
la contenance moyenne est de 412 hectares. Le nombre des 
Pachthôfe est de 229. 

La moyenne propriété est représentée par les Erbpacht- 
stellen, dont la contenance moyenne est de 25 hectares et dont 
le nombre est de S. 388. 

La petite propriété, est représentée par les Bùdnerstellen, 
dont la contenance moyenne est de 4,3 hectares et dont le 
nombre est de 7.290. 

Enfin, au-dessous des Bùdnerstellen se placent les Hâus- 
lerstellen, composées de la maison qu'habite le Hàusler et 
d'un petit enclos, le tout d'une contenance moyenne de 18 
ares 70 centiares. Le nombre de ces Hauslerstellen est de 
8.035. 

Ces diverses exploitations ont deux traits communs : 1° le 
grand-duc en conserve le domaine éminent, droit qui se ma- 
nifeste d'une manière plus ou moins étroite selon les cas, et 
que nous aurons à définir; 2° elles ne peuvent, en aucun cas, 
sauf permission expresse du souverain, être ni morcelées, ni 
réunies dans une seule main; c'est ce qu'on exprime en 
disant qu'elles ne peuvent faire l'objet ni de Parzellierung ni 
de Konsolidierung . Elles constituent ainsi comme autant de 
cadres fixes arrêtant d'une manière officielle la répartition 
du sol. On peut passer de l'un dans l'autre, mais il est im- 
possible d'en ajouter ou d'en supprimer un seul. 

Les droits et obligations de chacun, celles du Domaine 
comme celles du possesseur (Pàchter, Erbpàchter, Bùdner, 
Hàusler), sont déterminés par un contrat écrit, qui est une 
véritable charte. 

Examinons maintenant les divers types d'installation que 
nous venons d'indiquer. 

A. La grande propriété (Pachthof). — Ce sont les grandes 
exploitations : 7 seulement sont d'une contenance infé- 



172 LE MECKLEMBOURG. 

Heure à 173 hectares; la grande majorité, soit 141, varient 
de 173 à 434 hectares; 95 varient de 437 à 954 hectares; 
une seule, la plus étendue, aune superficie de 1.589 hectares. 

Le souverain ne conserve pas seulement le domaine émi- 
nent des Pachthôfe ; il en conserve aussi le domaine utile, 
et le concessionnaire, ou Pàchter, n'est autre chose qu'un 
grand fermier. 

Les conditions du fermage sont déterminées par un con- 
trat détaillé, dont le modèle ne comprend pas moins de 39 
articles. 

La durée du bail est d'ordinaire fixée d'après la rotation 
des cultures. Ainsi, dans le Pachthof de B. près de Gùs- 
trowO), cette rotation étant de 9 ans, la durée du bail est 
de 18 ans. L'étendue du domaine est de 534 hectares, le fer- 
mage de 14.000 marcs par an, payables une année d'avance. 

La ferme est d'un seul tenant et sa superficie est divisée en 
neuf sections égales, qu'on cultive d'après l'assolement sui- 
vant : l re année : friche, on se borne à labourer et à arracher 
les mauvaises herbes; 2 e année : colza; 3 e année : blé dlii- 
ver; 4 e année : orge ou avoine; 5 e année : pois, haricots, etc.; 
6 e année : seigle d'hiver; 7 e année : betteraves à sucre et 
maïs à fourrage; 8 e année : avoine et sainfoin mélangés; 9 e 
année : sainfoin ( 2 ). 

La demeure du fermier est une grande maison à deux 
étages sans caractère architectural ( 3 ). Devant la maison une 

(1) M. K.qui en est le fermier a, sur la bienveillante recommandation de M. leD r 
Erzgraeber, mis la plus grande obligeance à me le faire parcourir. Je suis heureux 
de l'en remercier ici. Ce sont les observations que j'ai recueillies dans cette visite, 
qui, jointes à celles que j'ai pu faire ailleurs, servent de base à ma description. 

(2) Chacune des neuf sections est taillée en plein drap dans le domaine. La terre 
est ici purement et simplement un capital qu'on fait valoir, et l'homme ne paraît 
guère s'attacher au sol qu'il cultive. 

(3) L'intérieur, meublé simplement, est en général confortable. Les pièces sont 
vastes et chacune a son grand poêle rendu nécessaire par la rigueur du climat. Le 
salon est orné du sofa traditionnel. C'est là qu'on se tient pendant les journées plu- 
vieuses et les longues soirées d'hiver. Dans un coin, le râtelier de longues pipes que 
fument les maîtres de la maison en buvant de Paraît ou du schnaps, tandis que les 
maîtresses, aux heures que leur laisse libres la surveillance de la cuisine et des 
travaux du ménage, tricotent, jouent ou lisent. Le fermier est très souvent un chas- 
seur, et ses grands chiens errent librement dans la maison. 






LA GRANDE PROPRIÉTÉ. 173 

vaste cour carrée avec quelques arbres, une petite pelouse, 
et une pièce d'eau. A droite et à gauche, les bâtiments d'ex- 
ploitation, Técurie, les étables et les granges. 

Derrière la maison se trouvent, d'ordinaire, un grand jar- 
din et un potager. 

Autour de la maison et des bâtiments, égayés d'ordinaire 
par les jeux d'une bande d'enfants et par le va-et-vient d'un 
nombreux personnel, se trouvent groupées les maisonnettes 
(Katen) des ouvriers domaniaux mariés [Instleute ou Katen- 
leute). Chacune de ces maisonnettes abrite en général deux 
familles. 

Voici d'ailleurs quel est le personnel d'une ferme comme 
celle que nous étudions ici. 

Il comprend d'abord les cinq ou six domestiques attachés 
à la personne des maîtres (cocher, valet de chambre, chasseur, 
jardinier, femme de chambre), puis le personnel spéciale- 
ment affecté à l'exploitation agricole (*). Celui-ci se divise en 
deux grandes catégories : 1° le personnel résidant sur le do- 
maine et engagé contracluellement envers le maître pour 
une période déterminée, et 2° le personnel des travailleurs 
libres. 

A. — Dans la première catégorie, rentrent les valets et 
servantes non mariés, et les ouvriers domaniaux. 

a) Les valets et servantes non mariés se groupent avec les 
domestiques attachés à Ja personne du maître sous la dési- 
gnation générique de Gesinde. 

L'une des quatre ou cinq servantes non mariées, la Wirth- 
schafterin, a la surveillance du ménage et fait la cuisine pour 
les maîtres; une autre (la Meierin) a la direction de la lai- 
terie; une troisième (la Leutekôchin) est chargée de faire la 
cuisine pour les domestiques; une ou deux autres (Hausmdd- 
chen) veillent à la propreté de la maison et aident à traire les 
vaches; enfin une ou deux autres (Aussenmddchen ou Milch- 

(1) Dans une ferme de 500 hectares comme celle de B. où l'on se livre à la 
culture des céréales, des betteraves, du colza, à l'industrie du lait et à l'élevage du 
bétail, il y a une trentaine de chevaux, une dizaine de bœufs, une centaine de vaches, 
de 400 à 800 moutons, et une cinquantaine de porcs. 



174 



LE MECKLEMBOURG. 



màdchen) s'occupent, sous la direction de la Meierin, de la 
laiterie et des soins à donner aux porcs, si le nombre de ceux- 
ci n'est point assez élevé pour qu'on ait un porcher (*). 

Les valets non mariés au nombre de 7 ou 8 sont principa- 
lement employés à conduire les chevaux et à soigner les 
moutons. Ce sont presque toujours des jeunes gens n'ayant 
point fait leur service militaire. 

Valets et servantes sont engagés pour un an, et payés de la 
manière suivante : 

La Wirthschafterin et la Meierin reçoivent 240 à 300 m.; 
les servantes ordinaires, 120 à 140 m.; les valets, 160 à 
180 m. Les servantes couchent à l'étage supérieur de la mai- 
son des maîtres, et les valets à l'écurie. Tous sont logés et 
nourris ( 2 ). 

Le régime et le genre de vie des valets et servantes sont 
en somne excellents; on peut dire sans hésiter que, com- 
parés à ceux du reste de l'Allemagne, les domestiques meck- 
lembourgeois sont les plus favorisés de tous ( 3 ). Comme 



(1) Pour diminuer le nombre des servantes employées à la manutention du lait, 
on préfère aujourd'hui le vendre par abonnement à une société de laiterie voisine. 

(2) Les valets et servantes reçoivent par semaine et par tète : 

VALETS. SERVANTES. 



Pain. 



HIVER. 

12 livres. 



Beurre 100 gr. 

Graisse à tartines | 275 gr. 



ETE. 

14 livres. 
125 gr. 
500 gr. 



HIVER. 

10 livres. 
80 gr. 
250 gr. 



ETE. 

12 livres. 
100 gr. 
400 gr. 



On leur donne, au second déjeuner : un demi-litre de soupe au lait, avec 30 gr. de 
farine d'orge (soupe remplacée le dimanche par du café au lait); à midi : un demi- 
litre de soupe au lait (avec 30 gr. de gruau ou de riz) ; un litre de pommes de 
terre avec 10 gr. de graisse et des légumes (haricots, pois, chou, etc.); 70 gr. 
de viande salée, viande remplacée les jours de fête par de la viande fraîche rôtie 
avec du riz ; au souper : même menu qu'à midi, sauf que le salé est remplacé par 
du lait caillé (remplacé le dimanche par 50 gr. de viande). Depuis Pâques jusqu'à la 
Saint-Michel, les valets et les servantes ont, en outre, de la bière à discrétion. Pen- 
dant la moisson, à laquelle ils ne sont employés qu'exceptionnellement, ils reçoivent, 
par tête et par jour, à titre de supplément pour le second déjeuner et le goûter : 
70 gr. de lard, 80 gr. de fromage et deux petits verres d'eau-de-vie. 

(3) Excepté dans certaines régions, particulièrement pauvres en main-d'œuvre 
et où les maîtres sont obligés de se soumettre à toutes les exigences des domesti- 
ques, spécialement au point de vue de la nourriture : on peut citer comme exemples. 



LA GRANDE PROPRIETE. 175 

tous les paysans du Mecklembourg, ils attachent une grande 
importance à l'abondance et à la qualité de l'alimentation. 
On a constaté que depuis vingt ans la consommation de 
viande s'est notablement accrue. Par suite de la rareté de la 
main-d'œuvre résultant en Mecklembourg de l'émigration, 
les domestiques peuvent, mieux qu'ailleurs, y imposer leurs 
conditions aux maîtres. Us en profitent pour se montrer exi- 
geants. 

b) Ce sont les ouvriers domaniaux (Instleute) qui four- 
nissent à l'exploitation son contingent essentiel d'ouvriers 
agricoles. Us habitent, comme nous l'avons dit, des maison- 
nettes ou Katen, groupées autour de la résidence du fermier. 
L'agglomération que forment ces maisons ne représente pas 
seulement le centre d'une exploitation agricole, c'est aussi une 
unité administrative, et le fermier joint ta sa qualité de patron 
agricole celle de maire du village. Il doit, à ce titre, veiller à 
l'exécution des lois et règlements et assurer le maintien de 
l'ordre. On voit, sur un des murs de la ferme, un petit gril- 
lage où sont placardées par ses soins les affiches administra- 
tives, ainsi que les autres avis et publications intéressant les 
habitants du domaine. Ces ouvriers domaniaux sont engagés 
au service du fermier pour une durée d'un an. Un acte écrit 
détermine les droits et obligations assez complexes qui exis- 
tent entre les deux parties. Nous nous bornerons à mettre en 
relief ce qui, dans le domaine de B., nous a semblé le plus 
caractéristique au point de vue social. 

L'Instmann qui vit en ménage a son jardinet, son petit 
champ, où il cultive des légumes et des pommes de terre, 
quelques animaux domestiques, et une petite étable (*). Il 
reçoit, en outre, du maître diverses subventions en nature. Il 
ne doit pas seulement son travail personnel, mais aussi celui 
de sa femme, dans certains cas déterminés. Il doit aussi, 
et pour l'année entière, fournir le travail d'un ouvrier 

les cercles westphaliens de Bochura, Dortraund, Gelsenkirchen, Hattingen , etc. — 
Voir Kârger, Verhâltnisse der Landarbeiter. Schriften des Vereins fur Socialpolitik, 
t. LUI, p. 137. 
(1) V. plus haut ce qui a déjà été dit des Instleute, p. 151 et 158. 



176 LE MECKLEMBOURG. 

agricole adulte, le Hofgânger ou Schafwerker. Cette obliga- 
tion, très onéreuse, n'est point cependant en Mecklembourg 
imposée par tous les maîtres et YInstmann en est souvent 
affranchi. 

Le salaire que reçoit YInstmann ne lui est pas toujours 
payé sous la même forme. S'il est employé au travail du 
battage des céréales (et c'est le cas le plus général), il recevra 
un tant pour cent sur la quantité de grain battue par lui 
et touchera, en outre, un salaire en argent peu élevé pour 
chacune des journées de travail qu'il aura faites pour le 
compte du maître : on dira dans ce cas que c'est un Hofta- 
gelôhner. S'il n'est pas employé au battage des grains 
il recevra annuellement, d'une part, un salaire fixe en 
argent, et, d'autre part, une certaine quantité de céréales, 
ou Députât : on lui donnera alors, le nom de Députant ou 
Deputatist. 

La situation de YInstmann a, dans le Mecklembourg comme 
ailleurs, ses avantages. Il est assuré du pain quotidien pour lui 
et les siens. Sa femme peut aisément prendre soin des en- 
fants et du ménage et soigner ses animaux, car elle n'est 
guère requise d'aller travailler pour le compte du maître 
qu'à l'époque de la moisson et de la fenaison. Quant à YInst- 
mann lui-même, il se rend, le matin, au point du jour, dans 
la cour de la ferme, y reçoit de l'intendant l'indication de ce 
qu'il doit faire dans la journée et il exécute ce travail sous la 
direction de cet intendant ou de son agent (Statthalter). Le 
dimanche, il fait la grasse matinée, va quelquefois au service 
divin, mais préfère en général rester chez lui (*). 

Dans l'après-midi, il travaille un peu dans son jardin, 
lit un petit journal local, le Kreisblatt, va causer avec ses voi- 
sins, joue un instant aux cartes ou même se contente de dor- 



(1) Le paysan raecklembourgeois, comme son voisin de la nouvelle Poméranie, est, 
nous l'avons dit, peu religieux; son indifférence devient proverbiale. Voiries résul- 
tats de l'enquête précitée sur l'état de la moralité publique dans la classe rurale d'Al- 
lemagne : Die geschlechtlick-sittUchen Verhdltnisse der evangelischen Lanàbewohner 
im Deutschen iïeiche. En Mecklembourg, disent les auteurs, sur 100 fidèles inscrits 
le pasteur a 10 auditeurs environ. 



LA. GRANDE PROPRIÉTÉ. 177 

mir. De loin en loin, il se rend à quelque marché. Il aime 
surtout, la moisson terminée, boire et danser aux frais du maî- 
tre, lors de la fête que celui-ci donne ta cette occasion. 

Bien simple est donc sa vie; et telle fut aussi celle de ses 
aïeux. Mais jadis les rapports avec le maître étaient plus sta- 
bles et empreints d'un caractère patriarcal. 11 n'en est plus 
de même aujourd'hui. Le paysan mecklembourgeois, même 
lorsqu'il refuse de prêter l'oreille aux critiques dirigées par les 
socialistes contre les grands fermiers dont il dépend, ne peut 
s'empêcher d'être sensible aux côtés défectueux de sa situation. 

Ces côtés défectueux sont surtout l'étroilesse des logements, 
la substitution de plus en plus fréquente du salaire fixe en 
argent aux subventions en nature, la nécessité de fournir un 
Hofgdnger et enfin l'impossibilité de parvenir à la propriété. 

La plupart des logements sont vraiment insuffisants. La 
maisonnette (Kate), où loge YInstmann est ordinairement di- 
visée par une cloison, de manière à former deux logements, 
et chacun n'a que deux pièces, plus une petite cuisine et un 
grenier. Pour peu que la famille soit nombreuse l'espace est 
insuffisant. Pernicieux pour la santé, cet entassement amène 
une promiscuité non moins dangereuse pour la morale (*). 

(1) Nous donnons, planche V., C, le plan d'une des Katen que nous avons visitées 
sur le domaine de F., près d'Ankershagen, aux environs de Penzlin. Dans cette 
Kate se trouvent, selon l'habitude, deux logements accolés à'instleute. Chacun d'eux 
se compose de quatre pièces : le vestibule A, la chambre à coucher B, une seconde 
chambre C, et la cuisine D, plus un grenier auquel on accède par un escalier (1) 
qui se trouve dans le vestibule. Dans !a chambre à coucher, on trouve le lit de 
YInstmann S. et de sa femme (3) et le lit du père de S. (2). (Ces lits sont entourés 
de rideaux rayés blanc et rouge). On y trouve également une armoire vitrée ^4) 
renfermant de la vaisselle, divers souvenirs, et le portrait de l'Empereur Frédéric III, 
la pendule (5), une armoire à conserver le lait (6) suspendue au mur et un poêle 
en faïence blanche (7). Divers portraits et emblèmes religieux sont accrochés aux 
murs. Dans la seconde chambre C, on trouve (8) le lit du fils de S. et deux grands 
coffres à habits et à linge (9 et 10). On y trouve également (H) deux tas de pommes 
de terre et de betteraves empilées sur le sol. Au centre de la pièce se trouve (12) 
une trappe donnant accès dans la cave où l'on conserve les pommes de terre. Enfin 
dans la cuisine D, on trouve la cheminée (13), une armoire à vaisselle (14) et une 
grande table (15). La cheminée est munie d'un grand fourneau rectangulaire, au-des- 
sus duquel se trouvent des barres de fer destinées à suspendre les pièces de porc 
qu'on y met pour les fumer. Ce coin de la cuisine est recouvert d'une suie épaisse; 
mais l'ensemble du logement est propre et convenablement tenu. 

B. 12 



178 LE MECKLEMBOURG. 

La substitution du salaire fixe en argent aux subventions 
en nature est la conséquence de l'introduction des batteuses 
à vapeur. On ne peut plus paver Xlnstmann en lui don- 
nant comme autrefois un tant pour cent de la quantité de 
céréales battues avec son concours. On est conduit à lui 
attribuer un salaire fixe. On peut seulement, au lieu de le 
lui payer en argent, le lui donner sous la forme d'une quan- 
tité fixe de céréales, et c'est à cette solution qu'on s'est 
arrêté le plus souvent en Mecklembourg. h' Instmann a cessé 
d'être un Hoftagelôhner pour devenir un Deputatist. Cette 
transformation qui a surtout lieu sur les domaines où l'on 
pratique la culture intensive doit-elle être considérée comme 
avantageuse? 11 est permis d'en douter. Elle a surtout pour 
effet de séparer les intérêts du maître de celui de l'ouvrier 
domanial : Xlnstmann qui était en quelque sorte associé au 
maître en tant que producteur, puisqu'il prenait sa part 
proportionnelle de la récolte, devient un simple consom- 
mateur, dont les intérêts sont en opposition avec ceux du 
producteur. 

La nécessité de fournir un Hofgdnger dérive de l'ancienne 
obligation qui pesait sur le serf d'employer non seulement 
ses propres bras mais aussi ceux d'un autre travailleur adulte 
pour l'acquittement des charges dont il était tenu envers le 
domaine du seigneur. Tant que la main-d'œuvre a été 
abondante en Mecklembourg, la nécessité de fournir un 
Hofgànger n'a point paru trop onéreuse. C'était même souvent 
le fils de Xlnstmann qui lui tenait lieu de Hofgànger. Au- 
jourd'hui, il n'en est plus de même. Non seulement les 
enfants dès qu'ils ont un certain âge préfèrent aller chercher 
fortune ailleurs, mais les parents eux-mêmes se feraient scru- 
pule de retenir leur fils dans une situation inférieure et sans 
avenir. Il faut donc aujourd'hui recourir à des Hofgànger 
étrangers. On s'adresse à des agences qui fournissent des jeunes 
gens peu recommandables, immoraux, exigeants, paresseux. 
L'introduction de ces étrangers cause à Xlnstmann de légi- 
times appréhensions. Le logement est si étroit, qu'il est impos- 
sible de tenir le nouveau venu à distance. L'institution des 



LA GRANDE PROPRIETE. 179 

Bofcjànger est une des charges qui paraissent à YInstmann 
les plus lourdes à supporter. 

Mais ce qui lui inspire surtout le dégoût de sa condition, 
c'est l'impossibilité où il est d'en sortir pour devenir proprié- 
taire ( [ \ \JInstmann peut vivre de son travail, il peut même 
faire quelques économies, mais ces économies ne sauraient 
atteindre un chiffre suffisant pour qu'il puisse acheter un 
domaine. Et puis serait-il parvenu à réunir les fonds néces- 
saires, que le régime spécial de la propriété foncière en Meck- 
lembourg ne lui permettrait guère, ainsi que nous l'avons 
déjà dil, de réaliser ce rêve; l'émigration devient finalement 
sa seule ressource. 

Ces renseignements sur les Instleate étaient nécessaires 
pour comprendre l'organisation de la grande propriété 
dans ce pays. Sur le domaine de B., il y a 18 familles 
à'Instleute; 9 d'entre eux sont des Deputatisten, les 9 autres 
sont des Hoftageliïhner. Ils ne sont tenus, ni les uns, ni les 
autres, à fournir un Hofgdnger. C'est parmi les Deputatisten 
que figurent le berger (Schâfer), le bouvier (Kuhfutterer\ 
le charron (Rademacher), le cocher (Kutscher) et le premier 
valet (Statthalter). 

B. — Les ouvriers agricoles qui ne résident pas sur le do- 
maine et ne viennent y travailler que temporairement sont 
d'abord les journaliers du voisinage (Freie Ar boiter). Ils reçoi- 
vent un salaire quotidien de 1 m. 50 à 1 m. 75, sans la nour- 
riture (sauf en temps de moisson). On en occupe de 6 à 12 
sur le domaine de B. ; ce sont des Bùdner, des Hdusler et des 
Einlieger du voisinage. 

On emploie, en outre, d'avril à novembre, des travailleurs 
nomades qui viennent de Pologne ( 2 ). On se les procure par 
l'intermédiaire d'un entrepreneur de moisson (Vorschnitter) 
qui a la direction du groupe et dont la femme fait la cuisine 
pour tous. C'est avec l'entrepreneur seul que traite le fermier. 

(1) Nous avons dans la province de Posen recueilli à cet égard d'autres impres- 
sions, V. ci-dessus, p. 157. 

(2) Il yen avait 40 : huit hommes, et trente-deux femmes ou jeunes gens de quinze 
à vingt ans. 



180 LE MECKLEMBOURG. 

II paie le voyage (5 m. 20 par personne, aller et retour; le 
prix: est même encore réduit dès qu'il s'agit comme ici, d'un 
groupe de plus de trente personnes). Il leur assure gratuite- 
ment le logement (une sorte de caserne a été bâtie à cet effet), 
le chauffage, les soins médicaux. Il leur donne les pommes de 
terre nécessaires pour la cuisine et leur paie enfin un salaire 
quotidien variant de 1 m. 50 à 3 m. pour les hommes, et de 
1 à 2 m. pour les femmes et les jeunes gens. Ces Sachsen- 
gânger sont laborieux, mais buveurs et querelleurs. 

Voyons maintenant comment tous ces travailleurs sont 
conduits et commandés. 

L'exploitation est dirigée parle fermier lui-même qui règle 
la nature, l'ordre et le mode d'exécution des travaux. Ceux-ci 
s'effectuent sous la direction de l'intendant, qu'on peut voir 
toute la journée arpenter à cheval le domaine, pour s'assurer 
que chacun est à sa place et s'acquitte ponctuellement de sa 
tâche. 

Il est souvent accompagné d'un jeune homme d'une 
vingtaine d'années, d'un Lehrling, c'est-à-dire d'un étudiant 
en agriculture, qui se prépare à devenir un jour chef d'ex- 
ploitation ou intendant, et apprend son métier par la bonne 
méthode, c'est-à-dire en le pratiquant lui-même sous la 
direction de ceux qui le savent. 

Entre l'intendant et les ouvriers, c'est le « premier valet » 
qui sert d'intermédiaire. Ce dernier est comme le sergent 
qui fait marcher ses hommes sous les ordres du capitaine. 
Toute l'exploitation donne assez bien l'idée d'une armée 
hiérarchisée, obéissant à une impulsion unique et marchant 
au but sans hâte et sans trouble. 

B. La moyenne et la petite propriété. — LÎErbpachtstelle 
ou locatairie perpétuelle représente, dans la répartition des 
terres appartenant au Domaine, l'exploitation agricole de 
moyenne culture. Sa contenance est d'environ de 25 hectares. 

UErbpàchter, ou locataire perpétuel, n'est pas un fermier : 
il peut être regardé comme un véritable propriétaire. Si 
en effet, le Domaine se réserve certains droits sur YErbpaclit- 
telle, le locataire perpétuel n'en possède pas moins presque 



LA MOYENNE ET LA PETITE PROPRIÉTÉ. 181 

tous les avantages utiles de la propriété. C'est l'ancien Haus- 
ivirth, c'est-à-dire l'ancien paysan domicilié sur les terres du 
Domaine, mais qui, au lieu de n'avoir sur son exploitation 
qu'un droit personnel, est investi aujourd'hui d'un droit réel. 

Un contrat écrit détermine à la fois le montant de la rede- 
vance annuelle ou « canon » qu'il doit payer et le montant du 
capital représentatif de cette redevance, capital que le loca- 
taire perpétuel a le droit de verser en totalité ou par fractions, 
de manière à se libérer du paiement de la redevance. 

Le contrat interdit le morcellement ainsi que la consoli- 
dation, et réserve au Domaine le droit de préemption en cas 
d'aliénation. 

Sous ces réserves, le locataire perpétuel est libre d'exploi- 
ter le fonds à sa guise, de le grever de charges réelles, de 
l'aliéner entre-vifs, d'en disposer à son décès : il désigne 
librement son « héritier », conformément aux dispositions 
du droit commun, en évaluant lui-même la valeur du bien 
et en fixant les sommes qui devront être payées aux cohéri- 
tiers. 

En cas de décès ab intestat, le bien passe à l'aîné des 
enfants mâles, et les dédommagements à accorder aux autres 
héritiers sont déterminés d'après des tarifs calculés de façon 
à ne pas trop le charger et à éviter toute aliénation. 

Au-dessous des Erbpachtstellen se placent les Bùdnereien 
et les Hàuslereien qui représentent la petite et la très petite 
propriété. 

La Bûdnerei est d'une contenance moyenne de 4 hect., 3. 
La condition juridique du Bùdner est à peu de chose près 
la même que celle de YErbpdchter. 

Les Hàusler qui représentent la très petite propriété ne 
possèdent que leur maisonnette, un jardin et parfois un petit 
enclos. 

Les Einlieger, enfin, ne possèdent aucune propriété et 
logent, comme locataires, dans des maisons appartenant à 
autrui. A la différence des Bùdner, qui peuvent vivre du 
produit de leur petit domaine, les Hàusler et les Einlieger 
sont obligés, pour vivre, d'exercer un petit métier ou d'em- 



182 LE MECKLEMBOURG. 

ployer leurs bras au service d'autrui. C'est parmi eux que se 
recrutent les artisans des villages et les ouvriers agricoles. 



Biens équestres. 

Les biens équestres ou Rittergïder sont de grands domaines, 
dont la contenance moyenne est de 675 hectares (0, et qui 
ne peuvent être morcelés sans l'autorisation du souverain. 
Au point de vue juridique ils se divisent en deux catégories, 
les Lehnguter et les Allodialgïiter. 

Les Lehnguter sont ceux qui, en cas de déshérence, font 
retour au souverain. Le propriétaire sans héritier n'a pas le 
droit de les vendre : ce serait porter atteinte aux droits du 
souverain. Les Allodialguter , au contraire, peuvent toujours 
être librement vendus. Le propriétaire d'un Lehngut peut, 
s'il le désire, et moyennant le versement d'une certaine somme 
au Trésor grand-ducal, obtenir du souverain que son bien 
passe dans la catégorie des Allodialgûter. La somme à verser 
sera d'autant plus élevée que les chances de déshérence seront 
plus grandes et plus prochaines. La plupart des biens équestres 
constituent des fîdéicommis. 

L'exploitation des biens équestres est analogue à celle que 
nous avons décrite en nous occupant des Pachthôfe du Do- 
maine. Nous avons pu le constater en visitant deux Rittergiï- 
ter, celui de F. (Allodialgut) près d'Ankershagen, et celui de 
G. L. [Lehngut), près de Gnoien. Il est donc inutile d'insister. 

Les biens équestres n'ont pas toujours existé en Mecklem- 
bourg. Avant la Réforme, la noblesse mecklembourgeoise, 
s'intéressait peu à la culture et le sol était presque tout entier 
entre les mains d'une classe de paysans beaucoup plus nom- 
breuse qu'aujourd'hui, qui cultivaient pour eux mêmes sans 
autre obligation que celle de payer au seigneur des rede- 
vances déterminées. 



(1) Ceux qui sont inférieurs à 200 hectares sont regardés comme petits. Leur con- 
tenance habituelle, d'après les statistiques, varie de 434 à 868 hectares. 11 en est un 
grand nombre qui dépassent 1.000 et même 1.500 hectares. Quelques-uns atteignent 
3.000 hectares. 



BIENS ÉQUESTRES. 183 

C'est au xvi° siècle seulement que la noblesse mecklem- 
bourgeoise, pour diverses raisons (la principale fut l'accrois- 
sement de la rente du sol par suite du progrès des méthodes 
techniques de travail), entreprit d'augmenter l'étendue de 
ses domaines. Elle y réussit en faisant admettre, au besoin en 
imposant par la force, une doctrine juridique aux termes de 
laquelle elle était seule propriétaire du sol, le paysan qui le 
cultivait n'ayant que des droits personnels. C'est ainsi que 
s'opéra le « Bauemlegen » ou dépossession des paysans. 

Elle parvint à obtenir du souverain la consécration législa- 
tive de ses prétentions et fit décréter, en 1606, que les paysans 
« ne devaient pas être considérés comme ayant la qualité 
A'emphytentœ, mais seulement celle de coloni, et qu'ils étaient 
le cas échéant obligés de déguerpir des domaines qui leur 
avaient été attribués sans pouvoir prétendre à aucun droit de 
locatairie perpétuelle sur ces domaines, même dans l'hypo- 
thèse où ils se trouvaient en possession de ceux-ci depuis un 
temps immémorial ». 

La noblesse mit encore à profit pour atteindre son but, au 
xvn e siècle, les malheurs de la guerre de Trente ans qui 
ruina un grand nombre de paysans et, au xvm e siècle, l'intro- 
duction de la Koppelwirthschaft. Elle sut même tirer aussi 
parti des lois émancipatrices du commencement de ce siècle, 
qui, dans la pensée de leurs auteurs, devaient cependant con- 
duire à un autre résultat (*). 

Développement de la moyenne et de la petite propriété. — 
11 convient maintenant de décrire l'évolution qui se pro- 
duit aujourd'hui sur les biens équestres et sur le Domaine, 
au point de vue du régime de la propriété. Le Domaine fait 



(1) Le même phénomène historique de la constitution de grands domaines au dé- 
triment de la classe des paysans s'est produit dans la nouvelle Poméranie occiden- 
tale et dans la partie orientale du Schleswig-Holstein. Là aussi la noblesse a usé de 
sa prépondérance dans le même sens. Voir là-dessus, Miaskowski, Das Erbrecht und 
die Grundeigenthumsvertheilung im Deutschen Beiche (Schriften des Vereins fur So- 
cialpolitik, t. XX). Voir surtout Fuchs, professeur à l'Université de Fribourg-en- 
Brisgau, Der Untergang des Bauemstandes und das Aufkommen der Gutsherrschaflen, 
nach archivalischen Quellen aus Neuvorpommern und Biïgen, Trûbner, Strasbourg, 
-1888 (t. VI des. Abhandlungen du séminaire de G. F. Knapp et L. Brentano). 



184 LE MECKLEMBOURG. 

tous ses efforts pour développer la moyenne et la petite pro- 
priété, tandis que les propriétaires de biens équestres agissent 
en sens opposé. 

L'administration grand-ducale a favorisé surtout de deux 
façons principales le développement sur le Domaine de la 
petite propriété. 

Elle a d'abord fait subir au droit des paysans déjà installés 
une modification avantageuse pour ceux-ci. Elle a changé 
la nature de ce droit : d'un droit personnel, instable, pré- 
caire, toujours à la merci de quelque chance d'éviction, elle 
a fait un droit réel, c'est-à-dire un droit solide, héréditaire, 
équivalant presque au droit de propriété. 

C'est ainsi que les Hauswirthe ou Zeitpâchter sont devenus 
des Erbpdchter, des Biïdner, des Eàusler, investis d'un droit 
réel. 11 y a bien encore quelques Hauswirthe, mais leur- 
nombre diminue chaque année l 1 ). 

En même temps qu'elle réduisait d'une manière rapide le 
nombre des propriétaires pourvus d'un simple droit person- 
nel, l'administration accroissait dans des proportions consi- 
dérables celui des propriétaires titulaires d'un droit réeK 2 ). 

Si nous considérons au contraire l'ensemble des biens 
équestres, dont la superficie est, nous l'avons vu, sensible- 
ment égale à celle du Domaine, nous y trouvons seulement,, 
en 1894, 633 Erbpàchter, 136 Bùdner et 74 Eàusler. La com- 
paraison est significative. Et tandis qu'on ne trouve plus sur 
le domaine que 52 Hauswirthe, sur les biens équestres on en 
trouve encore, en 1894, 597. 

Donc tandis que le nombre des moyennes et petites exploi- 
tations va croissant sur le Domaine (il y dépasse maintenant 
20.000), il va au contraire en décroissant sur les biens 
équestres. De 12.000 avant la guerre de Trente ans, il était 



(1) Alors qu'en 1835 on en comptait 4.959, en 1885 on n'en comptait plus que 
145, et, en 1894, le chiffre s'abaissait à 52. 

(2) Tandis qu'en 1835, il n'y avait que 481 Erbpàchter, en 1885, on en comptait 
5.319; en 1894, 5.388. En 1835, il n'y avait que 5.605 Biidner; en 1894, on en compte 
,7.290. Enfin, en 1847, date à laquelle remontent les plus anciennes statistiques à 
cet égard, il n'existait que 144 Hàusler;en 1894, on en compte 8.035. 



DÉVELOPPEMENT DE LA MOYENNE ET PETITE PROPRIETE. 185 

tombé à 4.472 au milieu du xvm e siècle, et il n'est plus au- 
jourd'hui que de 1.557 (en y comprenant les domaines pos- 
sédés par les habitants dans six villages équestres). 

Au lieu d'avoir un droit réel, comme sur le Domaine, les 
paysans des biens équestres n'ont toujours qu'un simple droit 
personnel. Les propriétaires de ces biens ne considèrent 
même parfois leurs paysans que comme de simples parasites 
(Schmarotzer) : c'est l'expression dont se servait l'un de ces 
Rittergutsbesitzer, dans une conversation que nous eûmes 
avec lui. Ils se plaignent des charges fort lourdes (allocations 
en nature, subventions diverses, etc.) auxquelles ils sont 
tenus envers eux, sans avoir droit en retour à des prestations 
d'une importance équivalente. Ils se plaignent aussi des dan- 
gers de maraudage qu'en raison du voisinage on a toujours à 
redouter de leur part. Si peu nombreux que soient ces pay- 
sans sur chaque bien équestre, on se rend parfaitement 
compte que le désir plus ou moins avoué des propriétaires 
de ces biens serait de parvenir à s'en débarrasser. 

Le gouvernement grand-ducal a pris des mesures législa- 
tives pour interdire cette expulsion des paysans qui, suivant 
le mot célèbre de Stein, ferait du pays un désert où Ton ne 
trouverait plus que le silence du tombeau [die Stillc des Gra- 
des). Il exige aujourd'hui que lorsque l'un d'entre eux est 
congédié, il soit remplacé par un autre, de sorte que le 
nombre des Bauernslellen ne diminue plus ( ! ). 

Le gouvernement veut faire plus; fidèle à la politique 
qu'il a suivie à l'égard du Domaine, il voudrait voir se mul- 
tiplier sur les biens équestres les moyennes et petites ex- 
ploitations. Il a fait étudier la question par le Conseil d'Agri- 
culture, a qui MM. Schumacher, de Zarchlin, et Nôlting, 
de Spriehusen, ont, en juillet et août 1894, soumis d'ex- 
cellents rapports, et, le 1 er décembre 1894, il a déposé sur 
le bureau des États un projet de loi portant création d'une 
Ansiedhings- Commission , qui aurait à prendre toutes les 



(1) On peut aux remèdes proposés par ce projet de loi comparer ceux qu'indique 
Hintze, Die Lage der landlichen Arbeiter in Mecklenburg, Rostock, 1894, p. 84 et 89. 



d 86 -LE MECKLEMBOURG. 

mesures propres à assurer sur les biens équestres le déve- 
loppement des exploitations rurales de moyenne et petite 
grandeur. 

La Commission à laquelle ce projet de loi a été soumis a, 
sous le bénéfice de quelques réserves, conclu dans un sens 
favorable. « Les membres de la Commission ont été unanimes, 
dit le procès-verbal, à constater les inconvénients résultant 
pour le Mecklembourg de la diminution de la population 
rurale au cours des dernières décades et à reconnaître que, 
pour de graves raisons économiques et sociales, il faut abso- 
lument créer à côté des grands domaines de petites exploi- 
tations rurales d'importance graduée, propres à assurer au 
pays la main-d'œuvre qui lui est nécessaire pour le dévelop- 
pement de la culture ». Il est encore temps, mais il n'est que 
temps, de porter remède au mal, disait M. Nôlting dans son 
rapport : « L'émigration en Amérique, ajoutait-il, a, il est 
vrai, pendant ces dernières années, un peu diminué, mais le 
flot peut recommencer à monter bientôt. Il faut éviter que 
les éléments sains restés en grand nombre dans le pays ne le 
quittent pour aller porter à l'étranger leurs ressources acquises 
et leur puissance de travail ». 

Nulle part la population ne se déclare satisfaite de l'état 
de choses actuel. Les grands propriétaires se plaignent de 
l'abaissement du cours des céréales. Ils parlent avec mélan- 
colie de l'époque, qui semble aujourd'hui bien lointaine 
quoiqu'elle ne remonte pas à cinquante ans, où des ports de 
Rostock et de Wismar, alors en pleine prospérité, partaient 
chaque année de nombreux navires chargés du blé qu'ils 
avaient récolté et qu'ils vendaient en Angleterre. Aujour- 
d'hui ils déclarent ne pouvoir lutter contre la concur- 
rence américaine. La baisse des prix a amené l'endettement 
de beaucoup d'entre eux; et les ventes forcées ne sont pas 
rares. La plupart des grands propriétaires sont membres du 
Bund der Landwirthe, mais les plus intelligents pensent 
qu'il n'y a guère de remède au mal. Tout en critiquant les 
traités de commerce avec la Russie, ils savent bien qu'on ne 
saurait indéfiniment élever les tarifs de douane déjà existants 



DÉVELOPPEMENT DE LA MOYENNE ET PETITE PROPRIETE. 187 

et les mesures du genre de la motion Kanitz leur paraissent 
inapplicables. 

Les moyens et petits propriétaires se tirent mieux d'affaire 
que les grands. Ils ont déjà fondé dans quelques villages des 
Caisses Raiffeisen, beaucoup sont membres de landwirth- 
schaftliche Vereine. Les réunions de ces dernières associa- 
tions sont assez fréquentes : elles organisent des expositions, 
des concours, des conférences agricoles, et quatre ou cinq 
fois par an des fêtes (0. 

Les ouvriers agricoles, bien que mieux nourris et mieux 
payés que dans la plupart des autres parties de l'Allemagne, 
aspirent à sortir de leur condition, pour des motifs qui n'ont 
d'ailleurs rien que d'honorable. L'enseignement obligatoire, 
le service militaire, le droit de vote, le spectacle de la civili- 
sation moderne, ont développé en eux un sentiment plus vif 
de leur dignité personnelle et leur ont inspiré le désir d'arri- 
ver par le travail à l'acquisition d'un petit domaine et à une 
situation indépendante. Ce sentiment de dignité se manifeste 
notamment par un certain mépris à l'endroit des ouvriers 
ambulants venus de l'Est pour la moisson. On évite de les 
fréquenter, on les regarde comme des êtres inférieurs. 

Le régime de la propriété foncière dans le Mecklembourg ne 
permet malheureusement guère à l'ouvrier agricole l'espoir 
de devenir propriétaire. Le mécontentement qu'il en ressent 
se traduit par une grande instabilité. On voit aujourd'hui 
bon nombre de familles abandonner les districts où pré- 
dominent les biens équestres pour se fixer sur le Domaine, 
c'est-à-dire pour aller là où l'accès éventuel à la propriété est 
plus facile. On voit surtout des jeunes gens et même des 
familles entières quitter en masse le Mecklembourg pour 
aller au delà des mers, en Amérique, tenter de créer le foyer 
que le régime agraire de leur pays leur interdit d'y fonder. 



(1) L'idée coopérative commence à faire quelques progrès dans le Mecklembourg. 
Il s'y est fondé un assez grand nombre d'associations laitières; la plupart se sont 
groupées en une fédération qui en comprend actuellement (novembre 1896) 51; 15 
caisses d'épargne et de prêts se sont affiliées à la fédération; elles sont reliées les 
unes aux autres par une caisse centrale ayant son siège à Gustrow. 



188 LE MECKLEMBOURG. 

Commencée vers 1840, l'émigration a atteint son maximum 
dans les années qui ont suivi la guerre de 1870. En 1872, il 
y a eu 8.350 émigrants et 6.492 en 1873, chiffres considérables 
si on les compare au chiffre total de la population. En 1884, 
le nombre des émigrants était encore de 4.013. Il a depuis 
diminué et n'a qu'exceptionnellement dépassé 1.500. Même 
ainsi réduit, il est encore l'indice d'un réel état de malaise. 

Ce malaise, les socialistes s'efforcent de l'exploiter à leur 
profit. Ils essaient de persuader aux ouvriers agricoles du 
Mecklembourg qu'ils sont encore plus malheureux qu'ils ne 
se l'imaginent et que le seul remède, c'est de solidariser leur 
cause avec celle des prolétaires de l'industrie. La propagande 
socialiste, a pris, surtout dans les environs des villes, une 
grande extension. Ainsi les comités socialistes de Gùstrow et 
de Teterow expédient, sous adresse personnelle, aux valets et 
ouvriers domaniaux des domaines voisins, des brochures et 
journaux socialistes, des circulaires, des manifestes, des con- 
vocations à leurs réunions. Leur ardeur redouble pendant 
les périodes électorales. Cette propagande a semblé assez in- 
quiétante pour que plusieurs Pàchter et Gutsbesitzer aient cru 
devoir déclarer h. leur personnel que si, lors des élections, 
quelqu'un se permettait de voter pour le candidat socialiste, 
il s'exposerait à être immédiatement congédié. 

11 faut en terminant rendre justice au gouvernement grand- 
ducal. Secondé par des agents dévoués et habiles, il s'applique 
avec beaucoup d'esprit de suite à guérir le mal par l'emploi 
du remède le plus efficace, le développement de la moyenne 
et de la petite propriété. 11 a déjà réussi en partie dans cette 
œuvre de justice et de paix sociale et il est à souhaiter qu'il 
parvienne sans retard à la mener tout entière à bonne fin ( 1 ). 



(1) Nous sommes redevables de précieux renseignements sur le Mecklembourg au 
baron Bernhardt de Haramerslein, à MM. H. de Bliicher et Balck, conseillërs^mi- 
nistériels à Schwérin, à M. Erzgràber, professeur au gymnase de Gustrow, à 
M. Rallies, de Bredentin, près Gustrow, à M. Mau, pasteur à Gross-Lùnow, près 
Gnoien, et à M. Frick, de Friedrichsfelde, près de Penzlin. A'ous leur exprimons 
ici nos vifs remerciements. 



DEUXIÈME PARTIE 



Nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, essayé 
de faire connaître la situation des populations rurales de l'Al- 
lemagne dans les régions les plus caractéristiques de ce pays. 
Nous avons montré les différences qui les séparent, et ? à dé- 
faut de monographies complètes, nous avons du moins es- 
quissé à grands traits les principaux types que nous avons 
rencontrés. 11 convient, maintenant, de mettre en lumière les 
grands courants qu'en parcourant les différentes parties de 
l'Empire allemand nous avons démêlés, de montrer, dans un 
tableau d'ensemble, les forces et les énergies qui agissent en 
sens divers sur les populations agricoles. C'est seulement après 
ce nouveau travail qu'il conviendra de porter un jugement sur 
la crise agraire actuelle, et d'apprécier la valeur des solutions 
qu'on propose ou des remèdes qu'on préconise pour en adoucir 
l'acuité. 

Les phénomènes si complexes qui forment comme la trame 
de la vie sociale des paysans allemands, peuvent être ratta- 
chés à un triple courant : 

C'est d'abord le courant des vieilles coutumes. Il est consti- 
tué par une multitude de petits faits, de pratiques anciennes, 
dont l'origine est souvent impossible à déterminer, et dont 
l'importance tient surtout au long usage. Les peuples germa- 
niques sont éminemment conservateurs : aussi ce premier 
courant est-il encore, en dépit des transformations économi- 
ques de notre siècle, fortement accentué. 



190 LES VIEILLES COUTUMES. 

C'est ensuite le courant des initiatives privées, dont l'étude 
est d'autant plus intéressante qu'il se combine ordinairement 
dans ses manifestations diverses, avec les tendances particula- 
ristes encore très vivaces dans certaines contrées. Avant même 
de connaître l'histoire d'Allemagne, on s'aperçoit vite, qu'en 
dépit de leur unification actuelle, les peuples germaniques 
n'ont pas été soumis au cours des âges à ce régime de centra- 
lisation politique, qui a été si souvent funeste en France aux 
efforts individuels. 

Le troisième courant est celui du socialisme d'État, ou plus 
exactement de l'action gouvernementale. Ce courant, faible 
jadis, grandit tous les jours. En présence de la crise qui sévit 
aujourd'hui sur l'agriculture, l'initiative privée ne peut plus 
suffire; dans bien des cas, les volontés les plus fermes sont 
impuissantes à conjurer les difficultés de l'heure présente; et, 
d'ailleurs, le jeu des lois économiques et de la liberté peut, 
dans son application aux populations rurales comme aux po- 
pulations industrielles, conduire à de déplorables résultats. 

Nous allons examiner l'un après l'autre chacun de ces trois 
grands courants. Cette étude permettra de saisir l'importance 
des questions agraires qui tiennent une si grande place dans 
la vie économique de l'Allemagne contemporaine. 



CHAPITRE PREMIER 

LES VIEILLES COUTUMES 



Le courant des vieilles coutumes est profondément instructif 
pour qui veut comprendre la civilisation germanique, et l'in- 
fluence que l'évolution politique du pays a eu sur sa situation 
sociale actuelle. 

L'étude des coutumes d'un peuple aura toujours, au point 
de vue social, une grande importance. Si bizarres qu'elles 
paraissent quelquefois, toutes, en effet, ont eu leur raison 
d'être à un moment donné, et elles persistent souvent, alors 
même que les idées ont changé. Les pratiques qui se ratta- 
chent à l'agriculture sont ordinairement fort anciennes : les 
populations agricoles sont éminemment conservatrices et ac- 
cueillent avec défiance les innovations. La loi est souvent d'im- 
portation étrangère; la coutume est, au contraire, l'a'uvre du 
peuple même. Elle est comme une production spontanée du 
sol, on se figure volontiers qu'elle a existé de tout temps. 

Anerbenrecht. — Notre attention s'est particulièrement por- 
tée sur les coutumes qui, depuis des siècles, règlent la trans- 
mission héréditaire des biens ruraux. Depuis qu'il y a une 
crise agraire, l'opinion publique se préoccupe d'ailleurs, 
beaucoup plus qu'autrefois, de l'influence de la législation 
successorale et on s'intéresse spécialement à celle des peuples 
saxons. Nous avons déjà vu comment Y Anerbenrecht a contri- 
bué à introduire une remarquable stabilité dans les pays où 
il est en vigueur. Il faut nous demander maintenant pourquoi 
il s'est si bien maintenu, et voir s'il serait opportun de l'étendre 
à d'autres régions ou même à d'autres pays. 

Nos familles rurales françaises souffrent aujourd'hui d'une 
grande instabilité, instabilité dont la cause principale doit 



192 LES VIEILLES COUTUMES. 

être cherchée dans noire tempérament national, notre humeur 
mobile, notre esprit individualiste. Mais il est certain que 
notre Code civil a aussi contribué à la développer. Fondée 
sur les principes de droit naturel, tels que les avaient définis 
les philosophes et les légistes du xvm e siècle, notre législation 
successorale est inspirée par un amour de l'égalité poussé jus- 
qu'à ses dernières conséquences. Le paysan qui meurt sans tes- 
tament voit, de par la loi, son bien partagé également entre 
tous ses enfants, quel qu'en soit le nombre. Chaque espèce de 
bien doit être également partagée. On ne mettra pas dans le 
lot de l'un toute la terre, sauf à donner aux autres de l'argent 
(à supposer qu'il y en ait); il faudra même, s'il y a plusieurs 
immeubles et qu'ils ne soient pas commodément partageables, 
procéder à une licitation. Si du moins on pouvait corriger par 
testament la rigueur de la loi. Mais notre Code civil est 
animé d'un grand esprit de défiance à l'égard de l'autorité 
paternelle. Le père peut sans doute attribuer à un des enfants 
la quotité disponible, mais cette quotité disponible est limitée 
au quart dès qu'il y a trois enfants. L'expérience démontre 
que cela ne suffit pas pour assurer la conservation de la plu- 
part des domaines ruraux : le paysan avisé n'a qu'une res- 
source, c'est de limiter le nombre de ses enfants, et c'est un 
moyen auquel il ne recourt hélas! que trop. L'expérience 
démontre au surplus que l'on use très peu en France de la 
quotité disponible. Pour qu'une instilution ait une véritable 
importance pratique, il ne suffît pas qu'elle existe sur le 
papier, il faut qu'elle fonctionne. Or chez nous toute inéga- 
lité paraît une injustice. L'intérêt de la propriété rurale, 
l'intérêt supérieur du pays lui-même s'effacent devant des 
considérations d'un autre ordre : les mœurs sont devenues 
plus égalitaires encore que la loi. 

Cette idée d'égalité qui nous est si chère n'est pas entrée 
dans l'esprit des Saxons 0). Le paysan saxon ne se croit pas, 

(1) Il ne peut être question d'étudier ici en détail l'esprit des législations germa- 
niques au point de vue du régime successoral. Il convient cependant de dire qu'elles 
différaient totalement des principes adoptés par les Romains, aux yeux desquels la 
liberté de tester apparaissait (au moins depuis la loi des Douze Tables), comme une 



l'anerbenrecht. 193 

comme le paysan français des obligations identiques vis-à-vis 
de tous ceux qu'il a appelés à la vie. Il s'inquiète beaucoup 
plus des inconvénients qu'entraînerait la division de son bien, 
et reste convaincu de la vérité du vieil adage : 

Breite Eigen werden schmal 

So man theilet nach der Zahl (1). 

des prérogatives les plus précieuses du citoyen. Les Germains ne tenaient aucun 
compte des dispositions du défunt. Pendant des siècles, ils ne lui reconnurent pas 
le droit de disposer de son bien après sa mort. Les enfants étaient de droit héritiers 
du père, et le titre d'héritier était réservé aux parents par le sang : jamais un tiers 
ne le portait. Dans la famille même, les descendants formaient la première classe 
d'héritiers conformément à l'adage : Se niiher am Blut, um so nàher am Gut. L'idée 
de représentation ne pénétra que lentement chez les peuples germaniques. A l'origine 
aussi, les fils avaient des droits plus étendus que les filles, et cela pour deux rai- 
sons : parce que la possession des biens-fonds correspondait à certains devoirs po- 
litiques et militaires, et surtout parce qu'on tenait à ce que les biens restassent dans 
la famille et ne pussent en sortir par reflet d'un mariage. 

Les législations de l'Allemagne différaient, d'ailleurs, beaucoup les unes des au- 
tres. Ainsi, d'après les lois des Saxons et des Mamans, les filles cédaient le pas à 
leurs frères, mais en l'absence de frères, elles n'étaient pas écartées par les autres 
parents mâles. Chez les Francs, les femmes n'étaient exclues que de la succession à 
la terra salica. L'Église chercha, avec plus ou moins de succès, à faire accorder aux 
femmes des droits plus étendus, en même temps qu'à faire regarder comme valables 
les legs faits aux dépens de la succession légitime. En outre, l'importance relative 
de la terre alla en diminuant. Et les femmes admises depuis longtemps à prendre 
leur part de la fortune mobilière, purent venir en concours avec leurs frères pour 
la succession aux immeubles. Cette évolution apparaît d'abord dans les régions oc- 
cupées par des populations franques (vallées du Rhin et du Mein) on la constate 
aussi dans les villes commerçantes, telles que Magdebourg, Brème, Liibeck. D'après 
le miroir de Saxe, au contraire, les filles ne peuvent s'il y a des fils, prétendre qu'à 
une dot mobilière (Gerade) ; elles n'héritent des immeubles qu'à défaut de mâles. 
Le miroir de Souabe distingue les biens patrimoniaux des acquêts : les fils ont un 
droit exclusif sur les premiers. Ces principes généraux ont subi au cours des der- 
niers siècles de profondes modifications. La législation successorale est une des 
parties du droit où les traditions locales ont laissé les traces les plus profondes. On 
peut dire d'une façon générale que dans la conception germanique du droit de suc- 
cession, l'hérédité était essentiellement légitime, c'est-à-dire dévolue par la loi. C'est 
là ce qui explique l'obslination avec laquelle les Saxons réclament le maintien de 
ÏAnerbenrecht. L'hérédité testamentaire ou contractuelle, qui a conquis aujourd'hui 
droit de cité dans toutes les législations allemandes, constitue, en somme, une dé- 
rogation à la règle générale. C'est à l'exemple du droit romain, que le Landrecht 
prussien a donné le pas aux successions testamentaires. Mais les rédacteurs du nou- 
veau Code civil en faisant de même, ont, du moins, pris soin de déclarer qu'ils n'a- 
vaient nullement entendu attribuer aux successions testamentaires une prééminence 
sur les autres [V. Motive, t. V, p. 2]. 

(l)Les grands domaines se réduisent, dès qu'on les divise d'après le nombre des 
enfants. 

B. 13 



194 LES VIEILLES COUTUMES. 

Le régime successoral et l'organisation de la famille sont 
dans une étroite dépendance. Là, où le patrimoine est incon- 
sistant, la famille est instable; on ne crée pas, sans doute, la 
stabilité par cela seul qu'on immobilise le patrimoine, mais 
on la favorise puissamment en empêchant le morcellement 
du domaine familial. On peut dire de la famille paysanne ce 
qu'on dit avec raison d'une entreprise industrielle : sa prospé- 
rité résulte à la fois d'une certaine accumulation de ressources 
matérielles et de leur parfaite adaptation au producteur et à 
la production. 

Or, dans une grande partie de l'Allemagne, et surtout dans 
la région saxonne, le bien rural, le Hof, apparaît sans doute 
en droit comme une propriété individuelle, mais c'est une 
propriété qui a une saveur familiale si accentuée qu'elle rap- 
pelle l'ancienne copropriété de famille. En fait, comme 
nous l'avons vu, c'est à un héritier unique appelé Anerbe, 
que le domaine passe intégralement. Cette transmission se 
fait souvent en vertu d'un testament : le père de famille dé- 
signe alors celui de ses enfants qui sera le continuateur de sa 
personne. A défaut de testament, Y Anerbenrecht veut que le 
bien rural soit attribué à un héritier qui peut être aussi bien 
le plus jeune que l'aîné : la pratique du minorât existe dans 
certaines régions parallèlement à celle du majorât. Il y a 
même des coutumes qui décident que Y Anerbe sera alterna- 
tivement le plus jeune et l'aîné. Mais dans tous les cas la 
condition de sa jouissance c'est l'indivisibilité du bien patri- 
monial qu'on considère comme un bien clos (geschlossen), 
L Anerbenrecht tend essentiellement à assurer la Geschlos- 
senheit der Hofe. 

Cette idée d'indivisibilité est d'ailleurs fort ancienne. Elle 
remonte à l'époque où on commença à partager la terre, 
jusque-là indivise, entre les membres de la commune ou 
de la tribu; chacun reçut un lot plus ou moins étendu de 
terre arable, tandis que les forêts et les pâturages demeu- 
rèrent communs, mais on interdit le morcellement des lots : 
on craignait instinctivement qu'une augmentation du nom- 
bre des propriétaires n'entraînât un appauvrissement gêné- 



l'anerbenrecht. i 95 

rail 1 ). Le régime féodal vint encore accroître la difficulté 
du partage; le seigneur s'opposait lui aussi à tout partage; 
il eût été moins commode d'avoir à faire à plusieurs tenan- 
ciers au lieu d'un seul, et en outre si les paysans n'eussent 
plus eu de quoi vivre aisément sur des propriétés trop exiguës, 
cela eut compromis le paiement des redevances. Les gouver- 
nements empêchèrent à leur tour les partages, et l'idée de 
Geschlossenheit passa finalement dans les mœurs! 2 ). 

Mais la situation faite à « l'héritier » ne se distingue pas 
uniquement par des privilèges : en voyant de près comment 
les choses se passent, les protestations d'égalité qui s'élèvent 
volontiers dans les cœurs français se taisent devant les raisons 
d'ordre supérieur qui ont fait en définitive la force de l'orga- 
nisation familiale dans ces contrées. Ce n'est pas seulement 
en effet la volonté paternelle qui préside à cette forme de 
transmission des biens; on peut dire que c'est la volonté de 
tous les membres de la famille. Aucun ne réclame le partage : 
tous conservent au contraire pour le Hof paternel un senti- 
ment d'amour dont nos habitudes d'instabilité ne nous don- 



(1) La vieille coutume de V Anerbenrecht ne se rattache point, comme on Ta pré- 
tendu, aux pratiques en vigueur dans le régime féodal, pour la succession aux fiefs. 
Le savant archiviste d'Osnabrûck, M. F. Philippi, a retrouvé de très anciens do- 
cuments qui prouvent que le principe d'indivisibilité du bien rural a été admis par 
les paysans avant de l'être par les nobles. Ce fait vient à rencontre de certaines 
objections présentées par les détracteurs de V Anerbenrecht (notamment par L. Bren- 
tano) et sur lesquelles nous aurons à revenir. 

(2) Lorsqu'on se demande jusqu'où peut aller le morcellement de la propriété fon- 
cière sans être préjudiciable soit à l'organisation de la vie de famille, soit à la pros- 
périté générale du pays, on est amené à distinguer une double limite : 1° celle qui 
correspond à un minimum de travail. Ce minimum comprend la surface de sol qui 
peut être cultivée convenablement par une famille normale, dans laquelle il y aura 
trois ou quatre membres capables de travailler. Cette surface peut être fixée dans 
les bonnes terres à 2 hectares environ pour la culture des plantes potagères ; à 4 hec- 
tares pour la culture des plantes telles que la betterave, le lin, le tabac; à 6 ou 7 
hectares pour la culture des céréales ; 2° celle qui correspond à un minimum de 
besoins, c'est-à-dire qu'il faut tenir compte de la façon dont une famille peut vivre 
sans s'endetter en appliquant le revenu de la terre à ses besoins. — Il n'est cepen- 
dant pas désirable que tous les biens ruraux soient réduits à ce minimum. Les grands 
ou moyens domaines sont indispensables au progrès de l'agriculture. Si l'on veut 
que l'art agricole fasse de sérieux progrès il n'est pas à souhaiter que l'un ou l'autre 
de ces minimums devienne général. 



49(3 LES VIEILLES COUTUMES. 

nent pas une idée. C'est une affection mêlée d'orgueil, et 
prête à tous les sacrifices. Les autres enfants se résigneraient, 
s'il le fallait, à vivre dans la pauvreté, pour permettre à celui 
des fils que le père a jugé le plus capable, de conserver le 
domaine des ancêtres et d'en assurer la prospérité. L'idée de 
la cohésion familiale, de la Familienzusammenhôrigkeit est 
poussée jusqu'à ses dernières conséquences ( ! ). 

Et puis l'héritier a de lourdes charges : il doit payer les 
dettes de la succession : c'est sur lui seul que pèsent toutes 
les taxes communales. 11 est obligé d'entretenir au foyer 
les membres célibataires de la famille, de pourvoir ta leurs 
besoins, de leur conserver une situation sociale équivalente à 
celle qu'ils avaient du vivant du père décédé. 11 doit doter 
celles de ses sœurs qui se marient, donner une certaine somme 
à ceux de ses frères qui quittent le Hof, et recueillir ceux qui 
n'ayant pas réussi tombent dans le dénuement. Ce serait, en 
effet, une erreur de croire que les faibles périssent avec ce ré- 
gime : ils sont recueillis par les forts. L'organisation de la fa- 
mille-souche n'a pas seulement pour conséquence la stabilité 
du domaine et de l'héritier; elle sert aussi de soutien aux faibles. 

L' Anerbe a du reste une vie sévère en perspective, s'il veut 
rester fidèle, et c'est ordinairement le cas, aux devoirs que 
lui impose la tradition des ancêtres. Le sort qui lui est fait 
l'empêche h jamais d'arriver à une situation plus élevée; il 
est en quelque sorte immobilisé. La culture de la terre n'est 
pas, comme le commerce ou l'industrie, susceptible de déve- 
loppements indéfinis. Les améliorations qu'il peut faire aug- 
menteront peut-être un peu ses revenus, mais elles sont 
étroitement limitées par les conditions du sol et du climat. 
LÏAnerbe ne peut avoir de grandes ambitions; il doit se re- 
garder comme un simple anneau dans cette chaîne de géné- 
rations qui se succèdent à travers les siècles dans une condition 
identique; l'esprit de tradition doit l'emporter chez lui sur 
l'esprit de nouveauté. 

(1) J'ai vu bien des fois, me disait AI. Hiiffer, un ancien magistrat de Paderborn, 
des frères et sœurs renoncer complètement à leurs droits, pour que VAnerbe ne 
soit pas grevé de dettes. 



l'axNerbenrecht. 197 

Avec ce régime les familles sont nombreuses; ceux qui ne 
peuvent trouver dans le Hof une occupation suffisante, ou 
que divers motifs déterminent à le quitter, se dirigent vers 
les villes, cherchent quelque place dans l'administration pu- 
blique, dans l'industrie, dans le commerce. Beaucoup émi- 
grent. C'est de la plaine saxonne que partent une partie de 
ces 100.000 allemands qui, chaque année, vont chercher for- 
tune au delà des mers, qui contribuent à faciliter l'écoulement 
des produits manufacturés de l'Allemagne à travers le monde, 
qui emportent aussi avec eux un peu du prestige et de l'in- 
fluence de leur patrie et vont les répandre là où son nom 
était jadis à peine connu. Que cette émigration ait quelques 
inconvénients, c'est possible. Elle a aussi pour l'Allemagne 
de grands avantages : l'histoire ne montre-t-elle pas que les 
peuples qui émigrent redoublent d'efforts pour combler les 
vides, redoublent de vertu et de travail pour préparer les dé- 
parts et les nouveaux établissements, et, ont en somme du pa- 
triotisme une idée plus juste et une conception plus élevée? 

Pendant longtemps on ne comprit qu'imparfaitement, 
même en Allemagne, l'importance de ces vieilles coutumes; 
on ne pressentit guère l'utilité qu'elles pourraient avoir, aux 
heures de crise, pour maintenir le bien-être des classes 
rurales. 

La législation libérale de la première moitié du xix e siècle 
avait cependant respecté Y Anerbenrechtlh où il était appliqué. 
Mais lorsqu'à la suite des événements de 1866, le royaume 
du Hanovre fut devenu province prussienne, le gouvernement 
prussien voulut lui étendre le droit commun, le Preussisches 
Landrechty qui, inspiré par les idées égalitaires du droit 
romain, permettait au paysan de morceler son domaine 
à son gré, et prescrivait, s'il venait à mourir sans testament, 
le partage égal entre les enfants. L'extension de la législation 
prussienne à la vieille terre saxonne souleva de vives protes- 
tations. Soutenue parles sociétés d'agriculture de la contrée et 
par les associations de paysans de la Westphalie, la diète pro- 
vinciale de Hanovre demanda le respect des vieilles traditions 
dans toutes les contrées où Y Anerbenrecht était en vigueur. 



198 LES VIEILLES COUTUMES. 

Une grande assemblée tenue le 6 juillet 1871, déclara que le 
maintien de l'indivisibilité, au cas de silence du testateur, 
était la contre-partie nécessaire de la liberté qu'on laissait à ce- 
lui-ci. N'est-il pas juste, disait-on, que dans le cas où le père 
de famille est mort sans manifester sa volonté, la transmission 
du domaine se fasse conformément à la coutume des ancêtres? 
Imposer le partage c'est aller certainement contre son désir 
présumé. Pourquoi méconnaître une tradition séculaire contre 
laquelle personne ne proteste^)! Le président supérieur de la 
province écrivit au ministre que la modification d'un régime 
auquel les habitants du Hanovre étaient profondément atta- 
chés serait une mesure très impopulaire. 

Le gouvernement résista : les légistes dont il avait pris l'avis 
avaient déclaré que le partage égal était plus conforme au 
droit naturel. On prétendait que dans les anciennes provinces 
prussiennes où s'appliquait le droit commun, la situation de 
la classe rurale était au moins aussi satisfaisante que dans la 
plaine saxonne. Ne suffit-il point, ajoutait-on, d'accorder au 
père la liberté testamentaire, en lui laissant toute facilité de 
s'inspirer de la coutume, pour régler la transmission de son 
domaine! Nous ne pouvons admettre le maintien d'une lé- 
gislation particulière à l'usage des paysans, depuis que ceux-ci 
au point de vue juridique ont été assimilés aux autres habi- 
tants de l'Empire! 2 ). 



(1) Il est intéressant de constater que la plupart des jurisconsultes originaires des 
pays saxons se déclarèrent favorables au maintien de VAnerbenrecht. 

(2) On ne doit jamais oublier en étudiant le rôle respectif de la loi et de la cou- 
tume en Allemagne qu'il n'y a pas de droit privé commun à tout le pays. L'unité 
s'est d'abord constituée au sein de chaque race (Stamm). La formation de la mo- 
narchie franque n'a pas empêché le libre essor des Stammesrechte, et c'est au sein de 
ces Stammesrechte que s'est faite l'évolution juridique du pays; jusqu'au xm e siècle 
chacun des Stiïmme a ses institutions et son droit : c'est ainsi que le miroir de 
Souabe représente le vieux droit souabe, le miroir de Saxe le vieux droit des 
Saxons (lesquels ont échappé bien plus que les Souabes et les Bavarois à l'influence 
des Francs), le droit allemand n'a été nulle part le produit d'une volonté indivi- 
duelle; il a été l'œuvre du peuple lui-même. Et d'ailleurs, comme l'a dit Savigny, 
la jeunesse des peuples est pauvre en conceptions juridiques raffinées; mais elle 
a une conscience nette des rapports et de la situation dans laquelle elle vit. — On 
trouve au surplus dans les divers Stammesrechte quelques traits communs : le plus 
caractéristique c'est la Gemeinderschaft, qui implique une certaine communauté de 



LES HOFEROLLEN. 199 

Hôferollen. — Ce fut alors qu'on imagina le système des 
Hôferollen qui avait été préconisé en 1853, dans un projet de 
loi préparé par la société des agriculteurs de la régence d'Os- 
nabrùck. Cette société renouvela sa proposition au mois de 
septembre 1872 en montrant que le registre dont elle avait 
demandé la création, pouvait fonctionner de deux façons dif- 
férentes. D'après le projet primitif, tous les biens ruraux exis- 
tant au moment de la promulgation de la loi, et tous ceux qui 
eussent pu se constituer par la suite, eussent été inscrits d'of- 
fice dans le registre; seulement les propriétaires auraient pu 
écarter, par une déclaration faite devant le tribunal cantonal, 
l'application de YAnerbenrecht. On pouvait aussi décider que 
les biens ruraux seraient régis par le droit commun, mais en 
permettant à leurs propriétaires de les soumettre à YAnerben- 
recht par une inscription dans un registre appelé Hôferolle. 
Ce deuxième procédé concordait mieux avec les idées qui pa- 
raissaient cbères au gouvernement, et avec les idées de liberté 
auxquelles on se montrait si attaché. On soumit donc à la diète 
provinciale de Hanovre, en 1873, un projet fort étudié sur la 
création de Hôferollen dans cette province, qui fut accepté à 
l'unanimité moins deux voix. Cette manifestation triompha 
des résistances du gouvernement prussien et le projet défendu 
par la diète du Hanovre, fut voté parla chambre des députés 
de Prusse (après avoir subi toutefois quelques atténuations). 

Aux termes de la loi du 2 juin 4874, les Baaernhôfe res- 
tent soumis au droit commun, mais dans toutes les régions 
où YAnerbenrecht s'est maintenu, ils pourront être inscrits par 
leurs propriétaires dans les registres ou Huferollen tenus au 
siège de chaque tribunal cantonal. L'inscription pourra d'ail- 
leurs être toujours annulée. Le propriétaire d'un bien in- 
scrit vient-il à mourir intestat, le bien passe intégralement à 
l'un des enfants. Les autres ne sont pas exhérédés; ils ont 



biens. La loi des Burgondes parle déjà de la communis facilitas et labor des enfants, 
de même que l'édit de Rotharis nous parle des fratres qui post morlem patris in 
casa communi remanerint. Le mot Coheredes ne désigne pas les cohéritiers dans le 
sens romain du mot, mais les Ganerben, ceux qui pari consilio et communi manu rem 
</erunt. V. à cet égard Heusler, Instilutionen des deutschen Privatrechts, t. I, p. 15. 



200 LES VIEILLES COUTUMES. 

droit à des compensations; mais pour éviter que l'héritier pri- 
vilégié ne soit écrasé par le poids des soultes, on procède de 
la manière suivante : on ne prend pas pour base la véritable 
valeur vénale du bien; on l'estime d'après son revenu annuel 
capitalisé au taux de 5 0/0, et en tenant compte du train de 
culture. On commence par déduire les dettes héréditaires qui 
sont imputées autant que possible sur le mobilier ou les va- 
leurs mobilières, et subsidiairement sur les immeubles. Cette 
déduction faite, l'héritier privilégié reçoit en préciput un 
tiers de la valeur ainsi établie, puis il vient en concours avec 
les autres héritiers pour prendre sa part des deux autres tiers. 
De cette façon les soultes qu'il doit payera ses frères et sœurs 
ne sont pas trop lourdes pour lui. Si le patrimoine du père 
défunt se compose de plusieurs domaines, ces règles s'ap- 
pliquent de telle sorte que chacun des cohéritiers en reçoive 
un entier. Le père de famille peut au surplus dire lui-même 
de son vivant à quelle somme il entend que son bien soit éva- 
lué. 

La création des Hoferollen ne modifie pas le régime des biens 
entre les époux : la veuve peut conserver le Hof jusqu'à la 
majorité de l'héritier, elle l'administre librement, et YAnerbe 
lui remet au moment où il prend possession du Hof, la part 
de succession h laquelle elle a droit comme les autres en- 
fants (D. 

Tout en donnant satisfaction dans une certaine mesure aux 
paysans saxons, la législation de 1874 aboutissait, en somme, 
à reconnaître la supériorité du droit commun sur X Anerben- 
recht. Elle assurait le triomphe des idées romaines, sur le 

(1) Il importe de rappeler en ce qui concerne les droits héréditaires du conjoint, 
que les principes du Droit romain ne sont restés nulle part en vigueur, même dans 
les contrées où prévaut le droit commun germanique. On a toujours admis en Alle- 
magne que de l'association conjugale découlait pour l'époux survivant un droit sur 
la succession du prémourant (en sus de ses reprises). La part qui lui est attribuée 
consiste tantôt en un usufruit, ou un droit spécial sur certains objets, tantôt en une 
portion aliquote de la succession elle-même. L'époux survivant, en concours avec 
des descendants, a généralement droit à une part d'enfant sans préjudice d'un droit 
d'usufruit sur le reste. La plupart des législations allemandes n'admettent pas qu'il 
puisse être porté atteinte à ces divers droits pur une disposition testamentaire, ils 
ne permettent pas du moins qu'ils puissent être complètement supprimés. 



LES HÔFEROLLEN. 201 

vieux droit populaire. Celui-ci ne devait, en effet, recevoir son 
application que si le paysan n'avait pas négligé de témoigner 
par une déclaration spéciale, sa préférence. Le vieux droit 
saxon passait au rang de droit subsidiaire, toléré dédaigneu- 
sement parle législateur. Or, pour qu'une législation ait, au 
point de vue social, une véritable valeur, il faut que les prin- 
cipes posés par elle (quelles que puissent être d'ailleurs les 
dérogations permises) ne méconnaissent pas les intentions des 
populations : tel n'était pas le cas. Aussi pensa-t-on avec rai- 
son, dès le premier jour, que la loi de 1874, en affirmant la 
supériorité du droit commun prussien, tendrait forcément à 
détruire peu à peu les vieilles coutumes? Les parents ne se- 
ront-ils pas tentés de rester dans le droit commun, ne cher- 
cheront-ils même pas instinctivement, en faisant leur testa- 
ment, à s'éloigner le moins possible de ce droit commun 
qu'on leur présente comme le meilleur? 

La création des Hôferollen n'est donc pas, aux yeux de beau- 
coup, la bonne solution. Le fonctionnement de cette institu- 
tion est paralysé en fait, au moins dans beaucoup de régions, 
par la négligence invincible du paysan qui ne se donne pas 
la peine d'aller faire inscrire son bien au chef-lieu de canton. 
L'influence que peuvent causer sur le père tantôt la mère, 
tantôt les autres enfants se fait beaucoup plus aisément sen- 
tir! 1 ). Aussi beaucoup de personnes regardent-elles la légis- 

(1) Aussi n'y a-t-il guère que la moitié des domaines ruraux qui sont enregistrés. 
Le chiffre total était au 1 er janvier 1893, pour la province de Hanovre, de 66.334. Et 
encore faut-il ne pas oublier que si dans cette province les inscriptions sont aussi 
nombreuses, c'est parce qu'on espérait ainsi empêcher les biens ruraux de passer 
entre les mains de Prussiens. L'inscription sur les Hôferollen au lendemain de l'an- 
nexion du royaume de Hanovre à la Prusse, a été un moyen de défense. Le gou- 
vernement provincial, désireux de maintenir les biens ruraux entre les mains de 
« particularistes » et d'empêcher qu'ils passassent aux mains des Prussiens, a poussé 
le plus possible à l'inscription, voyant là un moyen indirect de s'opposer à la prus- 
sification du pays. C'est donc une raison proprement politique qui a fait le succès 
relatif de l'institution dans cette contrée. Ce qui nous a surtout frappés au cours de 
notre enquête, ce sont. les contrastes qui existent, sans cause apparente, entre des 
cantons voisins, et absolument semblables au point de vue du régime de la propriété 
foncière. La fréquence des inscriptions, là, où celles-ci sont nombreuses, s'explique 
le plus souvent par l'intervention d'influences personnelles, et de vives sollicitations. 
Dans le canton de Diepholz, par exemple, où le juge chargé de ce service est très 



202 LES VIEILLES COUTUMES. 

Jation de 1874 comme insuffisante, en regrettant vivement 
qu'on n'ait pas maintenu purement et simplement Y Auerben- 
recht auquel elles attribuent pour une large part le bien-être 
relatif des paysans saxons et la situation satisfaisante des po- 
pulations rurales de ces contrées. 

La législation de 1874 a été d'ailleurs complétée par diverses 
lois. Celles des 24 février 1880 et 20 février 1884 ont étendu le 
droit d'inscription dans les Hoferollen à tous les biens ruraux, 
c'est-à-dire aux biens équestres eux-mêmes. On avait vite re- 
connu que l'indivisibilité des domaines pouvait avoir pour 
d'autres que les paysans une grande importance. On fit plus : 
en 1887, le Ministre de la justice invita les juges cantonaux 
à attirer l'attention des paysans toutes les fois qu'ils le pour- 
raient sur l'importance de cette inscription sans exercer tou- 
tefois de pression sur eux. Même recommandation fut adres- 
sée aux Commissions générales qui sont en effet bien placées 
pour faire valoir aux yeux des propriétaires ruraux les avan- 

partisan des Hoferollen et montre éloquemraent aux paysans leur utilité, la plu- 
part des domaines sont inscrits : il en est tout autrement dans les cantons voisins. 
— Voici, dans quelques-unes des localités où nous avons séjourné, les relevés que 
nous avons faits : dans le cercle de Lingen (vallée de l'Eras) le chiffre des inscrip- 
tions est assez considérable : à Plantliinne 18 domaines inscrits sur 44 qui pour- 
raient l'être; à Altenliinne 40 inscrits sur 58 ; à Varenrode 29 sur 38; à Heitel 18 
sur 20. Mais à Wesuwe, il n'y en a que deux sur 89 (Y. ci-dessus, p. 92, note 1). 
AMeppen(sous l'influence de YVindthorst et de ses amis) le nombre des inscriptions 
est assez considérable. — Dans le Hûmraling, il n'en est plus de même : à Werpeloh 
un seul domaine est inscrit; un seul également dans les communes de Eisten, de 
Borger, de Wippingen et de Lâhden; 8 sont inscrits à Haselùnne, 7 à Herssum, 
4 seulement à Sogel, le chef-lieu. En revanche, il y en a 20 à Gross-Stavern. — Dans 
les environs d'Osnabriick les chiffres varient beaucoup : dans la commune de Satter, 
sur 37 domaines susceptibles d'être inscrits, 9 seulement le sont. A Gaste, il y en 
a 12 sur 37. A Hasbergen (V. ci-dessus, p. 82, note 1) 18 sur 68 (et ces 18 sont 
tous des biens de Vollerben). A Hellern, il y en a 15 sur 61 (13 appartiennent à des 
Vollerben). Dans la commune de Malbergen , il y en a 18 sur 39. — Dans le cercle 
de Paderborn nous n'avons relevé que 8 inscriptions. Le registre des Hoferollen, 
m'avouait le juge préposé à sa tenue, est presque sans utilité. — Dans la région de 
Munster, nous disait M. Jaspers, c'est l'attachement traditionnel à Y Anerbenrecht qui 
empêche les Hoferollen de se propager; la plupart des paysans ont conservé l'habi- 
tude de faire leur testament, et savent d'ailleurs que s'ils viennent à mourir sans 
l'avoir fait, leurs enfants régleront vraisemblablement la succession, comme elle 
l'aurait été par lui. Il serait fort à souhaiter, ajoutait-il, que l'inscription sur les re- 
gistres ait lieu de plein droit, et que la loi de 1882 fût complétée en ce sens. — 
Pour le grand-duché d'Oldenbourg, V. ci-dessous, p. 204, note 3. 



LES HOFEROLLEN. 203 

tages que peut leur procurer rinscriplion de leurs biens sur les 
registres. La loi du 11 juillet 1891 déclare que la demande 
d'inscription peut être valablement formée devant les Com- 
missions générales lorsque celles-ci sont appelées à intervenir 
pour régler la situation d'un domaine rural quelconque : le 
moment est en effet favorable pour déterminer les bases de 
ces unités d'exploitation dont la stabilité a une si grande im- 
portance pour la vie économique du pays. Nous verrons 
qu'une loi récente du 8 juin 1896 déclare Y Anerbenrecht ap- 
plicable de plein droit aux Rentengïder et aux petits domaines 
ruraux créés par la commission de colonisation U). 

Le gouvernement prussien s'attache aujourd'hui avec 
d'autant plus de force à l'idée iï Anerbenrecht qu'il croit y 
trouver le meilleur remède contre un endettement qu'il 
importe à l'Etat d'enrayer au plus tôt. L'extension de Y Aner- 
benrecht est précisément réclamée pour ce motif par des 
juristes qui sont opposés à une limitation directe du droit 
de s'endetter, et qui sentent cependant qu'il faut faire quel- 
que chose. Beaucoup vont même jusqu'à Y Anerbenrecht obli- 
gatoire, c'est-à-dire qu'ils admettent qu'à défaut de déclara- 
tion contraire du père de famille, son domaine passe 
intégralement à un « héritier ». Dès 1882, le ministre actuel 
des finances, Miquel avait dit au congrès du Verein fur Social - 
politik que c'était dans l'extension de cette législation succes- 
sorale qu'il fallait chercher le vrai moyen de conserver la 
classe des paysans. A la conférence agraire de 1894, le minis- 
tre de l'agriculture, M. de Heyden a reconnu la justesse de 
ces prévisions. On en est arrivé aujourd'hui à ne plus se con- 
tenter de Y Anerbenrecht facultatif, on en est arrivé à dire 
que la création des Hoferollen, avec leur fonctionnement ac- 
tuel, n'était qu'un « coup d'épée dans l'eau (2) ». Il nous sem- 

(1) La création du registre des Hoferollen est assurément conforme à l'idée de li- 
berté. Mais en Allemagne aujourd'hui on ne recule pas sur le terrain social devant 
l'idée de contrainte. La défaveur attachée aux majorats et aux substitutions n'a ja- 
mais été aussi grande en Allemagne que chez nous. L'importance qu'ont toujours 
eue les fidéicommis dans ce pays est certainement pour beaucoup dans la faveur 
avec laquelle Y Anerbenrecht est envisagé. — V. sur les Fidéicommis, appendice Vf. 

(2) Cf. le récent ouvrage de Riehl : Westfalisches Dauernrecht, 189G. 



204 LES VIEILLES COUTUMES. 

ble pour notre compte qu'on pourrait restituer son caractère 
obligatoire à YAnerbenrecht dans tous les pays où cette légis- 
lation est traditionnelle, en permettant une déclaration de 
volonté contraire et en outre en combinant cette pratique 
avec l'idée de rente, c'esl-tà-dire de libération de YAnerbe 
au moyen d'annuités. Dans les pays au contraire où prévaut 
depuis longtemps la pratique du partage on devrait se borner 
à permettre, au moyen des Hôferollen, l'impartageabilité. 
A défaut d'inscription on ne dérogerait pas au droit com- 
mun 10. 

Extension des Hôferollen. — Ce que nous avons dit des Hijfe- 
rollen se rapporte spécialement à la province du Hanovre; 
mais cette institution a été introduite dans les provinces 
voisines, et il convient de dire quels résultats elle y a pro- 
duits. Nous avons déjà montré ( 2 ) quel intérêt offrait le 
grand-duché d'Oldenbourg. Tout domaine rural sur lequel 
se trouve une maison d'habitation, peut être transformé en 
Grunderbstelle par une déclaration faite au chef-lieu du 
bailliage : l'héritier a droit à un préciput qui varie de 15 
à 40 0/0 de la valeur du domaine, déduction faite des 
dettes (3). 



(1) Schaeffle (Deutsche Kern und Zeitfragen, neue Folge, 1895, p. 201 et suiv.), 
combat avec une certaine âpreté l'idée d'extension de YAnerbenrecht, en arguant de 
son insuffisance, en déclarant qu'il ne suffit pas d'intervenir au moment des trans- 
missions pour cause de mort, qu'il faut aussi songer à l'endettement qui pro- 
vient si fréquemment des aliénations entre-vifs, et agir par suite, d'une façon plus 
générale. Il est, comme nous le verrons ci-dessous chap. V, de ceux qui pensent 
qu'il faut en venir à des moyens plus radicaux et imposer une Verschuldungsgrenze 
d'une façon générale. 

(2) V. ci-dessus, p. 101-104. 

(3) Dans le grand-duché d'Oldenbourg la proportion des domaines ruraux qui sont 
enregistrés est considérable. En 1890 il y avait déjà 9.027 domaines d'enregistrés 
(ce qui correspondait à 26,7 0/0 en quantité et à 43,0 0/0 en superficie des proprié- 
tés rurales). La proportion atteignait même dans les districts où s'appliquait jadis 
le Grunderbrecht dans toute sa rigueur 42,4 0/0 en quantité et 60,2 0/0 en superfi- 
cie. Le nombre élevé des inscriptions tient, comme j'ai pu m'en convaincre, au zèle 
déployé par les fonctionnaires qui ont su montrer aux paysans l'importance qu'avait 
pour eux la législation nouvelle. Le fonctionnement relativement satisfaisant des 
Hôferollen dans le grand-duché d'Oldenbourg, lient en partie à ce que l'introduction 
de cette institution a coïncidé avec les travaux importants nécessités par la loi du 
3 avril 1876 pour l'établissement des livres fonciers (Grundbiïcher). 



EXTENSION DES HÔFEKOLLEN. 205 

Le Schleswig-Holstein offre aussi un champ d'études inté- 
ressant. L'ordonnance du 2 avril 1886 est une imitation de la 
loi rendue pour le Hanovre en 1874. La diète de cette pro- 
vince avait demandé que le régime successoral y fut réglé 
d'une façon uniforme, afin d'éviter les incertitudes dont on se 
plaignait dans la pratique. On déclara Y Anerbenrecht supé- 
rieur au droit commun et on exprima le désir qu'il fut adopté 
par les parties de la province qui ne l'avaient pas admis. Cela, 
dit-on, vaudra mieux que de créer des Hôferollen, car il est 
peu probable que les paysans des contrées où V Anerbenrecht 
n'est pas la règle traditionnelle, fassent grand usage de ces re- 
gistres. On l'avait bien vu, ajoutait-on, dans le grand-duché 
d'Oldenbourg pour la région des Marschen où, Y Anerbenrecht 
étant inconnu, il y avait fort peu de biens ruraux inscrits. Le 
gouvernement prussien en dépit de ces sages observations se 
borna à introduire dans le Schleswig-Holstein les Hôferollen; 
mais comme rien n'est plus difficile que de modifier les tradi- 
tions en matière successorale, il ne faut pas s'étonner que ces 
registres y fonctionnent très peu. 

Dans la province depuis longtemps prussienne de West- 
phalie la situation n'est pas moins curieuse à observer. Une 
partie de la population, celle qui est d'origine franque, s'est 
toujours accommodée du partage égal ; mais le reste des habi- 
tants s'est montré au début de ce siècle peu sympathique à 
l'introduction du droit commun prussien. Un décret du 13 
juillet 1836 avait d'abord accordé à la grande majorité des 
paysans le droit de recourir à Y Anerbenrecht. Mais, en 1848, 
on avait cru pouvoir revenir sur cette faveur. Il fallut l'expé- 
rience d'une génération pour que la question d'une réforme 
du régime successoral apparût comme urgente : les vieilles 
coutumes se désagrégeaient sous l'influence du droit écrit; 
les domaines se morcelaient d'une façon désastreuse et l'en- 
dettement faisait des progrès inquiétants. 

Aussi en 1878 à l'instigation du baron de Schorlemer-Alst, 
l'association des paysans de Westphalie nomma une commis- 
sion chargée de préparer une loi sur la transmission des biens 
ruraux. Le projet qui fut quelques mois plus tard soumis à la 



206 LES VIEILLES COUTUMES. 

diète provinciale, et accepté par 43 voix contre 15 proposait, 
tout en maintenant la pleine liberté testamentaire du père de 
famille, que Y Anerbenrecht restât en vigueur, lorsqu'il vien- 
drait à mourir intestat, pour tous les biens indépendants 
payant au moins 7o marcs d'impôt foncier. 

Ce projet fut accueilli avec faveur par la presse et par l'o- 
pinion publique; on critiqua seulement les dispositions, ac- 
cessoires d'ailleurs, qui rompaient trop visiblement avec le 
droit commun de la Prusse, et entravaient d'une façon abu- 
sive la liberté d'aliéner et d'hypothéquer. 176 députés le sou- 
tinrent au Landtag, qui l'accepta à une grande majorité, et 
non seulement demanda au gouvernement de le transformer 
en loi, mais pria celui-ci de préparer pour les autres provinces 
de la Prusse, partout où une modification des lois successorales 
paraîtrait utile, des projets conçus dans le sens de la proposi- 
tion Schorlemer-Alst, après s'être entendu avec les diètes des 
différentes provinces, et avoir pris l'avis des fonctionnaires de 
l'ordre judiciaire et administratif. 

L'accueil qui fut fait à ces propositions dans la province de 
Westphalie mit en lumière l'opposition qui existe entre les 
parties habitées par des Saxons (et essentiellement agricoles) 
et celles qui sont habitées par des populations mêlées (surtout 
d'origine franque) et sont principalement industrielles. Les 
régences de Minden et d'Arnsberg se prononcèrent en faveur 
du projet; les autres, et notamment la cour d'appel de Mun- 
ster et la plupart des tribunaux de première instance, se dé- 
clarèrent hostiles aux changements projetés. Ils prétendirent 
que les enquêtes faites depuis 1860 prouvaient qu'on avait 
exagéré en parlant de la fréquence et des inconvénients du 
partage, et que, d'autre part l'application de Y Anerbenrecht 
obligeait l'héritier au paiement de soultes écrasantes pour lui. 

Finalement, en ce qui concerne la province prussienne de 
Westphalie, le projet Schorlemer-Alst fut repoussé et le gou- 
vernement crut faire assez d'y introduire le système des Hôfe- 
rollen (ou Landguterrollen, comme on dit volontiers) avec ins- 
cription purement facultative comme cela existait dans le 
Hanovre. La diète provinciale tout en regrettant de ne pou- 



EXTENSION DES HÔFEROLLEN. 207 

voir obtenir mieux, accepta la proposition du gouvernement^). 

L'extension des Hôferollen est particulièrement intéressante 
-à étudier dans les contrées où prévaut depuis longtemps le 
système du partage. Il nous a été facile de constater que cette 
invention n'y avait pas introduit de changements notables, et 
avait imparfaitement rempli le but qu'on voulait atteindre ( 2 ). 
Cette institution n'impliquant en effet nullement une régle- 
mentation nouvelle du régime successoral, et de la condi- 
tion juridique du paysan, a presque passé inaperçue. Nous 
avons rencontré beaucoup de paysans qui en ignorent l'exis- 
tence. Leur ignorance est entretenue par les fonctionnaires 
qui, élevés dans l'admiration des idées romaines, n'engagent 
jamais les paysans à y recourir, les en dissuadent même le 
plus qu'ils peuvent si quelques incitations particulières leur 
sont adressées. C'est ainsi que dans la partie méridionale de 
la Westphalie et une partie de la Hesse, il n'y avait encore à 
la fin de 1894 que 161 domaines enregistrés sur 2.367 qui 
étaient susceptibles de l'être ( 3 ). 

Le gouvernement prussien fait maintenant de grands ef- 

(1) Il convient de remarquer que dans une partie de la Westphalie, dans les cer- 
cles de Rees, de Duisburg, de Miilheim, et dans les deux cercles d'Essen, le droit 
successoral a été réglé surtout dans ses rapports avec le régime des biens entre 
époux. Lorsque ceux-ci vivent sous le régime de la communauté pure et simple, le 
Hôferecht (contrairement à ce qui se passe dans le Hanovre) s'applique aux biens ins- 
crits dans les Hôferollen de telle façon que le survivant des époux est autorisé à les 
reprendre à des conditions particulièrement avantageuses pour lui, comme s'il était 
lui-même Anerbe. On calcule la valeur des biens en multipliant par 20 le revenu net 
porté au cadastre. Aucun préciput n'est accordé ici à VAnerbe. 

(2) Ainsi, dans le Brandebourg, le registre des Hôferollen ne sert à peu près à rien. 
Dans la plupart des localités que j'ai visitées, à l'est comme à l'ouest de Berlin, 
aucun bien n'est enregistré. 

(3) La région hessoise mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans la 
vieille Hesse, dans les environs de Fulda notamment, on cherche autant que possible 
à assurer la transmission intégrale du Hof. Mais cet usage se heurte dans la pratique 
à une foule d'obstacles (les uns dérivant des principes admis en matière de régime 
matrimonial, les autres de diverses dispositions législatives, par exemple du règle- 
ment de 1786 sur les successions ab intestat, aux termes duquel, lorsque le défunt 
laisse des enfants mineurs, les tuteurs peuvent, avec l'autorisation du tribunal, pro- 
voquer un partage égal entre les enfants). Le gouvernement hessois, d'accord avec le 
tribunal supérieur de Cassel, reconnaît aujourd'hui les inconvénients du partage, et 
la diète provinciale a voté à une grande majorité l'introduction dans la province des 
Hôferollen facultatifs. 



208 LES VIEILLES COUTUMES. 

forts pour propager les idées saxonnes dans les provinces de 
l'est. Celles-ci étaient soumises depuis longtemps à un tout 
autre régime. La liberté testamentaire est très restreinte dans 
le Brandebourg, car d'après le vieux droit margraviat l'époux 
survivant peut demander purement et simplement le partage 
du patrimoine commun. La réserve des enfants n'est que du 
tiers ou de la moitié, suivant qu'ils sont plus ou moins de cinq, 
et le calcul est fait sur l'ensemble du patrimoine. Par suite 
si l'époux survivant n'a pas une fortune propre qui vienne 
grossir la masse, le défunt n'a d'autre ressource pour empê- 
cher le partage du domaine, dans le cas où les enfants ne s'en- 
tendraient pas, que de conclure avant sa mort, un a arrange- 
ment » avec l'un d'eux, où même de vendre le domaine à un 
tiers, chargé de le rétrocéder à un des enfants. Aussi les 
paysans renoncent-ils prématurément à exploiter eux-mêmes 
leurs domaines. Ils stipulent naturellement une pension. Mais 
le paiement même des sommes qu'ils se réservent soulève par- 
fois des difficultés regrettables. Ce régime successoral a en 
outre contribué à amener un formidable endettement du sol, 
aussi bien par suite des « arrangements » prématurés que par 
suite des partages (*). C'est surtout chez les grands proprié- 
taires fonciers que l'endettement est devenu inquiétant. On a 
récemment démontré h la Chambre des seigneurs que si l'on 
ne portait remède à cet état de choses la plupart des do- 
maines du Brandebourg ne pourraient se maintenir dans la 
même famille pendant plus de trois générations. 

La diète provinciale ne s'était point d'abord suffisamment 
émue. Ce fut au mois de mars 1881 qu'elle se décida, tout en re- 
poussant l'idée d'introduction des Huferollen dans la province, 
à adopter, par 58 voix contre 6, un projet présenté par M. de 
Levetzow qui prenait pour base du régime successoral ab in- 
testat le principe de YAnerbenreclit, et admettait une liberté 
testamentaire beaucoup plus étendue. Mais le gouvernement, 
bien que le président supérieur de la province et les deux 
présidents de régence se fussent montrés favorables à ce pro- 

(1) V. ci-dessous, p. 237 et suiv., et appendice XIIL 



PROJETS DE RÉFORMES. 209 

jet, s'en tint, en dépit d'une vive opposition de la Chambre 
des seigneurs, à l'introduction des Hôferollen dans le Brande- 
bourg. On promulgua en ce sens le 10 juillet 1883 un règle- 
ment sur les biens ruraux (Landgùterordnung), qui, ainsi que 
l'avait prédit le rapporteur M. de Winterfeld, n'a guère servi 
en fait qu'aux grands propriétaires. Les petits propriétaires 
ne font aucun usage des Hôferollen, craignant par cette in- 
scription de restreindre encore leur liberté. Il n'y avait d'in- 
scrits à la fin de 1894 dans la province de Brandebourg que 
80 biens ruraux (dont 26 biens équestres). 

En Silésie, le règlement du 24 avril 1884 n'a pas eu de meil- 
leurs résultats. Le total des biens inscrits à la fin de 1894 
était de 46 (dont 2 seigneuries, 31 biens équestres, 13 biens 
de paysans). 

L'introduction dans les provinces de l'est d'un régime em- 
prunté aux pays saxons n'a donc en somme été utile jusqu'ici 
qu'à la noblesse qui cherche peut-être à ressusciter par cette 
inscription certaines traditions de l'époque féodale. Et c'est 
pourquoi plusieurs diètes provinciales se montrent aujourd'hui 
défavorables à l'introduction des Hôferollen et pensent qu'il 
vaut mieux laisser aux paysans le soin de faire leurs arrange- 
ments conformément à leurs vieilles habitudes. Le souvenir 
des lourdes entraves qui pesaient jadis sur les populations 
rurales de ces contrées, et les plaçaient dans un état de grande 
dépendance a certainement contribué à rendre suspecte toute 
tentative qui semble de nature à porter atteinte à la législa- 
tion libérale du commencement de ce siècle. Une certaine 
défiance à l'égard des seigneurs et des grands propriétaires 
qui patronaient les projets nouveaux, a déterminé les députés 
nommés par les paysans à voter de préférence avec les repré- 
sentants des villes attachés aux doctrines libérales et hostiles 
au vieux droit saxon. 

Projets de réformes. — La question d'une réforme des lois 
successorales est d'autant plus intéressante à étudier qu'elle 
est partie des régions où se trouve la race de paysans la plus 
vigoureuse et la plus intelligente, et où la situation des po- 
pulations rurales est encore la meilleure. Les idées qui pré- 

B. H 



210 LES VIEILLES COUTUMES. 

valent dans la région saxonne ont trouvé en Allemagne au- 
jourd'hui un puissant écho à la fois parmi les agriculteurs et 
parmi les hommes politiques, qui comprennent de quelle im- 
portance est pour le nouvel Empire l'existence d'une classe 
nombreuse de moyens paysans ( 1 ). C'est aux deux extrémités 
de l'Allemagne dans la vallée du Rhin d'une part, dans les 
régions de l'est d'autre part que l'introduction du régime suc- 
cessoral saxon se heurte aux plus vives résistances. 

Le gouvernement prussien témoigne hautement aujour- 
d'hui de sa sympathie pour Y Anerbenrecht : le Landesœkono- 
miekollegium et le Landwirthschaftsrath ont demandé son 
introduction. Mais il semble encore dominé par le désir d'u- 
niformité si cher à la plupart des légistes, plus préoccupés 
de faire prévaloir la logique dans les institutions que de les 
modeler sur les indications de la vie réelle ou sur des néces- 
sités d'ordre politique et social. Et il est intéressant de re- 
marquer que dans les préambules des divers règlements qui 
concernent les biens ruraux, on cherche toujours à démon- 
trer que l'on entend respecter l'unité des principes juridiques 
en matière de transmission héréditaire. Est-ce donc une si 
bonne tactique? Ne vaudrait-il pas mieux dire franchement 



(1) Le courant d'opinion en faveur de V Anerbenrecht s'accentue depuis quelques 
années. La plupart des professeurs d'économie politique avec lesquels je me suis 
entretenu des questions agraires en sont partisans : je peux citer Conrad, Schmoller, 
von Miaskoswki, Paasche, Sering, Wagner, sans parler de beaucoup de professeurs 
de droit tels que Gierke, Brunner, Baron, etc., et du Ministre des finances Miquel. 
Le célèbre économiste Schaeffie, et le ministre badois Buchenberger tout en repous- 
sant les projets de généralisation de Y Anerbenrecht sont admirateurs de cette légis- 
lation. Elle a aussi sans doute des détracteurs, mais je ne puis guère citer que Bû- 
cher, et L. Brentano qui a fait précéder le livre de son élève L. Fick, Die bauerliche 
Erbfolge im rechtsrheinischen Bayern, 1895, d'une préface qui mérite d'être lue. Plu- 
sieurs des orateurs de la conférence agraire de Berlin (1894) ont mis en lumière la 
question si importante des rapports qui existent entre le régime successoral et l'en- 
dettement de la propriété foncière et l'utilité qu'il y aurait à ce que l'héritier privi- 
légié pût payer au moyen de rentes les soultes qu'il doit à ses cohéritiers. Ils ont 
montré aussi qu'il n'y a pas de raison suffisante pour distinguer entre la propriété 
paysanne et la grande propriété. La grande majorité des membres de la conférence, 
et spécialement les grands propriétaires, se sont montrés favorables à Y Anerbenrecht 
et ont estimé qu'il ne suffit pas de dire : mais la coutume corrige ce que la loi a de 
mauvais, et on arrive au même résultat 1 Non, il faut que la loi soit en harmonie avec 
la pratique. V. ci-dessous, appendice V. 



PROJETS DE RÉFORMES. 211 

qu'il faut au point de vue social tenir compte des situations 
particulières des contrées si profondément différentes les unes 
des autres dont se compose l'Empire? On s'exprime d'une 
façon équivoque parce qu'en effet X Anerbenrecht , excellent 
dans certain cas, ne peut devenir le droit commun, et sur- 
tout parce qu'on sent bien que cette législation ne pourra 
jamais convenir aux populations urbaines. 

C'est ainsi que les lois successorales actuelles de l'Alle- 
magne portent la trace d'une série de compromis fort curieux 
à étudier. On n'a voulu répudier aucun des deux grands 
régimes vers lesquels les populations se sont, depuis des 
siècles, sous l'influence des circonstances ou des traditions, 
plus ou moins franchement orientées. On demeure très atta- 
ché aux principes du droit commun tout imprégné d'idées 
romaines, mais on sent d'autre part les mérites de YAnerben- 
recht vieille législation germanique dont on est assez porté 
pour cela même à s'enorgueillir (*). Aussi qu'est-il arrivé? 
C'est que l'institution ingénieuse des Hôferollen n'a pas ré- 
pondu à l'attente du législateur. On ne peut dire en tous cas 
que ce soit une solution définitive, on cherche aujourd'hui 
une législation meilleure, plus conforme aux vœux des popu- 
lations rurales et à l'intérêt général du pays. Les paysans 
en parlent sans aucune reconnaissance; ils trouvent que 
le gouvernement a traité a\ec dédain celle de leurs vieil- 
les coutumes à laquelle ils tenaient le plus, et voient dans 
la création de ces registres encore une invention de cet 
esprit bureaucratique qu'ils n'aiment guère, et une nou- 
velle application d'un formalisme administratif qui leur est 
suspect. 

Il est maintenant question de rendre l'inscription sur le 
registre des Hôferollen obligatoire. Les biens ruraux seront 
inscrits de plein droit, et il faudra une déclaration spéciale 

(1) La transmission intégrale des biens a été une des grandes institutions du 
Moyen âge. Les forces matérielles et morales de l'Europe actuelle ont dû en grande 
partie leur essor aux familles qui acquéraient sous ce régime force et stabilité. 
C'est grâce à lui qu'elles ont fourni avec une fécondité inépuisable le personnel né- 
cessaire au défrichement du sol, au recrutement des armées, aux lointaines entre- 
prises. 



212 LES VIEILLES COUTUMES. 

pour les y soustraire. Ce serait un retour à Y AnerbenrechtX) . 

L'étude de ces vieilles coutumes successorales, dont le 
mérite longtemps méconnu nous a beaucoup frappés, suggère 
bien des réflexions. 

Nous avons d'abord constaté qu'il y a grand avantage à ce 
que le domaine rural passe dans son intégralité à celui des 
enfants qui est le plus capable de le maintenir au degré de 
prospérité où les ancêtres Font élevé. Cet enfant certes, reçoit 
une part plus large que ses frères; mais tout cultivateur in- 
telligent sait que le capital, qui est comme l'engrais du tra- 
vail, ne doit pas être répandu indistinctement sur les champs 
les plus infertiles ou sur les meilleurs, et qu'il ne doit pas 
être employé à faire pousser les mauvaises herbes, à l'égal des 
plantes utiles. Le bon cultivateur concentre son effort et son 
engrais sur la terre la mieux préparée, et en tire une récolte 
abondante. Ainsi fait le paysan saxon; il sent que le partage 
de son domaine aurait des conséquences funestes pour la 
famille : or la famille à ses yeux c'est la véritable unité so- 
ciale; il n'hésite pas s'il le faut à lui sacrifier les individus. 
C'est le Hof en réalité qui est l'enfant privilégié ( 2 ). 

Au surplus l'inégalité entre les enfants est plus apparente 
que réelle. Le paysan saxon les aime tous d'un même amour, 
et cherche à les faire tous profiter des fruits de son expé- 
rience. Est-ce une si mauvaise tactique que de donner la volée 
lointaine à ceux qu'il juge les plus ardents, à ceux qui sont 



(1) La diète provinciale de Westphalie a pris au cours de l'année 1895, l'initia- 
tive d'une proposition qui tend à améliorer le régime successoral actuellement en 
vigueur dans cette province, en demandant que Y Anerbenrecht y soit le régime ab 
intestat pour les biens ruraux attenant à une maison d'habitation et payant au moins 
50 marcs d'impôt foncier (sauf déclaration de volonté contraire de la part du pro- 
priétaire). 

(2) Le D r Salfeld me racontait qu'un vieux paysan des environs de Lingen ayant, 
par suite d'une expropriation dont il avait été l'objet pour la création d'un canal, 
reçu une somme assez importante, l'avait immédiatement employée à améliorer son 
domaine, sans penser qu'elle pourrait lui servir à indemniser au jour de sa mort ses 
autres enfants. Le Hof prend en quelque sorte une meilleure place dans son cœur 
que ses enfants. Et jadis quand le paysan ne laissait que des filles, le gendre qui 
épousait celle à laquelle le Hof était transmis en prenait ipso jure le nom. Il faut 
aujourd'hui une autorisation particulière qui est quelquefois demandée. 



PROJETS DE RÉFORMES. 213 

disposés à aller chercher fortune au dehors. Obligés de se 
faire une situation, ceux-là se laissent guider par l'esprit 
d'entreprise et comptent moins que les fils de nos paysans 
français, sur leur part d'héritage. Ils recherchent avec un 
zèle souvent couronné d'efforts à se faire eux-mêmes une 
position. Ils affrontent d'ailleurs la lutte avec une certaine 
tranquillité d'esprit, car ils savent que s'ils ne réussissent pas, 
ils trouveront à ce foyer d'où ils sont partis, un asile, ou des 
secours. Et l'individu qui se sent soutenu par la famille est 
toujours plus fort, plus capable de faire œuvre utile, et d'user 
sagement de sa liberté. 

Je comprends à merveille pour ma part que les Allemands 
fassent aujourd'hui de grands efforts pour maintenir là où 
elle existe encore, pour restaurer là où elle a disparu, la 
famille paysanne. Ils sont convaincus que les familles puis- 
samment organisées comme le sont ces familles saxonnes, ont 
une tout autre force de résistance que les ménages inconsis- 
tants et instables. Ils ne trouvent rien de mieux pour asseoir 
la grandeur du jeune Empire que ce groupement familial 
présidé par le meilleur héritier des traditions et des vertus 
des ancêtres; et s'il est vrai qu'il n'y a aucun peuple qui ne 
faiblisse à certains moments, et que ne puissent envahir des 
infiltrations corruptrices, il me semble que nulle institution 
n'est plus capable de résister aux causes de désorganisation 
que le foyer du paysan agriculteur placé sous le régime de la 
transmission intégrale du domaine. 

C'est en visitant le Hanovre en 1829 que Le Play fut pour 
la première fois frappé de l'importance des coutumes de la 
famille souche; il en recommanda l'étude aux voyageurs et 
ne craignit pas de dire qu'il avait rencontré dans la plaine 
saxonne « l'une des plus admirables races que l'on puisse ob- 
server en Europe». Gomment, en effet, ne pas admirer ces fa- 
milles qui sont depuis un temps immémorial incorporées aux 
mêmes domaines, surtout lorsqu'on compare à une telle sta- 
bilité la mobilité et l'émiettement des familles de notre occi- 
dent désorganisé! Comment ne pas étudier avec respect ces 
vieilles coutumes, vraie propriété nationale, sortie de la con- 



214 LES VIEILLES COUTUMES. 

science populaire, qui sont l'œuvre du peuple lui-même, et 
comme une production spontanée du sol. C'était avec raison 
que le miroir de Saxe, le monument le plus vénérable de la 
vie juridique au xiu e siècle, disait déjà qu'elles avaient autant 
de valeur que le droit écrit! Comme Le Play, nous ne pouvons 
nous défendre d'un sentiment d'admiration en voyant les 
heureux effets de ces pratiques si propres à favoriser tout à la 
fois « la fécondité qui fait les familles fortes, et permet de choi- 
sir un bon héritier; la stabilité grâce à laquelle se perpétuent 
les traditions des ancêtres; et l'émigration qui garantit la du- 
rée de ces deux premiers avantages en conjurant les inconvé- 
nients qu'amène l'agglomération exagérée des populations, et 
en dirigeant utilement sur les colonies, pour le plus grand pro- 
fit de la mère-patrie, les activités surabondantes ». Nous avons 
bien souvent demandé ce qu'étaient devenus les enfants autres 
que l'héritier. Quelques-uns ont sombré, c'est vrai, mais il en 
est aussi qui sont parvenus à de très honorables situations, et 
du fond de ces domaines ruraux est montée en somme vers 
les classes élevées, une légion d'hommes laborieux, artisans 
de leur fortune et qui ont grandement contribué à cet essor 
économique remarquable dont aujourd'hui l'Allemagne est 
à juste titre fière. 

Cette organisation de la vie familiale, en encadrant la vie 
rurale dans des formes qui en assurent la perpétuité, rend 
aussi (et ce n'est pas le moindre de ses avantages) moins 
utile l'intervention de l'État ( l ). L'ingérence gouvernemen- 
tale et les réglementations administratives se développent en 
raison directe de l'impuissance des familles h conserver leur 
cohésion et à gouverner leurs intérêts. Mais de même qu'il 
y a un droit industriel et un droit commercial spéciaux, de 
même il doit y avoir pour les populations rurales une législa- 
tion particulière plus propre que la législation actuelle à em- 
pêcher le morcellement, à maintenir la stabilité de la famille, 2 '. 

(1) Si l'on excepte toutefois les grands travaux d'utilité publique, dont tout le monde 
reconnaît la nécessité. 

(2) Nous donnons, appendice V le résumé de l'enquête où sont consignés les résul- 
tats auxquels a abouti un régime successoral différent dans la région du Rhin. 



TRANSMISSION DES BIENS EN BAVIERE. 215 

Transmission des biens en Bavière. — Nous avons déjà parié 
de la manière dont le domaine familial se conserve en Bavière, 
en dépit d'une législation favorable dans son ensemble à l'idée 
de partage (*). La Bavière offre un champ d'études presque 
aussi intéressant que la région saxonne à qui veut étudier 
l'influence des vieilles coutumes sur les populations rurales, 
et voir comment elles se sont maintenues. Nulle part, l'oppo- 
sition entre le droit écrit et la pratique coutumière n'apparaît 
avec plus de force. 

11 existe encore aujourd'hui en Bavière plus de trente légis- 
lations différentes (sans parler de lois spéciales d'une appli- 
cation restreinte). Or, ce qui frappe d'abord, lorsqu'on étudie 
la condition juridique des biens ruraux, c'est ce fait qu'ils 
sont la copropriété des époux. En épousant un Bauer, la fille 
d'un paysan bavarois n'entend pas se contenter de devenir son 
aide. Elle entend devenir copropriétaire du Hof, et même si 
son mari meurt prématurément, en rester la maîtresse. C'est 
pourquoi, pendant le mariage, toute aliénation, toute consti- 
tution d'hypothèque est impossible sans le consentement des 
deux époux; le conjoint survivant reste seul propriétaire. On 
a soin seulement de dresser un inventaire détaillé, et de ga- 
rantir aux enfants la part à laquelle la loi leur donne droit, 
c'est-à-dire la moitié ou le tiers du patrimoine entier (lequel 
est d'ailleurs affecté hypothécairement à la sûreté de cette 
dette). Ce n'est que dans la Basse-Franconie et le Palatinat 
rhénan, là surtout où se trouvent des vignes et des cultures 
maraîchères qu'un partage effectif intervient ( 2 ). 

En pratique, la transmission des domaines ruraux résulte 
presque toujours d'un acte entre-vifs qui rappelle à quelques 
égards nos partages d'ascendants et joue le rôle du testament 
dans d'autres contrées ( 3 ). Lorsque les paysans sont arrivés à 

(1) V. ci-dessus, p. 43, 51, 55. 

(2) Il n'y a dans la Haute-Bavière que trois communes où la pratique du partage 
égal ait prévalu. Ce sont trois communes près de Garmisch dont les habitants vivent 
de la sculpture sur bois. 

(3) En voyant le rôle que joue le testament en Allemagne, on comprend mieux ce 
que disaient nos vieux auteurs de « cette jalouse liberté de tester » qui a perdu de 
son importance dans notre France démocratique mais qui donnait jadis au père de 



216 LES VIEILLES COUTUMES. 

l'Age de 60 ou 60 ans, ils cèdent leur domaine à" un de leurs 
enfants (ordinairement l'aîné), en se réservant pour eux- 
mêmes une sorte de pension. C'est souvent au moment où le 
fils, héritier présomptif, va se marier et pour les raisons que 
nous avons indiquées tout à l'heure, que cet acte entre-vifs, 
appelé Gutsùbergabevertrag, intervient. Les nouveaux époux 
sont investis de la propriété, ils se chargent en même 
temps d'acquitter les dettes que peut avoir le père, de lui 
payer quatre fois par an certaines prestations en argent ou en 
nature [Quatenibergeld)^ et de donner à leurs frères ou sœurs 
certaines indemnités. Les parents viennent-ils à mourir avant 
que cet acte ait eu lieu, les enfants restent copropriétaires du 
domaine, ils le font parfois valoir quelque temps en commun 
{Kornmunhausung) , mais ordinairement concluent ensemble 
un accord conforme aux volontés présumées du défunt, et 
ayant pour effet de transférer la propriété à un seul d'entre 
eux. 

Ces pratiques fort anciennes ne découlent nullement de la 
loi. Ce sont, en réalité, les contrats de mariage qui jouent en 
Bavière le rôle principal, qui règlent la transmission des 
domaines ruraux et déterminent leur sort éventuel. Le père 
de famille sait d'ailleurs que s'il est surpris par la mort, ses 
enfants, au lieu d'invoquer la loi, feront les choses comme il 
les eut vraisemblablement faites lui-même, s'il eût vécu. 

C'est donc ici également la coutume qui assure la transmis- 
sion intégrale du Hof, et ce qui varie d'une contrée à l'autre, 
ce sont surtout les procédés d'évaluation et l'importance des 
compensations accordées aux autres enfants. Dans tous les 
villages de Bavière que nous avons visités, nous avons constaté 



famille une haute idée de sa responsabilité. Sous l'influence de la démocratie moderne 
le père de famille semble avoir abdiqué l'exercice du plus précieux de ses droits na- 
turels, et ne plus attacher la même importance qu'autrefois à la transmission de sa 
fortune et des fruits de son travail. Cet état de choses a contribué chez nous à hâter 
la disparition de beaucoup de familles de moyens propriétaires ruraux. La plupart 
des paysans allemands regardent au contraire comme un devoir de régler leur suc- 
cession par testament de façon à prévenir des discussions d'intérêt entre leurs en- 
fants. Cet usage a profondément établi dans les consciences, à la base même de 
l'ordre domestique et social, l'idée et le sentiment de la responsabilité. 



TRANSMISSION DES BIENS EN BAVIERE. 217 

que ce qu'on désire aujourd'hui principalement, c'est que le 
nouveau propriétaire puisse se maintenir dans de bonnes 
conditions; c'est pourquoi le bien est presque toujours estimé 
au-dessous de sa valeur. Aussi comprend-on fort bien qu'on 
ne réclame presque nulle part, en Bavière, l'introduction de 
Y Anerbenrecht. Cela ne modifierait guère les usages existants. 

Bien que dans la pratique on se préoccupe peu du droit 
écrit, nous avons peine à croire cependant qu'il soit resté et 
surtout qu'il reste indéfiniment dans l'avenir sans influence. 
Peut-on croire a priori, qu'une opposition si complète entre 
le droit coutumier et le droit écrit n'ait pas quelque consé- 
quence? Nous avons déjà parlé du contraste qui existe entre 
les populations bavaroise et souabe d'une part et les popula- 
tions franconiennes d'autre part. Chez ces dernières, avons- 
nous dit, la tendance au partage prévaut. Or, le gouverne- 
ment bavarois peut-il admettre qu'ici la coutume l'emporte 
sur le droit écrit, et que là ce soit l'inverse? Fermer indéfini- 
ment les yeux, n'est-ce pas accepter en réalité la suppression 
de toute législation positive en matière successorale? Et c'est 
à cela que tendent au fond ceux qui disent qu'il est inutile 
d'introduire Y Anerbenrecht et qu'il suffit de laisser au paysan 
le droit de faire comme bon lui semble, ajoutant qu'il faut 
précisément pour que les vieilles traditions se maintiennent 
éviter tout ce qui ressemblerait à une contrainte légale. Mais 
ce raisonnement est-il suffisant? Et peut-on admettre qu'on 
puisse, ou se passer d'une « législation » successorale ou la 
laisser impunément méconnaître? 

Après l'enquête que nous avons faite en Bavière nous n'hé- 
sitons pas k croire que le mieux serait de substituer dans ce 
royaume Y Anerbenrecht à la législation actuelle, mais sans 
l'imposer comme on a pu le faire en créant des Rentengùter 
ou des domaines de colons. Nous croyons qu'il convient de 
ne porter aucune atteinte à la liberté dont jouit le paysan 
bavarois; mais il faut bien déterminer légalement comment 
les choses doivent se passer en l'absence de toute disposition 
testamentaire et de toute convention entre -vifs et aussi à dé- 
faut d'accord entre les cohéritiers. Nous partageons le senti- 



218 LES VIEILLES COUTUMES. 

ment de ceux qui pensent qu'on ferait bien pour ce cas de 
substituer à la loi actuelle, une législation nouvelle qui re- 
connaîtrait le principe d'une transmission intégrale au lieu 
d'admettre le principe du partage, qui déterminerait en 
même temps quel doit être l'héritier et comment doivent se 
régler les indemnités ou les soultes. Introduire une sembla- 
ble législation en Bavière ce serait au fond reconnaître le 
mérite de coutumes que nous avons fort admirées pour notre 
part, et qui, en dépit de la « réception du droit romain » 
répondaient si bien au vœu des paysans bavarois qu'elles 
se sont maintenues depuis des siècles. De deux choses l'une : 
ou ces pratiques coutumières sont bonnes, et alors pourquoi 
la législation positive reste-t-elle en désaccord avec elles? ou 
on les juge mauvaises, et alors pourquoi ne pas imposer à tous 
le respect de la loi? C 1 ) 



(1) La manière dont les choses se passent en Bavière fournit un argument à ceux 
qui critiquent le nouveau Code civil allemand, lequel n'admet que la communauté 
d'administration entre les époux, mais repousse cette idée d'une communauté géné- 
rale des biens qui, nous l'avons vu, prévaut en Bavière, comme défavorable à la 
tendance qu'on veut respecter du maintien des biens ruraux dans leur intégrité. En 
voyant comment les choses se passent en Bavière on est porté à croire que les dis- 
positions du nouveau Code ont en vue les possesseurs de biens équestres, les fonc- 
tionnaires et les riches en général plutôt que la masse du peuple. 



CHAPITRE II 

L'INITIATIVE PRIVÉE 



Le second des grands courants que nous avons signalés est 
celui des initiatives privées et des efforts individuels, cou- 
rant d'autant plus utile à connaître que cette étude jette 
une vive lumière sur le caractère germanique, et permet 
de mieux comprendre l'évolution historique du peuple alle- 
mand. 

L'Allemand est, au fond, pesant et routinier ; il n'a pas à un 
haut degré l'esprit d'initiative. Il est moins enclin que le 
Français à croire à la puissance de la volonté, son intelligence 
consiste surtout dans son application au travail, inseinemFleiss, 
comme disait déjà Leihnitz. Mais si sa volonté est gauche 
parfois dans l'acte isolé, c'est, du moins, une volonté à longue 
portée, féconde dans l'ensemble. Il faut rendre hommage à 
cette persévérance, grâce à laquelle beaucoup d'Allemands 
sont arrivés à se donner une partie des talents que leur avait 
refusés la nature. C'est cette persévérance dont nous allons 
mettre en lumière les manifestations les plus intéressantes en 
étudiant d'abord le rôle de l'association dans la vie rurale 
du peuple allemand, puis en montrant les développements 
des associations de crédit fondées par Sehulze-Delitzsch et 
Raiffeisen, œuvres vraiment individuelles, œuvres de paix et 
de liberté fondées sur le travail, l'épargne, la prévoyance, 
et qui attestent d'une façon lumineuse ce qu'on peut obtenir 
en dehors de toute ingérence gouvernementale par l'associa- 
tion et la solidarité. 

Nous laisserons d'ailleurs de côté dans ce chapitre les ré- 
flexions d'un caractère général sur le rôle et les bienfaits de 



220 l'initiative privée. 

l'association en notre temps. Personne ne conteste aujour- 
d'hui que ce soit un instrument d'une grande efficacité pour 
amener l'amélioration économique, intellectuelle, morale 
des classes les plus pauvres, pour corriger les abus de la 
concurrence, pour émanciper peu à peu ceux que notre 
organisation sociale actuelle tient dans une sorte de demi- 
esclavage. Les associations à forme coopérative en particulier 
nous ont apparu dans la vie rurale du peuple allemand 
comme des facteurs puissants d'union et de paix, parce que 
ce sont des instruments d'éducation sociale plus encore que 
d'essor économique. Elles apprennent surtout aux intéressés 
à compter sur leurs propres forces, à développer leur activité 
propre et leur esprit d'initiative. Est-ce à dire que le principe 
d'association puisse conduire l'humanité à une destinée idéale, 
et à l'extinction complète de toutes les crises? Assurément 
non ! il faudrait pour cela changer la nature humaine et les 
appétits. L'association d'ailleurs peut à son tour devenir aisé- 
ment oppressive. Si les travailleurs s'associent pour la défense 
de leurs intérêts ceux qui les emploient peuvent également 
faire de l'association un moyen de spoliation. L'association ne 
constitue pas seulement une force sociale, elle peut devenir 
aussi la source d'un véritable monopole (0. Mais les dangers 
que présente l'association nous ont paru moindres dans la 
vie agricole que dans la vie industrielle. Il suffit d'avoir un 
peu vécu parmi les paysans pour savoir combien ils sont 
méfiants les uns à l'égard des autres. On peut sans crainte les 
pousser à s'associer. Il en est beaucoup à qui l'association 
apparaît encore comme une forme louche de ce communisme 
dont ils ont une profonde horreur. C'est et ce sera certaine- 
ment longtemps encore faire œuvre utile que de leur montrer 
que l'association est aujourd'hui le meilleur moyen pour eux 
d'accroître leur force d'action. 



(1) V. Ch. Brouilhet, Essai sur les ententes commerciales et industrielles, 1894. 



LES ASSOCIATIONS A FORME COOPÉRATIVE. 221 

SECTION I 

LASSOCIATION DANS LA VIE RURALE DU PEUPLE ALLEMAND (0. 
§ 1. LES ASSOCIATIONS A FORME COOPÉRATIVE. 

L'esprit d'association s'est montré de bonne heure en Alle- 
magne. Il y a longtemps qu'on s'est associé pour produire, 
pour vendre, pour se défendre contre la baisse des prix, pour 
lutter contre la concurrence étrangère. Il n'est pas d'industrie 
en Allemagne qui ne doive quelque chose à l'association, et 
des diverses expériences sociales tentées dans ce siècle, la coo- 
pération est peut-être celle qui a le mieux réussi ( 2 ). 

L'agriculture en particulier a compris depuis longtemps la 
puissance de l'association à forme coopérative; mais celle-ci 
paraît être aujourd'hui, en Allemagne comme en France, au 
début d'une ère nouvelle et d'une période de grand dévelop- 
pement. Les résultats déjà pourtant si remarquables obtenus 
dans notre pays, par un mouvement qui y est d'ailleurs ré- 
cent ( 3 >, sont peu de chose ta côté de ceux que nous avons 
relevés en Allemagne; l'agriculture allemande, il faut le re- 
connaître-est, principalement sur le terrain des associations 
de crédit, très en avance sur notre agriculture française. En 
France l'effort vers l'association est en somme médiocre : le 
Français a des habitudes invétérées d'individualisme. Il ne 
recourt à l'association qu'avec circonspection : il n'en a pas 
l'instinct. Quand il voit une association prospérer il cherche 
toujours celui ou ceux qui la mènent. Il comprend mal la 
puissance des forces collectives produites par la juxtaposition 
des efforts individuels. 



(1) Cette section a été rédigée par M. Charles Brouilhet. 

(2) Nous donnons, appendice VII, un aperçu du rôle considérable que l'idée d'as- 
sociation a joué dans l'histoire économique du peuple allemand. 

(3) V. à cet égard le beau rapport de M. le comte de Rocquigny sur la Coopé- 
ration de production dans l'agriculture et son livre sur les Sy7idicats agricoles. 



222 l'initiative privée. 

Nous allons examiner d'abord quelles sont les différentes 
formes de sociétés coopératives agricoles en Allemagne, nous 
rechercherons ensuite quelle influence leur extension doit 
avoir sur les classes rurales, et en particulier sur celle des 
petits propriétaires. 

1. — Des différentes sociétés coopératives agricoles. 

La classification des sociétés coopératives agricoles, pré- 
sente une certaine difficulté, en raison de l'extrême variété 
des objets auxquels elles s'appliquent. En se bornant à celles 
dont le développement s'est le plus accentué, on peut distin- 
guer les catégories suivantes : 

1° Les sociétés coopératives de crédit personnel qui, au 
nombre de plus de neuf mille, forment en Allemagne un 
ensemble imposant, et feront l'objet d'une étude particu- 
lière; 

2° Les sociétés de transformation et de vente des produits. 
Ce sont elles que l'on désigne quelquefois, en Allemagne 
comme en France, sous la dénomination d'ailleurs inexacte 
de sociétés agricoles de production; 

3° Les sociétés pour l'achat des matières premières (engrais, 
semences, etc.); 

4° Les sociétés pour l'emploi en comn un des instruments 
et machines; 

5° Enfin, les sociétés de magasins coopératifs (*). 

Les Sociétés de transformation et de vente des produits agri- 
coles étaient au 31 mai I89o, au nombre de 1.458, en aug- 
mentation de 127 par rapport à 1894. Quelle que soit l'im- 



(1) La classification que nous suivons ici est à peu près celle qu'adopte M. Hans 
Crùger dans l'étude qu'il a consacrée aux sociétés en Allemagne (Jahrbiicher fur 
Xationalœkonomie, 3° série, tome X, p. 823). Seulement M. Crùger parle de Pro- 
duhtivi/enossenschaften (sociétés de production). Or, comme nous l'indiquons, il n'y a 
pas, et M. Crùger le reconnaît lui-même, de sociétés de production proprement 
dites dans l'agriculture allemande. M. le comte de Rocquigny. dans son rapport, étudie 
l'application de la coopération à l'exploitation du sol, à la préservation des récoltes, à. 
l'élevage des animaux, à la transformation, enfin à la vente des produits. 11 ne parle 
de « coopération de production » que dans le titre de son ouvrage. 



DIFFÉRENTES SOCIETES COOPERATIVES AGRICOLES. 223 

portance do leurs opérations, ces sociétés n'englobent point 
toute l'activité économique de leurs membres. Ceux-ci ne 
travaillent pas en commun. La société est, vis-à-vis d'eux, un 
employé, un représentant collectif, auquel ils confient la trans- 
formation des produits qu'ils lui fournissent et la vente des 
denrées obtenues par la fabrication ; c'est-à-dire que chaque 
participant ne renonce à l'autonomie de son exploitation que 
dans une mesure restreinte. Voici quelques exemples de l'ap- 
plication pratique de cette idée. 

Le type des sociétés dont nous nous occupons est la Molkerei 
coopérative, remarquable par son ancienne et très grande ex- 
tension. La Molkerei, qui correspond à nos fruitières, a pour 
objet la transformation du lait en beurre et en fromage, ainsi 
que la vente de ces deux derniers produits. Elle montre par- 
faitement quel est l'intérêt du groupement coopératif pour 
la petite ou la moyenne propriété. 

Si l'on met à part la vente directe, aisée et rémunératrice 
dans le voisinage des grandes agglomérations, mais impossible 
dans les pays d'élevage moins bien situés, l'utilisation du lait 
n'est facile que pour la grande propriété. Comme bien d'au- 
tres, l'industrie laitière tend à la concentration. Nous avons 
vu l'utilisation du lait poussée à ses dernières limites dans 
un grand domaine de la Prusse orientale, à Kapkeim près de 
Gross-Lindenau (*). Le lait est transformé en beurre ou en 
fromage dans un des bâtiments de la ferme : les résidus so- 
lides de la fabrication sont utilisés sur place, pour la nourri- 
ture des porcs; il en est de même des résidus liquides qu'une 
pompe refoule jusqu'à l'étable. L'installation est irréprocha- 
ble et permet l'emploi rémunérateur de tout le lait, mais de 
semblables procédés ne sont possibles que sur les grands do- 
maines. 

La coopération offre à tous les propriétaires qui n'ont pas 
un grand nombre de vaches laitières la possibilité de réaliser 
les avantages que comporte une exploitation en grand. Cela a 



(1) Domaine appartenant à Madame Théophile Heubach que nous tenons à remer- 
cier ici de son gracieux accueil et de toute son obligeance. 



224 l'initiative privée. 

été si bien compris en Allemagne, que le nombre de froma- 
geries coopératives s'élève déjà à 1.366 ( 1 ). 

Comment les agriculteurs allemands ont-ils organisé leurs 
fromageries coopératives? Nous allons le montrer en prenant 
pour exemple une des sociétés que nous avons étudiées sur 
place, la Société fromagère à responsabilité illimitée de Son- 
thofen (Sennerei-Genossenschaft Sonthofen, eingetragene Ge- 
nossenschaft mit unbeschrànkter Eaftpflicht). 

Sonthofen est situé dans l'Allgâu, pays de propriété 
moyenne, où les propriétaires exploitent eux-mêmes, quel- 
quefois aidés par un petit nombre d'ouvriers agricoles ( 2 ). 
La région doit en partie sa prospérité au grand nombre d'é- 
trangers qui y viennent en été, mais surtout à l'élevage. La 
race indigène du bétail est assez renommée pour que, mal- 
gré les frais de transport, un certain nombre d'animaux 
soient expédiés jusqu'en Russie. 

La société, fondée en 1891, comprend, auxtermes des statuts, 
vingt-sept propriétaires de Sonthofen et des environs. Anté- 
rieurement à sa fondation, l'industrie qu'elle exerce aujour- 
d'hui, était entre les mains d'exploitations privées et de toutes 
petites associations. Dans ces conditions, non seulement la fa- 
brication ne pouvait bénéficier des avantages connus de toute 
production concentrée, mais il fallait surtout avoir recours 
pour la vente à des intermédiaires ; et c'est le désir de se pas- 
ser de ceux-ci, qui engagea la plupart des propriétaires, à 
former entre eux une société de transformation et de vente. 
Conformément aux idées qui prévalent en Allemagne, la so- 
ciété de Sonthofen s'est soumise au régime de la responsabilité 
illimitée, de la solidarité complète entre ses membres ( 3 ). Le ca- 
pital de premier établissement a été avancé par la caisse d'é- 
pargne de l'endroit. L'intérêt servi par la société est de 4 0/0 ( 4 ). 

(1) Les statistiques que nous avons recueillies sur 211 d'entre elles nous ont 
montré qu'elles mettaient en œuvre plus de 230 millions de litres de lait. 

(2) V. ci-dessus, p. 30. 

(3) Sur 1.458 sociétés de transformation 1.063 acceptent les principes adoptés par 
la société de Sonthofen. 

(4) C'est là un exemple, bien digne d'être suivi en France, de l'emploi sur place 
du capital épargné dans une région. 



DIFFÉRENTES SOCIETES COOPERATIVES AGRICOLES. 225 

D'après les renseignements qui nous ont été donnés par le 
président de la société, le capital sera amorti en quarante ans. 
Il va sans dire qu'au point de vue technique, la fromagerie 
a été organisée d'après les méthodes les plus récentes. 

Les membres s'engagent à livrer à la société tout le lait 
qu'ils recueillent, excepté celui qui leur est nécessaire pour 
leurs besoins personnels. La société accepte toutefois le lait 
apporté par des éleveurs étrangers, mais à un prix un peu 
inférieur a celui qu'elle paie à ses membres ( l ). Le lait n'est 
point payé au moment de sa livraison; les sommes dues pour 
son achat sont réparties quatre fois par an. Quant aux béné- 
fices, ils sont versés annuellement aux membres de la société 
et, chose curieuse, la part de chaque sociétaire est la même, 
et chacun d'eux n'a qu'une voix dans les assemblées. On 
peut d'ailleurs considérer que le seul fait de livrer tout son 
lait à la société à un prix déterminé, constitue un premier 
bénéfice, en même temps qu'il offre une commodité appré- 
ciable ( 2 ). 

La quantité de lait employée varie de 900 litres par jour en 
été, à 2.500 litres par jour en hiver. On comprendrait mieux 
au premier abord une différence en sens inverse : ce fait, 
s'explique par l'émigration d'une partie du bétail sur la mon- 
tagne, l'été venu. Le lait recueilli dans les hauts pâturages, 
ne pouvant être dirigé vers la fromagerie de Sonthofen, est 
utilisé sur place aux risques et pour le compte des proprié- 
taires. 

La société consacre à la production du fromage les six 
septièmes environ du lait qu'elle centralise ; le reste est trans- 
formé en beurre. La vente a toujours été d'une extrême facilité, 
grâce à la bonne réputation acquise par la société dans un 
rayon étendu. 



(1) La différence entre les deux prix est de 3 fr. 75 par 1.000 litres. 

(2) Voici une clause qui dénote l'importance toute particulière attachée à la per- 
sonnalité même des membres. Le § 4 des statuts porte que l'exclusion pourra être 
prononcée, non seulement contre les membres qui ne respecteraient pas les obligations 
sociales, mais même contre ceux qui seraient privés de leurs droits de citoyen, 
ou qui feraient preuve d'incapacité dans la gestion de leurs affaires personnelles. 

B. 15 



226 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

Enfin, à l'instar des Danois, gens avisés et sur lesquels on 
peut prendre modèle, les résidus sont employés à élever des 
porcs qui sont engraissés, tués, salés et vendus par l'association 
coopérative, et qui sont aujourd'hui fort recherchés. 

Ainsi, depuis quelques années, le centre rural que nous 
venons de prendre pour exemple s'est enrichi d'un organe 
utile de transformation et de vente de ses produits. Sans 
prétendre accaparer toute la production laitière de la région, 
la société coopérative de Sonthofen offre à ses membres le 
triple avantage d'avoir pour leurs produits un débouché 
d'une régularité parfaite, de bénéficier des procédés perfec- 
tionnés, et d'avoir créé une marque qui facilite la vente et la 
rend lucrative. 

Les fromageries coopératives sont susceptibles de réussir 
dans tous les pays d'élevage. Nous en avons étudié une autre 
à Berlstedt près de Weimar, dans une région très différente 
de l'Allgàu. La culture y revêt un caractère plus intensif, les 
engrais et les procédés scientifiques y sont plus employés; là 
aussi la Molkerei coopérative est en pleine prospérité; elle 
utilise un moteur à vapeur d'une grande puissance, elle 
donne à la production du beurre une part plus importante 
que la société de Sonthofen, mais comme cette dernière elle 
rend à ses membres les plus grands servicesO). 

Nous pouvons rapprocher des fromageries coopératives les 
sociétés de vignerons au nombre d'une centaine environ. 
Elles ont pour objet la vinification et la vente du vin. Les 
viticulteurs allemands, avaient eu à souffrir d'un abaissement 
du prix de leurs produits, dû à la préférence du commerce 
pour les vins de qualité moyenne. Ils n'avaient aucun inté- 
rêt à produire des vins supérieurs. Leur groupement, eu 

(1) Les associations coopératives laitières se sont beaucoup développées depuis 
quelques années dans la province de Hanovre (la plus ancienne, celle de Hildes- 
heim remonte à 1874). Il y en a aujourd'hui plus de 200, et on commence à trouver 
qu'elles se font les unes aux autres une concurrence trop forte. Le rapport pré- 
senté le 7 novembre 1895 à Berne par .M. Schwarz à l'occasion de la septième as- 
semblée générale de l'union des sociétés agricoles, donne un aperçu du développe- 
ment remarquable des associations laitières dans la province du Rhin depuis, 
quelques années. 



DIFFÉRENTES SOCIETES COOPERATIVES AGRICOLES. 227 

dehors des avantages généraux que nous avons indiqués, a 
eu, du chef de ces circonstances, un intérêt tout spécial. Les 
sociétés de vignerons ont fait ce que leurs participants, en 
général petits propriétaires, ne pouvaient pas faire, elles ont 
créé une marque permettant d'obtenir, par une vente di- 
recte à la clientèle, un prix élevé. Les sociétés ont dès lors 
eu pour objet d'améliorer la qualité des vins, agissant ainsi 
dans le double intérêt du vigneron et du consommateur (*). 

Nous n'insisterons pas sur les sociétés agricoles pour l'usage 
en commun des machines, qui étaient, au 34 mai 1895, au 
nombre de 240, ni sur les 1 .067 sociétés constituées pour l'achat 
de matières premières ( 2 ), dont quelques-unes s'occupent aussi 
de la vente des produits. Nous entendons ici par matières pre- 
mières les semences et les engrais. Etant donnée la pauvreté 
relative de son sol, l'Allemagne fait une énorme consomma- 
tion d'engrais chimiques : presque partout, nous avons vu 
employer des nitrates, des phosphates, en particulier ceux que 
fournit en abondance la métallurgie allemande. Les proprié- 
taires ont, avec le groupement coopératif, un excellent moyen 
de se mettre à l'abri des fraudes et de la majoration des prix 
de détail. Il est vrai de dire que les pouvoirs locaux, en par- 
ticulier les provinces, ont mis à leur disposition des stations 
agronomiques, très nombreuses et bien outillées. 

Notre attention a été aussi attirée par les tentatives qu'on 
fait aujourd'hui pour appliquer l'idée coopérative, à la con- 
servation en magasin des denrées agricoles. De bons esprits 



(1) Il est impossible de donner des chiffres précis : les statistiques sont incom- 
plètes. Mais nous avons pu constater que, dans la vallée du Rhin surtout, le mou- 
vement coopératif se développe beaucoup chez les vignerons. Quelques-unes de ces 
associations ne se proposent d'ailleurs ni la production ni la vente, mais ont des 
buts particuliers, par exemple la lutte contre le phylloxéra. On pourra consulter sur 
les Winzervereine de la province du Rhin un intéressant article de la Deutsche land- 
wirthschaftliche Genossenschaftspresse du 17 février 1897. Au congrès international 
des associations coopératives, tenu à Paris en octobre 1896, le D r Havenstein a 
donné de très intéressants détails sur l'association des vignerons du Ahrthal. Une 
autre de ces sociétés a été également étudiée et décrite par le D r Wygodzinski (de 
Bonn) dans le Progrès agricole et viticole du 19 janvier 1896. 

(2) Parmi ces sociétés 422 comptent ensemble 32.689 membres et le montant de 
leurs achats s'élève à 15 millions 1/2 de marcs (19.065.000 fr.). 



228 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

prétendent qu'il faut chercher dans cette voie la solution d'une 
question très débattue en Allemagne. Les agriculteurs alle- 
mands trouvent unanimement que l'organisation actuelle du 
commerce des céréales est défectueuse, et pensent que cette 
mauvaise organisation est pour beaucoup dans la baisse des 
prix. On demande donc la constitution de sociétés coopéra- 
tives qui auraient pour but d'emmagasiner les céréales et de 
faire des avances aux déposants, exonérant ainsi le cultivateur 
de l'obligation de céder sa récolte à peine achevée. Le pro- 
blème à résoudre comporte à la fois une question de crédit, 
et une question d'organisation matérielle; et sa solution doit 
être demandée à deux formes distinctes d'associations coopéra- 
tives. Tout récemment l'Union agricole de la Prusse rhénane 
a demandé que les caisses d'épargne et les caisses de prêts 
fussent désignées de préférence pour mettre leurs capitaux à 
la disposition des greniers coopératifs créés ou à créer. 

D'autre part, le gouvernement prussien se propose de consa- 
crer trois millions de marcs à l'installation d'entrepôts de cé- 
réales. L'État doit d'ailleurs se borner à construire les maga- 
sins pour les louer à des associations. Si ce projet est mis à 
exécution, le nombre des sociétés de magasinage, qui n'est 
actuellement que de quatre, s'accroîtra vraisemblablement. 
Dans l'intérêt du mouvement coopératif, il est à souhaiter 
que les caisses de prêts deviennent les principaux banquiers 
des sociétés de magasinage. 

11 est toutefois permis de se demander si l'institution de 
greniers coopératifs ne servira pas les intérêts de la grande 
propriété plus que ceux des petits paysans, qui auraient ce- 
pendant besoin plus que tous autres d'être protégés contre 
les intermédiaires. L'avenir pourra seul permettre déjuger, 
d'après leurs résultats, ces diverses tentatives, mais il convient 
de remarquer qu'elles dénotent chez le producteur agricole, 
une tendance à suivre les produits jusqu'au consommateur. 
La méfiance extrême et peut-être excessive, que l'agriculteur 
manifeste vis-à-vis du commerce *) ne peut que le pousser 

(1) 11 est très difficile de connaître l'avis des paysans sur les intermédiaires aux- 



DIFFÉRENTES SOCIETES COOPÉRATIVES AGRICOLES. 229 

dans cette voie. La plupart des sociétés que nous venons de 
mentionner sont ou peuvent devenir des moyens d'exclure à 
peu près complètement les intermédiaires. 

Quant aux sociétés coopératives de consommation propre- 
ment dites, il n'en existe pas à notre connaissance qui soient 
spécialement destinées aux paysans. Le petit propriétaire, l'ou- 
vrier agricole achète en effet trop peu et trop accidentellement 
des objets de consommation personnelle, pour que le mouve- 
ment coopératif en matière agricole se soitaccentué de ce côté( 1 ). 

Nous croyons cependant que si les motifs qui poussent les 
ouvriers des villes à créer des associations coopératives de 
consommation n'existent pas au môme degré parmi les popu- 
lations agricoles qui produisent elles-mêmes en grande partie 
des choses nécessaires à leur subsistance, celles-ci auraient 
cependant intérêt à se grouper, comme les habitants des villes, 
en sociétés de consommation. Le développement de ces so- 
ciétés a notamment pour effet derefréner la fâcheuse habi- 
tude qu'ont les cultivateurs de chercher à faire produire à 
leurs terres tout ce dont ils peuvent avoir besoin, sans tenir 
compte des aptitudes propres de celles-ci. Lcà où ils peuvent 
obtenir à bon compte par des sociétés de consommation les 
produits qu'ils ne tirent qu'avec perte du sol, ils renoncent 
plus aisément à cet usage ( 2 ). 



quels ils doivent avoir recours. Nous n'avons pas, en général, recueilli dans les con- 
versations particulières des plaintes aussi vives qu'on pourrait s'y attendre en li- 
sant les organes du parti agrarien. 

(1) Au point de vue de leur répartition géographique sur le territoire de l'Alle- 
magne, nous observerons que les sociétés de transformation et de vente, dont les 
fromageries forment la très grande majorité, se sont propagées de l'est au sud par 
l'Allemagne centrale. Les sociétés d'achat de matières premières se sont développées 
de l'ouest à l'est dans les régions de culture intensive. Il faut, pour se rendre 
compte de l'importance que l'association a prise dans la vie des populations rurales 
de l'Allemagne, consulter les trois principales revues, les Blàlter fur Genossenschafts- 
wesen publiées par le D r Hans Criïger, le Landwirthschaftliches Genossenschaftsblatt 
qui représente les idées de Raiffeisen, et la Deutsche landwirthschaftliche Genossens- 
chaftspresse du D r Haas, d'Offenbach. 

(2) En Allemagne encore plus qu'en France, le paysan veut obtenir de sa terre 
tout ce dont il a besoin et n'avoir rien à débourser. Ainsi, que la nature du sol s'y 
prête ou non, il lui faut du blé pour lui, de l'orge pour ses poules, de l'avoine pour 
ses chevaux, des pommes de terre pour ses porcs, etc. 



230 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 



II. — De l'utilité des sociétés coopératives en agriculture. 

L'agriculture allemande a donc offert, au développement 
de l'association à forme coopérative, un terrain très favo- 
rable. Il est même permis de croire aujourd'hui que l'agri- 
culture, contrairement à une opinion jadis très répandue, est 
plus susceptible encore que l'industrie de bénéficier des 
avantages que l'association comporte. Si nous envisageons 
en effet les exploitations industrielles similaires d'une même 
région, nous voyons que l'âpreté de la concurrence entre 
leurs directeurs, le désir de maintenir secrets, soit les pro- 
cédés de fabrication, soit les relations particulières avec les 
fournisseurs et les clients, s'opposent à la constitution d'un 
groupement. Chaque industriel cache avec soin les résultats 
qu'il a obtenus : c'est le moyen d'en tirer plus de bénéfice. 
Cette méfiance réciproque n'existe pas pour les industries 
agricoles, relativement simples et traditionnelles comme la 
fabrication du beurre ou du fromage. Nos associés de Sontho- 
fen ont pu se grouper, sans qu'aucun d'entre eux fût obligé 
de faire le sacrifice de ses intérêts particuliers. La coopéra- 
tion peut donc jouer un grand rôle en agriculture; tout per- 
met de croire qu'elle se développera beaucoup dans l'avenir. 
Nous irons même plus loin en ce qui concerne la petite pro- 
priété : le groupement coopératif nous semble pour elle, non 
seulement un avantage, mais presque une condition d'exis- 
tence. 

11 est d'abord facile de constater que la société coopérative 
de transformation et de vente s'est presque exclusivement ré- 
pandue dans les pays de petite et de moyenne propriété; les 
sociétés pour l'achat des matières premières peuvent s'intro- 
duire là même où le morcellement est poussé au plus haut 
degré. Or l'agriculture moderne tend à devenir, comme l'in- 
dustrie, grande consommatrice de capitaux. Elle requiert de 
plus en plus des immobilisations coûteuses, de grands sacri- 
fices présents pour des restitutions éloignées; elle applique 
des procédés compliqués. Sur tous ces points la petite pro- 



UTILITÉ DES SOCIÉTÉS COOPERATIVES EN AGRICULTURE. 231 

priété peut avoir beaucoup de peine à se défendre contre la 
concurrence des grands domaines. La coopération vient pré- 
cisément au moment voulu pour lui conférer les avantages 
de la production en grand, sans faire disparaître l'autonomie 
de l'exploitation. 

Il suffit pour s'en rendre compte de comparer la fromagerie 
coopérative de Sonthofen avec la grande exploitation de Kap- 
keim. Que nos vingt-sept propriétaires de l'Allgàu fussent 
restés fidèles à l'état inorganique de leur industrie, ils souffri- 
raient encore d'une moindre régularité dans les débouchés, 
d'une infériorité dans la qualité de leurs produits, de la né- 
cessité toujours onéreuse de recourir à des intermédiaires. 

Le mouvement coopératif agricole en Allemagne n'est qu'à 
son début. La progression déjà très rapide du nombre des 
associations s'accentuera à mesure que l'utilité du groupe- 
ment sera mieux comprise. La question s'est déjà posée de 
savoir où devait conduire ce développement, et des opinions 
diverses se sont fait jour. Un publiciste, cité par M. Bans 
Crûger dans l'étude que nous avons précédemment indiquée, 
écrivait, il y a trente ans : « Avec le temps et peut-être dans 
« le cours de notre génération, chaque village aura une seule 
« société d'exploitation qui embrassera l'activité économique 
« des individus ». Cette prévision n'est pas encore à la veille 
de se réaliser, mais elle est l'indice des espérances dont se 
bercent de bons esprits. Si les associations coopératives d'un 
village devaient se fondre un jour en une organisation unique 
embrassant toute l'activité économique de tous les habitants, 
l'extension de la coopération aurait pour point d'aboutissement 
la communauté agraire. Or, rien dans l'état actuel de l'asso- 
ciation coopérative agricole n'est de nature à faire entrevoir 
un pareil résultat. Il faut se méfier des épithètes. Il est 
question de tous côtés de la coopération de production en 
agriculture. Or, nous n'avons eu à mentionner aucun exemple 
de société coopérative de production proprement dite. Coo- 
pérer pour la production au sens exact du mot serait en agri- 
culture cultiver le sol en commun. L'Allemagne n'offre pas ou 
n'offre plus d'exemple d'associations fondées sur ce principe. 



232 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

Les fromageries coopératives ne doivent pas être appelées so- 
ciétés de production : tout ce qui touche à la culture du sol, 
à l'élevage, leur échappe, elles ne font que transformer un des 
produits de l'exploitation rurale dans la contrée, et c'est ce 
que reconnaît M. Criïger quand il parle de ces sociétés, bien 
qu'il les nomme coopératives de production. « Elles ne s'é- 
« tendent pas, dit-il, jusqu'à absorber l'activité tout entière 
« du producteur, mais s'attachent seulement à l'utilisation 
« d'un produit déterminé », et il ajoute plus loin : « on ne peut 
« dire d'une société qu'elle est de production au sens vrai du 
« mot que si elle a pour objet l'exploitation en commun d'un 
« domaine ». La remarque faite pour les fromageries s'ap- 
plique aux autres sociétés coopératives, elles sont toutes essen- 
tiellement spécialisées. 

11 existe cependant, en Allemagne, un groupement qui ré- 
pond bien à la définition donnée plus haut de la véritable 
société de production. Il s'agit d'une association fonctionnant 
à Pinschin près de Danzig. Son but est la constitution d'une 
communauté paysanne indépendante exploitant sociétairement 
un domaine. De nombreuses fautes ont été commises dans 
l'organisation de cette société dès le début, et actuellement les 
contestations élevées à tout propos d'une part, les difficultés 
d'administration de l'autre mettent son existence même en 
danger (*). 

Ainsi rien dans le mouvement coopératif agricole en Alle- 
magne n'autorise à prévoir que la coopération fera renaître 
un jour ou l'autre dans chaque village la forme archaïque de 
la communauté agraire; et c'est là une constatation, dont il 
y a lieu de se réjouir à un double point de vue. Tout d'abord 
il n'est aucunement souhaitable que nous revenions à l'ex- 
ploitation du sol en commun, ce qui conduirait à la commu- 
nalisation de la terre; en second lieu la coopération sous sa 
forme actuelle a sur le régime qu'on voudrait voir lui succé- 

(1) Cf. la communication de M. Pierre Leroy-Beaulieu sur les communautés agrai- 
res artificiellement constituées en Australie, que l'application des purs principes col- 
lectivistes a, malgré des appuis officiels puissants, rapidement conduites à une si- 
tuation intolérable. Réforme sociale, 16 juin 1396. 



LES ASSOCIATIONS DE PAYSANS AVEC LES SOCIETES. 233 

der cette supériorité considérable, que le stimulant de l'inté- 
rêt personnel persiste chez chaque producteur. On peut donc 
souhaiter au monde agricole allemand de rester fermement 
attaché à la coopération telle qu'il l'a comprise et instinctive- 
ment appliquée, de laisser de côté les perspectives commu- 
nautaires et de s'appliquer à maintenir le mouvement coopé- 
ratif dans le sens qu'il a suivi jusqu'ici. 



§ 2. LES ASSOCIATIONS DE PAYSANS (bAUEBNVERE INe). 

I. — Comparaison des associations de paysans avec les 
sociétés coopératives. 

11 faut distinguer soigneusement les associations de paysans 
des sociétés coopératives; le but qu'elles se proposent a une 
portée beaucoup plus générale, mais il intéresse de moins 
près chaque membre. Les associations de paysans se présen- 
tent, en effet, comme devant jouer un rôle social, tandis que 
les sociétés coopératives agricoles sont d'ordre purement 
économique. Nous allons, pour mettre en lumière cette diffé- 
rence, montrer quels sont les milieux où fonctionnent ces 
deux sortes de groupements. 

La société coopérative comprend des exploitants, dont les 
situations sociales respectives sont ordinairement équivalen- 
tes. Ce sont des propriétaires qui s'entendent et se groupent 
entre égaux. L'association de paysans s'adresse à des éléments 
plus variés. Les membres appartiennent à des couches socia- 
les très différentes. Elle doit comprendre tout ceux qui portent 
le nom de Bauern, expression que rend imparfaitement, 
comme nous l'avons vu, le mot paysan. Les plus grands 
propriétaires fonciers s'honorent en effet de porter ce nom, 
qui s'applique aussi à ceux qui exploitent le sol d'autrui, fer- 
miers ou métayers ; mais les ouvriers agricoles, les salariés, 
ne sont pas des Bauern et se trouvent par suite exclus des 
Bauernvereine, comme ils le sont des sociétés coopératives. 

La diversité qui préside au recrutement de ces associations 
explique qu'elles aient surtout leur raison d'être là où la 



234 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

grande, la moyenne, et la petite propriété, sont entremêlées. 
Une région habitée par de grands propriétaires, se prête sur- 
tout au développement des ligues agraires, une contrée peu- 
plée de petits paysans, à celui des sociétés coopératives; le 
Bauernverein se développe plus aisément et rend plus de 
services, là où les différentes classes rurales vivent côte à côte. 

Or, entre des classes que réunit l'exploitation d'une même 
région, mais que séparent les différences de fortune, des ger- 
mes de division peuvent se développer. L'association de 
paysans a pour but la fusion des classes par la constitution 
d'un ordre de paysans, d'un BauernstancL C'est là le but 
essentiel des Bauernvereine : il ressort avec évidence de l'étude 
de leurs statuts. 

Ces groupements affectent un caractère régional : il faut 
que leur rayon d'action soit assez étendu; un cadre trop étroit 
paralyserait leur essor. Sur ce point encore ils se séparent des 
sociétés coopératives presque toujours strictement locales. Le 
nombre de leurs membres varie de mille, qui est un chiffre 
minimum, à vingt mille membres, chiffre au delà duquel 
leur activité risquerait de s'émietter. 

Il est facile de rapprocher les sociétés coopératives alle- 
mandes de nos coopératives françaises et de nos syndicats 
agricoles. Mais pour les associations de paysans tout point 
de comparaison va nous manquer; il n'existe pas en France 
des groupements de ce genre. 

Aussi avons-nous étudié avec soin ces associations qui ont 
été d'un grand secours à l'agriculture allemande et dont on a 
pu dire qu'elles avaient arraché à la ruine des milliers de 
paysans. Nous allons voir quelles ont été les causes et les 
phases du développement des Bauernvereine, nous exposerons 
ensuite leurs principaux caractères. 

II. — Causes et phases du développement des associations 

de paysans. 

Nous avons déjà plusieurs fois parlé des sociétés d'agri- 
culture qui existent dans certaines régions de l'Alterna- 



CAUSES ET PHASES DU DÉVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 235 

gne (*). Jusque vers le milieu du xix e siècle ces sociétés, ou 
bien s'étaient bornées à l'étude de questions techniques ou 
bien s'étaient transformées en sociétés politiques. C'est vers 
1848, et à la suite du mouvement d'idées qui se propagea en 
Allemagne à cette époque, que les questions économiques com- 
mencèrent à prendre la première place dans les préoccupations 
des paysans. Les agriculteurs n'avaient pas été longtemps sans 
s'apercevoir que le développement de la grande industrie et 
toute l'évolution économique qui s'y rattachait leur étaient dé- 
favorable. Dès cette époque on avait déjà proposé la création 
de chambres d'agriculture : mais cette idée n'avait pu abou- 
tir et les intérêts du commerce et de l'industrie mieux défen- 
dus menaçaient de reléguer dans l'oubli les revendications 
des paysans. 

Cest en Westphalie que prirent naissance, sous la forme 
nouvelle que nous allons décrire, les associations de paysans. 
On a vu comment cette région de l'Allemagne, grâce à des 
coutumes qui rendent possible la conservation intégrale des 
domaines dans les familles, a conservé une race remarquable 
de paysans. Là aussi, néanmoins, le développement industriel 
qui se produisit vers le milieu du siècle ne tarda pas à faire 
perdre aux cultivateurs quelque chose de leur rang social. La 
législation qui s'était peu à peu élaborée sous l'influence des 
idées libérales du commencement du siècle, la liberté du taux 
de l'intérêt et les facilités données à l'endettement de la pro- 
priété, la liberté même de changer de domicile (Freizugig- 
keit) avaient eu des conséquences fâcheuses. La liberté d'alié- 
ner et d'hypothéquer avait été ou menaçait de devenir désas- 
treuse pour beaucoup de paysans qui ne savaient pas résister 
aux tentations de l'emprunt; bon nombre de propriétés com- 
mençaient à passer aux mains des banquiers ou des industriels 
des villes, c'est-à-dire aux mains de gens qui dans l'acquisi- 
tion d'un domaine ne voient ordinairement qu'un bon place- 
ment d'argent. 



(1) Nous donnerons, appendice VIII, un aperçu du développement des sociétés 
d'agriculture en Allemagne depuis le siècle dernier. 



236 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

Ce fut alors qu'un propriétaire important de cette contrée, 
le baron de Schorlemer-Alst, résolut de constituer une as- 
sociation plus active que toutes celles qui existaient jusqu'a- 
lors pour défendre les intérêts des agriculteurs. 

Né le 26 octobre 1825, au château de Herringhausen, le ba- 
ron de Schorlemer-Alst avait, en 1857, donné sa démission 
d'officier de cavalerie pour se consacrer exclusivement à l'é- 
tude des questions agraires et à l'amélioration du sort de ces 
paysans saxons auprès desquels il devint si populaire qu'il 
conserva jusqu'à sa mort (en 1895) le surnom de Roi des 
paysans. 

11 devint successivement membre du Landesoekonomiecolle- 
ginm, directeur de la société d'agriculture de Munster, mem- 
bre du conseil d'État et enfin, à partir de 1870, député au 
Parlement prussien, puis au Reichstag, où il fut un des ora- 
teurs les plus écoutés du Centre. Des raisons de santé le for- 
cèrent à quitter la vie politique en 1889. Nous n'avons à parler 
ici que de son rôle de fondateur d'associations. Les plus impor- 
tantes de ses idées ont été résumées par lui dans diverses bro- 
chures dont la principale a pour titre : La situation de la pro- 
priété foncière en Westphalie (1868). 

Ses discours et ses travaux excitèrent dans la population 
westphalienne un mouvement considérable qui se traduisit 
par la création de plusieurs associations analogues à celle qu'il 
avait créée en 1862 dans le cercle de BurgsteinfurK 1 ). En 1867 
elles se réunirent en une association centrale dont Schorle- 
mer-Alst devint le président. « Individuellement, disait-il aux 
« adhérents, vous n'êtes rien; mais vous êtes le nombre et la 
« force, il faut que les habitants des campagnes s'organisent, 
« comme s'organisent aujourd'hui les ouvriers des villes, il 
« faut qu'ils constituent des associations du sein desquelles 
« sortiront des hommes capables de défendre leurs intérêts », 



(1) Cette première association était très modeste. Elle se composait de 37 mem- 
bres qui s'étaient engagés à s'entr'aider mutuellement dans la sphère de leurs in- 
térêts religieux, sociaux et matériels. On demanda les droits corporalifs qui furent 
refusés; mais le mauvais vouloir du gouvernement n'empêcha point le Verein de 
fonctionner avec succès. 



CAUSES ET PHASES DU DÉVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 237 

et il faisait valoir en outre l'importance que présente la pros- 
périté de la population rurale pour la nation tout entière. 

Le Verein eut à sa tête un comité directeur [Vorstand) 
choisi par l'assemblée, renouvelé tous les trois ans et composé 
d'un président, d'un vice-président, d'un secrétaire et de 
soixante à quatre-vingts conseillers. A côté du comité directeur 
il existe une commission choisie par l'assemblée générale et 
consultée par le Vorstand dans les cas les plus importants. 
C'est cette commission qui fut chargée de faire les enquêtes 
sur ceux qui demandaient leur admission et de percevoir les 
cotisations annuelles des membres. 

L'association des paysans de Westphalie peut être consi- 
dérée comme une institution libre reposant sur la bonne vo- 
lonté des membres, destinée à unir des personnes de conditions 
sociales très diverses, mais rapprochées par la communauté 
d'intérêts qu'on peut appeler professionnels. L'impulsion pre- 
mière est donnée par des hommes qui, étant dans une situa- 
tion plus relevée, croient qu'ils ont par là même un véritable 
devoir à remplir vis-à-vis des petits ou des moyens paysans. 
Nous insisterons plus loin sur le double but social et écono- 
mique de l'association; il suffira d'indiquer ici l'esprit reli- 
gieux qui animait \e fondateur : « Le grand propriétaire, 
dit-il dans un de ses discours (et ces paroles c'est à lui- 
même qu'elles peuvent s'appliquer), doit vivre en chrétien, 
c'est-à-dire se distinguer de ceux qui considèrent un grand 
domaine comme un placement avantageux de leur capital 
ou comme un moyen d'échapper aux chaleurs de l'été. 
Nous devons partager les souffrances comme les joies du 
peuple et c'est dans ce sentiment que je trouve le véritable 
lien entre la grande, la moyenne et la petite propriété; et 
l'unité entre elles ne se fera que le jour où tous seront per- 
suadés qu'ils sont à un certain point de vue sur le même 
rang, c'est-à-dire que tous sont devant Dieu des serviteurs 
inutiles : voilà la véritable égalité. Ce n'est que dans ce sen- 
timent que peut se constituer la véritable hiérarchie so- 
ciale ». 

Pour atteindre son but l'association des paysans de West- 



238 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

phalie a employé des moyens variés de propagande, d'abord 
des assemblées fréquentes où sont débattues les questions tou- 
chant aux intérêts spéciaux de l'agriculture; elle agit ainsi 
sur tous ceux que ces questions ne laissent pas indifférents : 
Elle a un organe spécial le Wesphàlischer Bauer dont le prix 
d'abonnement a été réduit à un marc. Indépendamment des 
comptes-rendus des assemblées il publie des articles remar- 
quables les uns par leur portée morale, les autres par leur 
valeur technique. Une partie de cette petite revue mensuelle 
est réservée à des consultations d'ordre divers par la voie de 
la petite correspondance. L'association publie un almanach 
le Bauernkalender qui est aussi un organe de propagande ( 1 ). 

Comme on pouvait aisément s'y attendre, l'association des 
paysans de Westphalie revêtit de bonne heure un caractère 
politique assez accentué. Dès 1873, elle prit une part considé- 
rable au mouvement qui fortifia le parti conservateur et qui 
contribua à amener un revirement de la politique allemande. 
Sans se proposer directement une action purement électo- 
rale, l'association n'a pu rester étrangère aux élections, et la 
Westphalie depuis une vingtaine d'années n'a cessé d'envoyer 
au Reichsiag un groupe compact de députés dont le rôle est 
considérable dans l'équilibre des partis allemands. Les péti- 
tions dont ils ont pris l'initiative ont déjà amené plusieurs ré- 
formes législatives intéressant la propriété foncière. On a vu 
dans le chapitre précédent comment ils ont contribué à l'éta- 
blissement du régime successoral qui permet aujourd'hui aux 
agriculteurs d'assurer la transmission intégrale de leurs do- 
maines. Il suffit d'ailleurs de parcourir les comptes-rendus des 
assemblées tenues annuellement à Munster (généralement en 
décembre) pour se rendre compte de l'activité de cette associa- 
tion et de l'importance de son rôle. 

A l'exemple de l'association des paysans de Westphalie il 
s'en est créé d'analogues dans beaucoup de régions de l'Al- 
lemagne. Nous en avons rencontré dans la Silésie, la Poméra- 

(1) Nous devons la plupart de ces renseignements et la communication des prin- 
cipaux documents à l'obligeance de M. Jaspers. secrétaire général de l'association à 
Munster. 



CAUSES ET PHASES DU DEVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS. 239 

nie, la Prusse occidentale, la Hesse, etc. C'est surtout la 
province rhénane qui est entrée dans le mouvement. Le 
Bauerverein rhénan fut fondé par le baron Félix de Loë en 
1 882 (!). Les statuts furent adoptés dans une grande assemblée 
tenue à Rempen le 8 novembre de la même année. Comme 
l'association westphalienne, celle du Rhin a un but moral, 
intellectuel et économique. Il suffît pour en faire partie 
d'exploiter le sol à quelque titre que ce soit; seuls les jour- 
naliers agricoles sont exclus. L'organisation est presque iden- 
tique à celle du Bauerverein westphalien. Le siège central 
est à Neuss près de Dûsseldorf. L'association publie le Rhei- 
nischer Bauer qui a un tirage de 40.000 exemplaires et dont 
le prix d'abonnement n'est que d'un marc. Le Rheinischer 
Bauerverein déploie une grande activité; 14 commissions spé- 
ciales ont été constituées dans son sein pour s'occuper des in- 
térêts multiples de la vie rurale : l'une s'occupe des questions 
de crédit, une autre étudie les questions d'impôt, d'autres la 
culture du sol, l'élevage, les assurances, les achats, etc. 

Une des idées auxquelles le baron de Loë tenait le plus était 
celle de la reconstitution de l'agriculture sur un terrain cor- 
poratif, reconstitution qui dans son esprit devait avoir pour 
effet principal de ne plus faire envisager la propriété foncière 
comme un capital. Nous nous rappelons encore avec quelle 
force il s'éleva dans les entretiens que nous eûmes avec lui 
contre les funestes effets du régime libéral, du manchesté- 
rianisme comme il aimait à l'appeler : « Des milliers de gens, 
« nous disait-il, ont été ruinés par cette doctrine. Ce système n'a 
« pas eu seulement pour effet d'ébranler la situation maté- 
« rielle du paysan, elle l'a aussi atteint dans sa situation mo- 
« raie par le développement d'un luxe et d'un confort exa- 
« gérés, c'est là surtout ce qui a amené l'endettement. La 
« démocratie sociale se rattache directement au socialisme ». 

Une des plus intéressantes parmi les associations de paysans 
est celle fondée par l'abbé Dasbach à Trêves, dans un pays 



(1) Nous avons déjà eu l'occasion de rendre hommage à sa mémoire, p. 16. C'est 
à lui aussi que nous devons la plupart des renseignements que nous reproduisons ici. 



240 L'ASSOCIATION DANS LA VIE RURALE EN ALLEMAGNE. 

rongé par l'usure juive : les enquêtes qu'il a dirigées lui- 
même avec un grand soin l'ont prouvé. Le Banerverein 
fondé en 1884 a rendu à cette région de grands services, 
d'abord en prenant en main les procès où étaient engagés les 
paysans pauvres, puis en dévoilant avec une persévérance 
infatigable les abus de l'usure, enfin en créant une banque 
agricole, en même temps qu'une société d'assurance contre 
la mortalité du bétail. 

Dans la Basse-Bavière un mouvement du même genre mais 
plus récent s'est produit et a donné naissance à une associa- 
tion appelée Niederbayerischer Bauerverein, à la fondation 
duquel a coopéré le D r Picbler, député de Passau, que nous 
avons eu l'occasion d'interroger longuement. Cette association 
ne compte pas encore un grand nombre de membres, mais il 
nous a semblé qu'elle pouvait être regardée comme le type le 
plus moderne des associations de paysans et c'est en prenant 
ses statuts pour base que nous allons définir le but et le rôle 
des Batierverehie ( ! ). 



111. — But social et moral des associations de paysans. 

Le principal but des Baiœrnvereine, celui sur lequel les 
statuts comme les promoteurs insistent le plus volontiers, 
c'est de créer un Bauernstand, c'est-à-dire un ordre de paysans, 
en prenant le mot ordre dans le sens qu'il avait cliez nous 



(1) Nous nous contentons de mentionner un certain nombre d'autres groupes ana- 
logues : le Hessischer Bauernverein fondé à Burgen en 1883, parle baron deWambold, 
le Nassauischer Bauernverein, le West-und Ostpreussischer Bauernverein, fondé à 
Deutschkrone en 1882, le Bauernverein de l'Eichsfeld, le Mittelbadischer Bauernve- 
rein, etc.. Le Bauernverein de Silésie sous l'habile direction du baron de Huene est 
un des plus florissants. 

Les Bauernvereine ont surtout prospéré dans les régions catholiques : l'aristocra- 
tie catholique de l'Allemagne a mieux compris que l'aristocratie protestante son de- 
voir social; elle s'est presque partout mise en tète du mouvement. Vivant au milieu 
des populations rurales, elle a su se les attacher étroitement, et se conquérir de 
beaux titres à leur reconnaissance. Le clergé est le trait d'union entre l'aristo- 
cratie et les paysans, il est fort écouté, et c'est pourquoi il a été un instrument pré- 
cieux dans la formation de ces associations. Si elles ont si bien réussi, c'est à lui en 
grande partie qu'en revient le mérite. 



BUT SOCIAL ET MORAL DES ASSOCIATIONS DE PAYSANS. 241 

avant 1789 et en donnant au mot paysan, l'acception très 
large que nous avons indiquée. Les différentes catégories de 
populations rurales, depuis le petit tenancier jusqu'au grand 
propriétaire, ne doivent pas rester dans un état d'ignorance et 
de défiance réciproques, qui leur est très défavorable. Les 
fondateurs des associations de paysans entendent leur donner 
plus de cohésion, afin qu'elles puissent bénéficier de la puis- 
sance que donne l'union, et surtout faire prévaloir leurs idées 
et défendre leurs intérêts communs. La conscience de cette 
union doit d'ailleurs dans l'esprit des fondateurs, donner à 
chaque membre plus de force, plus de dignité, le relever à 
ses propres yeux, lui faire attacher un nouveau prestige à son 
titre de Bauer. Aussi considèrent-ils que la participation à 
l'activité d'un Verein doit avoir sur l'élévation morale des 
paysans la plus heureuse influence, développer chez eux. l'a- 
mour de leur situation, les mettre à l'abri de ces déplace- 
ments trop fréquents qui sévissent aujourd'hui parmi les 
masses ouvrières. On cherche à développer l'esprit d'associa- 
tion parmi les populations rurales en faisant appel aux idées 
religieuses; et l'on n'admet comme membres des Bauernve- 
reine que ceux, catholiques ou protestants, qui font profession 
de christianisme. Les juifs en sont par là même exclus. C'est 
à cette condition seulement qu'on juge les Vereine capables 
de remplir le double rôle qui leur est assigné : rôle utilitaire 
et rôle moralisateur. 

Ils remplissent même aujourd'hui une autre fonction : ils 
opposent une barrière au socialisme, spécialement au socia- 
lisme agraire. 

L'agitation socialiste dans les campagnes revêt une forme 
différente de celle qu'elle a prise dans les milieux ouvriers. 
Les chefs du socialisme sont trop habiles pour n'avoir pas 
compris qu'il faut employer vis-à-vis des masses rurales 
d'autres arguments que vis-à-vis des ouvriers. Ils n'ont pas hé- 
sité pour arriver aux succès pratiques, à abandonner les théo- 
ries auxquelles ils paraissent le plus attachés, et n'osent pas 
s'attaquer au principe même de la propriété. Ils s'attaquent 
seulement à la grande propriété et cherchent à attiser les 

B. 16 



242 L'ASSOCIATION DANS LA VIE RURALE EN ALLEMAGNE. 

sentiments d'envie que les grands propriétaires ont toujours 
excités! 1 ). 

Jusqu'ici, heureusement, la propagande socialiste n'a guère 
réussi dans les campagnes. Malgré son programme édulcoré 
pour la circonstance, le socialisme n'est point parvenu à 
émouvoir les petits paysans, ni à les ameuter contre le grand 
propriétaire. 

Nous n'avons pas à rechercher ici les causes de cet échec. 
Les classes rurales sont peut-être préservées naturellement 
par leur constitution sociale et leur attachement à la propriété. 
Mais qui pourrait répondre de l'avenir? Aussi au point de vue 
auquel nous nous plaçons, les Baaernvereine peuvent-ils avoir 
une action utile. S'ils amènent une fusion entre les diffé- 
rentes couches de la population rurale, ils s'opposent par là 
même à ce que des causes de dissensions puissent s'introduire 
entre elles. S'ils font comprendre à tous les agriculteurs leur 
réelle solidarité, et les unissent par des intérêts communs, 
l'agitation que les meneurs socialistes essaient de faire dans 
les campagnes, ne saurait prendre de l'extension. Notons, en 
effet, que dans l'intérieur de l'association, les grands proprié- 
taires sont appelés à se charger de l'organisation de tous les 
services et par là même à se rendre utiles à tous les membres, 
même aux plus modestes et à se faire connaître d'eux. Ce rap- 
prochement tend à écarter toute cause de méfiance. 

Les associations de paysans ont d'ailleurs conscience de la 
résistance qu'elles opposent aux progrès du. socialisme. Elles 
affirment en toute occasion leur esprit anti-socialiste, procla- 
mant, en même temps que leur loyalisme, leur attachement 
au principe de la propriété individuelle. Partout où elles exis- 
tent, elles s'attachent à montrer l'utilité d'un groupement de 
tous les Bauern autour des idées chrétiennes et des principes 
conservateurs. C'est là le côté élevé de leur programme: il 
faut examiner maintenant les avantages matériels et fort im- 
portants qu'elles assurent à leurs membres. 



^!) V. appendices XV et XVI sur le socialisme agraire et sur le programme des so- 
cialistes chrétiens. 



AVANTAGES OFFERTS PAR LES ASSOCIATIONS. 243 



IV. — Avantages pratiques offerts par les associations 
de paysans à leurs membres. 

Quelqu'élevée que fût leur première raison d'être, les 
Bauernvereine auraient eu tort de négliger d'assurer à leurs 
membres quelques avantages pratiques. C'est ce qu'ils ont tous 
entrepris de faire dans le double but d'augmenter le nombre 
des adhérents et de maintenir la fidélité de leurs membres. 
D'ailleurs, le sentiment de solidarité que les fondateurs cher- 
chent à développer entre les diverses catégories sociales qui 
forment le Bauernstand n'aurait pas été appréciée sans quel- 
ques manifestations extérieures très visibles. 

Chaque Bauernverein a sur ce point son programme par- 
ticulier; mais ces programmes ont beaucoup de traits com- 
muns : 

Les Bauervercine se montrent tous très favorables à la créa- 
tion des sociétés coopératives de crédit ou de production : ils 
les encouragent; ils poussent leurs membres ày entrer; ils peu- 
vent fonctionner eux-mêmes comme de véritables sociétés coo- 
pératives. Voici en xmlre ce qu'ils ont fait en matière d'assu- 
rance. 

Les Bauernvereine s'entendent avec des sociétés d'assurances 
(en tant que l'assurance n'est pas monopolisée par l'État) pour 
procurer à leurs membres de notables réductions. L'exemple 
fut donné par l'association des paysans de Westphalie : il a 
toujours été suivi depuis. L'association de la Basse-Bavière 
fondée en 1893 a conclu un traité avec l'Etablissement d'as- 
surances contre l'incendie géré par ta Banque bavaroise d'hy- 
pothèques et de change. Les sociétés d'assurances trouvent dans 
de pareils traités l'avantage d'une clientèle toute faite. Aussi 
bien consentent-elles en faveur des membres d'importantes 
dérogations à leur droit commun soit au point de vue des 
primes à payer, soit à propos de certaines clauses de leurs 
contrats et des contestations éventuelles. 

Les Bauernvereine se préoccupent de répandre parmi leurs 
associés l'instruction technique et les méthodes modernes de 



244 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

culture. C'est ainsi que le Bauernverein de la Basse-Bavière 
a conclu un accord avec l'École d'agriculture de Weihensle- 
phan. Cette école répond aux consultations des membres, 
fait pour eux des analyses de produits, les renseigne sur 
l'emploi des machines, etc. D'autres Bauernvereine propagent 
eux-mêmes les procédés perfectionnés par l'intermédiaire de 
professeurs ambulauts ou du journal de l'association. 

Tout Bauernverein a son journal organe de propagande et 
de renseignements. Le Nieder bayer ische Bauer, organe de l'as- 
sociation des paysans de la Basse-Bavière ne coûte que 60 pf. 
(75 centimes) par an. Le lecteur y trouve des nouvelles du 
Bauernverein, des articles économiques ou politiques intéres- 
sant les paysans, des conseils pratiques, ainsi qu'un bulletin 
de petite correspondance gratuite. Les associés peuvent y faire 
des insertions gratis. Le journal est comme la manifestation 
extérieure de la vie commune de l'association. Il indique aux 
associés quelles semences ou quels engrais il faut acheter, en 
même temps qu'il resserre les liens du Bauernstand. 

Les Bauernvereine donnent même des consultations d'ordre 
juridique et à ce point de vue, si nous en jugeons par celui de 
la Basse-Bavière, ils prennent un caractère fort curieux. Ils 
tendent à devenir d'une part des institutions d'assistance judi- 
ciaire, et d'autre part des organes judiciaires. 

Au premier point de vue ils ont organisé un service de 
consultations gratuites, et quelques-uns même font défendre 
leurs adhérents par des avocats qu'ils choisissent. L'effet utile 
de ces mesures est indéniable. Le plaideur étranger au 
Bauernverein hésite davantage à attaquer en justice un homme 
qu'il sent efficacement conseillé et en état de se bien défendre. 
Aussi sur ce point l'action du Bauernverein a-t-elle eu pour 
effet une diminution dans le nombre des procès. 

Et puis, c'est ici le second point de vue, si des difficultés 
surgissent entre les membres mêmes du Verein, l'association 
offre d'intervenir, elle essaye de se substituera la justice ordi- 
naire, elle fonctionne en un mot comme organe d'arbitrage 
entre ses membres. Le Niederbayerische Bauernverein a prévu 
une organisation très complète et peut-être un peu complexe 



REVENDICATIONS DES ASSOCIATIONS DE PAYSANS. 245 

de juridictions successives, d'arbitres et de tribunaux arbi- 
traux dont ceux de ses membres qui sont en procès doivent 
former la clientèle. 

Les sentences n'ont au point de vue de la force exécutoire 
que l'effet ordinaire des décisions arbitrales. Au point de vue 
des principes appliqués les arbitres désignés du Bauernve- 
rein sont priés de prendre en considération non le droit, mais 
l'équité. Cela se rattache à une tendance plus générale, qui 
s'accentue aujourd'hui en Allemagne, à l'idée d'une réaction 
contre le droit positif moderne considéré comme trop rigou- 
reux, au profit du vieux droit germanique regardé comme 
plus conforme à l'équité. 

Ce qui précède montre sur quels terrains variés se porte 
l'activité des Bauemvereinç : il nous reste à nous occuper de 
leur action extérieure et de leurs revendications. 



Y. — Revendications législatives des associations 
de paysans. 

Les Bauernvereine doivent être envisagés sous un autre 
aspect. Ils apparaissent'aussi comme des organes de revendi- 
cations législatives, se servant de la force que constitue leur 
union pour obtenir parla voie de l'intervention plus ou moins 
directe de l'Etat des avantages en faveur de leurs membres; 
ce n'est là ni la vraie destination ni la vraie raison d'être des 
associations de paysans. Mais il ne faut pas s'étonner qu'elles 
tournent leurs efforts de ce côté. Tout groupement n'est-il pas 
porté à user dans un but intéressé de la force qu'il constitue 
au point de vue électoral? L'expérience prouve d'ailleurs qu'il 
y a un certain nombre de revendications sur lesquelles il est 
facile aux agriculteurs de s'entendre. 

Il est délicat de juger l'œuvre des associations de paysans 
à ce point de vue. Autant il est licite et juste qu'elles s'em- 
ploient à faire disparaître des charges qui pèseraient unique- 
ment sur les classes rurales, autant il est fâcheux au contraire 
de les voir s'efforcer de faire triompher des mesures qui ne 
peuvent profiter k la classe rurale qu'aux dépens des autres 



246 h ASSOCIATION DANS LA VIE RURALE EN ALLEMAGNE. 

classes de la nation. Nous nous bornerons à indiquer les plus 
importantes de leurs revendications. 

Les revendications des Bauernvereine peuvent porter sur 
des questions purement politiques, ce sont quelquefois même 
des revendications religieuses; nous ne les suivrons pas sur ce 
terrain où d'ailleurs leur activité ne se manifeste point dune 
façon continue. Qu'il nous suffise de dire qu'ils sont très 
attachés à la constitution actuelle de l'Allemagne, et très im- 
bus de l'esprit conservateur sous toutes ses formes. 

Sur le terrain proprement social, les revendications pré- 
sentées par les Bauernvereine peuvent surprendre, mais s'ex- 
pliquent par ce que nous avons dit plus haut. On a vu que les 
salariés en étaient exclus : aussi les mesures demandées par 
les Bauernvereine en ce qui les concerne leur sont-elles défavo- 
rables. Deux points surtout nous ont frappés : on se montre 
très réservé sinon hostile à l'extension des assurances aux ou- 
vriers agricoles, on demande une diminution des charges 
nouvelles que ces institutions font peser sur l'agriculture. 
Nous avons pu constater qu'à ce point de vue les associations 
de paysans reflètent les idées généralement répandues dans le 
monde agricole allemand, qui n'est guère enthousiaste des 
assurances, les trouvant singulièrement gênantes et coûteuses. 
En second lieu elles demandent qu'on prenne certaines me- 
sures destinées à assurer la permanence des engagements. 
Elles voudraient, par exemple, que le maître fût protégé 
contre les ruptures injustifiées du contrat de travail de la part 
de l'ouvrier. Ces deux revendications, qui ne sauraient étonner 
de la part d'agriculteurs, montrent que l'essor des Bauern- 
vereine n'a pas le caractère d'une évolution favorable aux 
ouvriers de l'agriculture. 

Mais c'est sur le terrain purement économique que se sont 
multipliés les desiderata des associations de paysans. On voit 
en les étudiant qu'elles se préoccupent de plus en plus des 
intérêts pécuniaires de leurs membres, ce qui n'était point 
leur destination première. Elles sont naturellement conquises 
à la doctrine protectionniste. L'élévation des tarifs protecteurs 
est un de leurs principaux vœux. Nous n'étonnerons personne 



REVENDICATIONS DES ASSOCIATIONS DE PAYSANS. 247 

en disant qu'elles sont hostiles aux traités de commerce, 
comme à toute spéculation sur les céréales et qu'elles sont 1 » i — 
métallistes. 

Préoccupées d'accroître par ces diverses mesures le revenu 
agricole, elles cherchent aussi à diminuer les charges du 
paysan. Elles demandent la réduction des impôts et pour 
amoindrir les inconvénients de l'endettement très répandu 
dans l'agriculture allemande, une amélioration des institutions 
de prêts hypothécaires, une plus grande extension de celles de 
prêts personnels; mentionnons enfin les vœux nombreux ten- 
dant à la répression de l'usure, à des modifications dans la 
procédure des ventes sur saisies et dans le régime des caisses 
d'épargne. 

Telles sont les principales revendications des associations 
de paysans. Peut-être en tournant leur activité de ce côté dé- 
rogent-elles à leur destination primitive. N'aiment-elles pas à 
dire en effet en toute occasion que leurs membres s'aident eux- 
mêmes, qu'elles s'inspirent du proverbe : aide-toi, le ciel t'ai- 
dera, que leur devise est : vivre et laisser vivre? Elles avouent 
sans doute qu'elles se servent de leur puissance pour protéger 
le monde agricole contre ce qu'elles regardent comme des 
mesures prises à son détriment, ou contre ceux qu'elles consi- 
dèrent comme ses adversaires. 11 n'en est pas moins vrai qu'à 
agir dans ce sens elles courent le risque de perdre leur carac- 
tère essentiel d'institutions puisant leur force en elles-mêmes. 
Elles ont été poussées dans cette voie par les faits eux-mêmes. 
La crise agricole nuit singulièrement au développement des 
Banernvereine en diminuant les ressources de leurs membres 
en général et surtout des plus riches, qui sont proportionnel- 
lement plus touchés par la crise que les petits propriétaires. 
Et d'autre part, les souffrances mêmes des agriculteurs les a 
portés à croire à l'efficacité des remèdes législatifs. 

Pour toutes ces raisons nous voyons se dessiner une évolu- 
tion qui peut être à certain point de vue considérée comme 
fâcheuse et dont nous fournirons ultérieurement les preuves. 
C'est la transformation des Bauernvereine en véritables ligues 
uniquement préoccupées de faire de la politique économique 



248 l'association dans la vie rurale en Allemagne, 

et de faire triompher sur le terrain électoral et parlementaire 
des revendications quelquefois excessives. 11 est permis de 
craindre que les associations de paysans ne voient leurs carac- 
tères primordiaux disparaître ainsi et peut-être leur existence 
même est-elle menacée par le développement prodigieux de 
ces ligues préoccupées surtout de faire de l'agitation sur le 
terrain politique, et spécialement par l'une d'entre elles qui 
dépasse en puissance tous les groupements étudiés jusqu'ici. 



§ 3. LES LIGUES AGRAIRES. 

I. — Comparaison des ligues agraires (Bauernbunde) 
avec les associations des paysans. 

Ce que nous menons de dire des Bauernvereine et de leur 
orientation nouvelle nous permettra de saisir les caractères 
essentiels d'autres associations que nous avons maintenant à 
examiner : les Bauernbunde ou ligues de paysans. Ce nom 
même indique bien qu'il s'agit de groupements formés en vue 
de la lutte, pour la défense de certains intérêts. Nous sommes 
loin des sociétés coopératives que nous avons étudiées d'abord; 
déjà les associations de paysans en tant qu'elles font une part 
aux revendications législatives nous ont rapproché des ligues. 
Mais ce qui n'est qu'un élément accessoire dans l'activité 
des associations de paysans devient au contraire la principale 
raison d'être des. ligues. Un Bauernbund c'est avant tout un 
organe « politique» destiné à faire triompher des revendications 
collectives. Son but est d'arriver à constituer un parti parle- 
mentaire puissant et à obtenir du Parlement le vote de cer- 
taines mesures. Sans doute la ligue ne dédaigne pas d'assurer 
par elle-même certains avantages h ses membres, mais elle 
veut surtout former un groupement pour la défense des in- 
térêts communs. Une telle forme d'association est condamnée 
par le but même qu'elle poursuit à accroître le nombre de 
ses membres, à s'adresser à tout le pays, à prendre un carac- 
tère national et c'est ce qui la différencie encore profondé- 
ment des associations de paysans. Celles-ci n'atteindraient 



ORIGINES DU BUND DER LANDWIRTHE. 249 

pas leur but si elles dispersaient leur activité sur une région 
trop étendue. Les ligues au contraire ont tout intérêt à étendre 
le plus possible leur action. Elles puisent leur force dans tout 
le pays, mais sont amenées à exercer leur action dans la ca- 
pitale. C'est ce qui explique le mouvement de centralisation 
que cette nouvelle forme d'association doit subir, qui est déjà 
très prononcée et le serait plus encore si la constitution poli- 
tique elle-même de l'Empire ne s'y opposait dans une certaine 
mesure. 

Le mouvement pour la formation des ligues agraires est 
récent, mais il a pris très vite une grande importance, par 
la création et le succès de la principale de ces ligues le Bund 
der Landwirthe. C'est cette association que nous étudierons 
d'abord dans sa création, son développement et son organi- 
sation. Nous dirons brièvement ensuite quelles sont ses prin- 
cipales revendications et nous terminerons en examinant quelle 
influence elle a exercée soit sur les ligues formées à son imi- 
tation, soit même sur les associations de paysans. 

II. — Bund der Landwirthe. 

Origines du Bund der Landwirthe. — Cette ligue des agri- 
culteurs est née de la crise agraire elle-même. Nous avons déjà 
noté l'action de cette crise sur le sort des Bauernvereine : c'est 
elle qui a poussé les agriculteurs de l'Allemagne à réclamer 
l'intervention de l'Etat et à constituer à cet effet un vaste 
groupement politique. La baisse du prix des céréales ayant 
tout particulièrement atteint les provinces orientales de l'Em- 
pire, c'est de l'est qu'est parti le signal du mouvement, tandis 
que le mouvement qui avait donné naissance aux Bauernve- 
reine était parti de l'ouest. Le mouvement s'accentue vers la 
fin de l'année 1892. C'est à cette époque que remonte une 
sorte de manifeste œuvre d'un propriétaire silésien, M. Ru- 
precht-Rausern. Nous en détachons quelques passages carac- 
téristiques 0) : « Je propose, dit l'auteur, de faire alliance et 

(1) Il est reproduit dans le Lancwirlhschaftliche Thierzucht, du 21 décembre 1892. 



250 L'ASSOCIATION DANS LA YIE RURALE EN ALLEMAGNE. 

d'attaquer énergiquement avec les socialistes le gouverne- 
ment. Nous devons montrer à celui-ci que nous sommes dé- 
cidés à ne pas nous laisser aussi mal traiter, que nous sommes 
résolus à lui faire sentir notre puissance. Nous devons cesser 
de nous plaindre. Ce que nous devons faire c'est crier, et 
nous devons crier jusqu'à ce que le peuple entier nous en- 
tende, nous devons crier jusqu'à ce que nos cris pénètrent 
dans le Parlement, dans les ministères, jusqu'à ce qu'ils attei- 
gnent les marches mêmes du trône. Il ne s'agit pas de nous 
dire des libéraux, des ultramontains ou des conservateurs, et 
de nous préoccuper dans les élections de ces étiquettes. Il 
s'agit de former un grand et unique parti, le parti agrarien. 
C'est le seul moyen de conquérir l'influence que nous devons 
avoir sur le Parlement et la législation ». 

Cet appel et d'autres analogues trouvèrent si vite un écho 
dans toutes les contrées de l'Allemagne, que le 48 février 1893, 
à la suite d'une réunion préparatoire tenue dans la salle du 
Tivoli à Berlin, le Bundder Landwirthe était constitué l 1 ). 

L'idée d'une grande ligue agraire ne trouva pas seulement 
une vive opposition dans le parti radical (freisinnig) elle ren- 
contra aussi une certaine froideur chez les agriculteurs eux- 
mêmes. Beaucoup de ceux-ci estimèrent, en effet, que celte 
ligue se présentait, dès l'abord, avec un caractère trop déma- 
gogique, exprimèrent la crainte qu'elle ne semât la désunion 
dans les masses populaires et se laissât aller à des exagérations 
qui provoqueraient contre les revendications les plus légiti- 
mes un sentiment de méfiance. Le gouvernement, d'autre 

(1)11 convient de rappeler ici que dès le 15 mars 1885 sous l'impulsion de Knauer 
s'était constituée une première ligue qui avait recruté des adhérents surtout dans 
le parti libéral et qui s'appelait le Deutscher Bauernbund. Cette ligue embrassait 
tout le territoire de l'Empire et avait son siège à Berlin. Elle avait pour but principal 
le développement et le maintien de la propriété paysanne, l'accroissement du bien- 
être des classes rurales et le développement de l'instruction nécessaire parmi ses 
membres. On discutait dans ses séances toutes les questions qui touchaient à l'agri- 
culture. Cette ligue dont M. de Plotz devint président après la mort de Knauer 
avait déjà rendu de notables services, surtout en procurant à ses membres des ma- 
tières premières à des conditions avantageuses, lorsque la création du Bund der 
Landwirthe fit craindre une dispersion des forces et dans la séance générale du 17 
juin 1893, il fut décidé presque à l'unanimité qu'elle se fondrait dans la ligue nouvelle. 



ORIGINES DU BUND DER LANDWIRTHE. 251 

part, représenté par le chancelier de Caprivi, désapprouva 
hautement la ligue et beaucoup prophétisèrent son in- 
succès. 

En dépit de ces premières difficultés et de toutes les atta- 
ques dont il fut l'objet, le Bund der Landivirthe a eu rapide- 
ment un succès prodigieux. Sa fondation a coïncidé avec une 
recrudescence dans les souffrances de l'agriculture et une 
nouvelle baisse dans les prix des céréales! 1 ); d'autre part, 
l'impopularité des traités de commerce avec la Russie lui a 
valu de nouvelles recrues car il s'est déclaré nettement hostile 
à ces traités, qui par les facilités accordées à l'importation des 
blés de Russie ne pouvaient que déplaire aux agriculteurs 
allemands. Le nombre des adhérents s'est donc promptement 
accru. Le J8 février 1895, à la troisième assemblée générale, 
on put annoncer qu'il dépassait 200.000 et que l'action de la 
ligue s'étendait à toutes les contrées de l'Allemagne sans 
exception. 

Ces deux cent mille membres qui ne sont pas tous des agri- 
culteurs de profession, et parmi lesquels on compte beau- 
coup de personnes s'intéressant simplement à l'agriculture, 
ne constituent plus une association. Us constituent un parti; 
les paroles de Ruprecht-Rausern que nous avons citées plus 
haut en font comprendre l'esprit. Il ne s'agit plus de s'attarder 
à de stériles controverses politiques. Conservateurs et socia- 
listes, ultramontains et libéraux doivent se souvenir qu'il faut 
d'abord « représenter l'agriculture et constituer un parti qui 
n'ait d'autre épithèteque celle d' « agrarien ». Pour l'inslant, 
comme on nous le disait à Berlin aux bureaux mêmes du 
Bund, le but poursuivi est de faire entrer au Parlement le 
plus de députés possible dévoués aux intérêts agricoles. 11 
faut pour cela agiter le pays; le mot « agitation » peut se 
lire plusieurs fois répété sur les murs dans les locaux du 
Bund. Il faut entraîner les Landwirthe , les secouer de leur 
torpeur, prendre part aux élections, présenter des députés 
avec un programme purement agrarien. L'avenir seul pourra 

(1) Il convient de rappeler que l'année 1893 fut très mauvaise en Allemagne. 



252 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

dire le résultat de ces efforts. La majorité est encore loin de 
partager les idées des agrariens et le gouvernement, avec le- 
quel il faut compter, se montre aujourd'hui très réservé à 
leur endroit. Mais il est impossible de ne pas être frappé 
de l'énergie avec laquelle le mouvement est conduit, de l'unité 
de vues et de l'audacieuse franchise avec laquelle le pro- 
gramme est soutenu. 

L'organisation même de la ligue mérite d'attirer l'attention. 
Elle s'adresse à toutes les classes de la population agricole. 
La cotisation est variable. Elle est, suivant les cas, ou des trois 
centièmes de l'impôt foncier, ou proportionnelle au nombre 
d'hectares cultivés. Son minimum qui est de 2 marcs s'a- 
baisse à 1 marc dans l'Allemagne du sud. Le paiement peut 
même se faire en deux termes, et pour ce prix l'adhérent 
reçoit gratuitement le « Bund cler Landwirthe » journal de 
l'association. On a voulu mettre la ligue à la portée de tous. 
Aussi plus de la moitié des membres sont-ils des paysans qui 
ne paient en moyenne que 75 marcs d'impôt, c'est-à-dire de 
moyens propriétaires. Cela contribue assurément à donner à 
l'association une grande force. 

Dans chaque localité ou groupe de localités si le nombre 
des membres est restreint, les adhérents nomment un Yer- 
trauensmann, qui est à la fois homme de confiance et fondé 
de pouvoirs. Les Vertrauensmànner d'un groupe de locali- 
tés nomment un président qui représente le groupe entier. 
Les différents présidents ainsi nommés dans une circonscrip- 
tion administrative forment une section. Les sections en 
élisent une autre qui correspond à une circonscription élec- 
torale. On saisit ici les préoccupations de la ligue; mais le 
président de cette section est nommé par tous les associés 
dans la circonscription électorale. Enfin dans chaque province 
se trouve un président provincial assisté d'un suppléant et 
les présidents provinciaux forment la commission directrice 
de la ligue, qui choisit un bureau de 14 membres ayant à sa 
tête un président général et deux directeurs. Le président 
actuel est M. de Plotz (de Dollingen). Les deux directeurs sont 
le D' Rôsike et le D r Suchsland. Cette organisation assure 



REVENDICATIONS DU BUND DER LANDWIRTHE. 253 

une représentation efficace de tous les intérêts en jeu, et 
donne au bureau central une grande autorité. 

Voyons maintenant quelles sont les principales revendica- 
tions de la ligue et quels sont les avantages qu'elle offre à ses 
adhérents. 

Principales revendications du Bund der Landwirthe ; avan- 
tages qu'il assure à ses adhérents. — Le Bund der Land- 
wirthe est nettement protectionniste. Se plaçant sur le terrain 
de la défense des intérêts nationaux il déclare que livrée à elle- 
même sans protection, la culture des céréales ne tarderait pas 
à disparaître du sol de l'Empire allemand, ce qui au point de 
vue de la politique extérieure compromettrait l'indépendance 
même du pays. On connaît les arguments généraux du pro- 
tectionnisme. Mais le Bund der Landwirthe ne paraît pas 
s'arrêter à l'idée de simples droits d'entrée. Son idéal est la 
réglementation du prix des céréales. Conformément aux idées- 
du comte Kanitz, pour lequel elle avait déjà fait il y a deux ans 
une énergique propagande, la ligue voudrait que l'Etat em- 
magasinât le blé dans de vastes entrepôts d'où il ne pourrait 
sortir qu'à un taux fixé d'après le prix moyen des quarante 
dernières années. Si ces projets n'ont pas abouti jusqu'à ce 
jour il faut s'attendre à ce qu'ils soient repris, d'autant 
que la ligue ne se laisse pas arrêter par le caractère so- 
cialiste de ces propositions (*). 

Elle demande des mesures contre les épizoolies provenant 
de l'importation du bétail étranger contaminé : on sait qu'en 
tous pays ia crainte de la contamination joue un grand rôle 
dans les dispositions douanières et sert de prétexte à un pro- 
tectionnisme, parfois même à un prohibitionnisme déguisé. 

Le Bund der Landwirthe est l'adversaire non seulement de 
l'intermédiaire, mais aussi et surtout du spéculateur. Le 
parti agrarien regarde la spéculation comme le plus grand 
agent de dépression des cours. C'est un des dogmes du parti. 
Aussi après avoir tenté sans succès de se servir des banques 
officielles pour élever le cours des céréales, les agrariens ont 

(1) V. ci-dessous, chap. III, p. 338. 



254 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

fini par obtenir l'interdiction à la Bourse du marché à terme, 
interdiction qui est appliquée depuis le l 01 " janvier dernier (*). 
C'est un succès pour le parti : mais il est permis dé douter 
que la situation de l'agriculture en soit grandement améliorée. 

Le Bund der Landwirthe est bimétal liste et regarde la dé- 
préciation de l'argent comme l'une des principales causes de 
la crise agraire. L'agitation bimétalliste est représentée du 
reste par une ligue spéciale (Bimetallistenbund) dont les efforts 
n'ont d'ailleurs abouti jusqu'ici à aucun résultat. 

La ligue sollicite la réforme des impôts dans le sens d'un 
dégrèvement des agriculteurs. C'est là une revendication que 
nous avons déjà notée à propos des Banernvereine . On réclame 
une atténuation des charges que l'endettement hypothécaire 
fait peser sur la propriété. On veut que l'État mette à la dis- 
position des institutions de crédit des capitaux sans intérêt; 
intervention dangereuse au point de vue budgétaire et dont 
on peut se demander si elle n'aggraverait pas le mal au lieu 
de le guérir. 

Le Bund s'occupe enfin de la question des tarifs de transport 
et demande leur modification dans un sens favorable aux in- 
térêts agricoles. 

Il n'a pas paru suffisant à la ligue des agriculteurs d'agiter 
le monde agricole par l'ardeur avec laquelle elle soutient 
toutes ces revendications : il lui a paru nécessaire pour atti- 
rer à elle les agriculteurs de l'Allemagne, de leur offrir 
comme conséquence de leur adhésion certains avantages pour 
lesquels elle s'est visiblement inspirée de l'exemple des 
Banernvereine . 

Llle a organisé pour ses membres des services sinon gra- 
tuits, du moins très bon marché, de consultations judiciaires 
ou techniques, d'expertises et d'analyses. A l'exemple des 
Bauernvereine elle conclut des traités avec de grandes com- 
pagnies d'assurance qui consentent aux membres des tarifs 
réduits (assurance contre la grêle, contre l'incendie, contre 
les accidents, contre la responsabilité du maître à propos des 

(1) Nous reviendrons également sur ce point en étudiant l'action du gouvernement. 



INFLUENCE DU BUND DER LANDWIRTHE. 255 

accidents causés par ses subordonnés). Elle essaie aussi d'être 
un organe de placement pour les ouvriers agricoles et ne 
néglige rien pour assurer son succès. Le groupement qu'elle a 
formé dans la population agricole allemande est sans précé- 
dent; il est remarquablement constitué tant au point de vue 
de la lutte à l'extérieur, qu'au point de vue de la solidarité 
intérieurement établie entre les adhérents. 

Influence du Bund der Landwirthe sur le développement 
des Ligues similaires et des Bauernvereine. — Le Bund der 
Landwirthe étend son activité à toute l'Allemagne. Mais son 
expansion trouve quelque obstacle dans les tendances parti- 
cularités de certaines régions de l'Empire. Aussi trouve-t- 
on en Bavière, deux ligues spéciales fort intéressantes, le 
Bayerische Bauernbund dirigé par Gech et Wieland, et une 
ligue assez active qui doit sa création au baron de Thùngen. 

Gech et Wieland, que nous avons pu voir l'un et l'autre, 
sont de moyens propriétaires fonciers. L'association qu'ils 
ont fondée se place exclusivement sur le terrain des revendi- 
cations législatives, et ce sont à peu près les mêmes que celles 
dont nous venons de parler. Elles sont encore plus fortement 
imbues de l'esprit socialiste. On y demande en effet la natio- 
nalisation de la Banque d'Empire et la révision des lois sur 
la chasse, deux questions dont les conservateurs du Bund der 
Landwirthe n'aiment point à parler. Les membres de la ligue 
bavaroise attaquent le gouvernement avec beaucoup plus d'â- 
preté que ne le font les hobereaux de l'Allemagne du nord. 
Le respect de la constitution leur importe peu. Il ne faut pas 
oublier que c'est parmi les petits propriétaires surtout que 
se recrute cette ligue bavaroise qui paraît fort active en ce 
moment. 

C'est dans une autre couche de la population que se recrute 
au contraire la ligue fondée par le baron de Thiïngen. Celui- 
ci s'adresse plutôt aux grands propriétaires et quoique ses 
revendications soient à peu près celles de la ligue de la Basse- 
Bavière il les présente avec moins d'audace. Cette associa- 
tion porte encore au surplus le nom de Verein et non celui 
de Bund. 



256 l'association dans la vie rurale en Allemagne. 

La situation des diverses associations bavaroises s'explique 
d'ailleurs par le maintien de certaines tendances particu- 
laristes. On ne rencontre pas dans ce pays pour la politique 
bismarckienne le même respect que chez les grands proprié- 
taires prussiens qui vont en pèlerinage à Fredrichsruhe. 
Mais les renseignements qui nous ont été récemment trans- 
mis nous permettent de croire qu'il se produit en ce moment 
une certaine évolution. Le baron de Thiïngen, reconnaissant 
les progrès rapides de la ligue fondée par Gech et Wieland, 
cherche à se rapprocher d'elle; celle-ci d'autre part est peut- 
être à la veille de n'être plus qu'une succursale bavaroise du 
Bund der Landwirtlie ( ! ). 

Ces indications permettent de prévoir la forme définitive à 
laquelle nous paraît devoir aboutir le mouvement de déve- 
loppement des ligues agraires. 

D'une part les Bauernvereine pour les raisons que nous 
avons déjà indiquées tendront à prendre la forme de ligues 
de revendications législatives. C'est dans ce sens que leur rôle 
s'étend aujourd'hui, et il est permis de le regretter. D'autre 
part toutes les ligues analogues au Bund der Landwirthe nous 
paraissent appelées à venir accroître la puissance de cette 
grande ligue en se laissant absorber par elle. Le parti agra- 
rien allemand s'avance donc vers une organisation unitaire 
et puissante, auquel il faut souhaiter, pour l'équilibre des 
forces sociales, de voir naître des contrepoids dans les autres 
parties de la nation. 

(1) Le baron de Thiingen a fait acclamer dernièrement (juin 1896) par le Bauern- 
bund de Bavière la résolution suivante : 

L'assemblée, considérant, en ce qui concerne la politique extérieure, que le gou- 
vernement fait preuve de faiblesse et de pusillanimité, que sa politique est une poli- 
tique de concessions et de reculade devant les autres nations et les autres états; 

Considérant, en ce qui concerne la politique intérieure, qu'il a adopté celle du 
manchestérianisme, du libre-échange et du capitalisme qui a pour effet de réunir les 
classes moyennes à la ville et à la campagne; 

Considérant en particulier qu'il a conduit à l'abîme les classes agricoles par une 
politique économique et commerciale néfaste, et qu'il repousse les seuls remèdes ef- 
ficaces, la motion Kanilz et le bimétallisme, lui témoigne une défiance sins bornes 
(unbegrenztes Misstrauen) et invite tous les députés représentants des populations ru- 
rales à lui refuser les moyens de continuer à diriger les affaires, dans la mesure où 
les lois le permettent. 



FORME INITIALE DU CREDIT RURAL. 257 

SECTION II 

LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE ( ! ). 
SON UTILITÉ. 

L'utilité du crédit rural n'est plus contestée aujourd'hui 
en Allemagne : l'agriculture moderne exige des capitaux; les 
machines, les engrais, les semences coûtent cher; la baisse 
des prix a diminué les recettes, et l'accroissement des impôts 
■a augmenté au contraire les dépenses des exploitations rurales. 
Le cultivateur ne peut aujourd'hui réaliser de bénéfices que 
s'il adopte une culture intensive, laquelle exige des capitaux 
préalables. 

11 est donc dans un cercle vicieux que seul peut briser 
le puissant levier économique moderne : le crédit. 

D'autre part, le paysan n'a pas attendu, pour emprunter, 
l'organisation savante qu'on rêve de lui donner : la propriété 
rurale allemande est endettée aujourd'hui pour la moitié de sa 
valeur, et les intérêts qu'elle paie sont énormes : 6, 7, 8 0/0, 
parfois plus. Il faudrait que le cultivateur pût se procurer, à 
bas prix, des capitaux lui permettant de rembourser ses 
dettes : telle est la seconde face du problème. 

A. — La forme initiale du crédit rural : le prêt direct 
du capitaliste au propriétaire. L'usure. 

L'agriculteur n'avait pas jadis pour emprunter les mêmes 
raisons qu'aujourd'hui. La terre, fécondée par le travail de 
l'homme, était une source suffisante de richesse et n'exigeait 
le concours d'aucune énergie étrangère; les emprunts du pay- 
san étaient généralement des emprunts de consommateur, non 
de producteur, et à ce besoin factice ne correspondait qu'une 

(1) Cette section a été rédigée par M. Edouard Julhiet. 

B. 17 



258 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

institution défectueuse : le prêt direct du capitaliste au proprié- 
taire; et cette opération était généralement entachée d'usure. 

Organisation de l'usure en Allemagne. Son importance. — 
L'usure est la plaie de la classe rurale allemande. Revêtant 
suivant les régions des formes très variées, elle existe surtout 
dans les prêts d'argent, les prêts de bétail, et les prêts d'im- 
meubles. 

Particulièrement nombreux sont les cas d'usure dans les 
baux à cheptel. En voici le type le plus fréquent : le prêteur 
cotisent à mettre une de ses vaches, qui d'ailleurs est en mau- 
vais état et ne lui rapporte rien, dans l'étable d'un paysan, 
auquel il laisse espérer la cession future de l'animal à très 
bon compte. En revanche, le paysan prend à sa charge tous 
les frais de nourriture et d'entretien. Après quelques mois, 
le prêteur reprend l'animal sous un prétexte quelconque, au 
moment où il est redevenu productif, et sans aucun dédom- 
magement pour celui qui l'a entretenu. Ou bien le paysan 
reçoit une génisse qu'il doit nourrir jusqu'à ce qu'elle ait 
produit deux veaux; il se contente de la moitié du béné- 
fice et doit fournir tous les fourrages. Le profit réalisé par le 
bailleur varie entre 25 et 100 0/0 de la valeur prêtée et une 
clause spéciale du contrat assure, au cas de perte de l'animal, 
une indemnité à son propriétaire. 

Ce genre d'usure est très répandu dans les provinces 
rhénanes. 11 y a dans le cercle de Bittburg, une douzaine 
de prêteurs de bétail, possédant un millier d'animaux; à 
Rheinbach, le nombre des vaches ainsi prêtées aux pay- 
sans s'élève à 7 ou 800, représentant 125 à 130.000 francs, 
et ne rapportant pas moins de 35 ou 40.000 francs par an à 
leurs propriétaires, qui n'ont d'autre souci que d'appli- 
quer les systèmes de baux à cheptel que nous venons de 
décrire. 

Le commerce des biens est aussi prétexte à usure. Dans 
les régions allemandes où domine la petite propriété, il ne se 
fait pas de vente de terres sans un intermédiaire, qui accom- 
pagne au cabaret le vendeur et l'acheteur, propose au premier 
de l'argent comptant, et au second de longs termes pour 



ORGANISATION DE L'USURE. 259 

s'acquitter; cet intermédiaire exerce son industrie dans un 
cercle déterminé, où il possède une sorte de monopole, que 
lui assurent les traditions et les habitudes des paysans! 1 ). 

Enfin, en Allemagne comme partout, l'usure se rencontre 
dans le commerce de semences et d'engrais, dans les ventes 
des produits du sol, toutes les fois, en un mot, que se conclut 
un marché ou un contrat. Certains usuriers sont même utiles : 
un propriétaire de Straubing, en Bavière, nous racontait qu'il 
vendait beaucoup de fourrages à l'armée; mais plutôt que 
d'avoir directement affaire aux services de l'intendance, tou- 
jours désagréables et souvent brutaux, il préférait se faire 
voler par un intermédiaire, mi-usurier, mi-commissionnaire, 
qui ne reculait devant aucune besogne pénible, ni devant 
les injures, ni devant les disputes. 

L'usure est d'autant plus développée dans une région que 
la propriété y est plus divisée, parce que les gros propriétaires 
peuvent emprunter hors de leur village. Aussi les provinces 
allemandes que ravage l'usure sont elles surtout ainsi celles 
où dominent les petits domaines : l'Alsace-Lorraine d'abord, 
terre de prédilection pour le petit prêteur et le Juif, le duché 
de Bade, le Wurtemberg, le Palatinat. Dans certaines régions 
de la Hesse, du pays de Trêves, et de la Silésie, les usuriers 
ont réduit à la mendicité des villages prospères. Il n'est pas 
possible de donner une statistique du développement de l'u- 
sure; mais le témoignage unanime des personnes qui vivent 
dans les pays de petite propriété, ne permet pas de douter 
de l'importance de la question pour l'agriculture ( 2 ). 

La latte contre l'usure par l'initiative privée. — L'initia- 
tive privée et la loi ont essayé, chacune de leur côté, d'agir 
contre l'usure. Ainsi le Bauernverein de Trêves s'est donné 



(1) Au congrès de Cassel (mai 1895), le docteur Schick racontait qu'un juif, dont 
toute l'industrie se bornait à acheter des biens et à les revendre morcelés, avait été, 
sans qu'il protestât, taxé par le fisc sur un revenu de 60.000 marcs. 

(2) Voir les livres du docteur Jâger et de l'abbé Dasbach, ainsi que l'enquête du 
Verein fur Socialpolitik, à laquelle la plupart des écrivains qui parlent de l'usure 
ont emprunté leurs renseignements. On trouvera aussi des détails intéressants sur 
l'usure dans les comptes-rendus du congrès agraire de Berlin, en 189 i, et dans le 
livre de M. Durand sur le crédit agricole. Cf. appendice IX. 



260 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

pour tâche de défendre ses membres devant les tribunaux 
contre les usuriers : pendant les deux années qui suivirent 
sa fondation, il entama ou soutint plus de 200 procès. 

Dans le bassin de la Saar, existe une ligue contre l'u- 
sure qui compte environ 400 membres; elle a recruté 100 
<( hommes de confiance » qui réunissent les paysans et leur 
apprennent à se défendre contre l'usure ; les autres moyens 
d'action de la ligue sont les brochures, livres et journaux, les 
associations locales de crédit personnel, les leçons de tenue 
de livres, etc., etc. 

Des banques agricoles spéciales ont été fondées dans le même 
but à Trêves, à Dûsseldorf, à Cochem; elles luttent avec vigueur 
et souvent avec succès; cependant l'usure par prêt de bétail 
est tellement enracinée que leurs efforts se brisent contre elle. 

Les caisses de crédit, système Raiffeisen, dont nous parle- 
rons plus loin, ont sans doute aussi une heureuse influence. 
Mais il ne faut pas oublier que l'usure est surtout difficile 
à combattre parce qu'elle est secrète : la discrétion est une 
vertu de l'usurier et une des causes de son succès : le paysan 
s'adresse à lui pour que son voisin ne sache pas qu'il emprunte. 

11 semble donc nécessaire avant tout de développer l'instruc- 
tion parmi les basses classes rurales et de bien montrer aux 
victimes possibles de l'usurier comment il procède et com- 
ment elles peuvent lui échapper. 

La législation de l'usure. Les demandes du parti agrarien. 
— A côté des initiatives privées, le législateur a cherché, lui 
aussi, à protéger le paysan contre les « vampires du vil- 
lage ». Au moyen âge, l'usure était défendue par les lois re- 
ligieuses. Les lois civiles tout en la tolérant la considéraient 
comme contraire à la morale, mais ne définissaient pas ses 
limites. On imagina ensuite de fixer un taux maximum d'in- 
térêt. Mais en 1867 une réaction du libéralisme fit proclamer 
la liberté absolue de l'usure. Aussi de 1867 à 1880, le taux du 
crédit personnel atteignit-il 20 et même 24 0/0, et celui du 
crédit réel 8 ou 10 0/0. 

La loi du 24 mai 1880 vint édicter contre les usuriers, 
des pénalités allant jusqu'à un an de prison et 6.000 marcs 



LEGISLATION DE L USURE. 



261 



d'amende. Aussitôt les procès d'usure abondèrent, mais les 
usuriers découvrirent des moyens d'échapper à la loi, et le 
nombre des procès diminua promptement ainsi que l'indique 
le tableau ci-dessous : 



ANNÉES. 


POURSUITES. 


CONDAMNATIONS. 


1882 

1883 

1884 

1885 

1886 

1887 

1888 

1889 

1890 


176 
155 
132 

99. 
104. 

79. 


dont 41 israélites .... 

— 27 — 

— 29 — .... 


98 dont 21 israélites. 

93 — 16 — 

61 — 12 — 

37 _ 10 — 

42 

36 

36 

41 

22 






82. 
? 

64. 







D'ailleurs la loi de 1880 ne définissait pas nettement les cas 
d'usure : tout en continuant à admettre la Zinsfreiheit, la 
liberté de l'intérêt, elle réprimait l'exploitation du débiteur 
par son créancier, obligeant en quelque sorte les deux parties 
contractantes à n'échanger que des avantages à peu près équi- 
valents^). Le Gode pénal, art. 1, § 302 «, décide que : «Celui 
qui, en abusant des besoins, de la faiblesse d'esprit ou de 
l'inexpérience d'un autre auquel il consent un prêt, ou au 
moment de l'échéance d'une créance, se fait promettre ou 

se procure des profits qui excèdent le taux habituel de 

l'intérêt et sont en disproportion choquante avec le service 

rendu, sera puni comme usurier ». 

On voit quel pouvoir est donné aux juges, la qualification 
d'usurier dépendant de leur appréciation. Les juges alle- 
mands s'acquittent d'ailleurs du rôle difficile qui leur incombe 
avec une grande impartialité, et la loi de 1880, qui introdui- 
sait ce principe de « l'équivalence des prestations », a produit, 
en somme, des résultats satisfaisants; beaucoup d'usuriers 



(1) Voir à ce sujet un intéressant article de M. Brants dans les Bulletins de l'A- 
cadémie royale de Belgique, 3 e sér., t. XXX, 1895. 



262 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

ont été condamnés, et leur industrie a certainement été gênée. 

Certains cas d'usure, notamment les prêts de bétail et les 
prêts de biens, échappaient à la loi de 1880 qui visait surtout 
les prêts d'argent; les agrariens allemands, continuant leur 
campagne, obtinrent du Reichstag, le 9 juin 1893, une nou- 
velle loi, qui s'applique à tous les contrats, à toutes les pra- 
tiques ayant un caractère usuraire, et non plus seulement aux 
simples prêls ou crédits. Mais cette loi du 9 juin 1893 fut 
promulguée après la dissolution du Reichstag qui l'avait votée, 
et des légistes ont nié la régularité d'une telle promulgation. 
On doit attendre sa mise en vigueur effective pour décider 
si, comme le craignent les manchestériens, elle est loi d'ar- 
bitraire, ou si, comme l'espèrent les agrariens, elle doit avoir 
contre l'usure une influence salutaire. 

Le groupe avancé du parti agrarien la juge encore insuffi- 
sante; il réclame une série de nouvelles mesures : peines 
extrêmement sévères contre l'usure, dédommagements im- 
portants aux victimes des usuriers; puis, ce qui est plus cu- 
rieux, autorisation donnée au vendeur et à l'acheteur, dans 
le cas de vente d'immeuble, de se dédire dans les trois jours 
qui suivront le marché (afin d'éviter qu'une signature défini- 
tive soit extorquée au cabaret); défense, aux jours de ventes 
d'immeubles, de donner gratuitement aux acheteurs des bois- 
sons alcooliques, etc., etc. C'est une vraie mise en tutelle du 
paysan, dont on décrète, en quelque sorte, l'irresponsabilité. 

Hâtons-nous d'ajouter que tous les agrariens ne vont pas 
jusque-là; d'autres, plus sages, réclament, avec le D r Jàger, 
d'abord une diminution des frais d'hypothèque (*), — puis 

(1) Voici un exemple des frais d'hypothèques payés par un paysan ayant besoin 
d'emprunter 750 m., soit 937 fr. 50. 

Acte du notaire 4 ni. 40 pf. 

Timbre 1 50 

Rétribution aux témoins 1 » 

Copie de l'acte 3 20 

Timbre 1 50 

Bordereaux 2 50 

Timbre. 1 50 

Inscription sur le registre 2 40 

Au notaire, pour cette inscription. 1 25 

19m.25pf., soit 24 fr. 05 



LE CRÉDIT PAR L'ASSOCIATION. 263 

le développement des Caisses populaires de crédit mutuel, 
et des associations de paysans, — enfin la diffusion de l'ins- 
truction pratique et technique dans les campagnes. En notre 
pays, ce sont aussi les vœux de tous ceux qui s'intéressent aux 
classes rurales. 



B. — Le Crédit par l'Association. 

Nous venons d'étudier la forme la plus ancienne du Crédit, 
le prêt personnel d'homme à homme ; l'un de ces hommes, 
étant dans une situation qui lui donne avantage sur l'autre, 
abusera, en règle générale, de cette supériorité. 11 faudrait 
donc que l'emprunteur trouvât un moyen de s'élever au niveau 
du prêteur, pour pouvoir traiter avec lui d'égal à égal. Com- 
ment assurer au propriétaire foncier le crédit dont il a besoin, 
et en même temps au capitaliste, la garantie qu'un créancier 
peut exiger de ses débiteurs? 

L'expérience a démontré que cela n'est possible qu'en fai- 
sant intervenir le principe de l'association. Toute l'organisa- 
tion du crédit rural allemand est basée sur l'existence d'As- 
sociations, dont la garantie se substitue, vis-à-vis du prêteur, 
aux garanties individuelles des membres. Ces garanties peu- 
vent être hypothécaires, et le capitaliste consentira alors un 
Crédit foncier; elles peuvent aussi être d'un ordre moins ma- 
tériel : consister dans les qualités personnelles du débiteur, 
son honnêteté, son application au travail, le patrimoine n'ap- 
paraissant plus qu'au second plan. Dans ce cas, le crédit est 
dit personnel. Les emprunteurs se grouperont pour constituer 
une garantie collective, et attirer ainsi des capitaux à bon 
marché. En face de leur groupe se créera un groupe de capi- 
talistes. 

Nous rencontrerons ainsi deux organisations distinctes, 
suivant que la machine, l'organe distributeur du crédit ap- 
partiendra à l'association des propriétaires ou à celle des ca- 
pitalistes. Dans le premier cas, cet organe, étant aux mains 
des emprunteurs, sera un simple appareil de transmission; à 
ce type appartiennent les Landschaften, institutions finan- 



264 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

cières, ne réalisant aucun bénéfice, et présentant des bilans 
où l'actif ne diffère du passif que par les frais d'administra- 
tion. Dans le second cas, au contraire, on est en présence de 
banques, publiques ou privées, associations de capitalistes 
cherchant à réaliser des gains élevés, afin de distribuer de 
gros dividendes aux actionnaires. 



§ 1. LE CRÉDIT FONCIER. 

a) — Associations de propriétaires, Landschaften. 

Historique et transformations successives. — A la suite de 
la guerre de Sept ans et des campagnes de Frédéric II, la 
noblesse de Prusse, écrasée sous le poids de charges formi- 
dables, dut, pour continuer l'exploitation de ses biens, re- 
courir à l'emprunt; mais le taux des prêts atteignait alors 
10 et même 15 0/0. 

Un bourgeois de Berlin, nommé Bûhring, proposa alors de 
créer entre tous les propriétaires nobles de chaque province, 
des associations de crédit hypothécaire présentant une sur- 
face assez considérable pour inspirer confiance aux prêteurs. 
L'idée fut réalisée en 1770 par la fondation de la Landschaft 
de Silésie, bientôt suivie des Landschaften des Marches, de 
Poméranie, de Prusse occidentale, et de Prusse orientale. 

Ces institutions, au cours d'une carrière aujourd'hui plus 
que séculaire, furent exposées à bien des dangers et les évé- 
nements leur imposèrent de nombreuses modifications. L'his- 
toire de la Landschaft de Prusse orientale peut offrir un 
exemple de leur existence mouvementée : elle se heurte à des 
difficultés de tout genre, à la méfiance générale, aux restric- 
tions du roi, ne voulant accorder son autorisation que si tous 
les propriétaires nobles faisaient partie de l'association, puis 
aux hésitations des organisateurs penchant tantôt vers une 
administration purement privée avec simple surveillance de 
l'État, tantôt vers une organisation plus officielle. Après la 
tourmente de 1807, la Landschaft avait eu la hardiesse d'a- 
cheter, pour plusieurs millions de francs, des semences et du 



LES LANDSCHAFTEN. 265 

bétail à l'étranger. Mais ces approvisionnements disparaissent 
dans le tourbillon guerrier de 1812; l'agriculture est de nou- 
veau ruinée : les contributions de guerre écrasent le pays et 
leur paiement nécessite même l'émission d'emprunts garantis 
par les domaines royaux. Se pliant aux circonstances, la Land- 
schaft généralise aussitôt son cbamp d'action, embrasse les 
terres de la couronne comme les terres de la noblesse, s'étend 
même aux terres paysannes; elle augmente ainsi sa surface 
active, et par suite, développe son crédit, en même temps 
qu'elle facilite les emprunts du royaume. Elle sort même de 
son rôle financier, elle incarne la résistance contre l'ennemi 
envahisseur; elle est le lieu de réunion des comités de la 
noblesse, et c'est dans sa grande salle que, du 5 au 8 fé- 
vrier 1813, tous les représentants de la province acclament 
l'appel aux armes du feld-maréchal de Wartenburg; c'est 
elle enfin qui est le berceau de la Landwehr, organisée pour 
la libération du territoire aux cris enthousiastes de : Pour 
le Roi et la Patrie. 

On voit par cet exemple que les Landschaften, institutions 
de crédit, furent en même temps des institutions de défense 
nationale et d'intérêt public ; et, parle principe d'association 
qui les avait créées et qu'elles avaient développé, elles con- 
tribuèrent au salut du royaume, et conquirent glorieusement 
droit de cité dans le pays. 

Nombreuses sont aujourd'hui les Landschaften : nous avons 
trouvé sur notre chemin celles de la Prusse orientale et de 
la Prusse occidentale, de la Poméranie, des Marches, de la 
Westphalie, de la Saxe, du Schleswig-Holstein. On trouvera 
dans l'appendice X la liste des associations de ce genre, 
coopératives groupant les propriétaires d'une province, et 
présentant aux capitalistes une garantie collective. 

Leur fonctionnement n'est pas partout identique; il a sur- 
tout varié aux différentes époques de leur existence? Généra- 
lement l'association est responsable de toutes les créances 
hypothécaires qui lui sont remises par ses membres; et voici 
de quelle façon elle endosse cette responsabilité. 

Primitivement, elle n'était que caution, le prêteur et l'em- 



266 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

prunteur continuant à rester en présence l'un de l'autre, 
leurs rapports juridiques restant les mêmes; le paiement des 
intérêts se faisait sans l'intermédiaire de la Landschaft, qui 
n'agissait que dans le cas de non-paiement, se substituant 
alors au débiteur vis-à-vis du créancier, et au créancier vis- 
à-vis du débiteur. 

Mais un tel système, rendant difficile le paiement des inté- 
rêts, se prête mal à la circulation des titres hypothécaires, et 
les Landschaften durent se charger du service de ces intérêts, 
devenir ainsi intermédiaires continuels entre prêteurs et em- 
prunteurs : il fallut compter sur de mauvais débiteurs, sur 
des créanciers exigeants, et malgré les rapidités de procédure 
qu'elles possédaient par privilège, les Landschaften avaient 
besoin d'un certain délai pour les rentrées difficiles. Le fonds 
de roulement devenait nécessaire ; il se constitua par une 
élévation du taux de l'intérêt payé parle débiteur, élévation 
variant de 1/2 à 1/4 0/0. 

Organisation actuelle des Landschaften. — Peu à peu les 
Landschaften, au lieu de faire le service des intérêts entre 
créanciers et débiteurs, trouvèrent plus simple de devenir 
directement créancières des propriétaires fonciers, et direc- 
tement débitrices des prêteurs de capitaux. Elles arrivèrent 
ainsi à leur organisation actuelle. Elles remettent aujourd'hui, 
en échange des hypothèques qu'on leur apporte, des lettres de 
gage {Pfandbriefe) négociables. Ces Pfandbriefe ne portent 
aucune indication d'hypothèque particulière, mais sont gagées 
par l'ensemble des biens de la Landschaft : la spécialisation 
du gage a disparu. 

Ce système est simple, conforme aux usages des banques, 
et se prête à la circulation des hypothèques. Il permet d'a- 
mortir les dettes du sol par le paiement d'annuités conve- 
nables : car, si un créancier ordinaire accepte difficilement 
de petits amortissements annuels d'une créance, la Lands- 
chaft au contraire, recevant un grand nombre de ces petites 
sommes d'amortissement, les utilise en retirant de la circu- 
lation un nombre correspondant de ses titres. (Les titres en 
circulation doivent toujours être représentés dans les caisses 



ORGANISATION DES LANDSCHAFTEN. 267 

de Ja Société par des créances hypothécaires de valeur au 
moins égale). 

L'intérêt payé aux porteurs de Pfandbriefe varie entre 3 
et 4 1/2 0/0; et l'intérêt exigé des propriétaires est de 4 à o 
0/0. Depuis quelques années, les Landschaften pratiquent 
avec succès les conversions de leurs titres, utilisant ainsi la 
baisse universelle du prix de l'argent, au profit du crédit 
rural (*). La Landschaft de Silésie a, en 1895, abaissé à 
3 0/0 le taux d'intérêt d'une série de lettres de gage repré- 
sentant 214 millions de marcs. S'autorisant de cet exemple, 
la nouvelle Landschaft de la Prusse occidentale émettait ré- 
cemment au même taux des lettres de gage hypothécaires : 
les nouveaux débiteurs ne paieront que 3 0/0 d'intérêt, plus 
1/2 0/0 pendant 10 ans pour constituer un fonds de garantie ; 
pendant 4 ans, ils paieront 1/4 0/0 en sus pour les frais d'ad- 
ministration. C'est en somme un crédit rural à bon marché. 
Indépendamment de la facilité de crédit qu'elles offrent par 
elles-mêmes au propriétaire foncier, les Landschaften ont 
l'avantage de régulariser le prix de ce crédit; elles consti- 
tuent dans leur cercle d'action une sorte de frein à la rapa- 
cité des banques locales et des prêteurs de tout genre; elles 
les obligent à limiter leurs exigences pour conserver une 
clientèle facilement attirée vers ces grandes institutions qui 
ont une sorte de cachet officiel, ne réalisent aucun bénéfice, 
et sont administrées par les personnes les plus honorables du 
pays( 2 ). 

Remplissant enfin entre les provinces de l'Empire le même 
rôle régulateur du crédit que chaque Landschaft joue dans sa 
région, une institution spéciale, la Centrallandschaft de 
Berlin, permet à celles des Landschaften qui, comme celles de 

(1) Les opérations de conversion des titres des Landschaften se succèdent et ne 
s'arrêteront que quand les taux da tous leurs emprunts auront été ramenés à 3 0/0. 
Le gouvernement d'ailleurs, par concession aux agrariens, a décidé d'ajourner jus- 
qu'à ce moment les conversions de ses propres emprunts, pour ne pas gêner les 
opérations des Landschaften. 

(2) Les Landschaften sont administrées, sous la haute surveillance d'un commis- 
saire royal, par des directeurs etdes conseils choisis par les propriétaires de la province 
membres de l'Association. 



268 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

l'Allemagne orientale, sont peu favorisées par leur situa- 
tion, de trouver un crédit aux mêmes conditions que les 
autres. Elle agit comme un vaste syndicat émettant des 
lettres de gage spéciales dont la garantie, presque illimitée, 
repose sur les biens des Landschaften de toutes les pro- 
vinces. 

L'ensemble de cette forte organisation, basée sur l'union 
des propriétaires fonciers, et ayant son principe dans le ca- 
ractère désintéressé de l'organe distributeur du crédit, est 
très apprécié en Allemagne; on est d'ailleurs reconnaissant 
aux Landschaften du rôle qu'elles ont joué en des temps dif- 
ficiles. On avait pu craindre qu'elles ne réservassent le crédit 
aux seuls propriétaires nobles, comme leurs premiers statuts 
l'indiquaient; mais elles répondaient trop bien aux besoins 
généraux de l'époque pour ne pas s'adapter rapidement aux 
idées démocratiques modernes. 

Critiques formulées contre les Landschaften. — Qu'on ne 
leur adresse aucune critique, cela serait invraisemblable : 
en résumant les opinions que nous avons recueillies dans les 
campagnes allemandes, et les revendications qu'ont formulées 
les sociétés d'agriculteurs, nous dirons qu'on leur reproche 
surtout de ne pas offrir leur crédit au taux de 2 1/2 0/0. 
Ailleurs on souhaiterait leur voir organiser le crédit person- 
nel, en faveur des paysans trop pauvres pour fournir une 
garantie hypothécaire. Ces deux reproches sont peu fondés : 
la situation économique ne permet pas encore d'abaisser le 
taux de l'intérêt au-dessous de 3 0/0, et le caractère même 
de l'organisation des Landschaften se prête mal à la distribu- 
tion du crédit personnel 0). 

Les agrariens veulent en outre que ce soit l'État qui sup- 
porte les frais d'administration des Landschaften ( 2 ). On lui 
demande aussi de les subventionner, et on propose même 



(1) Certaines Landschaften ont cependant consacré leur fonds de réserve à doter des 
caisses secondaires distribuant le crédit personnel. 

(2) Une brochure de la Ligue des agriculteurs réclame, comme mesure minimum, 
que ces frais soient supportés par l'ensemble des propriétaires ruraux (Die Organi- 
sation des landwirthschaftlichen Creditwesens, 1894). 



INSTITUTIONS D'ÉTAT. 269 

à cet égard au Gouvernement allemand l'exemple du Crédit 
foncier de France. Les socialistes veulent de leur côté que 
toutes les det!es de l'agriculture soient endossées par l'Etat, 
et qu'une loi interdise toute dette nouvelle ayant un autre 
objet qu'un travail agricole déterminé (*). 

En somme, les Landschaften peuvent être fières de pareils 
reproches, car ils témoignent de la prudence avec laquelle 
elles sont dirigées. Leur influence est considérable et la valeur 
des lettres de gage qu'elles ont actuellement en circulation 
dépasse 1 milliard et demi de marcs; parmi elles, les unes en- 
gagent la responsabilité de tous les immeubles de leurs mem- 
bres, les autres limitent cette responsabilité aux immeubles 
hypothéqués à l'Association, d'autres encore n'obligent leurs 
membres que sur une partie de leur dette et enfin les statuts 
de six d'entre elles repoussent toute solidarité des proprié- 
taires, la remplaçant par un fonds de garantie assez élevé. 
Mais toutes les Landschaften sont basées sur le principe de 
la coopération; ce caractère fondamental constitue entre elles 
un lien de famille, et les place à part parmi les institutions 
de crédit modernes. 

b) — Institutions d'État. 

A côté des Landschaften fonctionnent en Allemagne des 
institutions de crédit foncier créées par l'État, par les pro- 
vinces ou par les communes; ces institutions sont de sim- 
ples banques où les affaires hypothécaires jouent un rôle 
plus ou moins important; l'influence des personnes morales 
qui les ont créées s'y manifeste, soit sous forme de dotation, 
soit sous forme de garantie, le plus souvent aussi sous forme 
de droit à une part des bénéfices, et presque toujours sous 
forme de surveillance étroite. 

Le nombre de ces établissements ne dépasse pas quinze ou 
vingt. Ils ne servent d'intermédiaire qu'à un quinzième des 
capitaux placés hypothécairement^). Nous ne pouvons insister 

(1) V. appendices XV et XVI. 

(2) Voir appendice X une liste de ces établissements avec quelques détails sur le 
plus intéressant d'entre eux. 



270 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

sur leur fonctionnemeut et nous passons à un autre type d'in- 
stitutions de crédit, aux banques privées d'hypothèques. 

c) — Associations de. capitalistes, Banques. 

Les banques privées d'hypothèques se sont beaucoup déve- 
loppées en Allemagne dans ces dernières années. Avant 1834 
il n'en existait pas; de 1834 à 1860, quatre furent créées, 
dont l'une, la Bayerische Hypotheken und Wechselbank, avait 
le droit d'émettre des billets de banque, à condition d'em- 
ployer les 3/5 de son capital en opérations hypothécaires. 

Le nombre de ces banques se multiplie à partir de 1860. 
L'annuaire de la bourse de Berlin en signale, pour 1895, 34, 
distribuant des dividendes moyens de 6 à 7 0/0. La plupart 
de ces banques privées ont obtenu du gouvernement le droit 
d'émettre des obligations hypothécaires au porteur jusqu'cà 
une limite proportionnée au montant de leur capital et infé- 
rieure au montant total des prêts hypothécaires consentis. 
Elles se réservent la faculté de rembourser à volonté leurs 
obligations. Leurs affaires sont généralement brillantes. Dans 
le courant de 1894 surtout, la situation étant particuliè- 
rement favorable par suite de l'abolition du privilège des 
institutions gouvernementales, on vit se fonder plusieurs 
banques nouvelles, deux à Cologne, une à Wurtzbourg, 
une à Dresde, trois en Thuriuge. D'anciennes banques aug- 
mentèrent leur capital, comme la Deutsche Grundschuld de 
Berlin qui doubla son capital de 3 millions; comme la Preus- 
sische Hypothekenbank qui porta son capital de 9.960.000 
marcs à 15 millions; comme YActienyesellschaft fur Grund- 
besitz und HypothekenverkeJir qui quadrupla son capital de 1 
million. 

Un article de la Frankfurter Zeitung du 10 mai 1896, ré- 
sumant les résultats de 1895, donne la situation de 30 ban- 
ques hypothécaires, représentant un capital de plus de 550 
millions de francs, et possédant un portefeuille d'hypothè- 
ques dont la valeur atteint environ 6 milliards et demi de 
francs (5.126.000.000 de marcs). Elles ont en circulation des 
titres dont la valeur nominale est de près de 6 milliards de 



INSTITUTIONS DIVERSES DE CREDIT FONCIER. 271 

francs (4.779.000.000 de marcs, dont 2.262.000.000 du type 
4 0/0 ou au-dessus, et 2.517.000.000 du type 3 1/2 0/0). 
Leurs bénéfices ont atteint, en 1895, 45 millions de marcs, 
et parmi elles, 2 ont distribué des dividendes de 4 0/0, Il 
des dividendes de 5 à 7 0/0, 13 des dividendes de 7 à 9 0/0, 
2 de 9 0/0, 1 de 11 0/0, et 1 de 12,37 0/0. La moyenne gé- 
nérale des dividendes a été de 7,14 0/0. 

Il est malheureusement impossible de distinguer, parmi les 
opérations de ces banques, celles qui touchent au crédit rural 
et celles qui n'ont pour objet que le crédit urbain. 

d) — Institutions diverses de crédit foncier. 

Nous avons vu jusqu'ici le crédit foncier distribué par des 
associations de propriétaires coopéralivement groupés, par 
des institutions plus ou moins officielles, ou enfin par les 
banques privées. Les caisses d'épargne allemandes emploient 
aussi une partie de leurs fonds en prêts hypothécaires. A la 
fin de 1895, les caisses d'épargne prussiennes avaient 4.179 
millions de marcs placés à intérêts; 1.109 millions, soit 
26,5 0/0 du total, étaient placés en hypothèques rurales. 

Il existe en outre d'autres institutions foncières de divers 
ordres, plus ou moins importantes, mais n'ayant qu'un rôle 
restreint à côté des grandes organisations que nous venons 
d'étudier. Nous dirons seulement quelques mots des Rentcn- 
banken, et des Landeskulturrentenbanken. 

Les Rentenbanken ont pour but d'amortir les dettes des 
propriétaires fonciers, auxquels elles offrent des capitaux 
en échange du paiement d'une rente pendant 41 ou 56 ans. 
Ces Rentenbanken, créées en 1841, existent aujourd'hui à 
Kônigsberg, à Berlin, à Stettin, à Posen, à Breslau, à Mag- 
debourg et à Munster. L'organisation des Renteng iïter , com- 
porte aussi des banques du même genre destinées à rendre, 
après des versements effectués pendant 60 ans, le Rentenguts- 
besitzer maître chez lui. 

Quant aux Landeskulturrentenbanken, elles ont un rôle 
différent. Il y a encore beaucoup de régions marécageuses 
en Allemagne; d'après un article paru en 1878 dans la 



272 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

« Neue landwirthschaftliche Zeitung », les travaux de drai- 
nage permettraient d'obtenir du sol prussien uq revenu sup- 
plémentaire de 177 millions de thalers par an. Les Landes- 
kulturrentenbanken, dont la première fut créée en Saxe, en 
1861, ont pour but d'offrir aux agriculteurs les capitaux né- 
cessaires à l'exécution des drainages; sous leurs auspices se 
créèrent de nombreuses sociétés de drainage. Dans le petit 
district d'Oppeln il existait, en 1890, 107 sociétés de drainage 
réparties sur 47.000 hectares, et travaillant 17.000 hectares. 

Aujourd'hui, des Landeskulturrentenbanken existent en 
Bavière, en Saxe, en Hesse, dans l'Oldenbourg, la Prusse, la 
Silésie, le Schleswig-Holstein, la province de Posen. Elles 
consentent des prêts, non remboursables, et émettent des 
obligations [Rentenbriefe), qui sont amorties par les verse- 
ments annuels des débiteurs (1 1/3 0/0 en Saxe, 1 0/0 en 
Hesse, 1/2 0/0 en Bavière). Les prêts ne sont consentis que 
sur garantie hypothécaire. 

Les propriétaires qui profitent des drainages ou améliora- 
tions peuvent être forcés à contribuer pour leur part à l'a- 
mortissement des dépenses. Mais les travaux ne sont effectués, 
et par suite les prêts ne sont consentis par la Lande skultur- 
rentenbank, que si l'utilité et la rentabilité en sont dûment 
reconnues par les autorités provinciales ou communales. 

Gomme exemple de Landeskulturrentenbanken florissantes, 
nous pouvons citer celle de Silésie qui en 10 ans affecta 1.500.000 
marcs à des améliorations du sol, celle de Saxe, où à la fin 
de 1890, les travaux effectués comprenaient 50 rectifications 
de cours d'eau (829.000 m.), 1.842 entreprises de drainage 
(9.957.000 m.), celle de Bavière, où jusqu'en 1890, 700.000 
marcs environ avaient été consacrés à des travaux analogues. 

Conclusions sur V organisation du Crédit foncier. — Le sys- 
tème du crédit foncier rural est donc fort complexe en Alle- 
magne : il comprend des institutions très différentes les unes 
des autres, tant par leur but, plus ou moins désintéressé, 
que par leur principe, plus ou moins basé sur une respon- 
sabilité collective, et par leur situation plus ou moins indé- 
pendante dans l'Etat. Cette organisation assure- 1- elle un 



CONCLUSIONS SUR LE CREDIT REEL. 273 

crédit foncier satisfaisant? Sans doute, le taux de 3 1/2 et 
3 3/4 0/0 auquel tendent les Landschaften est très modéré. 
Malheureusement, dans beaucoup de régions allemandes, les 
lourdes et massives Landschaften n'ont pas pénétré dans les 
villages et réservent aux gros propriétaires l'économique 
crédit qu'elles peuvent distribuer. Spécialement dans les pro- 
vinces de l'est, les paysans doivent encore s'adresser aux ban- 
ques et payer 5 à 6 0/0 d'intérêt au capital qu'elles leur prê- 
tent. 

En outre, d'après l'école agrarienne allemande, le crédit 
rural devrait être organisé sous forme de prêts non rembour- 
sables, amortissables par annuités. Les institutions actuelles 
sont loin de répondre à ce programme, et la plupart des 
Landschaften laissent à leurs débiteurs le soin de l'amortis- 
sement. 

Enfin, il ne faut pas oublier que la somme totale des hypo- 
thèques en dépôt dans les institutions de crédit foncier alle- 
mand se montait à 4.644 millions de marcs à la fin de 1894, 
et qu'à la même date, la valeur des lettres de gage en circula- 
tion atteignait 4.420 millions; il est à craindre que les ban- 
ques ne dépassent un jour la mesure imposée par la pru- 
dence aux émissions de lettres de gage. 11 pourra alors se 
produire des désastres financiers se répercutant sur la pro- 
priété rurale. 

Relativement aux pays voisins, l'Allemagne a un crédit 
foncier plus abondant et moins cher. Tout l'honneur en re- 
vient aux Landschaften, à ces associations coopératives de cré- 
dit rural hypothécaire qui fondées en des temps critiques, 
mais suffisamment indépendantes pour se modifier suivant 
les circonstances, sont devenues un instrument économique 
de distribution du crédit. Leur influence dépasse leur cercle 
d'affaires et agit, comme régulatrice du taux de l'intérêt, sur 
les autres grandes institutions publiques ou privées. 

Elles sont un exemple de la puissance du principe coo- 
pératif s'exerçant par l'initiative privée, ne demandant aux 
pouvoirs publics qu'un bienveillant appui en échange d'une 
surveillance générale qu'elles consentent à subir. 

B. 18 



274 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

Ce même principe coopératif, mû par une initiative aussi 
indépendante du Gouvernement, a créé et développé en Alle- 
magne un autre genre de crédit, le Crédit personnel. 



§2. LE CRÉDIT PERSONNEL. 

Généralités. — Les institutions de crédit décrites dans les 
chapitres précédents exigent de l'emprunteur une garantie 
réelle : le Crédit réel ou foncier ne considère que la valeur 
des choses, et non celui qui en jouit. 11 y a un autre genre 
de crédit, qui tient compte au contraire de la valeur de l'em- 
prunteur plus que de celle de ses biens : c'est le Crédit per- 
sonnel. 

Le crédit personnel paraît à première vue moins sûr pour 
le prêteur que le crédit réel : faire reposer la garantie d'un 
prêt sur l'activité, l'intelligence, l'honnêteté d'un homme, 
n'est-ce pas imprudent? Mais si c'est à un paysan que ce 
crédit est accordé, et si c'est une institution de forme coopé- 
rative qui le distribue, il offre des conditions suffisantes de 
sécurité. 

Les classes rurales en effet, de leur contact continuel avec 
la terre, gardent une stabilité et une solidité de vie spéciales : 
elles constituent les couches profondes de la nation, peu 
influencées par les agents extérieurs qui bouleversent et 
transforment la surface; le paysan allemand, plus qu'aucun 
autre, fidèle à ses traditions et à ses coutumes, est éminem- 
ment apte à recevoir le crédit personnel. 

Néanmoins des défaillances individuelles, volontaires ou 
non, se produiraient : il faut quelque chose de plus que les 
qualités de l'homme, quelque chose qui, d'une probabilité 
plus ou moins grande, fasse une quasi -certitude; alors le 
paysan s'associe à ses voisins; le groupe ainsi formé met en 
commun les vertus personnelles de chacun de ses membres, 
honnêteté, valeur morale, travail, et en constitue un faisceau 
qui peut inspirer confiance aux capitaux. On prêtera de l'ar- 
gent à ces paysans quand on saura qu'ils répondent les uns 
des autres, que la ruine de l'un d'eux ne diminue pas sen- 



LES ASSOCIATIONS DE CREDIT RAIFFEISEN. 275 

siblement la valeur du gage, et qu'ils sont tous intéressés à 
l'honnêteté de chacun d'eux. 

a) — Les associations de crédit Raiffeisen. 

Des associations de paysans engageant toute leur fortune 
pour garantir les dettes communes, telles sont les institu- 
tions de crédit rural que l'on rencontre d'abord en Alle- 
magne, si l'on y pénètre par les provinces occidentales. On 
les nomme associations Raiffeisen, du nom de leur fonda- 
teur; créées pour les paysans, elles ont conformé toute leur 
organisation au but qu'elles voulaient atteindre : distribuer à 
leurs membres un crédit personnel, à bas prix, et avec de 
longs délais de remboursement. Le principe sur lequel elles 
sont basées est le principe de la solidarité illimitée : chacun 
garantit par toute sa fortune les dettes et obligations de l'As- 
sociation. 

La conséquence d'un pareil programme est multiple : on 
restreindra toutes dépenses inutiles, donc pas de traitements 
aux administrateurs, pas de dividendes aux sociétaires; puis 
on cherchera à éviter les dangers de la solidarité illimitée, 
en restreignant le cercle d'action de chaque caisse à une 
commune, une paroisse, un hameau, où tout le inonde se 
connaît. 

Les associations de crédit Raiffeisen sont formées entre 
paysans voisins et se connaissant entre eux; leur fondateur 
estimait qu'il y a place pour une d'elles dans toute agglomé- 
ration de 1.000 à 1.200 habitants. 

Tout membre d'une pareille association doit résider dans 
la circonscription, jouir d'une bonne renommée, ne pas ap- 
partenir à une société analogue. 

L'administration de la société, dont une des charges est de 
contrôler l'emploi de l'argent prêté, doit être honnête, dis- 
crète, bien posée dans le pays, au courant de ce qui s'y 
passe. Son élément principal, le Comité, est généralement 
composé de cinq membres, dont un président et un vice-pré- 
sident, tous élus par l'assemblée générale des sociétaires. Ce 
comité statue sur les nouvelles admissions, sur les demandes 



276 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

de crédit, sur les cas de déchéance; il contracte, et se présente 
en justice au nom de la société. 

À côté du Comité, fonctionne un conseil de surveillance, élu 
également par l'assemblée générale, et composé de 8 à 10 
personnes. 11 révise tous les 3 mois les actes du Comité dont les 
décisions peuvent lui être soumises par les intéressés, et dont 
il a le droit de révoquer et remplacer les membres, à charge 
d'en référer à l'assemblée générale. 

Enfin un trésorier -comptable, qui appartient aux con- 
seils à titre consultatif pour les demandes de crédit, s'occupe 
du fonctionnement matériel de la caisse, tient les livres, 
ouvre les crédits autorisés par le Comité : il est agent exécu- 
tif, doit déposer une caution et est le seul employé rémunéré. 

{Rassemblée générale, comprenant tous les sociétaires, à 
l'exception des femmes qui ne peuvent que s'y faire représen- 
ter, se réunit deux fois par an pour écouter les rapports des con- 
seils, procéder aux élections, et prendre les décisions parti- 
culièrement importantes. 

On voit que l'association, qui ne compte en général que 
200 ou 300 membres, souvent beaucoup moins, possède 
uue organisation complète, se rapprochant de celle des 
grandes sociétés. On considère, parfois, en France, les Caisses 
Raiffeisen comme des réunions où tout se passe « en famille » 
où la bonne volonté de chacun tient lieu de règles finan- 
cières; c'est une idée absolument fausse; ces associations sont 
soumises à des règles précises, établies, à la suite des leçons 
de l'expérience, par Raiffeisen lui-même qui refusa toujours 
aux associations coupables de s'écarter légèrement des statuts 
primitifs, le nom de Caisses Raiffeisen. 

Nous allons brièvement exposer le fonctionnement d'une 
Caisse Raiffeisen en étudiant à qui et comment elle prête. 

1° A qui prête la Caisse Raiffeisen ? Les avances sont con- 
senties seulement aux membres de la société, qui s'engagent 
à ne pas hypothéquer leurs terres ( ! ). Cependant le proprié- 



(1) Les livres fonciers (Grundbiicher) permettent de surveiller l'exécution de cette 
règle. 



SOUS QUELLE FORME PRETENT LES CAISSES RAIFFEISEN. 277 

(aire chargé d'hypothèques n'est pas exclu, si sa moralité est 
bonne ; la société peut même, dans certains cas, se substituer 
aux créanciers d'un de ses membres, qui la remboursera peu a 
peu par annuités. 

Les prêts ne sont consentis qu'après enquête faite par le 
Comité qui, dans certaines régions, en Alsace notamment, 
est tenu au secret, sous peine d'une amende de 50 francs. 

2° Quelles sont les garanties exigées de l'emprunteur? 
Généralement, les prêts sont accordés sur caution de deux 
amis de l'emprunteur : l'expérience a démontré les excel- 
lents résultats de ce mode de garantie, ayant, en plus de la 
sécurité qu'il présente, l'avantage de développer entre voi- 
sins les liens de la solidarité. Le D r Havenstein objecte que 
si un jour un paysan A vient emprunter sous caution de B et 
de C, puis le lendemain B sous caution de A et de C, et enfin 
un autre jour C sous caution de A et de B, la garantie n'est 
en somme qu'une garantie tout individuelle. Mais il faut 
observer que les conseils de la Caisse ont toujours le droit de 
refuser une caution qui leur paraîtrait insuffisante. 

On consent également des prêts sur hypothèques, sur 
valeurs mobilières (estimées aux 2/3 de leurs cours), rare- 
ment sur gages mobiliers personnels, dont l'emmagasine- 
ment est difficile. 

3° Sous quelle forme prêtent les Caisses Raiffeisen? Les 
formes de prêts habituelles sont le prêt direct et le compte- 
courant (ce dernier surtout pour les gros propriétaires). On 
peut encore citer le prêt de bétail, assez fréquent dans les 
provinces rhénanes. Les Caisses Raiffeisen n'escomptent pas 
le papier commercial, qui est rare à la campagne, et qui 
exige des écritures compliquées. 

Le taux du prêt varie de 4 à 4 1/2 0/0. Quant aux délais 
de remboursement, fixés par un accord avec l'emprunteur, 
ils atteignent 6 mois, 9 mois, 1 an, parfois 10 ans, et excep- 
tionnellement 20 ans. Ils varient suivant le but de l'em- 
prunt, qui, destiné à des achats de semences, d'engrais, de 
machines, à des améliorations du sol, n'est productif qu'au 
bout de plusieurs mois ou de plusieurs années. Les dates de 



278 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

remboursement sont déterminées d'après l'époque où le 
paysan touche le prix de ses récoltes. 

Une clause spéciale autorise la direction de la Caisse à 
dénoncer le prêt à quatre semaines; cette mesure, très rare- 
ment mise en vigueur, a surtout pour but de maintenir les 
débiteurs dans le droit chemin et de prévenir un mauvais 
emploi des fonds prêtés. 

4° D'où vient l'argent prêté? Les Caisses Raiffeisen reçoi- 
vent de l'argent soit de leurs membres, soit de personnes 
étrangères à la Caisse. La loi de 1889 oblige tous les membres 
d'une caisse coopérative à acheter une « part d'affaires » 
(Geschàftsantheil); c'est une sorte d'action nominative qui, 
dans le système Raiffeisen, n'est pas cessible, et qui n'a pas 
à compter d'ailleurs sur de gros dividendes; le principe des 
Caisses Raiffeisen étant la distribution du crédit à un prix 
aussi bas que possible, les Geschàftsantheile ont une valeur 
peu élevée, qui varie de 10 à 15 francs. 

Cette première source ne procure donc pas des sommes 
considérables à une association qui ne comprend qu'une cen- 
taine de membres. Ceux-ci lui confient, en outre, des dépôts 
comme à une caisse d'épargne (M; mais la majeure partie des 
fonds dont a besoin la société lui est fournie par des capita- 
listes sous forme de prêts, ou par des établissements de crédit, 
sous forme de compte-courant. On craignait que les capita- 
listes hésitassent à placer leur argent dans ces entreprises 
rurales, qui leur offraient un taux d'intérêt modique (3 1/2 
à 4 p. 0/0). Or, cette crainte ne s'est pas réalisée : à aucun 
moment l'argent n'a manqué aux Caisses Raiffeisen, parce que 
la sécurité qui y résulte de la solidarité illimitée des mem- 
bres compense aux yeux des prêteurs la faiblesse des intérêts. 

5° Quel est l'emploi de F argent prêté aux Caisses Raiffei- 

(1) Les Caisses Raiffeisen, pour favoriser le goût de l'épargne, ont même créé 
des bons spéciaux de 10 pfennig (0 fr. 125) qu'elles délivrent en échange des plus 
petits dépôts, et qu'elles reprennent par paquets de 10, en échange d'un livret d'é- 
pargne de 1 marc Cl fr. 25). Elles inspirent une très grande confiance, et ont, sur 
les caisses d'épargne ordinaires, les avantages d'admettre des dépôts supérieurs à 
1.250 francs, d'être plus commodes pour les paysans, et de donner un intérêt un peu 
supérieur à celui des caisses publiques. 



EMPLOI DE L'ARGENT PRETE AUX CAISSES. 279 

sen et des bénéfices réalisés par elles? Les Caisses Raiffeisen 
ne consacrent pas tout leur actif à accorder des crédits à 
leurs membres : elles placent d'abord une partie de leurs 
fonds en compte-courant dans une Caisse centrale, dont il 
sera parlé plus loin, puis elles constituent, sur leurs béné- 
fices, un fonds de réserve, dont le but est double : d'abord, 
il évitera un désastre au cas où beaucoup de membres démis- 
sionneraient, et où les dépôts seraient en même temps retirés 
de la Caisse : le fonds de réserve ne doit être en aucun cas 
partagé entre les membres, et, par suite, il doit permettre la 
continuation des affaires. En outre, grâce à lui, la Caisse 
finira par fonctionner avec son propre argent au lieu d'en em- 
prunter. Quand ce moment arrivera, on cessera d'augmenter 
le fonds de réserve, on diminuera le taux des crédits, et les 
bénéfices seront employés à des entreprises d'utilité publique. 

L'idée qui semble se faire jour dans cette question du fonds 
de réserve, est celle d'une reconstitution, par la Caisse Raif- 
feisen, des propriétés communes d'autrefois, des Allmende 
en particulier ( 4 ). On peut rapprocher de cette idée la tendance 
des Caisses Raiffeisen à devenir, en même temps qu'organes 
de crédit, des coopératives de production et de consommation, 
des intermédiaires universels dans la vie rurale. 

Il est bon de remarquer que les Caisses Raiffeisen sont 
encore loin de fonctionner avec leurs fonds propres. Dans les 
713 caisses relevant du groupe de Neuwied, qui avaient publié 
leurs rapports pour l'exercice 1892, les fonds de réserve attei- 
gnaient 1.474.500 francs et les parts d'affaires des membres 
590.900 francs. Le total du passif de ces caisses était supé- 
rieur à 44 millions de francs. 

La Caisse centrale de Neuivied. — Cette Caisse est une so- 
ciété coopérative de crédit, ayant son siège à Neuwied et 
fondée sur le même principe que chacune des caisses par- 
ticulières; mais ses membres, au lieu d'être des agriculteurs 
isolés, sont les caisses particulières elles-mêmes. La Caisse 



(1) On trouvera plus loin à propos de la loi de 1889 quelques détails sur ce fonds 
dp. réserve. 



280 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

centrale leur ouvre des crédits sous forme de compte-courant, 
reçoit leurs dépôts, balance ses comptes créditeurs par ses 
comptes débiteurs, et, au besoin, emprunte à des particuliers 
ou à des caisses publiques. Quoi qu'en aient dit ses adver- 
saires, les grandes banques ne lui ont jamais refusé leurs ser- 
vices et la Banque de l'Empire lui a accordé l'escompte privé 
à 2 p. 0/0(1). 

Le rôle de la Caisse centrale, vis-à-vis des caisses ordinaires, 
rappelle un peu le rôle de la Centrallandschaft vis-à-vis des 
Landschaften provinciales : de même que la Centralland- 
schaft égalise le crédit foncier dans les diverses provinces de 
l'Empire, de même, la Caisse centrale de Neuvried, en reliant 
entre elles les Caisses Raiffeisen des diverses régions de l'Al- 
lemagne, est une sorte de régulateur du Crédit personnel. 

Esprit général des Caisses Raiffeisen. — Les associations 
Raiffeisen ne se cantonnent pas dans leur rôle distributeur 
de crédit : elles poursuivent un autre but qui, pour être 
d'ordre moral, n'est pas contradictoire avec leur but financier. 
Elles cberchent à rendre des services matériels et en même 
temps des services moraux. 

Bien en vedette, à la première page d'une sorte de caté- 
chisme rédigé par les disciples de Raiffeisen, nous lisons que 
le but de l'association est d'améliorer le sort de ses membres, 
par la pratique du précepte : « On doit aimer son prochain 
comme soi-même ». L'idée d'amélioration morale apparaît 
dans tous les détails de l'organisation, dans la gratuité de 
toutes les fonctions (sauf celles de trésorier faiblement payées 
d'ailleurs), dans le système habituel de garantie par cau- 
tion où l'emprunteur se fait assister de ses amis, dans la spé- 
cification de l'emploi des sommes prêtées, spécification qui 
en empêche le gaspillage et permet aux conseils de la Caisse 
une certaine autorité morale sur les débiteurs. 

Les livres mêmes où Raiffeisen a laissé ses préceptes tech- 
niques de gestion financière sont émaillés de maximes mo- 
rales : « Aimez-vous les uns les autres. — Celui qui possède 

(i) Voir le compte-rendu du Congrès des Caisses Raiffeisen, tenu le 28 mai 1895. 



ESPRIT GÉNÉRAL DES CAISSES RAIFFEISEN. 281 

les biens du monde et qui voit souffrir son frère sans lui porter 
secours, celui-là n'est pas pénétré de l'amour de Dieu. — Tu 
dois aimer ton prochain comme toi-même ». 

Chez les trésoriers de la plupart des Caisses que j'ai visitées, 
maîtres d'école, agents forestiers, agents des contributions 
directes, etc., les registres et les livres de compte portent en 
tête une devise comme « Mit Gott (Avec Dieu). — Aimez- 
vous les uns les autres, — Aide-toi, le ciel t'aidera ». Les rap- 
ports entre les membres et les administrateurs sont familiaux, 
on vient demander conseil aux directeurs, on use de leur expé- 
rience, de leur influence. En un mot, cette organisation finan- 
cière est imprégnée de charité chrétienne et de solidarité 
humaine. 

Mais cette intervention de nobles sentiments n'empêche 
point les Caisses Raiffeisen de suivre rigoureusement des 
règles techniques très précises. Les livres sont fort bien tenus, 
généralement par le maître d'école du village, par quelque 
fonctionnaire, ou par quelque paysan un peu instruit, comp- 
table improvisé qui met une sorte de coquetterie et de point 
d'honneur à l'accomplissement correct de sa tâche. 

Cette excellente tenue des livres et des comptes est une des 
causes de la prospérité financière des Caisses Raiffeisen. Elle 
est facilitée, d'abord par l'élimination de ce qui pourrait com- 
pliquer les écritures, comme les escomptes de papier, puis 
par la surveillance constante des membres des Conseils, et 
des réviseurs envoyés par la Caisse centrale de Neuwied, enfin 
par la précision des règles de la comptabilité, consignées 
dans des livres spéciaux, qu'accompagnent des modèles de 
registres, des formules toutes faites, etc. 

Et puis les conseils de la Caisse, choisis par tous les mem- 
bres, sont composés des habitants les plus instruits et les 
mieux posés du village. On pouvait craindre que les proprié- 
taires riches refusassent d'être membres d'une association à 
solidarité illimitée, et, à plus forte raison, d'en être les admi- 
nistrateurs; on pouvait aussi craindre que les paysans, tou- 
jours un peu jaloux des gros propriétaires, les tinssent à l'écart 
de ces fonctions honorifiques. Or, l'expérience a démontré 



282 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

l'inanité de ces craintes : en fait, les administrateurs des 
Caisses Raiffeisen sont très souvent des personnes ayant une 
certaine aisance, recherchant ou acceptant cette charge, soit 
par esprit de charité chrétienne, soit peut-être par le désir, 
moins désintéressé, mais bien légitime, d'acquérir de l'in- 
fluence dans leur commune. 

Le clergé a fréquemment été le promoteur de l'œuvre; 
nombre de curés ou de pasteurs, fondateurs d'une Caisse 
Raiffeisen, continuent de s'y intéresser, sinon d'une façon 
active, ce qui peut avoir des inconvénients, du moins comme 
membres du Conseil de surveillance. 

En Franconie, dans 116 associations Raiffeisen, nous trou- 
vons comme directeurs : 34 bourgmestres, 13 membres du 
clergé, 3 maîtres d'école, etc.; comme présidents du conseil 
de surveillance : 3 bourgmestres, 22 membres du clergé, 8 
maîtres d'école, etc.; comme comptables : 3 bourgmestres, 1 
membre du clergé, 38 maîtres d'école, etc. 

Quant au Conseil supérieur des associations Raiffeisen, il 
est composé de 40 membres, parmi lesquels on compte 11 
pasteurs ou curés, 4 députés au Reichstag, 2 maîtres d'école, 
15 propriétaires, 2 commerçants ou industriels et 6 divers. 

Le rôle du clergé dans le développement des Caisses Raif- 
feisen a été considérable. Un des plus hauts fonctionnaires 
d'une province prussienne, avec lequel je causais des Caisses 
Raiffeisen, m'avoua que son hostilité à leur égard était basée 
sur l'influence immense que le clergé prenait par elles dans 
les villages (0. 

(1) Raiffeisen (mort le H mars 1888) était protestant croyant, mais son fils est 
un catholique très ardent. Raiffeisen s'est maintenu sur le terrain du christianisme 
sans distinction de confessions. En réalité, c'est surtout aux efforts du clergé catho- 
lique qu'est dû l'épanouissement du crédit rural en Allemagne. Partout son action 
est très efficace; c'est grâce à lui que plus de 200 Caisses Raiffeisen ont été fondées 
depuis quelques années en Alsace. Nous avons vu beaucoup de prêtres qui regar- 
dent cet apostolat comme faisant partie de leur ministère pastoral. Une campagne 
fut commencée, il y a quelques années, dans les pays rhénans, en vue de faire inter- 
dire aux prêtres, par les évêques, de s'occuper des Caisses Raiffeisen; on citait à 
ce propos la célèbre défense : « Ne clerici vel monacfii se immisceant sœcularibus 
negotiis » (Voir les brochures de Hirschel, Droste, etc.). Cette campagne a complè- 
tement échoué. 



ESPRIT GÉNÉRAL DES CAISSES RA1FFEISEN. 283 

Ce loyal aveu montre que les Caisses Raiffeisen inspirent 
aux partis antireligieux un sentiment de défiance ('*); elles ont 
en outre des adversaires qui, se plaçant à d'autres points de 
vue, critiquent d'une part les règles financières auxquelles 
elles obéissent, et se refusent d'autre part à croire à leurs 
bons résultats. 

La discussion des règles financières nous entraînerait trop 
loin; on trouvera résumés dans un tableau de l'appendice les 
arguments techniques présentés pour et contre le système 
Raiffeisen. 

Quant aux résultats, on reproche aux Caisses Raiffeisen, 
d'être philanthropiques et de mettre le paysan en tutelle. Sans 
doute il serait préférable que le paysan fût entièrement livré 
à son propre jugement, et discernât lui-même s'il lui est 
utile d'emprunter. Mais on peut affirmer que le paysan alle- 
mand n'est pas capable de cette appréciation ; il résiste diffi- 
cilement à la tentation d'emprunter et de dissiper l'argent 
qu'il emprunte; une amicale surveillance, quelques conseils 
ne lui sont pas inutiles. 

Le D r Schick, à l'Assemblée générale des Associations 
Raiffeisen, tenue à Cassel en 1895, a raconté plusieurs anec- 
dotes édifiantes à cet égard ; voici l'une des plus caractéris- 
tiques. Un juif de sa connaissance, ayant acheté tous les 
biens d'un paysan, en vendit la meilleure partie à des voi- 
sins désireux de s'agrandir. 11 retourna alors chez le premier 
propriétaire, et arriva à lui faire racheter le reste, à peu près 
au prix payé trois mois avant pour l'ensemble du domaine. 
En un trimestre, il réalisait ainsi un gain de 20.000 marcs. 
Dans beaucoup de villages du Rhin, il ne se fait pas de vente 



(1) Dans un intéressant article des Blàtter fin' Genossenschaftswesen, 189b, n. 16, 
le D«" H. Crùger demande sous ce titre « Christianisme et association » si la religion 
peut avoir quelque chose à faire avec les questions économiques. 8a réponse se 
résume en un mot : '< Non ». — Les continuateurs de Raiffeisen, d'une part, le D r Haas 
et ses partisans, d'autre part, estiment au contraire que l'amélioration morale de 
l'individu, amélioration inséparable d'une conviction religieuse, doit toujours rester 
le but principal de leurs efforts. On pourra consulter dans cet ordre d'idées la ré- 
cente brochure du pasteur Bode, Die làndliche Spar-und Daiiehnskasse als Siiïck der 
inneren Mission. Hanovre. 1897. 



284 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

de biens, de bétail ou de récoltes sans qu'un intermédiaire y 
touche 40 ou 50 marcs. 

Le paysan allemand ne sait pas se défendre seul contre ces 
usuriers; il ne sait pas non plus toujours se défendre contre 
lui-même, et la règle excluant des caisses de crédit tout mem- 
bre notoirement débauché et ivrogne n'est pas superflue. 
Pour caractériser l'influence des Caisses Raiffeisen, on ne peut 
mieux faire que de rappeler cette phrase, dont nous avons 
retrouvé l'écho dans les presbytères rhénans : la Caisse Raif- 
feisen de ma commune, déclarait un curé, a plus fait pour 
la moralisation de ma paroisse que tous mes sermons. 

Les Caisses Raiffeisen placent au premier rang de leurs 
préoccupations la lutte contre l'usure, interdisant à leurs 
membres, sous peine d'amende, toute relation avec l'usurier, 
prenant en main les procès engagés contre lui, les soutenant 
vigoureusement et obtenant souvent gain de cause devant les 
tribunaux. Les archives de Neuwied abondent en récits de 
combats contre les usuriers. 

Dans le même ordre d'idées, les Caisses Raiffeisen ont 
cherché à intervenir dans les ventes de biens, pour empêcher 
les scandaleux trafics auxquels ces ventes donnent lieu dans 
les campagnes allemandes. Dans les régions ouest et sud, où 
la propriété est très morcelée, les ventes de biens sont fré- 
quentes; elles se font par créances échelonnées sur quelques 
années, et le vendeur ne touche qu'un acompte accompagné 
d'un papier, sorte de procès-verbal de vente. Ce papier, appelé 
protocole de vente, est souvent négocié avec un tiers par le 
vendeur, contre une nouvelle somme en argent comptant. 

Tel est le Protocolhandel, le commerce de protocoles, qui 
fait gémir les économistes allemands et qui se complique 
parce que l'acheteur du bien se réserve, en échange d'une 
somme payée comptant, un tant pour cent du prix de vente 
initial, sorte de rabais atteignant parfois 15 ou 20 0/0. Le 
rôle bienfaisant des Caisses Raiffeisen au milieu de ces prati- 
ques si facilement usuraires consiste à acheter les protocoles 
de vente à des prix raisonnables, et à devenir ainsi créan- 
cières directes du vendeur; elles ouvrent ainsi à celui-ci un 



ESPRIT GÉNÉRAL DES CAISSES RAIFFEISEN. 285 

crédit dans des conditions de sécurité satisfaisantes et elles se 
font rembourser par des annuités régulières qui constituent 
pour leur débiteur une épargne obligatoire. Le rabais qu'elles 
consentent ordinairement est de 4 à 5 0/0, au lieu de 1.5 à 
20 0/0. 

Je me borne à cet exemple. Il serait aisé de citer d'autres 
preuves de l'influence excellente des Caisses Raiffeisen. On 
s'aperçoit vite de cette influence en causant avec les paysans 
et propriétaires ruraux. Il semble cependant que la foi en ces 
institutions soit vive surtout dans l'ouest de l'Allemagne, en 
Westphalie, dans les provinces rhénanes, en Bavière, en 
Wurtemberg, etc. 

Dans l'est, la situation est différente : en parcourant la 
province de Posen, j'eus l'occasion, à Jaktorowo, d'étudier un 
village de paysans polonais très pauvres; le Probst, comme 
ils appellent leur curé, me racontait la vie dure et laborieuse 
de ses paroissiens, la peine qu'ils avaient à se procurer un 
peu d'argent, et à se libérer du service d'un grand seigneur 
dont ils cultivent les domaines; sur mon observation que 
peut-être une Caisse Raiffeisen pourrait améliorer leur sort, 
il me répondit qu'une telle institution ne saurait réussir parmi 
eux parce qu'ils ne possèdent rien. Je ne suis pas resté assez 
longtemps dans ce village pour dire si vraiment une Caisse 
Raiffeisen n'y pouvait fonctionner; mais cette réponse, qui 
nous a été aussi faite ailleurs, vient probablement d'une con- 
naissance insuffisante du principe Raiffeisen. 

J'en dirai autant de l'opinion d'un fonctionnaire du Meck- 
lembourg qui me déclarait être hostile aux Caisses Raiffeisen 
parce que la responsabilité illimitée qu'elles admettent est 
dangereuse; cette crainte est démentie par les faits: depuis 45 
ans qu'elles existent, elles n'ont jamais occasionné de perles 
à leurs membres. 

A Straubing, on me déclara que les Caisses Raiffeisen sont 
funestes parce qu'elles habituent le paysan à emprunter. 
Peut-être y a-t-il quelque vérité dans ce reproche, mais il 
faut se rappeler que le paysan doit justifier devant le conseil 
de l'utilité de l'emprunt qu'il contracte : les emprunts de 



286 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

lu\e ou les emprunts inutiles se trouvent ainsi éliminés. 

Tous les reproches adressés aux Caisses Raiffeisen pro- 
viennent, je crois, d'une connaissance superficielle de leurs 
principes et de leur fonctionnement. On se figure que l'as- 
sociation doit avoir quelques ressources en débutant : or, 
l'expérience prouve que ces ressources initiales ne sont pas 
nécessaires. Le docteur Thiel racontait récemment que dans 
un village près de Bonn, une caisse fondée en 1880 sans un 
sou, possède actuellement une fortune de 18.000 marcs et 
consent des prêts à moins de 4 1/2 0/0. 

L'essentiel est de vaincre l'inertie, la routine du paysan, 
et pareille œuvre est difficile; dans les environs de Wôris- 
hofen, en Bavière, un curé très intelligent me parlant de 
ses paroissiens, braves gens, mais fort endettés, m'affirmait 
que les Caisses Raiffeisen ne pouvaient réussir parmi eux : 
ils restent, me disait-il, fidèles au Juif, qui garde le secret sur 
leurs emprunts. Ce n'est pas qu'ils considèrent comme une 
honte d'avoir des dettes : ils ont coutume de dire au con- 
traire que « l'on ne prête qu'à ceux qui possèdent » ; mais ils 
craignent que ces dettes ne les empêchent de marier leurs 
enfants. — lly a ainsi dans les campagnes allemandes une 
foule de préjugés contre lesquels il est difficile de lutter. 

Développement des Caisses Raiffeisen en Allemagne. — Le 
rapport du syndic général des associations Raiffeisen, le D r 
Kremer, à l'Assemblée de 1895, déclare qu'à la fin de 1894 
existaient 1.563 associations Raiffeisen : sur ce nombre, 509 
ont envoyé des rapports assez précis, desquels il résulte qu'en 
1894 elles ont eu en recettes 25 millions de marcs et en dé- 
penses 24 millions! 1 ). 

D'autre part, si les intransigeants du groupe de Neuwied 
refusent le titre de Caisses Raiffeisen à certaines associations 
qui, comme celles de Tùbingen, ont à peu près les mêmes 
principes, nous pouvons, en examinant les choses de plus 
haut, réunir tous ces groupes et dire alors qu'il existait en 

(1) D'après la dernière statistique, le nombre des caisses rurales rattachées à 
Neuwied serait, au commencement de 1897, de 2.450 (ce qui implique pour Tannée 
1896 un accroissement de 529, c'est-à-dire le plus élevé qui ait encore été atteint). 



DÉVELOPPEMENT DES CAISSES RAIFFEISEN. 287 

Allemagne, dans le courant de 1895, 3.200 caisses se rappro- 
chant plus ou moins du type Raiffeisen, comptant 270.000 
membres, auxquels elles ont prêté 60 millions de marcs, soit 
75 millions de francs; leurs fonds de roulement réunis attei- 
gnent le chiffre imposant de 145 millions de marcs (181 mil- 
lions de francs) sur lesquels 7 millions viennent de leurs 
propres ressources, et 138 millions leur ont été prêtés. 

Ce n'est pas énorme, dira-t-on, puisque la population ru- 
rale allemande comprend plus de 20 millions de personnes 
dont les dettes dépassent 15 millions de marcs; mais si ou 
veut bien se rappeler que les Caisses Raiffeisen ne datent que 
de 1850, si on songe qu'elles ont à lutter contre une foule 
d'adversaires et contre des difficultés innombrables dont la 
moindre n'est pas l'esprit de routine des paysans eux-mêmes, 
on doit reconnaître qu'une œuvre capable de se développer si 
brillamment répondait à de véritables besoins. 

Au point de vue financier, on prédisait aux Caisses Raif- 
feisen que jamais elles ne trouveraient l'argent nécessaire à 
leur fonctionnement; et à aucun moment elles n'en ont 
manqué (*). On leur prédisait des ruines, des faillites terri- 
bles, et jamais elles n'ont fait perdre d'argent à leurs créan- 
ciers ni même à leurs membres ( 2 ), tant est grande la prudence 
avec laquelle elles sont dirigées, tant est sage surtout leur 
règle des fonds de réserve. 

Elles sont d'ailleurs restées fidèles à leur but : l'améliora- 



(1) Une commission prussienne chargée en 1874, d'étudier les Caisses Raiffeisen 
rapporte que pendant la guerre de 1870-71. dans les provinces frontières, non seu- 
lement ces associations n'eurent à souffrir d'aucune panique, mais encore on leur 
apporta plus d'argent que de coutume, ce qui prouve bien la confiance qu'elles ins- 
piraient. 

(2) Parfois les Caisses se sont trouvées en déficit, mais cela n'arrête pas leur 
fonctionnement, et elles réparent les pertes en quelques années : un des cas les 
plus graves qui se soit produit est celui de la Caisse de Dorlisheim (Alsace), dont 
le comptable s'enfuit en laissant un déficit de 50.000 francs. Les administrateurs 
étaient coupables de négligence : ils remboursèrent le déficit par annuités échelon- 
nées sur une période de 25 ans, et la Caisse de Dorlisheim est actuellement dans une 
excellente situation financière. Aujourd'hui d'ailleurs, pour éviter les grosses pertes 
résultant d'un crédit mal placé, l'assemblée générale des Caisses Raiffeisen fixe an- 
nuellement une limitation aux prêts pouvant être consentis aux membres. 



288 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

tion de la situation morale, en même temps que matérielle, 
des paysans n'a cessé d'être leur objectif; elles sont enfin les 
plus utiles auxiliaires du mouvement qui crée en Allemagne 
les coopératives de production et de consommation ; celles-ci 
prennent souvent aujourd'hui, pour support de leur dévelop- 
pement, la caisse de crédit. 

En outre, elles ont compris l'utilité de l'instruction pro- 
fessionnelle chez les paysans; elles la répandent par les réu- 
nions publiques qu'elles provoquent, par l'introduction des 
discussions d'économie rurale agricole dans leurs assem- 
blées générales, par les livres et brochures de leur « Collec- 
tion Raiffeisen l 1 ) », par des almanachs, par des encourage- 
ments sous forme de prix aux paysans qui étudient les ques- 
tions agricoles. 

b) — Associations de crédit Schulze-Delitzscli. 

A côté des Caisses Raiffeisen existent, en Allemagne, d'au- 
tres organes distributeurs de crédit personnel, basés égale- 
ment sur le principe de la coopération ; les plus importants 
sont les « Vorschussvereine » , fondés par Schulze-Delitzsch ; 
ce sont des associations coopératives de crédit, qui cherchent 
en même temps à développer le goût de l'épargne, de sorte 
qu'elles tendent, d'une part à abaisser l'intérêt de l'argent 
qu'elles prêtent, d'autre part à élever l'intérêt de l'argent 
qu'elles reçoivent, tendances contradictoires créant un état 
d'équilibre peu stable ; certaines caisses prêtent à un taux 
élevé, 7, 8, 9 0/0; pour d'autres au contraire, le crédit à bou 
marché est la formule et la règle. 

Cette dualité de principes n'existe pas dans l'œuvre de 



(1) Cette collection est un type de littérature de propagande populaire allemande ; 
les bons conseils alternent avec de petites histoires, des citations de la Bible, des 
poésies dans le genre de celle-ci, où les rimes ont une richesse intraduisible. 



Durch Haushalten 

Zum Aushalten ! 

Auf ! Herzen und Haude 

Zur Tilgung der Schuld ! 

Du hebe behende 

la Glaub' and Geduld 



C'est par la bonne tenue de la maison 
qu'on se maintient dans la bonne voie : Al- 
lons! le cœur et les mains à l'amortissement 

de la dette. Élevez- vous avec confiance sur La 
Foi et la Patience ! 



DIFFÉRENCES GENERALES ET PARTICULIÈRES. 289 

Raiffeisen, dont l'objectif unique est d'abaisser le taux des 
prêts. Les deux systèmes ont été défendus par leurs fonda- 
teurs, et, après la mort de ceux-ci, par leurs disciples, avec 
une âpreté parfois peu charitable. 

Les différences entre eux sont de deux sortes, les unes gé- 
nérales, les autres particulières. 

a) Différences générales. — Raiffeisen fournit du crédit aux 
paysans; Schulze-Delitzsch fournit du crédit et offre des pla- 
cements avantageux à toutes les classes de la société. De là, 
d'interminables discussions sur le crédit agricole et le crédit 
tout court; de là résulte aussi que Raiffeisen distribue un 
crédit spécial et que Schulze-Delitzsch emploie toutes les 
combinaisons usitées dans les maisons de banque. 

Autre différence générale : Schulze-Delitzsch prétend ne 
faire intervenir qu'un principe, celui de l'initiative indivi- 
duelle, de la Selbslhilfe : « Aide-toi toi-même » ; l'emprun- 
teur est livré à lui-même, sans conseils et sans guide ; la caisse 
est une simple machine entre les mains de gens ne pesant que 
« le pour et le contre » financier des affaires. 

Raiffeisen introduit dans ce principe un peu de sentiment, 
un atome de charité chrétienne. Ce n'est plus « aide-toi toi- 
même », mais « aidez-vous les uns les autres » et en même 
temps « aimez-vous les uns les autres ». On peut dire que 
l'un de ces types d'associations est conçu dans un esprit phi- 
lanthropique et chrétien, l'autre dans un esprit capitaliste et 
individualiste ( 4 ). 

6) Différences particulières . — Elles dérivent toutes des 
deux distinctions fondamentales que nous venons d'établir! 2 ). 
La principale est celle des « parts d'affaires » et des fonds de 
réserve. 

On peut se demander pourquoi Raiffeisen restreignait le 
rayon de ses Caisses à une petite commune, alors que Schulze- 



(1) Schulze-Delitzsch, qui se refusait à introduire dans ses Caisses le principe de 
la bienfaisance, fut lui-même un bienfaisant; il reçut des dons considérables, on lui 
éleva une statue, et il laissa en mourant sa veuve dans la gêne. Raiffeisen eut, lui 
aussi, des embarras d'argent. 

(2) Ces différences sont résumées dans le tableau inséré à la page 292. 

B. 19 



290 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

Delitzsch étendait celui des siennes sur une grande sur- 
face. Cela tient à une différence de point de vue : Schulze- 
Delitzsch qui, sur la fin de sa vie, devait reconnaître les 
bienfaits des Caisses italiennes Luzzati, ne cachait pas ses 
préférences pour la responsabilité illimitée : « la rejeter, di- 
sait-il, serait faire comme un homme qui préférerait un cou- 
teau sans tranchant à une lame bien aiguisée, de peur de se 
couper les doigts ( j ) ». Quant à Raiffeisen, il la considéra tou- 
jours comme indispensable. Mais les deux chefs de la Coopé- 
ration allemande ne se dissimulaient pas les inconvénients de 
la responsabilité illimitée : aussi l'un voulait-il que tous les 
membres de la Caisse rurale fussent voisins, qu'on n'y admît 
que de braves gens, honnêtes et travailleurs; l'autre, au con- 
traire, espérait conjurer le péril en répartissant la responsa- 
bilité sur un grand nombre de personnes. 

La première de ces idées a donné au point de vue financier 
comme au point de vue moral de meilleurs résultats. Depuis 
48 ans, aucune Caisse Raiffeisen n'a été mise en faillite et n'a 
fait perdre d'argent cà ses membres : les Caisses Schulze-De- 
litzsch, au contraire, ont occasionné parfois de vrais désastres, 
comme ce Vorschussverein d'Osterfeld, dont la faillite répartit 
sur ses 269 membres une perte de 470.000 marcs. Plusieurs 
membres n'ayant pu s'acquitter, d'autres, plus riches, durent 
payer pour eux et se ruinèrent à leur tour : ce fut une catas- 
trophe daus le pays. Raiffeisen calculait qu'environ un dixième 
des Caisses fondées par Schulze-Delitzsch avait sombré, par 
liquidation ou faillite, de 1875 cà 1886; Schulze-Delitzsch eût 
été heureux de pouvoir adresser un reproche analogue à son 
adversaire. 

Si le principe de Raiffeisen est plus efiicace contre les dan- 
gers que présente la responsabilité illimitée, nous devons 

(1) La preuve la plus concluante de l'utilité de la responsabilité illimitée nous est 
fournie par la Caisse coopérative de crédit de Weiraar, qui, en 1893, se trouva, par 
suited'adrainistrateurs négligents, subir une perte déplus de i millions de francs, sans 
avoir plus de 1.200.000 francs de fortune personnelle. Elle ne cessa cependant pas 
de trouver de l'argent pour le service de ses prêts, continua ses opérations, réduisit 
sa perte à 1.500.000 francs en 1894, et, sans doute, est aujourd'hui bors d'affaire. 
Une banque ne se serait pas tirée d'affaire. 






DÉVELOPPEMENT DES ASSOCIATIONS SCHULZE-DEL1TZSCH. 291 

reconnaître que Schulze-Delitzsch prodigua toujours les con- 
seils de prudence à ses Caisses et que s'il avait été toujours 
écouté, les liquidations ou faillites eussent été plus rares. 

Développement des associations Schulze-Delitzsch. Leur 
influence, — Il existait en 1895, 2.700 associations Schulze- 
Delitzsch, comptant 900.000 membres dont 300.000 agricul- 
teurs. Les Caisses Schulze-D.elitzsch sont donc moins nom- 
breuses que les Caisses Raiffeisen, mais elles ont plus de 
membres. Les crédits accordés annuellement par les Caisses 
Schulze-Delitzsch se montent à 2.700.000.000 de marcs, dont 
800 millions pour l'agriculture (1 milliard de francs). Leurs 
capitaux additionnés représentent plus de 1 milliard de marcs, 
dont 250 millions proviennent des ressources propres de la 
Caisse (versement des membres, fonds de réserve) et 750 mil- 
lions proviennent de fonds étrangers. 

Leurs résultats sont-ils satisfaisants? Oui, en général ; elles 
développent l'esprit d'initiative dans les basses classes, ce qui 
est aussi nécessaire en Allemagne que chez nous. On objecte 
que ce but n'est atteint qu'en développant l'amour du gain, et 
qu'il est inutile de transformer un ouvrier paresseux et insou- 
ciant en un homme actif, travailleur, mais dévoré de la pas- 
sion de la spéculation ; il ne semble pas que le « démon de 
la spéculation » entre dans le peuple avec les Caisses Schulze- 
Delitzsch : elles font beaucoup de bien et on peut attendre 
beaucoup d'elles. 

Notre opinion personnelle est qu'elles sont des organismes 
encore un peu en désaccord avec l'état du paysan allemand. 
Ce paysan a besoin d'un patronage bienveillant; il n'est point 
débarrassé de ses habitudes routinières, de sa soumission un 
peu respectueuse vis-à-vis du Juif usurier; il ne doit pas être 
émancipé de suite, on ne doit pas lui mettre en main l'outil 
délicat qu'est le crédit sans le guider dans les premiers usages 
qu'il en fait; la Caisse Raiffeisen s'est montrée dans ce rôle 
une excellente éducatrice. Pour le moment, le type Schulze- 
Delitzsch me semble « au point » pour l'ouvrier des villes, 
il n'y sera pour l'ouvrier des campagnes qu'après quelques 
années d'éducation Raiffeisen. 



292 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

c) — Associations mixtes. 

i\ous avons étudié jusqu'ici deux types d'institutions de Crédit 
rural, différant à beaucoup d'égards, mais ayant comme carac- 
tère commun la responsabilité illimitée de leurs membres. 

Des associations intermédiaires se sont fondées, prenant 
leurs principes, partie à l'un, partie à l'autre; la plus impor- 
tante est Y Union générale des associations coopératives alle- 
mandes dont le siège est à Offenbacb, et dont le syndic est le 
D r Haas. Elle a pris un grand développement, groupant avec 
tolérance des caisses dont les statuts, parfois très différents, se 
rapprochent tantôt des règles de Schulze-Delitzsch, tantôt des 
règles de Raiffeisen. 

L'association a un statut modèle, qu'elle n'impose pas d'ail- 
leurs, et qu'elle modifie de plus en plus dans le sens Schulze- 
Delitzsch, après l'avoir rapproché du type Raiffeisen, ce qui 
indiquerait une tendance générale du mouvement coopératif 
allemand vers le système Schulze-Delitzsch. 

Les Caisses de l'union d'Offenbach ont généralement établi 
des droits d'entrée pour les nouveaux sociétaires, elles admet- 
tent des parts d'affaires assez élevées, elles paient leurs admi- 
nistrateurs, elles donnent des intérêts importants aux dépôts 
qu'elles reçoivent, tout cela les sépare du type Raiffeisen; par 
contre, elles admettent des délais de remboursement allant à 
deux ans et plus, ce qui est contraire aux principes de Schulze- 
Delitzsch. Enfin, elles acceptent dans certains cas la respon- 
sabilité limitée afin de faciliter l'entrée dans la Caisse de gros 
propriétaires refusant d'engager tous leurs biens : cela est 
contraire à la fois aux règles de Raiffeisen et à celles de 
Schulze-Delitzsch ; ce sont donc en somme des associations 
distinctes. Elles ont très bien réussi (*). 

(1) Voici d'après les dernières statistiques que nous avons pu nous procurer (avril 
1897) le nombre actuel des diverses associations de crédit : 

Associations du type Schulze-Delitzsch 3.005 

Associations de l'Union d'Offenbach 2.447 

Associations du type Raiffeisen rattachées à Neuwied). .... 2.24o 

Associations dissidendes 2.241 

Total 9.033 

On ne peut évaluer leur chiffre total d'affaires à moins de 1 milliard 1/2. 



ses différences entre l'exploi- 

.u contraire la rendre moins 

estime qu'on peut contrôler 

ir but uniquement de relever 

e, afin de ne pas éloigner les 

3nfaisance et de charité : tout 
sraint aussi les luttes dans le 



la chnrifp nhi 



CARACTÈRES COMMUNS DES DIVERS GROUPES. 293 

d) — Caractères communs aux divers groupes; 
les luttes engagées. 

Si les Caisses fondées par Schulze-Delitzsch et par Raiffei- 
sen réussissent, si d'autres Caisses fondées, sur des principes 
empruntés, partie à l'un, partie à l'autre, réussissent égale- 
ment, n'est-on pas en droit de conclure que la raison de ce 
succès est dans leurs caractères communs? 

Le principal de ces caractères communs c'est la solida- 
rité (0, illimitée si c'est possible, limitée s'il le faut pour 
attirer quelques gros propriétaires. xVjoutons que la forma- 
tion d'un fonds de réserve, est l'objectif continuel de toutes 
les Caisses de crédit qui y voient une garantie efficace contre 
les dangers de la responsabilité solidaire. Une autre règle 
commune fondamentale des Caisses rurales est la prudence 
la plus absolue dans les opérations, dans le recrutement des 
membres, et surtout dans le choix des administrateurs. 

Le grand bonheur des associations coopératives allemandes 
est d'avoir été guidées, par des chefs d'une sagesse et d'une 
hauteur de vue admirables; ils ont su gagner la confiance 
d'hommes à l'esprit lourd, mais au bon sens solide : ils ont 
eu pour terrain d'action un pays où les initiatives individuelles 
sont rares, mais où les initiatives collectives font en quelque 
sorte partie du génie de la race. 

Au surplus l'histoire de la coopération en Allemagne res- 
semble à une histoire de guerres : guerres contre les adver- 
saires du principe coopératif, guerres intestines entre ses 
partisans. 

La lutte entre Schulze-Delitzsch et Raiffeisen ( 2 ) deman- 
derait à elle seule un chapitre où seraient racontées les cam- 
pagnes de presse de Schulze-Delitzsch, ses interventions au 
Reichstag en 1873 et 1876 pour ruiner l'œuvre de son con- 
current, les ripostes de Raiffeisen dans ses brochures, les que- 
relles des disciples dans les réunions publiques, dans les re- 

(1) C'est « l'épine dorsale » de l'œuvre (Wolleraborg). 

(2) V. notamment « Le crédit agricole » de M. Durand et « Der làndliche Perso- 
nalcredit » du Dr Jàger. 



294 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

vues et les journaux, la discussion passionnée à laquelle 
donna lieu l'enquête instituée par le Gouvernement (*), etc. 

Ces luttes sont faciles à comprendre; en Allemagne existe, 
plus qu'ailleurs, le fanatisme des idées, se transmettant des 
maîtres aux disciples, des fondateurs aux continuateurs; et 
puis l'Allemand s'éprend volontiers des théories : beaucoup 
d'arguments de Schulze-Delitzsch, purement théoriques et 
démentis par les faits, n'en ont pas moins exercé leur in- 
fluence. 

A ces raisons générales, ajoutons les inévitables considéra- 
tions personnelles, vanité, amour-propre de chef d'école, 
diversité d'opinions religieuses (Raiffeisen voulait marquer 
son œuvre de l'empreinte chrétienne; Schulze-Delitzsch se 
proclamait libre de toute attache religieuse). Citons enfin ce 
mot qu'on attribue à Parisius, un des apôtres de la libre- 
pensée allemande, et ami de Schulze-Delitzsch : « Les Caisses 
Raiffeisen nous font concurrence, il faut qu'elles disparais- 
sent ( 2 ) ». Telles sont les considérations qui expliquent l'hosti- 
lité des célèbres coopérateurs allemands. 

L'union des Caisses Raiffeisen à Neuwied a eu d'ailleurs le 
privilège d'exciter des haines nombreuses; le Rheinischer 
Bauernverein du baron de Loë l'attaqua longtemps ; l'union 
d'Offenbach lui reprocha d'avoir des idées étroites et de gêner 
le mouvement en avant par une fidélité surannée aux prin- 
cipes du vieux Raiffeisen ; le congrès de Posen en 1895 (con- 
grès de « YInnere Mission ») fut troublé par ces discussions, 
d'un caractère assez original parfois : ainsi une des brochures 
publiées à la suite du congrès par le major Endell discute le 
plus sérieusement du monde si le principe de la responsabilité 
illimitée est plus conforme aux idées chrétiennes que celui de 
la responsabilité limitée. 

Le rôle que jouent les questions religieuses en Allemagne 



(1) Cette enquête, menée par MM. Schmidt(un des partisans de Schulze-Delitzsch), 
Siemens (banquier) et Nasse (professeur), étudia surtout les Caisses Raiffeisen qu'elle 
déclara très aptes à améliorer l'état de l'agriculture. 

(2) Cité par Wuttig : « Friedrich Wilhelm Haiffeisen uni die nach ihm genannten 
làndlichen Darlehnskassenvereine », 1895. p. 49. 



CARACTÈRES COMMUNS DES DIVERS GROUPES. 295 

perpétue la lutte sur ce terrain 0). Le parti évangélique 
accuse l'union de Neuwied, de visées catholiques. Sans re- 
pousser ce procès de tendances, l'union de Neuwied répond 
que son conseil général se compose de 18 protestants et 17 
catholiques. Les attaques viennent de tous les côtés : « Est-il 
donc nécessaire, s'écriait un jour l'émment D r Thiel, que 
toute organisation débutante éprouve d'abord le besoin d'at- 
taquer l'union de Neuwied, au lieu de chercher seulement h 
rivaliser de zèle avec elle? » 

L'union de Neuwied, tout en se défendant avec énergie, 
garde une attitude plutôt conciliante, et proclame toujours 
son désir de la paix ( 2 :. Malheureusement les questions de 
personnes entrent souvent en jeu et enveniment les discus- 
sions. 

Les caisses de crédit rural ont en outre des adversaires irré- 
conciliables parmi les prêteurs ruraux : banquiers, usuriers, 
et surtout, d'après ce que nous disait un député de Poméranie, 
parmi les petits rentiers urbains. Alors même qu'elles n'enlè- 
vent pas directement à tous ces exploiteurs leurs clients habi- 
tuels, elles leur portent préjudice en abaissant létaux général 
de l'intérêt. 

Par contre, le mouvement coopératif a de puissants pro- 
tecteurs. Les Caisses Raiffeisen ont pour elles, non seulement 
les agriculteurs, mais le clergé, les hautes classes de la so- 
ciété, les fonctionnaires, les autorités de l'Etat. En 189o, leur 
groupe central, l'union de Neuwied obtint, la première parmi 
les institutions analogues, l'escompte privé à 2 0/0 de la ban- 
que de l'Empire. Au congrès de Cassel de la même année, 
le comte Clairon d'Haussonville, « Regierungspràsident » de 
Cassel, adressait aux délégués des Caisses Raiffeisen ces paro- 
les : « Soyez assurés que je suis entièrement avec vous et que 
vous pouvez compter sur mon entier appui ». Au même con- 
grès, le D r Hermès, représentant du ministère de l'Agricul- 



(1) Voir à ce sujet les intéressantes études de M. Goyau dans la Revue des Deux- 
Mondes de 1896 et de 1897 sur « la carte religieuse de l'Allemagne ». 

(2) V. la brochure du D r Kreraer, syndic de l'Union de Neuwied, en réponse au 
baron de Loë, président du Bauernverein du Rhin (6 janvier 1895). 



296 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

ture, déclara que « les attaques violentes dont les Caisses 
Raiffeisen étaient l'objet, ne modifiaient en rien l'attitude 
du Gouvernement à leur égard ». L'Empereur lui-même 
leur témoigna sa faveur : en 1882, Guillaume I er adressait 
à Raiffeisen « l'expression de sa plus chaude reconnais- 
sance ». 

Dirons-nous que la bienveillance du gouvernement se ma- 
nifeste aussi par des encouragements pécuniaires? Les sub- 
ventions reçues par l'union centrale de Neuwied se réduisent 
à^peu de chose : les 50.000 thalers qu'on lui reproche d'avoir 
reçus jadis de la Rheinische Provinzialhilfskasse n'étaient pas 
un don, mais un prêt à 4 1/2 0/0. Les écrivains de l'école 
de Raiffeisen se vantent seulement de cadeaux de 30.000 
marcs et 20.000 marcs faits à leur union centrale par Guil- 
laume I er et Guillaume II. D'après Henri Woiff, la subven- 
tion annuelle serait de 6.200 francs. 

Les associations formant le groupe d'Offenbach, sont aussi 
en bons termes avec les autorités : cà leur congrès de 1894 
à Hanovre, des paroles aimables ont été adressées à leurs 
délégués par les représentants des ministères de la Justice 
et de l'Agriculture, MM. Wahnschaffe et Yierhaus ; ce der- 
nier formula seulement quelques réserves au sujet des rap- 
ports des Caisses avec les fonctionnaires de l'enregistre- 
ment. 

Seules les associations Sehulze-Delitzsch désirent rester en 
dehors de toutes relations officielles; peut-être ont-elles ce- 
pendant reçu plus d'avantages que les autres, car elles ont 
obtenu la législation qu'elles voulaient : Sehulze-Delitzsch, 
l'éloquent apôtre de la coopération, député au Reichstag, a 
obtenu de cette assemblée, le vote de la loi de 1889 qui est 
venue suppléer aux lacunes de l'ancienne législation de 
1868. Mais un de ses disciples combattit, en 1895, le projet de 
loi instituant une Caisse centrale des associations prussiennes. 
Les Caisses Sehulze-Delitzsch sont fidèles à leur programme 
d'initiative toute privée, de self help individuel, ne deman- 
dant qu'une chose, la liberté de s'organiser comme il leur 
plaît. 






INSTITUTIONS DIVERSES DE CREDIT PERSONNEL. 297 

e) — Institutions diverses de crédit personnel. 

Nous devons dire aussi quelques mots de certaiues institu- 
tions distribuant le crédit personnel en Allemagne, en dehors 
de celles que nous avons précédemment étudiées. Elles sont 
jusqu'ici peu nombreuses. 

Les caisses d'épargne ont en dépôt des capitaux énormes, 
qu'elles consacrent surtout à des placements hypothécaires^ 1 ); 
quelques-unes ont organisé un service de crédit personnel. 
Telle est la caisse d'épargne de Hombourg, qui prête plus de 
300.000 marcs par an à 1.500 personnes, dont un tiers environ 
appartient à la classe rurale. 

Les Landschaften, ces grandes institutions de crédit hypo- 
thécaire répandues dans toute l'Allemagne, ont appliqué par- 
fois aussi leurs fonds de réserve à la création de caisses de 
prêt rural; ainsi, la Landschaft de Poméranie a constitué, 
au capital de 2 millions de marcs, la Pommersche landschaft- 
liehe Darlehnskasse, qui avait à la fin de 1894 un compte- 
courant créditeur de 907.000 marcs. Elle avait réalisé dans 
l'année un bénéfice de 164.000 inarcs. Citons encore cer- 
taines institutions provinciales, les « Provinzialhilfskassen » 
qui prêtent de l'argent aux caisses existantes; elles fonction- 
nent en Prusse orientale, en Prusse occidentale, en Pomé- 
ranie, à Posen, en Silésie, en Saxe, en Westphalie, dans les 
provinces du Rhin. Des « Htdfskassen » ont été créées dans 
un but analogue dans la haute et la basse Lusace, la vieille 
et la nouvelle Marche. 

Dans certaines provinces, le gouvernement avait créé des 
caisses communales de prêt, dont la direction appartenait aux 
communes : dans le Wurtemberg, ces établissements fonc- 
tionnèrent si mal qu'on dût décréter leur suppression, 
pendant que les Caisses Raiffeisen se développaient rapide- 
ment. 

(1) D'après la communication faite par M. Dufourmantelle au 9 e congrès des Ban- 
ques populaires, le 6 avril 1897, il y aurait en Allemagne H à 12 milliards d'épargne, 
dont il est fait un meilleur usage que chez nous, qui souffrons tant de la centralisa- 
tion de l'épargne aux mains de l'État. 



298 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

En Alsace-Lorraine existent des caisses de prêt spéciales 
établies en 1887. 

A Fulda, Y Institution de crédit (Leihhaus) a réalisé, de 
1872 à 1893, 500.000 marcs de bénéfices, sur un grand 
nombre de petits prêts; malheureusement, par une délibéra- 
tion du Landtag, qui souleva d'ailleurs de vives protestalions, 
une grande partie de ces bénéfices profita à l'hôpital d'une 
ville voisine, qui s'enrichit ainsi de l'épargne de Fulda. 

A Trêves, la Banque de l'abbé Dasbach rend de grands 
services à l'agriculture en se faisant intermédiaire entre pro- 
ducteurs et consommateurs, en achetant les « protocoles de 
vente », en luttant contre les usuriers par tous les moyens 
dont elle dispose. Les actionnaires ont, d'eux-mêmes, limité 
leurs dividendes à o 0/0. — Nous ne pouvons insister sur ces 
institutions, chacune d'elles comporterait une enquête spé- 
ciale; elles n'ont pas une importance comparable à celle des 
associations Schulze-Delitzsch, Raiffeisen, et Haas. 

f) — Les récentes lois sur les Associations de crédit rural. 
Loi du 1 er octobre 1889. 

Cette loi a eu une telle importance pour les Associations de 
crédit rural allemandes, qu'il est indispensable (laissant de 
côté les règles qui ne s'adressent qu'aux Sociétés coopératives 
de consommation), d'indiquer au moins les prescriptions fon- 
damentales imposées aux Sociétés coopératives de crédit. 

§ I. — Il est interdit aux Sociétés coopératives de crédit de 
consentir des prêts à d'autres personnes qu'à leurs membres. 

Cette mesure de prudence eut malheureusement pour 
effet la transformation, en 1889-1890, d'un assez grand nom- 
bre de Sociétés coopératives (une centaine) en Sociétés ano- 
nymes. 

§ II. — Les Sociétés coopératives à responsabilité limitée 
sont autorisées. Cette disposition n'a pas pour but de modi- 
fier la forme habituelle des Sociétés coopératives pour les- 
quelles la responsabilité illimitée est presque indispensable à 
la bonne marche des affaires. Mais il est vraiment inutile 






LOI DU 1 er OCTOBRE 1889. 



299 



d'imposer aux associés la responsabilité illimitée, lorsqu'il 
s'agit de Caisses opérant dans un très petit rayon, avec très 
peu de capital étranger. 

On avait escompté, dans certains milieux, l'avenir de cette 
réforme; on allait jusqu'à dire que c'était une « solution de la 
question sociale ». En fait, elle fut accueillie très froidement 
par les intéressés, comme le montre le tableau suivant (*). 



ANNÉES. 


NOUVELLES CAISSES DE CRÉDIT 

CRÉÉES 


CAISSES 

à responsabilité 

illimitée transformées 

en caisses 

à responsabilité 

limitée. 


à responsabilité 
illimitée. 


h responsabilité 
limitée. 


1889 


Environ 300 
300 
468 
435 
691 

898 


30 
14 
29 
17 
42 

67 
199 


23 

92 . 

35 

20 

17 

10 


1890 


1891 


1892 


1893 


1894 (jusqu'au 
31 mai 1895). 

Totaux. . . 


3.092 


197 



En outre, la plupart des Caisses fondées avec la responsa- 
bilité limitée ne sont pas des Caisses rurales. 

Les résultats furent d'ailleurs discutables : d'une part les 
nouvelles Caisses à responsabilité limitée manquèrent souvent 
de crédit, alors que les anciennes Caisses, fondées sur la res- 
ponsabilité illimitée, en avaienttoujours abondamment trouvé ; 
d'autre part, de simples banques qui reculaient autrefois de- 
vant la forme coopérative, à cause de la responsabilité illi- 
mitée qu'elle exigeait, purent impunément profiter d'avan- 
tages qui devaient être réservés aux Sociétés coopératives 
proprement dites. 

§ III. — La loi de 1889 impose aux Caisses coopératives de 



(1) Par contre, les coopératives de construction et les coopératives de consomma- 
tion ont adopté fréquemment le principe de la responsabilité limitée. 



300 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

crédit l'obligation de faire réviser périodiquement leurs opé- 
rations. Les Unions centrales de Caisses peuvent être autorisées 
par les autorités locales à désigner elles-mêmes les réviseurs. 
Alors se créèrent des groupements locaux, dont le but est de 
former et d'entretenir des réviseurs spéciaux. Tels sont les 
5 groupes formés par les Caisses Raiffeisen à Munster, ïvem- 
pen, Neisse, Wormditt et Trêves. 

§ IV. — La loi de 1889 impose à toute Caisse coopérative 
de crédit, l'obligation de créer des « parts d'affaires » (Ges- 
chàftsantheile). Cette prescription, théoriquement destinée à 
fournira la Caisse un fonds de roulement, est en fait illusoire, 
les Caisses Raiffeisen ayant fixé à 10 ou 12 marcs seulement la 
valeur de chacune des « parts d'affaires fI ) ». 

§ V. — Avant 1889, les Caisses Raiffeisen remplaçaient 
ces « parts d'affaires », par la constitution d'un fonds de ré- 
serve statutaire inaliénable. L'école de Schulze-Delitzsch fit 
insérer dans la loi de 1889 une clause déclarant que toute 
prescription statutaire attribuant les bénéfices à un fonds de 
réserve inaliénable, ne sera valable que pour une période de 
10 années : après ces 10 années, la prescription doit être 
renouvelée par un vote de l'assemblée générale. 

C'était supprimer l'inaliénabilité du fonds de réserve. Les 
Raiffeisénisles cherchèrent alors à tourner l'obstacle légal qui 
leur était opposé; et leurs Caisses, dont l'objet statutaire 
avant 1889, était simplement d'emprunter et de prêter, dé- 
clarent maintenant qu'elles ont en outre pour objet de con- 
stituer un capital « de fondation », inaliénable, et qui n'est 
autre que l'ancien fonds de réserve ; quant au fonds de réserve 
auquel s'appliquent les prescriptions de la loi de 1889, il 
n'existe que pour la forme. Voici en effet comment se 
partagent les bénéfices : les 2/3 sont attribués au « capital 
de fondation » inaliénable et indivisible. Du troisième tiers, 
un cinquième est affecté au fonds de réserve légal, les 
quatre autres cinquièmes formant le dividende des « parts 
d'affaires ». 

(1) Voir au tableau de la p. 292 la discussion du principe des « parts d'affaires ». 



LOI DU 1 er OCTOBRE 1889. 301 

Avec un pareil système, les « capitaux de fondation » aug- 
mentent rapidement : propriété commune des membres, ils 
sont à la caisse ce que les biens communaux du moyen âge 
étaient aux communes ( 1 ). Dans quelques années, quand ils 
auront encore accru leur valeur, ils pourront être appelés à 
jouer un rôle dans la vie rurale allemande, et devenir, si 
quelque révolution collectiviste se produit, les premiers élé- 
ments d'une organisation nouvelle de la propriété. 

La constitution d'un capital inaliénable est aujourd'hui le 
signe auquel on reconnaît une association Raiffeisen ; son 
utilité a été très contestée : « Alors que le but de l'association 
doit être en première ligne l'amélioration du sort de ses 
membres, disait le D' Havenstein au congrès des caisses rhé- 
nanes à Bonn, voici qu'elle leur impose la charge de consti- 
tuer un capital qui sera employé à des œuvres d'un intérêt 
général problématique, dans un avenir plus ou moins éloi- 
gné. Ne vaut-il pas mieux augmenter l'importance des parts 
d'affaires et leur distribuer de sérieux dividendes? » Mais alors, 
comme les bénéfices sont répartis proportionnellement à ces 
parts d'affaires, et non proportionnellement aux opérations 
faites par chaque membre, on aboutit à une nouvelle injus- 
tice. A notre avis, l'idée de Raiffeisen était juste et sa concep- 
tion d'un fonds de réserve important et inaliénable est une 
garantie et un gage précieux de sécurité. 

§ VI. — La loi de 1889 autorise la création de sociétés 
coopératives ayant pour membres, non des particuliers, mais 
des caisses coopératives locales. Cette autorisation avait une 
grande importance pour les Caisses Raiffeisen qui, composées 
chacune de 40, 50, 100 membres, avaient grand intérêt à 
être en relation étroite avec une caisse centrale. La loi de 
1889 permit à cette caisse centrale de se constituer en société 
coopérative à responsabilité limitée. 

La loi de 1889 est en somme une loi utile; ses prescriptions 
sont généralement sages et prudentes; elle a été accueillie en 

(1) En cas de dissolution de la caisse d'un village, les capitaux de fondation 
sont versés dans une banque, où ils restent jusqu'à la fondation d'une nouvelle 
association de crédit dans le même village. 



302 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

Allemagne avec une faveur presque universelle ( J ); nous 
allons voir maintenant un pas beaucoup plus hardi fait en 
avant par l'Etat, la loi du 31 juillet 1895. 

Loi du 31 juillet 1895. 

En parlant de l'usure en Allemagne, nous avons rappelé 
que pendant une partie de ce siècle, le gouvernement laissa 
les paysans livrés à leurs propres forces. Quand la loi de 1889 
fut votée, le parti agrarien chanta victoire, mais ne se déclara 
pas satisfait : les paysans, disaient ses représentants, ont été 
endettés par 13 ans de libéralisme à outrance, le gouverne- 
ment doit les débarrasser de leurs dettes en leur prêtant de 
l'argent à un taux aussi bas que possible. Les associations pri- 
vées, les Caisses Schulze-Delitzsch et Raiffeisen viennent en 
aide à un demi-million de personnes, l'Etat doit les soutenir, 
encourager leur développement, et, en leur offrant son cré- 
dit, leur procurer de l'argent à très bas prix. 

C'est sous l'empire de ces idées que fut votée la loi du 31 
juillet 1895, qui crée une caisse centrale prussienne des asso- 
ciations ( 2 ). Il existait déjà sans doute des unions centrales, 
dont nous indiquerons plus loin l'importance. En dépit des 
services qu'elles rendaient, certaines caisses d'associations 
avaient été plusieurs fois obligées, pour répondre à de brus- 
ques demandes, de se procurer de l'argent chez des banquiers 
ou d'en emprunter à des particuliers à des conditions oné- 
reuses. Les statistiques montraient que le taux auquel les 
caisses d'association empruntaient était assez élevé. Ainsi en 
1894 pour 914 associations du type Schulze-Delitzsch nous 
trouvons les chiffres suivants : 352 avaient payé 5 d'in- 



(1) Après quelques hésitations delà part des Raiffeisénistes, car nous avons vu que 
leurs principes étaient partiellement inconciliables avec la nouvelle loi. Mais les dif- 
ficultés n'étaient pas très sérieuses, puisqu'il a suffi pour en triompher, d'une part 
d'une modification aux statuts, dans la question des fonds de réserve inaliénable, 
d'autre part, de la fixation à un chiffre très bas des « parts d'affaires /> devenues 
obligatoires. 

(2) Le directeur est le baron de Huene, ancien député du centre catholique, et 
grand propriétaire en Silésie. 



LOI DU 31 JUILLET 1895. 303 

térèts; 493, de 5 à 6 0/0 ; 107 de 6 à 7 0/0; 29 enfin plus de 
7 0/0. 

Aussi, à la conférence agraire de Berlin en juin 1894, le 
professeur Adolphe Wagner avait-il proposé de créer des 
banques urbaines, des banques de cercle, et des banques 
provinciales qui, par une sorte de fusion, eussent formé une 
banque centrale. Cette idée, repoussée d'abord, fut reprise en 
1895. M. de Mendel-Steinfels demanda que l'État prussien ré- 
servât une somme de 20 millions de marcs pour favoriser l'agri- 
culture et faciliter le crédit ru rai en prêtant de l'argent aux caisses 
des associations au taux de 2 0/0. A la suite d'une conférence 
provoquée par le gouvernement et à laquelle prirent part un 
grand nombre de spécialistes, on soumit au Landtag un pro- 
jet de loi qui provoqua d'abord de la part des successeurs de 
Schulze-Delitzsch, du D r Schenck notamment, les plus vives 
objections. Cette caisse centrale, disent-ils, avec la sphère 
d'activité qu'on lui assigne, ne va-t-elle pas être en définitive 
une banque comme les autres, qui sera sans doute entraînée 
à créer des succursales dans d'autres villes, et pourra jeter 
une perturbation dans le monde de la finance? Si parfois des 
caisses d'association sont dans l'embarras cela n'est pas fré- 
quent, celles qui sont dignes de crédit en trouvent aisément. 
N'est-il pas à craindre surtout que la création d'une caisse 
centrale d'Etat n'affaiblisse l'esprit d'association libre, et ne 
lui enlève une partie de sa vertu sociale? 

La loi fut néanmoins acceptée en bloc, par la Chambre des 
députés d'abord, par la Chambre des seigneurs ensuite, et le 
31 juillet 1895 elle reçut la sanction royale. Voici quelles sont 
ses principales dispositions : 

Il est créé à Berlin une caisse centrale des associations, in- 
vestie de la personnalité juridique et placée sous la direction 
du gouvernement. Cette caisse doit fournir de l'argent à un 
taux modique, soit aux caisses centrales, soit aux associations 
particulières, soit aux caisses des Landschaften lorsqu'il s'agit 
pour celles-ci de développer le crédit personnel. Elle doit 
recevoir des dépôts soit des associations, soit des particu- 
liers, faire fonction de caisse d'épargne, et faire fructifier, 



304 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

à l'instar des banques, l'argent dont elle est dépositaire. 

Le gouvernement prussien a commencé par lui allouer une 
somme de cinq millions de marcs, en décidant que la moi- 
tié des bénéfices faits chaque année par la caisse centrale de- 
vraient servir à constituer un fonds de réserve; l'autre moitié 
doit être employée à servir un intérêt de 3 0/0 aux déposants 
(cette disposition a été modifiée depuis). La caisse centrale 
est dirigée par un conseil de direction (Direktorium) composé 
de trois personnes (le baron de Huene, président, M. von 
Megede, et le D 1 Heiligenstâdt) nommées à vie par le roi, et 
qui deviennent fonctionnaires de l'État. Un rapport doit être 
présenté tous les trois mois au ministre des finances, et la 
comptabilité est vérifiée par la chambre des comptes. A côté 
de Divektoriam fonctionne un comité (Ausschuss) composé de 
personnes d'une compétence reconnue qui ont voix délibé- 
rative. 

L'ensemble de l'institution donne l'impression d'un rouage 
original dans son genre, intermédiaire entre une banque 
privée et une banque d'Etat. On n'a pas voulu que ce fût une 
banque privée pour qu'elle ne fût pas entraînée à rechercher 
un bénéfice; on n'a pas voulu non plus que l'institution nou- 
velle fut un simple rouage administratif pour qu'elle conser- 
vât plus de souplesse. Elle ne doit aucunement intervenir 
dans l'organisation intérieure des associations de types divers 
avec lesquelles elle pourra être en rapport, elle ne devra pas 
laisser apercevoir la moindre préférence pour l'un quel- 
conque des types adoptés. 

La loi du 31 juillet 1895 a été complétée par celle du 8 juin 
1896 qui a porté à 20 millions de marcs la somme de 5 mil- 
lions primitivement accordée. La loi nouvelle décide en outre 
que les bénéfices nets que la caisse centrale l'ait chaque année 
devront être employés de la manière suivante : un cinquième 
servira à constituer un fonds de réserve, les quatre cinquièmes 
serviront à payer à l'Etat les intérêts des sommes fournies 
par lui, au taux de 3 0/0; s'il y a un excédent il sera puisé 
dans le fonds de réserve. 

Le mouvement des affaires de la caisse centrale qui a fonc- 



LOI DU 31 juillet 1895. 305 

tionné à partir du l or octobre 1895, s'est rapidement accru 
depuis cette époque. Il fut pendant le premier semestre (I e1 
oct. 1895-31 mars 1896) de 141 millions et demi de marcs. 
Dans le second semestre (1 er avr.-30 sept. 1896) il était déjà 
de 328 millions. Il atteignit, pendant le dernier trimestre de 
Tannée 1896, 360 millions et demi. Le chiffre d'affaires pour 
l'année courante ne sera vraisemblablement pas inférieur à 
1 milliard (*). 

Le taux des intérêts, annoncé à l'avance pour une période 
de six mois, a toujours été jusqu'ici régulièrement de 2 1/2 
0/0 pour les dépôts et de 3 0/0 pour les prêts ( 2 ). 

Le baron de Huene a indiqué dans le discours qu'il a pro- 
noncé le 13 août 1896, au douzième congrès des associations 
agricoles de l'Allemagne quelles sont les opérations que la 
caisse de Berlin a faites jusqu'à ce jour. Elle est en compte- 
courant avec les caisses des unions centrales, comme celles 
de Neuwied et d'Offenbach, et leur prête de l'argent sans 
couverture particulière. Elle exige au contraire certaines 
garanties lorsqu'elle prête à des associations, à plus forte 
raison à des particuliers, en distinguant suivant que lesdites 
associations se sont constituées sous le principe de la respon- 
sabilité limitée ou illimitée. Dans le premier cas on se montre 
plus circonspect que dans le second; les associations (et c'est 
le plus grand nombre), qui ont accepté le principe de la 
solidarité illimitée offrent une garantie largement suffisante 
pour les quelques milliers de marcs que la Caisse centrale 
de Berlin peut avoir à leur prêter. Celle-ci en tous cas s'ef- 
force de simplifier la procédure le plus possible, et de ré- 
pondre, soit aux demandes d'argent, soit aux demandes de 
remboursement dans le plus bref délai. C'est une des causes 
de la faveur avec laquelle elle a été accueillie. La Caisse 

(1) Il faut dire toutefois que le chiffre d'affaires avec les associations de crédit 
elles-mêmes est moins élevé : 78 millions, 7, pour le premier semestre; 156 millions 
et demi, pour le deuxième ; 201 millions, 4, pour le dernier trimestre 1896. 

(2) Aussi les bénéfices que peut faire la Caisse centrale dans ces conditions sont- 
ils restreints. Ils n'ont été pendant le premier semestre que de 44.678 marcs 50 pf., 
mais il a fallu faire au début un certain nombre de dépenses qui ne se renouvelle- 
ront plus. 

B. 20 



306 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

centrale a aussi introduit un service de chèques dont tous 
les contribuables qui sont en compte avec la caisse peuvent 
se servir pour payer leurs impôts. Les caisses d'épargne com- 
munales ont été récemment (février 1897) autorisées à entrer 
en rapports sous cette forme avec la caisse centrale. 

La création nouvelle tout en faisant naître quelques 
craintes W a été assez favorablement accueillie en Allemagne, 
on reconnaît qu'elle a rendu les associations plus indépen- 
dantes des banques qui leur imposaient parfois des conditions 
onéreuses; on se félicite de voir qu'elle a provoqué surtout 
dans les provinces orientales du royaume, la fondation de 
beaucoup de caisses de crédit. 

Les défenseurs des idées de Schulze-Delitzsch, Schenck, 
Crûger, Parisius, persistent seuls dans leur hostilité pre- 
mière. Ils constatent d'abord, en s'appuyant sur les derniers 
rapports du ministre des Finances Miquel et du D l Havens- 
tein, que la situation financière est peu brillante : il est cer- 

(1) C'est ainsi qu'au Congrès de Cassel de 1895, où étaient réunies les Caisses 
Raiffeisen alors que la loi instituant la Caisse centrale n'était pas encore votée, le 
pasteur Both, en un discours fort applaudi, parlant du nouveau projet, fit observer 
« qu'une telle institution était superflue » ; il ajouta qu'il « était inutile de charger 
l'agriculture de ce reproche : d'accaparer une partie de la richesse publique dans 
son intérêt particulier ». Une résolution fut votée dans ce sens, à l'unanimité. Le 
Dr Kremer, de son côté, nous déclara, en octobre 1895, qu'il ne considérait pas la 
nouvelle institution comme nécessaire; si cependant, ajouta-t-il, la Caisse centrale 
peut nous offrir de l'argent à meilleur compte que celui que nous trouvons ailleurs, 
chez les particuliers ou à la Banque impériale de l'Empire, nous l'accepterons peut- 
être, mais à la condition expresse qu'elle ne se prévale pas de ce prêt pour chercher 
à exercer une influence quelconque sur nous. Nous voulons rester libres. — Depuis, les 
Caisses Raiffeisen sont entrées en relations avec la Caisse centrale, et ne formulent 
aucune plainte. Quant aux associations relevant de l'union d'Offenbach, elles voient, 
avec plaisir, s'offrir à elles cette source importante de crédit. Leur syndic, le Dr 
Haas, insistait, dès 1894, sur la nécessité de créer des Caisses centrales : et en 1895, 
au congrès de Neustadt, elles adressaient au ministre des Finances un télégramme de féli- 
citations pourla création de la nouvelle Caisse. La différence d'attitude des associations 
coopératives allemandes vis-à-vis de la Caisse centrale officielle est facile à compren- 
dre : certaines associations, créées sur le principe d'une solidarité trop limitée, ne 
trouvent pas de capitaux et ne peuvent développer leurs affaires; l'institution nou- 
velle vient leur offrir de l'argent à des conditions excellentes : on conçoit qu'elles 
l'acceptent avec enthousiasme. Par contre, les caisses fonctionnant normalement avec 
des capitaux privés se méfient beaucoup d'une offre sous laquelle peut se cacher une 
chaîne. 11 faut tenir compte aussi des tendances politiques et religieuses des divers 
groupes. 



LOI DU 31 JUILLET 1895. 307 

tain qu'en fournissant de l'argent aux associations au taux de 
3 0/0, il ne peut en être autrement. L'institution nouvelle n'a 
point d'ailleurs pour but de faire des bénéfices; l'essentiel 
pour elle est de n'être pas en déficit. 

Elle peut, ajoutent-ils, engendrer des illusions en faisant 
miroiter aux yeux du paysan la perspective d'un crédit h trop 
bon marché, en provoquant par suite, la constitution d'un 
certain nombre d'associations, qui vont se créer uniquement 
en vue des avantages offerts par la banque nouvelle, et dans 
des conditions où une banque ordinaire ne voudrait pas 
opérer. Une association n'est prospère que quand elle possède 
en elle-même les ressources qui lui sont nécessaires pour vivre 
et prospérer (*). 

La Caisse centrale a tort d'ailleurs, cela est absolument 
contraire à la loi de fondation, de prêter à des particuliers, 
même en exigeant d'eux pleine garantie. Elle ne devrait 
prêter qu'à des associations. Doit-elle même prêter à toutes 
les associations indistinctement? Dans la province de Posen, 
pour prendre un exemple, il existe 162 caisses du type Haas, 
42 du type Raiffeisen, 106 caisses polonaises fondées dans un 
esprit hostile à la germanisation de la contrée, et 17 caisses 
fondées par le Bauernbund dans un esprit antisémite et pas- 
sablement socialiste. Faut-il donc que la Caisse centrale de 
Berlin donne libéralement de l'argent à toutes ces caisses 
dont beaucoup sont des foyers d'opposition, pourvu qu'elles 
offrent au point de vue pécuniaire les garanties suffisantes? 

N'est-il pas surtout permis de penser que ce n'est pas sur 
l'action de l'Etat qu'il faut fonder le développement des asso- 
ciations de crédit? i 2 ) 

Aussi les Caisses Schulze-Delitzsch se montrent-elles hos- 



(1) Plusieurs des associations du type Raiffeisen créées au cours de Tannée 1896 
dans les régions de l'est ont déjà dû se dissoudre. 

(2) Le même problème s'est posé en Russie. On a estimé que c'était un devoir 
pour l'état de développer le crédit; aussi a-t-on créé une banque pour faciliter au 
paysan l'achat du sol (banque d'État applicable à tout l'empire excepté la Sibérie. 
la Transcaucasie et les pays baltiques). Les prêts sont concédés jusqu'à concur- 
rence de 75 0/0 de la valeur du sol et même 90 0/0 en Pologne. Ils portent un inté- 
rêt annuel de 5 1/2 0/0. 



308 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

tiles à la nouvelle organisation. Le projet de loi fut combattu 
au Reichstag par le successeur de Schulze-Delitzsch, le D r 
Schenck qui affirma que la Caisse centrale n'augmenterait pas 
les facilités que le petit industriel et le petit agriculteur ont 
déjà pour emprunter; ajoutant que la centralisation à Berlin 
était une chose fâcheuse. 

Nos associations, dit-il, fondées sur le principe du Selbsthilfe 
(aide-loi toi-même), se trouvent par là même hostiles à tout 
secours de l'État. D'ailleurs le capital de cinq millions de 
marcs n'est-il pas beaucoup trop faible (*)? Si la Caisse centrale 
réussit, ce ne sera qu'en fournissant de l'argent aux associa- 
tions non viables, parce que celles qui fonctionnent bien 
préféreront toujours s'adresser aux fonds privés, plutôt que 
d'encourir une tutelle du Gouvernement. 

Les Caisses Schulze-Delitzsch sont rarement à court d'ar- 
gent, car l'intérêt élevé qu'elles offrent attirent facilement 
les capitaux. Elles ont d'ailleurs une banque qui leur est 
propre, la banque Sôrgel, Parisius et C ic , dont les action- 
naires voient naturellement de mauvais œil la création d'une 
institution officielle concurrente. Aux Congrès d'Augsbourg 
et de Wiesbaden, en 189o et 1896, ils ont protesté énergique- 
ment contre la loi du 31 juillet. 

Il faut ajouter cependant que, si les représentants officiels 
des Caisses Schulze-Delitzsch sont hostiles à la nouvelle insti- 
tution, plusieurs groupements de ces caisses sont entrés en 
relations d'affaires avec elle, et n'ont eu aucun reproche à 
lui adresser. 

Les éloges qui ont été décernés à l'iustitution nouvelle sont 
dus en grande partie à la sagesse avec laquelle elle a été di- 
rigée par le baron de Huene, et à la sympathie qu'a su mériter 
cet homme éminenK 2 ). Comme le disait M. de Knebel-Do- 
beritz au congrès de Stettin, il faut absolument rendre hom- 



(1) Le chiffre des capitaux étrangers venus en 1 89 4 aux associations Schulze-De- 
litzsch est d'environ 750 millions de marcs. 

(2) Qu'il nous soit permis de le remercier ici de la bienveillance avec laquelle il 
nous a reçus, et de joindre à son nom celui de son très obligeant collaborateur le 
Dr Heilieensiadt. 



RÔLE DES UNIONS CENTRALES EN ALLEMAGNE. 309 

mage à la façon large et intelligente dont il a compris sa 
tâche, on ne peut se plaindre ni d'un e\cès de bureaucratie, 
ni de la moindre méconnaissance du rôle que l'association 
libre doit jouer dans la vie économique du peuple alle- 
mand. 

Avant de s'enthousiasmer pour la création nouvelle, il ne 
faut pas oublier que cette caisse centrale a été une résultante, 
et que c'est par la création de petites associations, de petites 
caisses locales, agissant dans un cercle restreint, avec des 
clients qu'on peut connaître, qu'il faut commencer. Le crédit 
rural s'est fortement constitué en Allemagne parce qu'il a pris 
sa source dans le peuple lui-même par l'application des prin- 
cipes de coopération qui permettent à l'épargne et au travail 
de se rapprocher. Ce n'est pas l'État, ce sont les classes popu- 
laires elles-mêmes qui doivent préparer l'outillage destiné à 
leur fournir les ressources indispensables pour les réformes 
auxquelles elles aspirent. 

g) — Rôle des Unions centrales en Allemagne. 

La création d'Unions centrales est indispensable au déve- 
loppement des associations coopératives de crédit. Au pre- 
mier abord, il semble inutile, et même dangereux de lier 
entre elles des caisses situées dans des régions différentes, 
n'ayant ni les mêmes intérêts, ni les mêmes besoins. Mais 
l'expérience de quarante années de coopération a démontré 
que les caisses isolées ne réussissent pas normalement; le 
groupe central joue un rôle multiple : il donne conseils et 
avis désintéressés aux associations qui lui sont affiliées; il 
les fait profiter de l'expérience acquise ailleurs, les repré- 
sente en justice, au Parlement, et partout où leurs. intérêts 
sont enjeu, les réunit en assemblées générales pour discuter 
les revendications communes, qu'il se charge de soutenir par 
les journaux, par les députés, parles réunions publiques; 
il veille au maintien des principes traditionnels de sagesse 
et de prudence, saris lesquels une caisse de crédit ne saurait 
vivre. 

Il est en outre en relation directe avec une Banque cen- 



310 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

traie, qui ouvre des comptes-courants aux caisses locales, 
leur offre de l'argent et leur sert de placement. Telle, pour 
les Caisses KuiiTeiscn la Centralisasse de Neuwied, avec ses suc- 
cursales, telle aussi pour l'Union générale des Caisses Schulze- 
Delilzsch la banque Sôrgel et Parisius, telle encore pour les 
Caisses de l'Union de Tùbingen la banque de Stuttgart (*). 

Enfin, le groupe central est un intermédiaire commode 
pour acheter les fourrages, les engrais, les machines, les se- 
mences, en gros, et les revendre en détail aux associations 
locales. Pour préciser les multiples services rendus par un 
groupe central, nous allons décrire brièvement celui de Neu- 
wied, qui est une sorte de type de ce que doit être cet utile 
organe du crédit coopératif rural. 

Neuwied (petite ville de 10 à 12.000 habitants sur la rive 
droite du Rhin au nord de Coblentz) est le centre de l'orga- 
nisation Raiffeisen; trois institutions distinctes y fonction- 
nent : 

1° U Union générale des associations Raiffeisen. — Elle s'oc- 
cupe de toutes les affaires intéressant les caisses, s'efforce de 
propager partout le crédit personnel coopératif, et veille au 
maintien des vrais principes Raiffeisen. La loi de 1889 impose 
aujourd'hui une « révision » des livres des caisses, tous les 
deux ans : Y Union générale, qui, depuis 1876, c'est-à-dire bien 
avant l'intervention légale, faisait opérer cette révision pério- 
dique par ses employés, possède un corps d'une dizaine de 
réviseurs, rompus à toutes les questions de comptabilité. 
L'Union se charge également de la vérification annuelle des 
bilans . 

2° La Société « Raiffeisen et C ie ». — La société commerciale 
ainsi désignée, sorte de syndicat agricole, sert d'intermédiaire 
entre les associations locales et leurs fournisseurs ou leurs 
clients. Intimement liée à Y Union générale qui la dirige dans 
ses achats, elle consacre une grande partie de ses bénéfices à 

(1) On trouvera quelques détails complémentaires dans l'appendice X. 

(2) L'Union centrale est administrée par un syndic général et par un comité recruté 
dans le conseil de surveillance de la Caisse centrale dont il sera parlé plus loin, et 
parmi les principaux directeurs de caisses adhérentes. 



RÔLE DES UNIONS CENTRALES EN ALLEMAGNE. <M 1 

commanditer une imprimerie qui publie la « bibliothèque 
Raiffeisen », ainsi que tous les formulaires, registres à en-tête, 
cahiers de tout genre nécessaires aux caisses. Les bénéfices 
servent aussi à payer les réviseurs, à fournir des fonds de re- 
traite aux employés, etc. On a. reproché à la «Société Raiffeisen 
et C ie » de fonctionner sans contrôle, et de se faire attribuer 
par les fournisseurs des rabais plus importants que ceux quelle 
énonce officiellement. Mais l'honnêteté des administrateurs 
(D r kremer (*), Fassbender ( 2 ) etKirchartz ( 3 )) est au-dessus de 
tout soupçon ; d'ailleurs une commission choisie par le comité 
supérieur de Y Union générale, et par suite par les associations 
elles-mêmes, représente leurs intérêts dans tous les achats de 
la « Société Raiffeisen et C ic ». 

3° La Central Darlehnskas.se, caisse centrale de prêts. — C'est 
l'organe régulateur du crédit dans les différentes caisses lo- 
cales. Société par actions, elle a été fondée en 1876, au capital 
de 5 millions de marcs, dont 2.200.000 marcs sont souscrits. 
Chaque action est de t. 000 marcs, et ne doit avoir pour pro- 
priétaire qu'une caisse rurale Raiffeisen, ou un directeur ou 
conseiller de caisse rurale. Ces actions sont nominatives et ne 
peuvent être transférées sans autorisation du conseil. Chaque 
actionnaire ne répond que du montant de son action. 

La Centralisasse est administrée par un conseil de surveil- 
lance et une commission de vérification des comptes, élus 
tous deux par l'assemblée générale des actionnaires. 

Elle rend de grands services t*) aux Caisses locales qui ont 
généralement peu d'argent disponible et qui parfois ont be- 
soin à bref délai de sommes plus ou moins importantes ( 5 ). 

Pour obtenir l'ouverture de crédits, les Caisses doivent sim- 



(1) Syndic général de YUnion. 

(2) Ancien collaborataur de Raiffeisen. 

(3) Président du comité supérieur de l'Union. 

(4) Voir à l'appendice son bilan au 31 décembre 1894. 

(5) Pendant ma conversation, à Neuwied, avec le D r Kremer, on lui apporta une 
dépêche provenant d'un des « Verbdnde » ou groupements de Caisses provinciaux, 
et demandant d'urgence une somme de près de 20.000 francs. La Centralkasse n'a 
pas de peine, avec le gros crédit dont elle jouit partout, à se procurer des sommes 
de cette importance. 



312 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

plement fournir une liste des impôts payés par chacun de 
leurs membres (impôts fonciers, impôt sur la propriété bâtie, 
et impôt sur le revenu). On voit ainsi à peu près la solvabilité 
de la Caisse, dont d'ailleurs on connaît les bilans. 

En somme, les trois institutions qui fonctionnent à Neuwied 
ont chacune un rôle distinct : la première a la direction supé- 
rieure des associations, la seconde est un intermédiaire com- 
mercial, la troisième distribue et régularise le crédit. Elles 
marchent sous une direction commune, car elles ont toutes 
les trois pour chef le D r Kremer, le successeur de Raiffeisen; 
mais leurs fonctions sont différentes. 

Leur centralisation à Neuwied, qui eut d'excellents résul- 
tats au début de l'œuvre, devient, par leur importance même, 
une sorte de gêne pour une nouvelle extension : le dévelop- 
pement des Caisses Raiffeisen est si important que la décen- 
tralisation s'impose. Aussi la Caisse centrale fonde des succur- 
sales; la « Société Raiffeisen et C ie » crée des centres régio- 
naux d'approvisionnements. 

Parfois, les nouvelles cellules ainsi créées, suffisamment 
développées pour se séparer de la cellule-initiale, tendent, 
sans rompre tous liens avec Neuwied, à prendre une autono- 
mie à peu près absolue. Telles sont les Unions de Wurtem- 
berg, de Franconie, de Westphalie, etc., qui manifestent leur 
indépendance par quelques infidélités aux vieux principes, 
et, aux yeux de l'Union de Neuwied, ne méritent plus le nom 
de Raiffeisen. Les pouvoirs publics encouragent ces schismes. 
C'est ainsi que le gouvernement bavarois est arrivé, par la 
promesse d'importants avantages financiers, à séparer de 
Neuwied les 300 Caisses bavaroises qui y étaient affiliées; 
beaucoup de Caisses sont devenues des institutions quasi-offi- 
cielles, subissant, en échange de subventions administratives, 
un contrôle et une surveillance officiels. 

Si nous ajoutons à ces efforts des pouvoirs publics et au 
désir d'autonomie qui tourmente chaque province allemande, 
les différences réelles de nature entre les besoins de crédit à 
Test et à l'ouest de l'Empire, nous comprendrons que bien 
des raisons s'opposent à l'unification absolue du mouvement 



CONCLUSION SUR LE CREDIT RURAL. 313 

coopératif en Allemagne. A côlé des principaux groupes de 
Caisses, correspondant aux types Schulze-Delitzsch, Raiffei- 
sen, Haas, se sont créées un certain nombre de petites cha- 
pelles dissidentes 0). Mais on peut dire que le nombre d'asso- 
ciations coopératives rurales isolées est minime : la même loi 
instinctive qui a réuni les agriculteurs en association pour 
faire, de plusieurs valeurs individuelles ignorées, une solide 
base de crédit, a poussé à leur tour les associations à s'unir 
entre elles pour constituer, en face d'ennemis nombreux, des 
organismes puissants. 

Conclusion sur le crédit, rural. — En résumé nous trouvons 
au premier plan dans les campagnes allemandes, comme dis- 
tributeurs de crédit, les banquiers locaux, les rentiers ou les 
usuriers, qui tiennent encore entre leurs mains la plus grande 
partie des dettes rurales. 

Mais de bonne heure les producteurs ont eu l'idée de s'as- 
socier : les Landschaften, appliquant au prêt sur hypothèque 
l'idée de la solidarité coopérative, ont habitué les esprits à 
ce nouveau principe qui s'est épanoui dans l'organisation du 
crédit personnel : les associations coopératives à responsabi- 
lité solidaire sont aujourd'hui connues et appréciées par la 
majorité des paysans de l'ouest. Si les provinces de l'est sont 
encore, par la prédominance qu'y conserve la grande pro- 
priété, le principal terrain d'action des Landschaften, le crédit 
personnel y a déjà cependant étendu et y développe rapide- 
ment sa bienfaisante influence. 

Les idées qui inspirent les divers groupes d'associations 
de crédit personnel, ont leurs chauds partisans et leurs 
adversaires passionnés; mais en somme le mouvement coopé- 
ratif du crédit personnel ne cesse de faire des progrès, pre- 
nant des forces dans la lutte, se faisant même une magnifique 
réclame des combats de presse et des congrès auxquels elle 
donne lieu. 

Le nombre des caisses dépasse aujourd'hui 9.000. La res- 
ponsabilité illimitée est encore la règle pour les neuf dixièmes 

(1) Voir à l'appendice la liste à peu près complète des groupements de Caisses. 



314 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

d'entre elles, et constitue sans doute la principale cause de 
leurs succès, surtout dans les pays de petites propriétés. On 
pouvait craindre que le paysan hésitât à entrer dans une 
association où tout son bien devient garantie des fautes de son 
voisin : près d'un million de propriétaires ruraux ont aujour- 
d'hui endossé cette responsabilité. Le crédit est venu abon- 
dant, et il a pu être distribué à des prix relativement bas, 
variant de 3 à 7 0/0 suivant que l'on cherche ou non à réa- 
liser des bénéfices. 

Certaines personnes estiment que les institutions de crédit 
habituent le paysan à emprunter : on peut répondre que si 
elles n'existaient pas, le paysan emprunterait encore, et alors 
à des conditions ruineuses. Leur influence morale est excel- 
lente et s'exerce de deux façons différentes : tantôt elle a pour 
moyens, les conseils et l'autorité quasi-paternelle des admi- 
nistrateurs : l'association tend alors à rendre le paysan credit- 
wùrdig, digne de crédit par sa bonne conduite, ses bonnes 
mœurs, son travail, — c'est l'idée Raiffeisen; tantôt, l'asso- 
ciation cherche, en faisant agir le seul mobile de l'intérêt, 
à rendre le paysan capable de crédit, creditfâ//?g, et à l'élever 
ainsi à la dignité de créditable, — c'est l'idée Schulze-De- 
litzsch. 

En montrant quel a été le rôle de l'Etat dans le mouve- 
ment coopératif allemand, nous avons vu qu'il avait attendu 
quarante ans pour s'en occuper : encore la loi de 1889 était- 
elle loi négative, loi de prohibition, de réglementation, non 
pas loi créatrice. 

L'attitude du gouvernement était même au début franche- 
ment hostile : en 1859, le gouvernement de la Saxe royale 
interdisait le congrès de Dresde des associations coopéra- 
tives, qui durent, les années suivantes, cacher leurs assem- 
blées générales dans les petits duchés saxons. Peu à peu lès 
pouvoirs publics comprirent l'utilité du mouvement, mais le 
laissèrent se développer seul, estimant que le plus utile ser- 
vice à lui rendre était de ne pas le favoriser directement, et 
que c'était assez de ne pas le combattre. La loi du 31 juillet 
1895 marque le début d'une phase nouvelle. 



CONCLUSION SUR LE CREDIT RURAL. 315 

Il serait dangereux de déduire de ce qui se passe en Aile 
magne ce qui doit se passer en France ; le paysan allemand, 
n'a pas comme le nôtre l'instinct de l'économie, il n'aime pas 
à remplir, comme nos campagnards, le traditionnel bas de 
laine; par contre, il n'a pas la répulsion, constatée maintes 
fois en France, du paysan pour les institutions de crédit. 
Enfin, il a conservé le goût de l'association, que le Français 
semble avoir perdu. 

Le crédit hypothécaire possède incontestablement dans la 
Landschaft un outil économique et puissant, mais qui, trop 
massif pour les petits agriculteurs et les paysans, ne trouve- 
rait pas en France un terrain aussi favorable que dans la 
.grande propriété allemande. 

Le crédit personnel, en ce temps d'industrialisation de l'a- 
griculture, peut au contraire servir au paysan français comme 
au Baner allemand; nous en devons souhaiter le développe- 
ment chez nous, prendre exemple sur les résultats obtenus 
par nos voisins, profiter de leur expérience pour éviter les 
fautes et adopter les meilleures méthodes. 

Ce mouvement coopératif du crédit rural se développera 
<en France par les mêmes causes et les mêmes moyens qui 
l'ont produit et aidé en Allemagne : par le besoin croissant 
de crédit, par l'exemple et les résultats des Caisses qui exis- 
tent déjà, par l'action de comités composés d'hommes géné- 
reux et dévoués comme il n'en manque heureusement pas. 

On réclame de différents côtés des lois pour favoriser le 
mouvement. Quelques-uns voudraient une institution d'État 
basée sur le même principe que la Caisse officielle créée à 
Berlin en juillet 1895 : ne médisons pas trop de cette caisse 
avant d'en avoir vu les effets, mais n'oublions pas que les 
Caisses allemandes ont vécu quarante-cinq ans et ont atteint 
le nombre de 7.000 avant qu'une pareille institution ait été 
jugée nécessaire. 

Ce que nous pouvons affirmer sans crainte, c'est qu'à notre 
époque, les Caisses de crédit rural ont intérêt à adopter la 
forme coopérative, qu'il est indispensable de les créer sur 
le type d'une solidarité assez étendue pour qu'elles attirent 



316 LE CRÉDIT RURAL EN ALLEMAGNE. 

aisément les capitaux, que les Unions centrales sont utiles, 
sinon nécessaires à Jeur développement; enfin que, si cha- 
cune des trois principales formes de Caisses allemandes a ses 
avantages, la Caisse Raiffeisein, par la prudence des règles 
qui la dirigent, par l'esprit conservateur et élevé qui l'anime, 
paraît réaliser actuellement le type le plus parfait de l'associa- 
tion de crédit agricole. 



CHAPITRE III 

L'ACTION DU GOUVERNEMENT 



Le troisième courant que nous avons indiqué est celui qui 
découle de l'action des gouvernements. Ce courant était faible 
autrefois, mais depuis qu'un vent de socialisme a soufflé sur 
l'Europe, il a pris beaucoup d'importance. L'Allemagne est 
devenue la terre classique du socialisme d'Etat. 

Le développement du socialisme d'État est dû surtout aux 
progrès que fait en Allemagne le socialisme proprement dit : 
on est effrayé de le voir grandir, et c'est par un désir incons- 
cient de l'arrêter dans sa marche qu'on accepte une partie 
de ses doctrines. On espère éviter ainsi les dangers du « dé- 
raillement révolutionnaire ». 

Si, comme Français, nous nous défions de ce courant enva- 
hissant, si nous pensons qu'il contribue à paralyser l'esprit 
d'initiative, et à accroître cette anémie des volontés dont on 
se plaint avec raison, si nous croyons en un mot que l'inter- 
vention continuelle de l'État affaiblit ce sentiment de la res- 
ponsabilité personnelle sans lequel il n'y a pas de véritable 
progrès, nous reconnaissons qu'en Allemagne la situation 
n'est pas la même que chez nous. C'est à une époque récente 
que se sont épanouies ces doctrines d'ingérence gouverne- 
mentale qu'ont grandement favorisées le prestige du nouvel 
Empire, l'attachement à la dynastie des Hohenzollern, la 
confiance qu'ont inspirée les hommes d'État éminents qui ont 
présidé depuis un demi-siècle aux destinées du pays et le mé- 
rite incontestable des fonctionnaires. Aussi est-il impossible 
de méconnaître l'utilité de certaines des mesures qui ont été 
prises par les gouvernements de l'Allemagne pour venir en 



318 l'action du gouvernement. 

aide aux populations rurales, et améliorer la situation de l'a- 
griculture. 

V affranchissement des paysans. — C'est surtout des me- 
sures contemporaines que nous nous sommes occupés au cours 
de notre enquête. 11 convient toutefois de dire d'abord quel- 
ques mots de l'évolution des classes rurales en Allemagne, 
au moins pour montrer comment a grandi peu à peu dans 
ce pays l'action de l'État. 

Pendant longtemps, ceux qui cultivaient la terre restèrent 
en Allemagne dans une grande dépendance. Traités au début 
à peu près comme des choses, ils furent attachés au sol, ven- 
dus et donnés avec lui. La formation des seigneuries fon- 
cières et le réseau inextricable dont elles recouvrirent tout le 
pays amenèrent peu à peu la disparition des vieilles associa- 
tions de paysans, et le Rofrecht [jus curiae) ne fut pour elles 
qu'une garantie très imparfaite (*). 

Les paysans allemands ne furent cependant pas aussi mal- 
heureux que certains écrivains l'ont prétendu. La plupart 
des concessions devinrent, en effet, héréditaires; l'un des en- 
fants (ordinairement l'aîné), héritait de la tenure et du train 
de culture : les frères et sœurs étaient entretenus de droit 
dans la maison, et il se formait une sorte de communauté 
patriarcale administrée après la mort du père par l'aîné. Cette 
organisation assurait aux populations rurales une grande sta- 
bilité et surtout la certitude du pain quotidien. La location 
du sol sur la base d'une possession héréditaire indéfinie qui 
faisait presque du détenteur un propriétaire favorisa la bonne 
exploitation. Puis des causes diverses, le développement des 
villes, l'extension des grands domaines ecclésiastiques, la 
transformation de la seigneurie foncière en quasi-souverai- 
neté, la multiplication des baux librement consentis, la colo- 
nisation de certaines parties du Nord de l'Allemagne par des 
paysans libres venus des Pays-Bas, le passage de beaucoup 

(1) La seigneurie foncière, dit Maurer, fut le tombeau de la liberté des associés de 
village : Die Grundherrlichheit wird das Grab der dorfgenossenschaftlichen Freiheit. — 
V. aussi ce que nous disons du rôle de l'association dans l'histoire économique de 
l'Allemagne, appendice VII. 



AFFRANCHISSEMENT DES PAYSANS. 319 

d'hommes libres dans la catégorie des demi-libres, etc., con- 
tribuèrent à améliorer peu à peu le sort des paysans. L'abus 
des guerres privées, et surtout l'introduction du droit romain, 
leur furent malheureusement défavorables. L'oppression du 
paysan allemand, comme l'a démontré Knapp( 1 ) redoubla à 
partir du milieu du xvi e siècle. Elle s'accentua encore après la 
guerre de Trente ans, pour atteindre son apogée au xvm G siècle 
pendant la guerre de Sept ans. 

Nous ne pouvons ici discuter le mérite des diverses tenta- 
tives faites par les princes et les gouvernements. C'est au 
xvn c siècle que leurs efforts se multiplient, surtout à partir 
du jour où les princes se sentent plus forts vis-à-vis des 
seigneurs fonciers. Les écrivains et les philosophes travail- 
lent aussi à former un courant d'opinion qui, trouvant un 
puissant écho parmi les publicistes de cette époque, amène 
peu à peu un adoucissement du sort des paysans. 

L'intervention fréquente des gouvernements s'explique 
d'ailleurs par des considérations plus pratiques. On l'a dit 
il y a longtemps : « Pauvre paysan, pauvre royaume; pauvre 
royaume, pauvre roi ». L'Etat est intéressé à voir les cultivateurs 
dans l'aisance. La misère de ceux-ci apparut avec plus de force 
lorsqu'à l'organisation économique fondée sur des prestations 
en nature (Natnralwirthschaft), succéda une organisation 
nouvelle où l'argent joua le principal rôle (Geldwirtkscha/t). 
Or, au xvm e siècle, les besoins d'argent de l'Etat grandis- 
saient sans cesse : on avait créé une bureaucratie dispen- 
dieuse, on avait augmenté l'effectif de l'armée, on avait con- 
struit des ponts, des routes, des canaux. C'était du paysan, là 
surtout où l'industrie était peu développée, qu'il fallait tirer 
l'argent nécessaire pour toutes ces choses. L'intérêt de l'Etat 
se concilia donc avec les idées généreuses qui étaient alors 
dans l'air, pour promouvoir une série dé mesures destinées à 
soustraire le plus possible les habitants de la campagne à 
l'oppression des seigneurs. On voit alors s'accentuer l'oppo- 

(1) Dei Erbunterthànigkeilt und die hapitalistische Wirthschafl (Jahrbuch fur Ge- 
setzgebung, de Schmoller,t. XV, 1891, p. 344, 348). Cf. Biedermano, Deutschland im 
xvm ten Jalirhundert, t. I, p. 389; t. II, p. 30 et suiv. 



320 l'action du gouvernement. 

sition entre le maintien de la vieille organisation doma- 
niale et les intérêts des souverains. Les rois de Prusse veu- 
lent empêcher la dépopulation des campagnes; Frédéric II 
ne peut admettre que les domaines des paysans restent 
inoccupés, et un règlement de 1764 prescrit que les Hôfe 
abandonnés pendant la guerre « soient occupés dans le délai 
d'un an sous peine d'une amende de 1.000 thalers et de 400 
s'il s'agit d'un Kossâte (') ». 

Les efforts des princes se heurtèrent presque partout à de 
vives résistances de la part des seigneurs, très attachés aux 
vieilles institutions et très défiants à l'égard des populations 
rurales. Comment n'approuverait-on pas l'intervention du 
gouvernement prussien en faveur de celles-ci lorsqu'on voit 
avec quelle dureté se comportaient ces Landjunker, ces ho- 
bereaux insolents que caractérisait ainsi un vieux dicton « Les 
paysans ne demandent pas beaucoup à Dieu, ils le supplient 
seulement de ne pas faire mourir les chevaux du Junker, car 
alors il monterait Jacques Bonhomme avec ses éperons ». 

Une organisation financière déplorable desséchait toutes 
les sources de la richesse commerciale. La maxime « que les 
nobles seuls ont le sentiment de l'honneur » rendait les ré- 
formes, surtout la réforme de la législation agraire, encore 
plus difficiles. Aux termes du Lehnrecht qui s'était introduit 
dans toute l'Allemagne, les nobles étaient restés longtemps 
exempts de tout impôt direct. Leurs terres étaient ritterfrei. 
Lorsque les souverains (par suite surtout de la création d'ar- 
mées permanentes) les astreignirent à certaines contributions, 
ils les firent retomber le plus qu'ils purent sur les Bauern. 
Aussi les lois agraires des premiers rois de Prusse furent-elles 
surtout dirigées contre « la fraude des nobles et des proprié- 



(1) On ne se rendait guère compte au surplus des raisons historiques qui expli- 
quaient le triste sort des paysans. La misère dans laquelle ils végétaient paraissant 
une injustice, les philosophes allemands, à l'exemple de nos philosophes français 
s'indignèrent contre « toutes les entraves apportées à la liberté humaine ». Et les 
économistes, à l'instar de nos physiocrates , firent valoir l'importance pour une na- 
tion du travail agricole. C'est en déclarant que la culture de la terre était la grande 
source de la richesse nationale, qu'ils demandèrent l'abolition de toutes les entraves 
qui pesaient sur la terre. 



AFFRANCHISSEMENT DES PAYSANS. 321 

taires fonciers. » Frédéric I er dans l'édit du 14 mars 1739 
menace de peines sévères « ceux qui oseront évincer, sans de 
bonnes raisons légales, un paysan de son fief, ou permettre 
qu'un fief de paysan reste inoccupé quand la mort, la guerre 
ou toute autre cause l'auront rendu vacant, ou incorporer de 
tels fiefs à leurs domaines ». 

Renouvelées sous Frédéric 11 ces menaces restèrent inu- 
tiles (*). Ce souverain énergique eut alors recours à un expé- 
dient nouveau : il punit d'une amende annuelle de mille 
thalers tout seigneur qui laisserait un fief de paysan inoc- 
cupé. Et ses commissaires furent autorisés à saisir les revenus 
desdits seigneurs jusqu'à concurrence des sommes nécessaires 
pour les réparations des domaines de paysans qu'ils laisse- 
raient dépérir. 

Nous avons mentionné précédemment en parlant du crédit 
une autre mesure qui n'eut pas une moindre importance : la 
création des Landschaften qui délivrèrent les propriétaires 
fonciers de leurs créanciers usuraires. 

Mais en dépit de ces réformes, à la fin du xvm c siècle, aucun 
changement important ne s'était produit dans la condition de 
la population agricole; il était toujours interdit aux paysans 
d'acquérir les terres possédées par les nobles et le servage de 
la glèbe continuait de subsister. 

Joseph II en Autriche, Frédéric II en Prusse, le margrave 
Charles-Frédéric dans le grand-duché de Bade et d'autres 
encore prirent en main heureusement la cause des opprimés. 
Ainsi Charles-Frédéric, par un édit de 1783 imprégné des 
idées les plus généreuses, ne se borne pas à supprimer dans 
ses Etats le servage et toutes les corvées ou prestations qui 
en découlaient, il proclame en outre le principe si important 
du droit d'aller et venir {Freizùgigkeit), droit refusé jusqu'alors 
aux paysans, ce qui était un des moyens les plus efficaces de 
les empêcher de devenir propriétaires. Mais l'énergie de Fré- 



(1) En étudiant l'histoire des classes rurales en Prusse on ne peut s'empêcher d'être 
indigné de l'opiniâtreté avec laquelle les nobles défendent leurs privilèges, de l'indif- 
férence qu'ils témoignent à l'égard du bien-être des paysans, et même, quoi qu'on ait 
prétendu, du peu de zèle qu'ils ont pour les intérêts généraux de l'État. 

B. 21 



322 l'action du gouvernement. 

déric II lui-même n'eut d'autre résultat que de changer le 
servage des serfs de la couronne en adscriptio glebee , et il 
avait pu prononcer sur son lit de mort ces mémorables paro- 
les : « Je suis fatigué de régner sur une nation d'esclaves (0 ». 

Législation agraire du xix e siècle. — C'est le gouvernement 
prussien surtout qui, au cours du xix e siècle, a travaillé effi- 
cacement à l'affranchissement des paysans. Le principe du 
rachat des charges foncières se rattachant aux liens féodaux 
fut posé dans ledit du 9 octobre 1807 aux termes duquel 
devaient cesser sur les domaines de la couronne et de l'État 
les droits fonciers qui ne reposaient pas sur une convention 
formelle ou n'étaient pas la condition même de la possession 
du sol grevé. Il eut pour conséquence de rendre plus facile 
l'acquisition du sol par les paysans, surtout de rendre moins 
durs leurs rapports avec les seigneurs. Cet édit est d'autant 
plus digne de fixer l'attention qu'il fut promulgué quelques 
semaines après le fameux traité de Tilsitt, où Napoléon sem- 
blait n'avoir laissé la vie à la Prusse « qu'en considération de 
l'empereur de Russie », c'est-à-dire à une époque où la Prusse 
était tombée très bas ; il y avait quelque hardiesse à briser dans 
un pareil moment les liens du servage et à dire fièrement : 
« Ce que la Prusse a perdu en étendue elle doit essayer de le 
regagner en intensité ». 

Stein eut la gloire de comprendre que pour régénérer son 
pays, il fallait développer le plus possible les ressources in- 
térieures de ces provinces dont Napoléon daignait faire l'au- 
mône à son maître, uniquement par affection pour son 
nouvel allié, et Frédéric-Guillaume III eut le mérite de pres- 
sentir l'importance qu'auraient les mesures proposées par son 
ministre pour faciliter le réveil économique de l'Allemagne 
et la préparer à prendre un nouvel essor. 

(1) Fuchs, dans sa remarquable étude sur la Poméranie, reproduit un édit de 1810 
rendu par le gouvernement suédois et qui interdit encore aux serfs (Leibeigenen) et à 
leurs enfants, âgés de plus de quinze ans, de faire autre chose que de la culture. 
Les hommes et femmes non mariés n'avaient pas le droit de travailler comme journa- 
liers : ils ne pouvaient sortir de l'état de domesticité (Gesinde). Et les paysans ne 
pouvaient d'autre part conserver auprès d'eux plus d'enfants au-dessus de quinze 
ans qu'il ne leur en fallait pour cultiver les terres qui leur étaient confiées. 



LÉGISLATION AGRAIRE DU XIX e SIECLE. 323 

Stein explique en ces termes, dans le préambule de l'édit, les 
raisons qui inspiraient le souverain : « Nous avons considéré 
que les principes de la justice, comme ceux d'une sage adminis- 
tration, veulent qu'on supprime tous les obstacles de nature 
à empêcher les individus de parvenir à l'état d'aisance auquel 
ils seraient capables d'arriver. Nous avons considéré que les 
entraves qui limitent la possession et la jouissance de la pro- 
priété foncière, comme celles qui existent dans les rapports 
des seigneurs avec les paysans, paralysent l'essor de la civili- 
sation, surtout en n'accordant au travail qu'une si faible ré- 
munération... Nous voulons que tous les habitants du royaume 
puissent devenir propriétaires et soient capables d'hypothé- 
quer les biens immobiliers de toutes sortes. Le noble pourra 
être propriétaire de biens nobles et de biens qui ne le seront 
pas. Les bourgeois et les paysans pourront acquérir non seu- 
lement des biens roturiers ou paysans, mais aussi des biens 
nobles. Toute dépendance domaniale {Gut$untertlninujkeit), 
devra prendre fin le jour de la Saint-Martin 1810; et à partir 
de ce moment il n'y aura plus que des hommes libres qui ne 
seront astreints à d'autres obligations qu'à celles découlant 
de leur propriété, ou de conventions particulières ». 

Nous ne pouvons tenter ici de présenter même une esquisse 
de l'histoire du rachat des charges foncières en Prusse, si 
intéressante qu'elle soit. Le principe posé dans l'édit du 9 
octobre 1807 fut développé dans l'ordonnance du 27 juillet 
1808 qui accorda la pleine propriété de leurs terres aux paysans 
du Domaine dans la Prusse orientale et occidentale et pres- 
crivit le rachat de celles de leurs redevances ou corvées qui 
n'auraient pas le caractère d'un impôt communal ou géné- 
ral, les trois quarts pouvant être payés comptant. 

Les principes posés dans les deux ordonnances de 1807 et 
1808 furent développés par d'autres dispositions législatives 
telles que l'ordonnance du 16 mars 1811, sur le rachat des 
charges domaniales de toutes sortes, l'édit du 16 septembre 
de la même année sur le règlement des rapports entre les 
terres seigneuriales et les terres de paysan (c'est la plus im- 
portante des lois sur la matière), les déclarations des 29 mai 



324 l'action du gouvernement. 

d 816, 9 juin 1819, 24 mars 1823; les ordonnances du 20 juin 
1807 et du 7 juin 1821, sur Je rachat des droits féodaux et le 
partage des biens possédés en commun. Le droit agraire dé- 
coulant de ces édits était en somme aussi équitable qu'il 
pouvait l'être à cette époque. Ce furent les nobles qui cher- 
chèrent à arrêter les effets de la législation nouvelle; ils pro- 
testèrent, comme toujours, contre l'injustice qu'il y avait de 
porter atteinte aux « droits acquis », se plaignirent d'être pri- 
vés des services de leurs serfs, d'être obligés de donner des 
salaires plus élevés à leurs ouvriers émancipés; ils se répan- 
dirent en récriminations contre les agents du gouvernement 
chargés de concilier leurs prétentions avec celles de leurs an- 
ciens vassaux, et demandèrent surtout des indemnités. 

Trois lois promulguées le 2 mars 1850, concernant la pre- 
mière le rachat des charges foncières et le règlement des rap- 
ports entre les biens nobles et ceux des paysans, la seconde 
la création des banques à rentes (Rentenbanken) dont il sera 
question plus loin, la troisième modificative des lois et or- 
donnances sur la suppression de l'indivision, vinrent com- 
pléter la législation agraire de la première moitié du siècle. 
Elles étaient surtout destinées à faciliter le paiement des in- 
demnités représentatives des anciennes charges foncières. 
L'exécution de toutes ces mesures fut confiée à des Commis- 
sions générales investies également du droit de statuer sur 
les difficultés que devait faire naître leur application, et rele- 
vant à la fois du ministère de l'agriculture et de celui de la 
justice. Les indemnités durent être payées soit au moyen d'un 
capital une fois versé, soit par une série d'annuités ou de 
prestations diverses (*). 



(1) Lorsque les indemnités eurent été réglées par les Commissions en rentes-ar- 
gent, les débiteurs comme les créanciers purent demander le transport des dites 
rentes aux banques instituées parla loi de 1850 (réserve faite des rentes à payer aux 
receveurs des domaines de l'État). Ces transports peuvent avoir lieu deux fois par an 
(1er a vril et 1 er octobre). Une fois acceptés par les parties et agréés par l'État 
(dont les banques étaient l'organe) les débiteurs durent à leur choix ou payer dix- 
huit fois le montant de la rente en argent, ou servir à l'État soit la rente convenue 
pendant quarante et un ans et demi, soit les neuf dixièmes de celte rente pendant 
cinquante-six ans et demi. L'adoption de l'un ou de l'autre de ces modes de paie- 



LÉGISLATION AGRAIRE DU XIX e SIECLE. 325 

Aujourd'hui la propriété rurale est entièrement libérée en 
Prusse. Les biens équestres eux-mêmes sont accessibles à 
tous; et si cette dénomination se maintient c'est en raison des 
droits de patronage qui s'y rattachent. Mais ces droits sont 
exercés par les propriétaires quels qu'ils soient; les juifs eux- 
mêmes en peuvent devenir propriétaires. Observons seule- 
ment que le droit de chasse sans permis n'appartient plus au- 
jourd'hui qu'à ceux qui possèdent au moins 400 arpents (100 
hectares environ). Au-dessous la chasse est affermée au profit 
des communes. 

Si les lois émancipatrices de la première moitié de ce siècle 
furent inspirées par de généreux sentiments, leur application 
se heurta à beaucoup d'obstacles. C'était en effet une organi- 
sation séculaire qu'il s'agissait de bouleverser. Quel travail de 
faire disparaître ces entraves réelles et personnelles qui avaient 
des racines aussi profondes dans le passé! Une foule de ques- 
tions épineuses surgirent. On comprit mal la portée des lois 
nouvelles; on ne vit que le côlé économique, on ne vit pas 
qu'elles avaient aussi une portée politique, et devaient abou- 
tir à modifier complètement la situation constitutionnelle des 
propriétaires fonciers, en même temps que le rôle de la pro- 
priété foncière, et à supprimer les prérogatives si nombreuses 
qui s'attachaient à la Grandi herrlichkeit . Aussi ceux-mêmes 
qui admirent le plus l'œuvre émancipatrice et acceptent sans 
réserve le droit d'intervention de l'État, se demandent-ils si 
l'on s'est préoccupé suffisamment des conséquences qu'al- 
laient entraîner ces transformations. 

11 ne peut être question de chercher ici à débrouiller l'enche- 
vêtrement des situations juridiques créées parla législation 
agraire du xix e siècle et de montrer comment fonctionnent 
toutes ces lois dites de rachat ou de libération (Ablosungsge- 
setze). Buchenberger ( j ) en résume ainsi les résultats : 

1° Rétablissement de la liberté personnelle en faveur des 

ment libérait immédiatement le débiteur des charges foncières. On pourra consulter à 
cet égard l'article Rentenbanken, dans le dictionnaire de Conrad, t. V, p. 420, et le 
livre de Greiff, Gesetze ûber Lande skultur. Berlin, 1866. 
(1) Agrarwesen uni Agrarpolitik. 



326 l'action du gouvernement. 

habitants des campagnes; suppression de la Leibeigenschaft 
et des liens de dépendance analogues. 

2° Proclamation de la liberté économique et droit de pleine 
propriété du sol reconnu aux paysans. 

3° Suppression des charges pesant sur le fonds au profit du 
seigneur. 

4° Suppression des corvées et services divers (Dienstbarkei- 
ten) auxquels les terres paysannes étaient astreintes vis-à-vis 
des terres seigneuriales. 

5° Suppression des droits de chasse et de pêche, et de toutes 
les banalités. 

6° Suppression des juridictions patrimoniales reposant sur 
les anciens rapports seigneuriaux, et des droits de police atta- 
chés à la possession de la terre. 

On fut comme désorienté dans le début par cette législa- 
tion nouvelle. A la différence de la France où la Révolution 
avait amené de si brusques changements, l'état de choses 
en Allemagne ne se modifia que peu à peu. Aussi l'œuvre de 
libération se fît-elle sous des formes très diverses : par exem- 
ple au lieu d'aboutir à un rachat en argent, on la vit parfois 
s'effectuer sous la forme d'une cession de terre : le seigneur 
recevait en toute propriété une étendue de terre représen- 
tant à peu près la même valeur que les renonciations qui 
lui étaient imposées. C'est pour cela que beaucoup de petites 
installations de Bauernstellen, furent réduites à des dimen- 
sions infîmes qui ne leur permirent guère de se maintenir, 
ce qui entraîna finalement un affaiblissement et une diminu- 
tion de la classe des petits et des moyens paysans. 

L'État, en travaillant utilement à améliorer la situation des 
paysans sur le Domaine, agit du moins indirectement sur la 
situation des autres. Un certain nombre de princes prirent des 
mesures excellentes dans leurs états. Aux Landrentenbanken 
de Prusse et de Saxe, répondirent des institutions telles que 
les Landeskreditcassen du duché de Nassau, ou les caisses 
d'extinction des redevances du grand-duché de Bade qui 
avaient pour but, les unes de fournir au débiteur les sommes 
nécessaires au rachat des services qu'ils devaient, les au- 



LÉGISLATION AGRAIRE DU XIX e SIECLE. 327 

très de leur permettre de se libérer au moyen d'annuités. 

Nous essayerons de montrer ailleurs qu'on agit trop vite en 
supprimant, sans faire de distinction, tous les démembre- 
ments de la propriété et nous verrons bientôt comment en 
créant les Re?itengûter, on est revenu à cette idée heureuse de 
l'acquisition du sol au moyen de prestations périodiques, ré- 
partie sur une si longue période que cette institution rappelle 
les baux perpétuels dont on avait tant médit. 

On a calculé qu'il y avait au commencement du siècle dans 
les quatre provinces orientales de la Prusse 221.586 installa- 
tions de paysans ayant un attelage ou capables d'en avoir un 
[spannfàhige) et 3 à 400.000 qui n'en étaient pas suscepti- 
bles. Les lois de libération qui se succèdent jusqu'en 1850 
transformèrent en propriétaires dans ces quatre provinces 
45.493 Lassiten. Depuis 1850 on a augmenté d'à peu près 
13.000 le nombre des propriétaires. Mais on estime qu'il y a 
au moins 100.000 petits paysans dont la situation est moins 
bonne qu'elle ne l'était à la fin du siècle dernier, et il est 
certain aussi qu'à la faveur de ces difficultés la grande pro- 
priété s'est considérablement accrue dans les provinces de 
l'est (i). 

Ce qu'on peut approuver pleinement c'est la suppression 
des corvées, des dîmes, des droits de pacage au profit du sei- 
gneur, des droits de chasse. L'œuvre des gouvernements a été, 
comme toutes les œuvres humaines, un mélange de bien et de 
mal. Et si elle n'a pas porté de meilleurs fruits, c'est surtout 
parce que le paysan n'avait ni l'intelligence, ni l'esprit d'ini- 
tiative, ni la force de volonté nécessaires pour tirer parti de 
l'indépendance qu'on lui donnait. La responsabilité qu'on lui 
laissait dépassait la mesure de ses capacités. Beaucoup. s'en- 
dettèrent et tombèrent finalement dans la misère. 

Je ne veux pas dire que les lois d'affranchissement dont nous 
venons de parler n'aient pas amené en définitive une amélio- 
ration, au point de vue matériel, intellectuel et moral, du sort 

(1) Ainsi dans la Marche électorale et la Nouvelle Marche les biens équestres 
qui en 1800 ne formaient que 16 à 18 0/0 de l'ensemble des domaines, en formaient 
déjà en 1837, 38 0/0 (V. Jahrbuch fur Gesetzgebung, de Schmoller, t. XII, p. 652). 



328 l'action du gouvernement. 

du plus grand nombre. Mais les législateurs du commence- 
ment de ce siècle ont été certainement un peu optimistes; ils 
ont cru que la liberté économique qu'ils proclamaient, allait 
enfanter des merveilles, ils n'ont eu d'autre idée que de dé- 
truire toutes les entraves du temps passé, sans se demander 
si quelques-unes d'entre elles ne jouaient pas en même temps 
le rôle de soutien, et sans se préoccuper d'assurer à ceux qui 
étaient plus faibles ou moins intelligents, une protection 
contre les conséquences possibles de ces transformations. 

il ne peut être question aujourd'hui de rendre plus difficile 
pour le paysan l'accès h la propriété. N'est-ce pas d'ailleurs 
seulement depuis qu'ont été promulguées ces lois émancipatri- 
ces qu'il est vrai de dire que les populations rurales sont vrai- 
ment devenues une classe dans l'État? Leur participation à la 
vie publique et aux affaires communales ne sont-elles pas en 
somme chose heureuse? Ne doit-on pas souhaiter de voir la 
confiance des paysans en leurs propres forces augmenter? 

Il faut en tous cas reconnaître que cette évolution, dont 
nous n'avons pu indiquer que les traits généraux, n'eût pu se 
faire sans l'intervention de l'Etat. C'est grâce aux mesures 
dont nous venons de parler, que les classes aisées, celles qui 
sont propriétaires et affranchies depuis longtemps, compren- 
nent mieux leurs devoirs vis-à-vis de ces pauvres paysans, 
comprennent mieux surtout que les agriculteurs un peu trop 
dédaignés par les habitants des villes, ont un rôle considé- 
rable à jouer dans l'œuvre du progrès, et dans l'essor écono- 
mique d'une nation. 

On ne peut au surplus étudier la situation des populations 
rurales en Allemagne sans être frappé à chaque instant de 
l'importance que la législation peut avoir sur la prospérité ou 
sur la détresse de l'agriculture. Il est impossible lorsque, sé- 
journant quelques heures dans un village quelconque, on veut 
se rendre un compte exact de sa situation économique et so- 
ciale, de ne pas être amené à parler des lois successorales, du 
régime hypothécaire, des lois sur les assurances, sur la chasse 
et sur les forêts, des impôts, des tarifs douaniers et du protec- 
tionnisme, des tarifs de chemins de fer, des lois sur les épi- 






LÉGISLATION AGRAIRE DU XIX e SIECLE. 329 

zooties, de celles qui règlent les rapports de voisinage, et 
même de celles qui au premier abord ne semblent concerner 
que l'industrie et le commerce. Le champ d'études est pour 
ainsi dire illimité. 

Nous ne pouvons donc décrire ici, sous toutes leurs formes, 
tant elles sont nombreuses, les ingérences gouvernementales 
dont nous avons constaté l'existence au cours de notre enquête. 
Il serait même impossible d'analyser tous les projets de loi 
relatifs aux questions agraires, dont le Reichstag et les Parle- 
ments des divers Etats de l'Empire ont été saisis. Nous ré- 
servant de présenter dans un autre volume un tableau d'en- 
semble du rôle considérable que joue l'Etat en Allemagne 
dans l'ordre économique, nous nous bornerons ici à résumer 
nos impressions sur celles des mesures gouvernementales 
qui nous ont paru les plus intéressantes, eu cherchant à dé- 
gager leurs caractères essentiels de la complexité des faits 
que nous avons observés. 

Faisons tout d'abord une double réflexion : nous avons, d'une 
part, été unanimes à reconnaître qu'un gouvernement peut 
procurer aux agriculteurs des bienfaits d'un certain ordre, 
mais qu'il ne peut leur procurer tous les ordres de bienfait. 
A se tromper sur ce point il risque de commettre de lourdes 
fautes qui se paient avec.de longues souffrances. 

Nous avons estimé, d'autre part, que l'agriculture se tourne 
aujourd'hui trop volontiers vers le gouvernement. Si les agri- 
culteurs voulaient prendre la peine de regarder en arrière et 
de voir ce qu'ont fait leurs devanciers, ils comprendraient 
peut-être mieux tout ce qu'ils peuvent et doivent faire eux- 
mêmes. N'est-ce pas surtout par l'effort de l'initiative indivi- 
duelle que depuis un siècle les procédés agricoles se sont per- 
fectionnés, que les assolements, les engrais, le matériel et 
l'outillage ont été complètement renouvelés. L'État n'a eu 
dans ces transformations qu'une action secondaire, il n'a joué 
souvent qu'un rôle très effacé. Tout au plus, doit-on lui deman- 
der la « chiquenaude initiale » qui décidera les hésitants à 
agir et entraînera les timides! 

C'est sous le bénéfice de ces réserves, que nous devons 



330 l'action du gouvernement. 

rendre hommage aux louables efforts faits par les gouverne- 
ments de l'Allemagne pour améliorer la situation des popu- 
lations rurales et adoucir la crise agraire. Sans cherchera dis- 
tinguer, car ces distinctions nous entraîneraient trop loin, sui- 
vant que l'Etat agit par voie d'action, par voie d'impulsion, par 
voie de réglementation, nous répartirons en quatre groupes 
les diverses mesures gouvernementales sur lesquelles notre 
attention s'est portée. 

Il y a d'abord une série de mesures qui ont pour but de 
mettre le sol en valeur mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce 
jour. 

Il en est d'autres qui tendent à mieux organiser tout ce qui 
touche au commerce des produits agricoles soit dans l'intérieur 
du pays, soit dans les relations de l'Allemagne avec les autres 
nations. 

Une série de mesures récentes où l'on voit l'action de l'État 
se superposer aux efforts de l'initiative privée, tendent à im- 
primer une cohésion plus grande à la classe des agriculteurs, 
et à lui donner une « organisation professionnelle ». 

Le gouvernement prussien s'est enfin attaqué depuis quel- 
ques années à un problème encore plus difficile; il a tenté de 
modifier la répartition, si défectueuse dans les provinces de 
l'est, du sol lui-même, et de reconstituer la classe des petits 
propriétaires dans des régions d'où elle avait disparu. Obligés 
de faire un choix pendant le court espace de temps qui nous 
était donné, c'est sur cette œuvre gouvernementale si curieuse 
que nous avons surtout porté notre attention. Elle fera l'objet 
d'un chapitre spécial. 

Indiquons d'abord les traits essentiels des autres entre- 
prises gouvernementales qu'il est indispensable de connaître 
pour apprécier la situation des classes rurales dans l'Alle- 
magne contemporaine. 

I. — La mise en valeur du sol. 

Comme on a pu le voir en parcourant la première partie 
de ce volume, le sol de l'Allemagne est pauvre en bien des 



LA MISE EN VALEUR DU SOL. 331 

régions : il y a fort à faire pour le mettre en valeur. Les gou- 
vernements des divers États de l'Allemagne l'ont compris, et 
ils cherchent aujourd'hui par des moyens divers, directs ou 
indirects, à améliorer les modes d'exploitation, à augmenter 
les rendements, ta pousser surtout les agriculteurs à la cul- 
ture intensive. 

Nous avons eu l'occasion de voir de près, et d'étudier au 
point de vue technique, quelques-uns des grands travaux 
entrepris au cours de ce siècle. Les plus intéressants sont 
ceux qui touchent à la transformation des tourbières (Moor- 
kultur). Nous avons déjà donné quelques indications sur ces 
travaux en parlant de la Frise U), nous en parlerons encore 
en indiquant l'œuvre de la commission de colonisation dans 
la province de Posen. Deux de nos collaborateurs ont étudié 
sur place à l'ouest de Munster les travaux entrepris près de 
Velen et de Maria-Veen. 

Parmi les travaux d'amélioration du sol, beaucoup, ainsi 
que nous avons pu le constater, ont été entrepris et menés à 
bien par l'initiative privée, et par l'effort des associations ( 2 ). 
Mais on a commencé naturellement par les opérations les plus 
faciles, les moins dispendieuses; celles qui restent à exécuter 
dépassent le plus souvent les forces de l'individu, et même 
les forces d'un groupe. Le concours de l'Etat est indispensable 
pour un grand nombre de travaux de drainage, d'irrigation, 
comme aussi pour l'amélioration des moyens de communi- 
cation de toutes sortes. 

Devant la difficulté de certaines entreprises, nul ne con- 
teste donc aujourd'hui que l'État ait non seulement le droit, 
mais le devoir de venir en aide à l'industrie privée. A suppo- 
ser d'ailleurs que certaines associations puissent se constituer 
avec la puissance voulue, il n'est pas toujours certain qu'elles 

(1) V. ci-dessus, p. 129 et suiv. Nous devons mentionner ici l'excellent travail de 
Hugenberg, Innere Colonisation im norwestlichen Deutschland, 1891. 

(2) Il existe, en effet, une société pour la mise en valeur des tourbières de l'Alle- 
magne, qui déploie une grande activité. Mais tous les travaux de quelque impor- 
tance ont été entrepris avec l'aide et le concours de l'État; il y a au ministère de 
l'agriculture à Berlin une section spéciale qui porte le titre de Centrulmoorcommission 
et auprès de laquelle nous avons trouvé toutes les facilités d'information désirables. 



332 l'action du gouvernement. 

puissent fonctionner plus avantageusement que l'Etat. Il faut 
toujours pour les travaux publics de grande importance s'a- 
dresser à des entrepreneurs souvent portés à sacrifier la soli- 
dité au bon marché. Les ingénieurs privés chargés de la 
surveillance des travaux, ont-ils plus d'intérêt à l'accomplis- 
sement de leurs devoirs que les ingénieurs de l'Etat? Nous 
avons recueilli partout sur le compte de ces derniers des 
appréciations élogieuses. 

Mais c'est peut-être par l'œuvre du remembrement que 
l'État a le plus efficacement contribué à augmenter la valeur 
du sol national : nous avons montré en étudiant la région 
rhénane comment les choses s'étaient passées et comment le 
remembrement, après quelques résistances, donnait aujour- 
d'hui satisfaction à ceux qui le subissent comme à ceux qui 
le provoquent. Les opérations de remembrement se rattachent 
à tout un ensemble de travaux désignés par le nom général 
de Flurbereinigung, et qui pour se faire silencieusement n'en 
constituent pas moins une œuvre de grande importance! 1 ). La 
conviction que l'étude de ces travaux fait immédiatement 
naître dans l'esprit, c'est que la meilleure répartition du sol 
c'est le groupement des terres cultivées autour d'un Ho f qui 
est le centre de l'exploitation, et d'où tous les champs peuvent 
être facilement atteints. C'est aussi avec ce système que la 
culture est le moins dispendieuse. 

Mais là où les populations rurales sont depuis des siècles 
groupées dans des villages assez éloignés les uns des autres 
on ne peut espérer voir ce système s'implanter; il faudrait 
abandonner les bâtiments d'exploitation qui existent déjà, et 
en construire de nouveaux plus à proximité des terrains qu'il 
s'agit de cultiver ( 2 ). On en peut citer quelques exemples, 
mais ce ne sont que des cas isolés et recommandables seule- 
ment là où il s'agit de mettre en valeur des biens étendus et 
d'un seul tenant; le système des Hofe isolés se répand de plus 
en plus dans les provinces de l'Est, là où se fondent soit des 

(1) V. ci-dessus, p. 19. Cf. p. 61 et p. 92. 

(2) Le fait se produit quelquefois et on nous a même cité l'exemple de maisons 
(en bois) qui ont été transportées dans un endroit mieux choisi. 



LA MISE EN VALEUR DU SOL. 333 

colonies, soit des Rentengûter ; il offre assurément de grands 
avantages, et le gouvernement cherche aujourd'hui avec rai- 
son à mettre en lumière l'importance de cette organisation 
matérielle de la vie rurale. 

Il a aussi ses mauvais côtés : la police s'exerce à grand peine 
dans ces communes disséminées, la fréquentation des écoles 
par les enfants est difficile, les services des médecins et des vé- 
térinaires sont plus coûteux, les réparations aux bâtiments plus 
dispendieuses, et l'isolement même a ses inconvénients : les 
hommes trouvent profit à échanger leurs pensées; dans la 
région ou prévaut le système des Hôfe isolés on est moins 
accessible au progrès, l'esprit de routine prévaut et les amé- 
liorations se font moins vite. 

L'État cherche aussi à soutenir l'agriculture et accroît la 
valeur du sol national en favorisant les sociétés d'agriculture, 
et en aidant au progrès de l'enseignement agricole. 

Nous nous sommes mis en rapport au cours de notre voyage 
avec un grand nombre de sociétés d'agriculture, presque par- 
tout nous avons admiré leur zèle et leur activité, presque par- 
tout nous avons constaté l'importance des services qu'elles 
ont déjà rendus ( 4 ). 

La plupart de ces sociétés doivent sans doute leur exis- 
tence à l'initiative privée. Mais elles tendent de plus en plus 
à devenir des rouages officiels. Elles sont en relations régu- 
lières avec le gouvernement. Elles sont maintenant obli- 
gées d'adresser périodiquement des rapports détaillés au 
ministère. L'Etat leur alloue en revanche d'importants sub- 
sides; ils dépassent aujourd'hui, pour la Prusse seulement, 
900.000 marcs par an( 2 ). Aussi leur dépendance vis-à-vis du 
gouvernement a-t-elle augmenté. Nous verrons plus loin que 
cet interventionisme croissant a été pour beaucoup dans la 
création des chambres d'agriculture. 

Dans l'état de concurrence universelle que les progrès des 

(1) V. ci-dessus, p. 235 et appendice VIII. 

(2) Le budget de 1897-1898, mentionne en outre, une somme de 300.000 marcs, 
qui doit être employée à créer ou à soutenir les institutions qui tendent à un meil- 
leur emploi des produits agricoles. 



334 l'action du gouvernement. 

moyens de transport ont créé, l'accroissement de la produc- 
tion, dans des proportions qui diminuent le plus possible le 
prix de revient, s'impose. L'agriculture pour être prospère 
doit devenir scientifique. Aussi les gouvernements de l'Alle- 
magne se préoccupent -ils beaucoup de la façon dont ils peu- 
vent développer ou favoriser l'enseignement agricole. Il y 
aurait toute une étude à faire sur l'organisation remarquable 
que cet enseignement a reçu depuis le commencement du 
siècle, depuis le jour où le célèbre Thaer fondait la première 
école d'agriculture à Celle, en 1802. La tendance qui, préva- 
lut au début, fut de fonder des écoles spéciales, des Académies. 
On cherche aujourd'hui à rattacher, quand la chose est pos- 
sible, l'enseignement agricole aux Universités. Dans la plu- 
part des villes universitaires existent des instituts agronomi- 
ques [Landwirthschaflliche Institute) donnant un enseigne- 
ment très complet. La visite de celui de Halle, qui jouit d'une 
réputation méritée, nous a laissé la meilleure impression ('). 

Mais les Universités ne pourraient suffire à répandre en 
Allemagne l'enseignement agricole dont on sent partout le 
besoin. Aussi plusieurs sociétés d'agriculture se sont également 
préoccupées d'organiser soit des cours, soit des écoles. La 
création de ces cours d'hiver dont nous avons déjà parlé en 
étudiant la région rhénane et qui se multiplient depuis cinq 
ou six ans, est également une excellente idée. 

On a créé aussi, depuis peu, en Allemagne, un certain 
nombre de stations d'essai (Versuchsstationen). Il n'y en a 
pas moins de 70 aujourd'hui. Nous avons visité celles de 

(1) L'Université de Konigsberg vient d'organiser récemment (du 1 er au 6 mars 
1897) une série de conférences sur les questions agricoles. 301 auditeurs originai- 
res pour la plupart de la Prusse orientale les ont suivies. On y a parlé surtout de 
questions pratiques : le résumé qui nous a été communiqué par M. le professeur 
Gerlach nous donne une haute idée de l'intérêt et de l'utilité de cet enseignement. 
Lui-même a consacré quatre heures à étudier la grosse question de l'endettement, 
et du crédit rural. 

Nous avons pu constater dans un récent voyage en Danemark que le progrès 
de l'agriculture avait été puissamment aidé dans ce pays par le concours de l'Uni- 
versité de Copenhague, et par l'organisation d'une sorte d'extension universitaire, 
c'est-à-dire de conférences données par les étudiants dans les villages, qui produisent 
les meilleurs résultats. 



LA MISE EN VALEUR DU SOL. 335 

Môckern près de Leipzig, celle d'Eldena près de Greifswald, 
et celle de Brème, où on s'occupe spécialement de la Moor- 
kultur. A Hanovre existe une école spéciale de laiterie (Molke- 
reischule) dont le président, M. Johannssen, secrétaire gé- 
néral de la société d'agriculture, a bien voulu nous indiquer 
le fonctionnement au double point de vue théorique et pra- 
tique (0. Chacun des voyages que j'ai faits depuis dix ans 
dans la plaine saxonne, m'a permis de constater que la mise 
en valeur de ce sol pauvre avait depuis quelques années, 
grâce aux bons effets de cet enseignement, fait de grands pro- 
grès. 

L'Etat favorise aujourd'hui, et on ne peut l'en blâmer, 
l'enseignement agricole sous ces diverses formes. Il estime 
avec raison qu'on ne saurait trop attirer l'attention publique 
sur l'importance de l'agriculture, et qu'il est de son devoir 
d'aider les agriculteurs à se mettre au courant des progrès de 
la science et à trouver les conditions les plus favorables au 
développement des diverses cultures. Si contre le climat 
l'homme ne peut rien, contre la terre il peut beaucoup, mais 
le paysan ne peut, à lui tout seul, trouver les meilleures com- 
binaisons de cultures, celles qui permettent notamment de 
restituer au sol, et cette restitution est d'autant plus nécessaire 
qu'il est moins riche, les éléments enlevés par les récoltes. 

L'Etat a certainement aussi quelque chose à faire pour mon 
trer au paysan que chaque exploitation rurale fait partie d'un 
tout, qu'elle joue son rôle dans la société, et que ce n'est qu'à 
la condition de le bien jouer qu'elle peut être prospère. Il 
est plus que jamais nécessaire que le cultivateur se rende 
compte des besoins de la société au milieu de laquelle 
il vit. 

Peut-être même lui a-t-on donné quelquefois un peu impru- 
demment le conseil de modifier la proportion actuelle des diffé- 
rentes branches de culture, et de remplacer la culture du blé 
par des cultures industrielles ou par l'élevage. Nous avons déjà 

(1) Il n'existe chez nous jusqu'ici rien de semblable. On trouvera d'intéressants 
détails sur cette école dans les Jahresberichle der Kgl. Landwirthschafts-Gesellschaft 
zu Celle. 



336 l'action du gouvernement. 

parlé plusieurs fois de cette question (*?; nous sommes arrivés à 
cette conviction que les modifications de cultures ne sont possi- 
bles que dans une mesure restreinte. Considérées dans leur 
ensemble les cultures sont déterminées par des conditions que 
Thomme n'est pas capable de changer : condition de sol, de 
climat, de traditions, d'éducation, et aussi par certains avan- 
tages locaux particuliers aussi bien que par les qualités per- 
sonnelles du chef de l'exploitation. On peut sans doute utiliser 
mieux qu'on ne l'a fait les progrès de la science pour amélio- 
rer le sol, faire des travaux d'irrigalion ou de dessèchement, 
adapter aux cultures les engrais artificiels les plus convena- 
bles. On peut avec raison recommander le reboisement des 
terres arables de qualité inférieure. On peut aussi préconiser 
dans presque tous les pays l'élevage du bétail. Mais il y a à 
eet égard des limites qui s'imposeront d'elles-mêmes : l'aug- 
mentation de l'élevage du bétail amènerait bientôt une sur- 
production qui entraînerait la baisse du prix des animaux. 
Au fond les transformations des exploitations agricoles ne sont 
possibles que dans une mesure restreinte; il est moins aisé 
qu'on ne croit de modifier l'économie générale d'un pays. 



II. — Le commerce des produits agricoles. 

C'est en cette matière surtout que l'Etat peut beaucoup et 
que son intervention est acceptée de tous. 

S'agit-il du commerce des produits agricoles à l'intérieur 
du pays, l'État a le devoir impérieux de faciliter le transport 
par eau ou par terre soit des produits agricoles, soit des ma- 
tières premières qui servent à la production; la question des 
débouchés est la plus importante de toutes les causes exté- 
rieures qui influent sur l'agriculture (?). Il peut beaucoup 

(1) V. notamment ce que nous avons dit à propos de la Bavière, p. 62. 

(2) Aussi altache-t-on une certaine iraporlance au Slaffeilarif, tarif prussien basé sur 
l'échelle décroissante en raison inverse de la distance et qui accorde aux provinces 
de l'est des rabais de 27 0/0 sur les taux des prix aux dépens de l'ouest. On a 
allégué pour justifier cette mesure la nécessité de faire participer l'ouest, qui a 
de moins bonnes récoltes que l'est, à l'abondance de la récolte dans cette région 
Malgré les réclamations des députés et des agriculteurs des pays rhénans, il n'est 



, 



LE COMMERCE DES PRODUITS AGRICOLES. 337 

aussi pour que le commerce des produits agricoles s'effectue 
dans desconditions qui ne soient pas préjudiciables auxcultiva- 
teurs, et pour que la spéculation ne vienne pas fausser les prix.. 

Il n'est pas une contrée de l'Allemagne, où l'on ne nous 
ait parlé des projets du comte Kanitz qui ont soulevé partout 
une si vive émotion. 

Mais l'échec du comte Kanitz devant le Parlement a été si 
complet qu'il ne semble pas qu'il puisse se relever! 1 ). Bornous- 
nous à rappeler ici que ce député a vainement essayé de démon- 
trer que sa proposition n'aurait pas pour conséquence une aug- 
mentation du prix du pain et ne porterait pas atteinte aux traités 
de commerce : il n'a pas réussi à convaincre le Reichstag. Il 
a vainement prétendu que l'Autriche n'avait rien gagné à 
ces traités de commerce et que c'était la République argen- 
tine et le Chili qui en avaient profité; il n'a pu le prouver. 

Le Ministre des affaires étrangères, M. le baron de Marschall, 
a contesté que les souffrances de l'agriculture dépendissent 
des traités de commerce : il a montré que le remède qu'on 
préconisait ferait plus de mal que de bien, en faisant naître 
des espérances irréalisables, en semant partout l'inquiétude 
et la méfiance. Garantir un prix normal pour le blé, a-t-il dit 
avec raison, c'est du pur socialisme et du plus mauvais. Il fau- 
drait à ce compte proposer un salaire fixe pour les ouvriers! 

Le Ministre de l'agriculture à son tour s'est élevé avec 
force contre une proposition qu'il a justement qualifiée de 
dangereuse. « A diverses époques, a-t-il dit, on a tenté d'agir 
sur la fixation des prix; ces tentatives ont toujours eu de 
funestes conséquences ». Il a reconnu, lui aussi, qu'adopter la 
motion Kanitz c'était s'engager très avant dans la voie du 
socialisme, tout en proclamant que l'État pouvait par divers 
moyens agir sur le prix des produits agricoles, comme il l'a 
déjà fait au moyen des tarifs de chemin de fer, de l'impôt sur 
le sucre, etc...( 2 ). 

pas question d'abroger ce tarif. D'ailleurs les chemins de fer prussiens y trouvent 
leur compte, les sacrifices qu'ils font sur les taux étant plus que compensés par le 
surcroît de transports que ces tarifs provoquent. 

(1) Il n'a pu rallier que 97 voix contre 217. 

(2) La proposition Kanitz était au surplus inconciliable avec les traités de com- 

B. 22 



338 l'action du gouvernement. 

A défaut des grands moyens comme le projet Kanitz qu'on 
n'ose plus faire revivre, on pense qu'il faut recourir à de plus 
petits moyens pour venir en aide à l'agriculture. 

Ainsi on nous a maintes fois entretenus, et dans toutes les 
contrées de l'Allemagne, de l'utilité qu'il y aurait à multi- 
plier les entrepôts (Lagerhàuser) constitués soit sous forme d'é- 
lévateurs, soit sous forme de simples magasins, installés près 
des voies ferrées ou des voies navigables, où l'on réduirait 
autant que possible les faux frais et les droits de magasinage, 
où l'on procéderait à des triages ayant pour but de ramener 
les blés à des types constants réunissant les qualités naturelles 
des diverses provenances et de provoquer la formation de mar- 
ques stables. Lorsqu'on demandait jadis la création d'entrepôts 
c'était avec la pensée de sauvegarder la population contre la 
famine. Aujourd'hui on se propose d'arriver par là à fixer les 
prix, tout au moins à régulariser, et h rendre plus uniforme 
le mouvement de ces prix, et comme c'est, nous dit-on, une 
institution d'utilité publique, c'est l'État qui doit s'en charger. 

On cherche aujourd'hui à donner une forme pratique à 
cette idée par la création de syndicats pour la vente des grains. 
Cette question est actuellement à Tordre du jour en Alle- 
magne, et on a récemment déposé sur le bureau de la Cham- 
bre des députés de Prusse un projet de loi en vertu duquel 
une subvention de 3 millions de marcs serait accordée pour 
construire des magasins qui seraient mis à titre d'essai à la 
disposition des syndicats. 

Le gouvernement paraît en somme disposé à donner satis- 
faction aux vœux exprimés depuis longtemps par l'agriculture 
allemande qui, comme toute industrie, tend à supprimer les 
intermédiaires et à mettre le producteur en rapports directs 
avec le consommateur. Les intendances des divers corps d'ar- 

merce (avec ceux notamment qui lient l'Allemagne avec l'Autriche et la Russie), 
traités d'après lesquels les droits qui frappent les céréales à leur entrée ne doivent 
pas dépasser une certaine somme (35 marcs par tonne pour le blé et le seigle) . Quelle 
tâche c'eût été pour l'État de se charger de l'approvisionnement général du pays en 
grains et en farines, de garantir un prix minimum, c'est-à-dire d'assurer un mini- 
mum de valeur aux revenus du sol, par conséquent au sol lui-même! C'eût été. quoi 
qu'on ait dit, du pur socialisme. 



LES MARCHÉS A TERME. 339 

mée ont été invitées à acheter directement aux cultivateurs les 
quantités de grains nécessaires à leur approvisionnement (*). 

Mais il est une autre question au sujet de laquelle l'inter- 
vention de l'État est encore plus accentuée, je veux parler de 
la question si débattue des marchés à terme. Les agriculteurs 
allemands nous ont fait maintes t'ois le récit d'opérations com- 
merciales auxquelles ils avaient été mêlés, et nous ont fourni 
de piquantes révélations sur les pratiques en usage, et dont ils 
sont presque toujours les victimes. L'agriculteur en est encore 
en matière commerciale au trafic au comptant. Il y a un abîme 
entre sa situation etcelle des grands industriels ou desgros com- 
merçants qui sont arrivés à liquider sans numéraire les affaires 
les plus considérables. Et puis ceux-ci peuvent agir selon les 
circonstances : il n'en est pas de même des cultivateurs; les 
saisons reviennent avec une inexorable régularité. C'est pres- 
que à jour fixe qu'il leur faut, chaque année, une certaine 
quantité de numéraire et ce n'est que par la vente de leurs 
produits qu'ils peuvent se procurer l'argent dont ils ont besoin. 

Il n'est pas surprenant que dans ces conditions les cultiva- 
teurs allemands, victimes des spéculateurs, aient prêté com- 
plaisamment l'oreille à ceux qui leur ont démontré les abus 
des marchés à terme. 

On a, en Allemagne, la fâcheuse habitude de désigner par 
marché à terme, Terminhandel , à la fois le marché a terme 
proprement dit et le jeu sur différences. 

Or, le marché à terme est une nécessité quand il est sé- 
rieux et quand il doit aboutir à une livraison des marchan- 
dises; il peut même rendre de véritables services pour régu- 
lariser les prix ( 2 ). Mais on désigne aussi sous ce nom de Tcr- 

(1) La question des Lagerhàuser est agitée de tous les côtés. Nous avons montré 
qu'en Bavière l'idée a fait beaucoup de progrès. L'entrepôt qu'on a créé récemment 
à Trostberg donne d'excellents résultats : le blé est pesé sous les yeux des paysans 
qui nous ont déclaré recevoir par Centner 50 à 60 pf. de plus que des marchands, 
sans compter qu'ils utilisent les déchets pour nourrir leurs bestiaux. On nous a fait 
également l'éloge des Lagerhàuser de Ebern dans la Basse-Franconie, de Windsfeld 
près de Dittenheim dans la moyenne Franconie, et de Ratisbonne. Ce dernier a son 
débouché dans le Proviantarnt d'Ingolstadt ; le paysan est payé 30 pf. de plus par 
Centner que chez les marchands. 

(2) Il est permis de penser que le marché à terme est un niveleur des prix. Peut- 



340 l'action du gouvernement. 

minhandel un véritable jeu à la hausse et à la baisse entre gens 
qui achètent et vendent sans posséder la moindre quantité de 
ce qu'ils vendent ou achètent. La Bourse est devenue une 
maison de jeu d'autant plus dangereuse que les conséquences 
de ce jeu n'atteignent pas seulement les joueurs, mais encore 
ceux qui n'y prennent pas part. La plupart des marchés à 
terme qui s'y font ne sont plus des actes de négoce, ce sont de 
simples paris qui doivent produire leur effet à une époque dé- 
terminée. Le prix des denrées n'y est plus fixé comme il de- 
vrait l'être par la loi de l'offre et de la demande; tout se règle 
finalement par des différences payées ou reçues. 

11 n'est pas très facile de saisir le nombre des opérations de 
jeu qui se pratiquent depuis une quinzaine d'années sur les 
blés (*). Il paraît certain que l'importateur est maître jusqu'à 
un certain point de produire la baisse, baisse à laquelle il a 
le plus souvent intérêt, les ventes successives d'options ayant 
le même effet que les offres surabondantes de marchandises. Et 
si l'importateur est en outre, comme il arrive souvent, proprié- 
taire de docks ou d'élévateurs, sa position est plus solide encore. 

La pratique des marchés fictifs est certainement une des 
causes de la crise agraire. 

Mais la poursuite du jeu des différences (Differenzspiel) 
ne devrait pas entraver les opérations légitimes effectuées à 



on d'ailleurs condamner un minotier à acheter au jour le jour le blé qu'il transfor- 
mera en farine? Le marché à terme est pour lui une nécessité : il lui permet d'acheter 
par exemple en stipulant qu'un douzième sera livrable en janvier, un douzième en 
février, etc. N'est-ce pas là une opération légitime? Alors même que certains produc- 
teurs pourraient ne pas trouver leur profit à cette espèce de marché, il faut avouer 
qu'elle contribue à amener une largeur d'opération utile en somme à la prospérité éco- 
nomique générale du pays. Le risque est d'ailleurs presque aussi grand dans les 
marchés à terme que dans les marchés au comptant. La vente à terme agit comme 
une sorte d'assurance contre les risques commerciaux. Schoenlank, le représentant 
des socialistes, a proclamé l'utilité des marchés à terme bien que ce soit une « pra- 
tique capitalistique ». Ils sont utiles parce qu'ils répartissent les provisions sur les 
temps et les lieux de manière à ce que le blé ne manque nulle part et à aucun mo- 
ment. Ils empêchent les prix à la fois de trop s'élever et de trop fléchir. Ils produi- 
sent une sorte de nivellement du prix entre tous les pays. 

(1) V. l'intéressante communication faite par M. Paisant à la société d'Économie 
sociale, Réforme sociale des 16 avril et 1 er mai 1897, p. 652 et la discussion qui l'a 
suivie, p. 740. 



LES BOURSES DE MARCHANDISES. 341 

terme, qui provoquent les demandes, empêchent des oscilla- 
tions nuisibles, et surtout des hausses soudaines de prix dans 
des moments où les producteurs ont déjà vendu leur récolle. 

Le gouvernement prussien a pensé différemment. Cédant 
aux clameurs du parti agrarien, il a porté le débat devant la 
Chambre des députés. Celle-ci fut d'abord hésitante : la com- 
mission avait rejeté par 11 voix contre 10 la proposition de la 
suppression des marchés h terme. Et au moment où nous 
faisions notre enquête (octobre 1895) nous pûmes recueillir 
les opinions les plus contradictoires. Il se fit un revirement 
et le 6 juin 1896 la loi interdisant à la Bourse le marché à 
terme sur les céréales et produits de minoterie fut votée à une 
forte majorité (200 voix contre 39) ( l ). 

Toute Bourse de marchandises dépend du pouvoir. C'est 
le gouvernement qui érige une Bourse, ou qui la ferme. 
C'est lui qui surveille les opérations qui s'y font. Le comte 
Ranitz dont l'influence laissera dans cette loi une trace indé- 
lébile a fait adopter au moment du vote un amendement aux 
termes duquel l'agriculture et'la minoterie devront avoir une 
représentation efficace dans le corps à qui sera confié la sur- 
veillance immédiate des Bourses de marchandises. Chaque 
Bourse doit avoir son « tribunal d'honneur » pour les fautes 
professionnelles, comme elle a une chambre arbitrale pour 
certaines contestations entre commerçants : les pénalités à 
infliger par ce tribunal comprennent le blâme, la suspension 
temporaire, et l'interdiction définitive du droit d'entrée à la 
Bourse. Les courtiers (Karmakler) deviennent parties inté- 
grantes du nouvel ordre de choses. On a renforcé leur situa- 
tion de plusieurs manières surtout par l'institution d'une 
chambre de courtiers (Maklerkammer) élue par les intéressés 
et à laquelle on réserve la répartition des affaires. En outre, 
il y a près de chaque Bourse une commission d'admission 



(1) Il y a un grain de vérité dans tous les arguments pour comme dans tous les 
arguments contre. On ne peut malheureusement séparer le mal du bien, on ne peut 
formuler des conditions qui permettent de conserver certains marchés en proscri- 
vant les autres. C'est cette considération qui a déterminé beaucoup de membres du 
Parlement à voter la suppression totale. 



342 l'action du gouvernement. 

compétente pour toutes les valeurs, et quand une commission 
refusera l'admission, toutes les Bourses en seront informées. 

La loi nouvelle a soulevé, ainsi qu'il fallait s'y attendre, de 
vives protestations et comme une sorte de grève. Les spécu- 
lateurs se sont installés dans un local voisin de la Bourse (le 
Feenpalast) et ont organisé contre la Bourse officielle une 
sorte de Bourse particulière (*). La loi de 1896 s'applique de- 
puis trop peu de temps pour qu'on puisse juger de sa valeur; 
il est certain que jusqu'ici le relèvement des prix a été mi- 
nime. On a voulu défendre les petits agriculteurs contre les 
grands commerçants et les spéculateurs. Or qu'est-il arrivé? 
on a vu depuis quelques mois les affaires des grands établisse- 
ments financiers d'Allemagne augmenter. Les gens qui ont de 
l'argent comptant ne sont pas les seuls qui ont envie d'a- 
cheter; les autres vont trouver les banquiers qui leur font des 
avances. Il semble que l'ancienne forme de spéculation se 
transforme en une spéculation nouvelle aboutissant à une 
grande concentration de capitaux aux mains des banquiers ( 2 ). 

Mais c'est surtout lorsqu'on étudie les effets du développe- 
ment des relations internationales qu'on reconnaît combien 
le rôle de l'Etat en matière de commerce des produits agri- 
coles est considérable. Chaque agriculteur trouve en quelque 
sorte sur le marché devenu universel presque autant de con- 



(1) Aussi ne sait-on plus aujourd'hui ce qu'il faut entendre précisément sous la 
dénomination de Bourse. — V. Alexander Katz, Der Begriff Bôrse und die freien Vereini- 
gungen, Berlin, 1897; et le piquant article, Die Métamorphose der Borsenreform, 
dans la revue Die Nation, 23 janvier 1897. — Cf. Ibid., 13 février, un remarquable 
article du professeur L. von Bar, p. 299. Le président supérieur de la province de 
Brandebourg, vient de faire savoir (13 mai), au nom du ministre du commerce de 
Prusse, au comité des commerçants en céréales et autres produits agricoles de Berlin, 
que les réunions des membres de la Bourse des céréales doivent être considérées 
comme des séances de bourse dans le sens de la loi concernant les Bourses de 
l'empire, et que, si Ton a l'intention de continuer de tenir ces réunions de la même 
façon que précédemment, un règlement concernant la Bourse des céréales, établi 
conformément aux prescriptions de la loi, devra être soumis, d'ici à trois semaines, 
à la sanction de l'autorité. 

(2) Sur les premiers effets de la législation allemande sur les Bourses, V. une lettre 
de M. Arthur Baffalovich, Économiste français, 28 novembre 1896, p. 711. Ces pre- 
miers effets ont été tout autres que ceux auxquels s'étaient attendus ses promoteurs, 
et il est probable qu'ils iront en s'aggravant. 



LES DROITS PROTECTEURS. 343 

currents qu'il y a d'agriculteurs dans Je monde. Les rivalités 
politiques entre nations ont encore contribué à rendre la con- 
currence plus âpre et les luttes plus aiguës. 

Nous ne saurions regarder comme fondées les plaintes que 
le parti agrarien formule au sujet d'une importation exa- 
gérée de blés étrangers. L'Allemagne ne peut couvrir ses 
besoins en blés au moyen de sa propre production. Elle est 
forcée d'acheter aux pays étrangers des quantités supérieures 
à celles qu'elle exporte elle-même (*), mais la consommation 
en raison de l'augmentation rapide de la population s'accroît 
dans des proportions plus fortes que l'importation. 

Nous ne pouvons étudier ici, comme elle mériterait de 
l'être, la question des relations de l'Allemagne avec l'étran- 
ger, ni faire la critique des traités de commerce dont on 
nous a si souvent parlé. 

Nous avons été unanimes à penser, qu'il ne fallait pas 
attacher une importance capitale aux droits d'entrée; ce sont 
les circonstances spéciales du moment qui établissent jusqu'à 
quel point ces droits sont supportés par les concurrents étran- 
gers : les droits d'entrée sur les céréales sont d'autant plus 
efficaces que l'importation nécessaire est plus considérable 
ou que la récolte est moins bonne dans les pays exportateurs. 

Ils nous semblent dans tous les cas incapables d'empêcher 
la baisse des prix. Les barrières protectrices placées à l'entrée 
des pays importateurs déterminent presque toujours une baisse 
de prix dans les pays exportateurs, et cela est d'autant plus 
sensible que plus de pays en f ravent simultanément l'importa- 
tion. Ainsi les droits allemands maintiennent en Russie et en 
Pologne le prix du seigle à un taux au-dessus duquel il ne 
peut s'élever, ce qui amoindrit fortement l'effet des droits 
douaniers allemands, si même cela ne l'annule pas tout à fait. 

Des droits protecteurs modérés ne sont pas inutiles; mais il 
nous paraît certain que la politique protectionniste suivie par 
l'Allemagne a contribué à accentuer la baisse du prix des 



(1) Pour 1894 l'excédent de l'importation du seigle et du froment réunis a été de 
15.304.777 quintaux. 



344 l'action du gouvernement. 

céréales i { ). On ne peut se soustraire à la répercussion sur le 
marché intérieur des prix existant sur les grands marchés 
libres. Fermer les débouchés aux pays producteurs, c'est 
forcer ceux-ci à baisser leurs prix outre mesure et fausser par 
suite les conditions normales de la concurrence. Les idées 
protectionnistes ont puisé une nouvelle force dans le mouve- 
ment de réaction qui s'est développé depuis quelques années 
en Allemagne d'une façon générale contre les idées de l'école 
de Manchester, dans le sentiment de mécontentement qu'on 
cherche à fomenter à l'égard du nouveau cours (c'est ainsi 
qu'on appelle le régime inauguré après la mort de Guil- 
laume I er et la retraite de Bismarck) et dans la comparaison 
qu'on se plait à faire entre la situation satisfaisante de l'agri- 
culture il y a vingt ans et le malaise dont elle souffre aujour- 
d'hui. L'agitation entretenue par les agrariens a encore con- 
tribué à faire de la question agricole l'une des plus importantes 
questions du jour. Revues et journaux, livres et brochures 
sont remplis de doléances et de récriminations. 

Ce que nous pouvons affirmer c'est que la guerre douanière 
entre l'Allemagne et la Russie a causé au commerce, à l'in- 
dustrie et aux sociétés de navigation un tort considérable. 
Aussi comprenons-nous qu'on ait salué avec joie la conclusion 
d'un traité russo-allemand. La suppression du certificat d'i- 



(1)11 n'y a pas longtemps que l'Allemagne s'est engagée dans la voie du protection- 
nisme. On se montra d'abord timide ; dans les premières années qui suivirent la guerre 
de 1870 les idées libres-échangistes dominèrent encore les esprits; on avait d'ail- 
leurs sous les yeux l'exemple de l'Angleterre. C'est en 1879, après l'arrivée de 
Luciusau ministère de l'Agriculture, el l'évolution qui se fît dans l'esprit de Bismarck 
que l'on vota pour la première fois un modeste droit de un marc par 100 kil., mais 
cela ne ralentit qu'un instant la baisse persistante des prix. En 1885, les agrariens 
demandèrent que le droit fut porté à 3 marcs, en même temps qu'une proposition de 
loi connue sous le nom de loi « Huene », affectait partiellement aux communes le 
produit du droit nouveau. Ces mesures furent jugées insuffisantes, de nouvelles ré- 
clamations firent porter le droit à 5 marcs. Tout cela contribua certainement à amé- 
liorer la situation des producteurs indigènes, on leur avait rendu un peu de courage 
lorsque la retraite de Bismarck, en 1890, amena un changement. Les traités de com- 
merce conclus entre l'Autriche et l'Italie, en décembre 1891, abaissèrent en faveur 
de ces pays le droit d'entrée à 3 marcs 50. Le législateur avait cru bien faire de 
céder aux réclamations des consommateurs (non agricoles) mécontents du renché- 
rissement du pain. 



LES TRAITÉS DE COMMERCE. 345 

deotité qui se produisit au cours de Tannée 1895, et fut 
comme le contre-coup de ce traité, a eu pour les provinces 
orientales de la Prusse une grande importance. Maintenant, 
comme on nous le disait à Konigsberg et à Danzig, les bar- 
rières qui empêchaient depuis plusieurs années l'exportation 
du blé sont tombées. L'exportateur de froment, de seigle, 
d'avoine, d'orge a droit à un acquit-à-caution (Einfuhrschein) 
au porteur, moyennant lequel il peut opérer dans le délai de 
6 mois, l'importation, libre de droits, d'une quantité de 
céréales de même espèce égale à celle qui a été exportée. 
Cette loi repose sur une fiction, sur la présomption de l'iden- 
tité du blé exporté et importé. L'Etat ne subit par suite du 
chef de cette institution aucune diminution dans ses recettes 
douanières, car le blé rentrant ne fait que prendre la place 
de celui qui est sorti. 

Le but qu'on poursuit est d'activer l'exportation de cer- 
taines céréales qui, comme le froment du nord-est de la 
Prusse, ne jouissent pas de la faveur des consommateurs 
allemands, mais sont appréciées dans d'autres pays (*); or 
ces pays-là avaient fini par ne plus les acheter depuis que 
le prix était renchéri par suite des droits protecteurs dont 
l'Allemagne avait frappé les céréales. L'acquit-à-caution au- 
quel l'exportateur de blé allemand a droit, lui rend le service 
d'une prime. Cette mesure, autant qu'on en peut juger jus- 
qu'à présent, paraît avoir répondu à l'attente de ses promo- 
teurs : depuis deux ans, l'exportation a pris un grand essor. 

Les agrariens attaquent avec passion la politique des traités 
de commerce. Ceux qui en profitent se taisent, ou dissimulent 
les avantages qu'ils peuvent en retirer afin de ne pas donner 
l'éveil à leurs concurrents. Mais les rapports des chambres 
de commerce allemandes sont pourtant significatifs. Le dé- 
puté G. Gothein nous disait à Breslau qu'à quelques rares 
exceptions près, elles s'étaient prononcées toutes de la façon 
la plus nette en faveur de la politique des traités de com- 

(1) Les principaux acheteurs pour le froment et le seigle sont le Danemark et la 
Suède, puis l'Angleterre et la Suisse. L'Angleterre prend de notables quantités d'orge 
et d'avoine. 



346 l'action du gouvernement. 

merce. L'industrie allemande, qui s'est développée d'une façon 
prodigieuse depuis un quart de siècle, est absolument obligée 
d'écouler l'excès de sa production. L'Allemagne ne peut se 
passer de l'exportation à l'étranger sans que toutes les classes 
du pays y compris les agriculteurs en souffrent (*). 

Il est donc bien difficile de dire dans quelle mesure les trai- 
tés de commerce ont nui à l'Allemagne. 11 n'est pas démontré 
en tout cas, qu'ils ont amené, autant que les agrariens le 
prétendent la submersion du marché indigène par les pro- 
duits étrangers. 

On ne saurait nier d'ailleurs que le pays n'ait retiré des 
traités de commerce de grands avantages; en particulier, 
la stabilité des tarifs qui permet des combinaisons com- 
merciales à longue échéance. Les traités de commerce ne 
sont pas des panacées, ni des remèdes contre les mauvaises 
récoltes, mais ce sont des moyens efficaces de faciliter à un 
pays la lutte économique sur le marché du monde. 

Si le gouvernement a un rôle important à jouer dans les 
rapports internationaux, et s'il peut utilement protéger par 
certaines mesures, l'agriculture nationale, il ne peut se désin- 
téresser non plus d'une question vivement débattue aujour- 
d'hui dans le monde des agriculteurs, la question monétaire. 
La majorité des agriculteurs que nous avons interrogés sont 
naturellement bimétallistes : mais nous n'avons découvert 
dans les conversations d'aucun d'entre eux de considérations 
nouvelles ni d'arguments péremptoires. Avec eux nous avons 
reconnu la relation intime de la question monétaire et de la 
question agricole, mais nous ne croyons pas, comme certains, 
que la crise agricole puisse prendre fin avec le règlement de 
la question monétaire; et après mûre réflexion nous ne pou- 

(1) On n'agite plus guère en ce moment cette idée mise en 'avant par quelques 
économistes distingués d'une union douanière qui laisserait en dehors d'elle d'un 
côté l'Angleterre, de l'autre la Russie et les pays d'Orient aussi bien que l'Amérique 
et qui aurait pour but de fixer des tarifs élevés pour l'importation dans les pays 
de l'union, et des tarifs réduits déterminés par une commission internationale entre 
les pays de l'union. L'union souhaitée ne serait vraiment réalisable qu'entre pays 
ayant des intérêts économiques communs, et tel n'est pas le cas pour les États qu'on 
parle de grouper ainsi. 



LA QUESTION MONETAIRE. 347 

vons admettre, que le bimétallisme soit la panacée que ses 
partisans prétendent. 

(Test aussi l'avis du gouvernement. Aussi nous bornerons- 
nous à dire (car nous le tenons de bonne source), qu'il n'est 
pas du tout disposé, en dépit de ses bonnes paroles pour les 
agrariens, à renoncer au monométallisme or. Quant à la con- 
stitution d'une union bimétalliste entre les États, elle est au 
plus haut point invraisemblable (*). 

A défaut du bimétallisme ceux qui attendent d'une ingé- 
rence très grande de l'État dans l'ordre économique le relè- 
vement de l'agriculture multiplient les demandes à son adresse 
et à défaut de remèdes directs, le supplient de recourir à une 
série de remèdes indirects dont la liste est si longue que nous 
ne pourrions parvenir à l'épuiser. Quelques-uns de ces re- 
mèdesétant empruntés au programme des socialistes agraires, 
nous renvoyons pour ceux-là à l'étude spéciale que nous en 
avons faite ( 2 ). 

Mentionnons seulement brièvement celles des mesures de- 
mandées qui paraissent le plus acceptables, et dont quelques- 
unes ont déjà reçu un commencement d'exécution. 

C'est par exemple la réforme des tarifs de transport appli- 
cables aux grains, aux engrais; ce sont encore les mesures 
concernant les épizooties et l'introduction du bétail étranger, 
les lois concernant les distilleries et les sucreries, et le système 
des impôts 3 ). 

(1) Nous ne pouvons étudier ici la question monétaire avec tous les développe- 
ments qu'elle comporterait. M. Charles Brouilhet qui s'en est spécialement occupé, 
a résumé (appendice XII) les renseignements qu'il a recueillis sur l'état des esprits 
en Allemagne à cet égard. 

(2) V. appendices XV et XVI. 

(3) La question de la réforme de l'impôt (qui se présente en Allemagne sous un 
tout autre aspect que chez nous), comporterait un chapitre particulier. Il est certain 
que la façon dont l'impôt est réglementé par l'État a pour l'agriculture une grande 
importance. Le cultivateur paie trop et pourrait être dégrevé. Nous avons cherché 
à nous rendre compte de la façon dont fonctionne en Prusse l'impôt progressif sur 
le revenu, et j'avoue, au risque de paraître un peu réactionnaire, que la surveillance 
et l'inquisition auxquelles les contribuables prussiens sont soumis m'ont paru très 
vexatoires. On sait qu'en Prusse l'impôt est global et progressif; le contribuable est 
astreint à la déclaration du montant total de ses revenus avec indication détaillée de 
leur origine. A défaut de déclaration dans le délai lésai les évaluations des revenus 



348 l'action du gouvernement. 

Dans les provinces de l'est on demande à l'État de remédier 
au manque de bras qui se fait sentir dans certaines régions 
en l'incitant à frapper d'une taxe spéciale les ouvriers agri- 
coles qui se dirigent en si grand nombre vers les villes; mais 
on hésite à porter atteinte au principe de la liberté d'aller et 
de venir (Freizùgigleit). 

D'autres insistent sur l'utilité qu'il y aurait à ce que l'État 
achète les biens qui sont l'objet de ventes forcées pour éviter 
qu'ils tombent aux mains des spéculateurs. Cette acquisition, 
dit-on, ne serait pas seulement avantageuse aux créanciers 
hypothécaires; l'État ferait aussi lui-même une bonne affaire 
et, en les amodiant convenablement, préviendrait beaucoup 
d'abus. Nous verrons bientôt que c'est à une idée de ce genre 
que le législateur a obéi en créant les Rentengùter. 

On se demande surtout aujourd'hui comment l'État pour- 
rait le plus efficacement intervenir pour diminuer le poids 
des dettes qui pèsent si lourdement sur l'agriculture. Nous 
reviendrons sur cette question en présentant (chapitre V) un 
tableau d'ensemble de la crise. Plusieurs des membres de la 
conférence agraire de 1894, où la question a été longuement 
discutée, ont en effet proposé des mesures qui nous paraissent 
d'une rigueur exagérée. L'Ktat jusqu'ici n'a pas encore cédé 
à ces demandes. Il faut prendre garde de faire, dans les temps 
de crise, des lois qui, dans les temps de prospérité, pourraient 
entraver considérablement l'énergie individuelle et empêcher 
l'intelligence humaine de produire tous ses effets. 

III. — Organisation de la classe des agriculteurs. 

Le mouvement qui pousse aujourd'hui vers une renais- 
sance de. l'idée d'organisation professionnelle et corporative 

taxables sont doublés d'office par les commissions et le contribuable perd le droit 
d'en contester les chiffres. S'il ne satisfait pas à la nouvelle demande de déclaration 
qui lui est adressée on le frappe d'une amende sous forme de 25 0/0 de supplé- 
ment d'impôt; toutes les fortunes passent ainsi sous le contrôle du conseil d'admi- 
nisiration communale, de la commission d'évaluation préalable, de la commission de 
fixation de l'impôt et de la commission provinciale d'appel. La perception de l'impôt 
sur le revenu donne lieu en Prusse à une foule d'actes arbitraires et de vexations. 



LES CHAMBRES D'AGRICULTURE. 349 

des différentes catégories de travailleurs ne pouvait manquer 
d'avoir son contre-coup dans l'agriculture. Alors que des 
groupes nouveaux se forment entre travailleurs industriels, 
ne convient-il pas que les agriculteurs puissent aussi faire 
valoir leurs intérêts collectifs, ne convient-il pas qu'ils sus- 
citent une force professionnelle qui, tout en laissant à chacun 
une liberté d'action suffisante, assure aux représentants de 
l'agriculture une protection efficace. 

La restauration des groupes sociaux, c'est là une des ré- 
formes qui s'imposent à l'avenir. L'Allemagne est entrée dans 
cette voie, et l'esprit plus discipliné des peuples germaniques 
permet aux gouvernements d'agir plus librement qu'ils ne 
pourraient le faire en France. 

Nous ne pouvons insister ici sur les circonstances diverses 
qui, après avoir amené la libération des paysans, ont malheu- 
reusement empêchés ceux-ci de tirer de la liberté qu'on leur 
donnait tout le profit qu'on avait espéré. 

Persuadé du moins après l'expérience d'un siècle qu'il doit 
faire quelque chose pour eux, le gouvernement prussien a 
cherché récemment à leur venir en aide en créant des cham- 
bres d'agriculture. 

C'est en 1884 qu'on proposa pour la première fois au Lan- 
desœkonomiekol légitima) d'étudier l'opportunité de cette créa- 
tion, mais c'est en 1892 seulement que cette assemblée se 
prononça en faveur d'une « transformation facultative des so- 
ciétés d'agriculture en chambres d'agriculture». La Chambre 
des députés de Prusse ayant alors demandé (juillet 1893) que 
l'agriculture fût « officiellement organisée », le gouverne- 
ment déposa au mois de janvier 1 894 un projet de loi tendant 
à la création de chambres d'agriculture dont la circonscription 
devait en principe correspondre à la province. Ces chambres 
devaient, lorsqu'elles en étaient requises, exprimer leur avis 



(1) Le Landesœkonomiekolleghm est une sorte de Conseil central ayant la haute 
main sur les sociétés d'agriculture. 11 se compose de 19 membres élus pour trois ans 
par les sociétés les plus importantes, et de 9 membres désignés par le ministre. Aux 
termes du règlement du 1 er mai 1878, il sert de conseil au ministère de l'agriculture. 
— Le nombre de ses membres a été récemment augmenté. 



350 l'action du gouvernement. 

sur les mesures législatives qui touchaient à l'agriculture sans 
que le gouvernement fût d'ailleurs aucunement lié par leur 
avis. Aux termes du projet primitif, il fallait 25 ans d'âge 
pour être électeur et 30 ans pour être élu. Devaient être 
électeurs indépendamment des propriétaires ruraux, les pos- 
sesseurs ou fermiers ayant un attelage et les propriétaires de 
forêts ayant un revenu net d'au moins 150 marcs. 

L'élection devait être faite pour six ans, et les membres 
élus devaient être renouvelés tous les ans par sixième. 

La commission nommée par la Chambre des députés modifia 
notablement le projet primitif qui devint finalement la loi du 
30 juin 1894. Les chambres d'agriculture doivent, d'une façon 
générale, faire valoir les intérêts de l'agriculture vis-à-vis du 
gouvernement, soit par leurs conseils, soit en formulant des 
vœux, soit en donnant plus de force aux réclamations des 
agriculteurs; elles doivent ensuite prendre elles-mêmes cer- 
taines mesures, susciter les entreprises propres à accroître la 
prospérité de l'agriculture, chacune dans l'étendue de sa 
circonscription. 

C'étaient jusqu'ici les sociétés centrales d'agriculture qui 
remplissaient tant bien que mal cet office. Seulement elles 
n'étaient pas qualifiées, comme le sont ces nouvelles cham- 
bres, pour être la représentation officielle de l'agriculture dans 
leurs circonscriptions respectives. Les chambres d'agriculture 
issues du suffrage universel des agriculteurs, sont élevées au 
rang de rouage public dans la vie nationale. 

Et puis, tandis que les sociétés d'agriculteurs ne pouvaient 
demander de cotisation qu'à leurs membres, les chambres 
d'agriculture, devenues un rouage officiel, sont investies du 
droit d'exiger certaines contributions, ce qui leur permettra 
de faire plus pour l'amélioration des campagnes que les sim- 
ples associations 0). 



(1) Dans le mouvement d'opinion qui a amené la création des chambres d'agricul- 
ture il faut, dit le D r Thiel, démêler deux courants : l'un, n'avait au début d'autre 
but que de permettre aux associations agricoles, dont le développement élait paralysé 
par l'insuffisance des ressources de demander à leurs membres des cotisations ap- 
plicables aux progrès de l'agriculture. Mais, comme les cultivateurs hésitent à entrer 



LES CHAMBRES d' AGRICULTURE. 351 

Une ordonnance du 3 août 1895, rendue en exécution de 
la loi du 30 juin 1894, et après consultation des diètes pro- 
vinciales, a créé des chambres d'agriculture dans les pro- 
vinces de Prusse orientale, de Prusse occidentale, de Pomé- 
ranie, de Brandebourg, de Posen, de Silésie, de Saxe et de 
Schleswig-Holstein, ainsi que dans les régences de Cassel et 
de Wiesbaden. 

Le fonctionnement des chambres d'agriculture créées dans 
ces dix provinces est déterminé par des règlements présen- 
tant la plus grande analogie les uns avec les autres et que 
d'ailleurs le Ministre de l'agriculture, des domaines et des 
forêts est autorisé à modifier si une modification lui paraît 
nécessaire. 

Ces chambres d'agriculture (chacun des règlements in- 
dique quelle est la ville de la province dans laquelle la 
chambre doit siéger) doivent défendre les intérêts de la pro- 
priété rurale et forestière de la province, soutenir toutes les 
institutions tendant à améliorer la situation de la propriété 
rurale, en particulier favoriser l'organisation corporative des 
agriculteurs et les progrès techniques de la culture. Elles 
ont le droit de présenter des motions. Elles doivent seconder 
les autorités administratives en leur donnant des avis et en 
leur communiquant des faits sur toutes les questions concer- 
nant l'agriculture ou les forêts; elles doivent collaborer à 
toutes les mesures qui touchent à l'organisation du crédit 
rural et autres œuvres collectives. Pour favoriser les progrès 
techniques de la culture, les chambres d'agriculture sont au- 
torisées à absorber les sociétés déjà existantes telles que les 
sociétés centrales d'agriculture, à prendre en main la gestion 



dans les associations pour lesquelles il faut payer une cotisation, on se serait 
heurté à quelques résistances sans une autre idée qui triomphe finalement. Il faut, 
dit-on, former de tous les propriétaires ruraux un puissant faisceau pour qu'ils puis- 
sent défendre leurs intérêts économiques. Une forte cohésion entre les agriculteurs 
est nécessaire. C'est au parti conservateur, qui après quelques hésitations, se déclara 
énergiquement pour le projet de loi, que son adoption est due. La plupart des 
membres du parti national libéral ont reconnu d'ailleurs que la création de chambres 
spéciales est aussi nécessaire pour l'agriculture qu'elle l'avait été pour l'industrie et 
le commerce. 



352 l'action du gouvernement. 

de leur fortune, à assurer leurs obligations et à former avec 
tous les groupements locaux préexistants un même orga- 
nisme. 

Les chambres d'agriculture se composent des propriétaires, 
des usufruitiers et des fermiers des biens-fonds cultivés ou 
plantés en bois, situés dans la province et payant un impôt 
foncier d'un certain nombre de thalers (50 s'il s'agit de biens 
ruraux, et, s'il s'agit uniquement de bois en forêts, 25, 35 ou 
40 suivant les régions). 

Elles comprennent, en outre, les personnes indiquées dans 
l'article 6, n° 2 de la loi du 30 juin 1894 (personnes ayant été 
pendant dix ans présidents ou employés d'une association 
agricole, d'une société d'agriculture, d'une institution de 
crédit agricole ou ayant rendu des services à l'agriculture). 

Ce sont les cercles ruraux (Landkreise) qui forment les 
circonscriptions électorales. Chaque circonscription doit élire 
deux ou trois membres, de telle sorte que le nombre des 
membres des chambres d'agriculture varie dans chacune des 
dix provinces de 32 à 124. Les chambres sont renouvelées par 
moitié tous les trois ans ; elle doivent tenir au moins une 
séance chaque année. 

Une circulaire du 7 juillet 1896 invite les chambres d'a- 
griculture à intervenir pour surveiller, diriger et surtout con- 
seiller les agriculteurs, principalement en matière de crédit 
et d'emprunt. 

Les chambres d'agriculture auront fort à faire pour étu- 
dier sous toutes ses faces le problème de l'endettement du sol 
et proposer de sérieuses réformes. 

Dès maintenant, elles peuvent exercer une influence favo- 
rable sur les nombreuses institutions de crédit existantes, aux- 
quelles on peut reprocher de suivre un peu trop leur propre 
voie sans combiner leur action avec des autres. Le ministre 
voudrait voir s'établir une sorte de division du travail entre 
ces inslitutions, les unes facilitant le crédit personnel néces- 
saire à l'entrepreneur agricole, les autres fournissant le cré- 
dit réel amortissable pour les travaux de longue haleine, pour 
les partages, les acquisitions, etc. Le ministre demande aux 



LE COMMERCE DES PRODUITS AGRICOLES. 353 

chambres nouvelles de déterminer une sorte de coopération 
harmonique entre ces diverses institutions. Il ne reculerait 
pas devant l'idée d'une mise en tutelle. 

La création des chambres d'agriculture est la plus impor- 
tante manifestation du courant qui porte vers l'organisation 
corporative des diverses professions. Elle atteste le désir qu'a 
aujourd'hui le gouvernement, après s'être montré jadis assez 
défiant, de reconstituer sur des bases solides le Bauernstand, 
l'ordre des paysans. Il sent mieux qu'autrefois quel profit il 
peut retirer lui-même de la stabilité admirable des paysans, 
de leur attachement au sol, de leurs sentiments conservateurs, 
de leur amour pour la patrie, de leur résistance aux idées 
socialistes. Il y voit aujourd'hui « la plus ferme colonne de 
l'État (i)». 



(1) Le cinquième Congrès des agriculteurs autrichiens réunis à Vienne, en mai 1895, 
a discuté le projet qui organise en corporations les propriétaires de biens ruraux de 
moyenne étendue (Bauerngùter) : il s'est prononcé en faveur du caractère obligatoire 
des associations agricoles à créer. Un projet du même genre a été soumis à la Cham- 
bre des députés de Prusse, au cours de la XI e session 1896 (V. n° 1388 der Beilagen 
zu tien stenogr. Protokollen), projet aux termes duquel les associations d'agriculteurs 
ne seraient point soumises aux dispositions de la loi du 9 avril 1873 sur les sociétés. 



13. • 23 



CHAPITRE IV 

L'ACTION GOUVERNEMENTALE (suite) 

LA COLONISATION INTÉRIEURE DE L'ALLEMAGNE 

ET LES RENTENGÎJTER (1) 



De toutes les interventions gouvernementales vis-à-vis des 
populations rurales de l'Allemagne, celles qui devaient 
attirer de préférence notre attention étaient assurément les 
tentatives faites depuis quelques années par le gouverne- 
ment prussien pour reconstituer dans les provinces de Test 
une classe de petits propriétaires ruraux. Nous avons du étu- 
dier à ce point de vue les tentatives de colonisation intérieure 
et les « Rentengùter »( 2 ). 

Les efforts si intéressants du gouvernement actuel ont été 
précédés par une série d'essais déjà anciens, dont il convient 
d'abord de rappeler les principaux. 

Dès le début du xviii siècle, Frédéric Guillaume I er , pour 
venir en aide à ses sujets et accroître la richesse de ses États 
en mettant en valeur des terrains jusqu'alors improductifs, 
avait institué une commission spéciale de colonisation et 
publié une sorte de Gode des droits et des devoirs des colons. 
Mais ce fut Frédéric II qui donna à l'œuvre commencée par 
son père un grand essor. Disciple de l'école physiocratique, il 
regardait les paysans comme « les pères nourriciers de la 



(1) Ce chapitre a été rédigé par M. Louis Quesnel. 

(2) Nous avons trouvé auprès des autorités et des Commissions générales l'ac- 
cueil le plus courtois et la plus parfaite obligeance; nommons ici le président Metz 
de Francfort-sur-l'Oder, le président Schwarz de Breslau, les conseillers Schrœter 
de Breslau etKuthe de Bromberg, MM. Metz commissaire d'ElbingelPreuss de Stolpe, 
et M. Sudek de Stettin. 



EFFORTS DU GOUVERNEMENT PRUSSIEN. 355 

société ». Il fît, par suite, de grands efforts pour en accroître 
le nombre, surtout pour leur permettre d'arriver à une cer- 
taine aisance. La colonisation devint une branche spéciale de 
l'administration prussienne. 

Les chambres provinciales furent tenues de grouper les 
renseignements dans des tableaux dont il avait lui-même 
donné le modèle. 

Et pour les aider dans le recrutement des colons, il établit 
deux, agences spéciales : Tune h Francfort-su r-le-Mein pour 
l'Allemagne du sud, l'autre à Hambourg pour l'Allemagne 
du nord : cette dernière était spécialement chargée d'arrêter 
au passage les émigrantsqui partaient pour l'Amérique. Les 
colons ainsi recrutés étaient répartis entre les différentes pro- 
vinces de la monarchie : la Lithuanie et la Prusse orientale 
en reçurent 15.000; la province de Saxe et la Poméranie 
20.000; la nouvelle Marche 24.000; le Brandebourg plus de 
30.000. 

L'œuvre de Frédéric fut particulièrement remarquable en 
Silésie, car il ne s'agissait pas seulement d'augmenter le 
nombre des habitants et d'accroître la richesse de cette con- 
trée, il s'agissait de rendre prussienne une province dont l'ac- 
quisition avait pour lui une grande importance et dont l'état 
était déplorable. 

L'édit qu'il publia sous le titre de « très haute déclaration, 
« en vertu de laquelle de nouveaux villages doivent être bâtis 
« aux endroits convenables, avec une large assistance en 
« argent comptant, que Sa Majesté a très gracieusement ré- 
« solu d'accorder aux propriétaires de domaines » est resté 
justement célèbre! 1 ). 

Pendant les quarante-six années de son règne, Frédéric II 
introduisit sur le territoire de la monarchie prussienne 
300.000 sujets; il créa 900 villages et plusieurs milliers de 
Bauernstellen, si bien qu'en 1786 presque le tiers de la popu- 
lation prussienne était composé de colons ou de fils de colons. 

(1) Il se faisait rendre compte des besoins des différentes provinces, faisait le 
relevé des maisons inoccupées et des terrains abandonnés et évaluait le nombre de 
colom; qui pourraient y être établis. 



356 LA COLONISATION INTÉRIEURE DE l/ALLEMAGNE. 

SECTION I 

COLOxNISATION INTÉRIEURE DE LA PRUSSE. 

Interrompue pendant la première moitié du xix c siècle, l'œu- p 
vre de la colonisation intérieure a été reprise depuis dix ans. 
Elle aurait dû répondre uniquement à un double but : d'une 
part corriger la répartition défectueuse du sol dans les pro- 
vinces orientales de l'Allemagne, d'autre part reconstituer i 
une classe de paysans moyens et empêcher le dépeuplement 
croissant des campagnes. 

La mauvaise répartition du sol avait pour conséquence un; 
malaise général des paysans, qui désertaient les campagnes,: 
où ils ne trouvaient ni ressources, ni travail rémunérateur; 
les propriétaires végétaient iriactifs et découragés sur leurs 
vastes domaines; ils hésitaient à se lancer dans des dépenses! 
nouvelles à cause de la mauvaise qualité du sol; et d'ailleurs 
les bras manquaient, rémigration croissante des paysans nel 
laissait à leur disposition que les ouvriers attachés au sol et 
liés par des contrats. 

Tout le monde reconnaissait l'utilité qu'il pouvait y avoir 
à fixer les ouvriers agricoles dans les campagnes en leur don- 
nant la perspective de devenir eux-mêmes propriétaires. 

Si le but qu'on voulait atteindre était d'ordre économique, ïi 
des motifs d'ordre politique s'y mêlèrent d'abord, et c'est' 
pourquoi il faut distinguer deux phases, dans l'œuvre entre- 
prise par le gouvernement prussien. 

On chercha d'abord, dans un but essentiellement politique, 
à faire passer les domaines de la noblesse polonaise obéré< 
aux mains de paysans allemands. Puis, à partir de 1890, 
gouvernement prussien sans abandonner d'ailleurs son id< 
première de germanisation, s'efforça surtout de la combine! 
avec le désir de soulager les propriétaires, de reconstitue] 
une classe de petits paysans, de les fixer au sol, et de paralysej 
la diffusion des doctrines socialistes. 



ï 



loi du 26 avril 1886. 357 

La loi du 26 avril 1886 fixa d'abord pour les provinces de 
Poseu et de Prusse occidentale les conditions dans lesquelles la 
colonisation aurait lieu. Une somme de 100 millions de marcs 
fut affectée à l'œuvre nouvelle (*). 

La noblesse polonaise qui possédait dans ces pays de 
vastes domaines, était depuis longtemps dans une situation 
précaire. La plupart des domaines étant hypothéqués, l'ex- 
ploitation du sol devenait difficile, on s'en tenait à des pro- 
cédés de culture arriérés, par ignorance quelquefois, plus 
souvent faute de capitaux. 

Déployant une grande activité la Commission de colonisa- 
tion acheta de 1886 à 1894, 130 grands domaines d'une con- 
tenance totale de 80.287 hectares et 34 petits domaines d'une 
contenance de 1.351 hectares; au total 81.638 hectares (-). 

Au 31 décembre 1895, 176 domaines ayant une superficie 
de 89.204 hectares, avaient été achetés pour un prix, de 
53.876.587 marcs. Ces domaines correspondent dans la régence 
de Bromberg à 2,7 0/0 de la superficie, dans la régence de 
Posen à 1,9 0/0, dans celle de Danzig à 0,3 0/0, dans celle 
de Marie nwerder à 1 ,3 0/0 ^ 3 ). 

Au 1 er avril 1895, 28.168 hectares étaient occupés, non 
compris les terrains qui dans chaque nouvelle commune sont 

(1) On trouvera la traduction de la loi du 26 avril 1886, avec une notice de M. P. 
Baillière dans Y Annuaire de législation étrangère publié par la Société de législation 
comparée. XVI (1887), p. 154. L'ordonnance complémentaire du 21 juin 1886 porte 
que la Commission de colonisation se composera des présidents des deux provinces 
de Prusse occidentale et de Posen, de commissaires délégués par les ministères de 
l'agriculture, de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique, et de membres 
nommés par l'Empereur pour trois ans. 

(2) Ces domaines furent payés en moyenne 607 marcs par hectare ; le prix d'achat 
fixé par la loi du 26 avril 1886, qui était de 560 marcs par hectare fut ainsi dès le 
début notablement dépassé. 

Les prix payés par la Commission varient suivant la qualité du sol; le tableau 
suivant indique le taux auquel les acquisitions ont été faites. 

Solde2 e cl. Sol de 3 e cl. Sol de 4e cl. Sol de 5" cl. Sol de 6 e cl. Sol de I e cl. 

Terres labourables. . 1.200 m 
Prairie » 

Pâturages » 

(3) On pourra, pour le détail de ces transformations dans chaque cercle, consulter 
l'article de P. Langhans, dans les Mittheilungen de Petermann, t. 42 (1896), p. 118. 



1.000m 


825m 


660 m 


490 m 


330m 


1.050m 


900 m 


750m 


600m 


450m 


400m 


300m 


230m 


150 m 


)) 



358 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

affectés à la construction des églises, des écoles et des mairies; 
1.606 colons étaient fixés au sol (dont 1.467 protestants et 139 
catholiques). 

Mais, pour employer les 100 millions de marcs mis à sa 
disposition, la Commission avait acheté un peu à la légère, 
elle avait souvent consenti à payer des prix trop élevés, sans 
s'inquiéter suffisamment de savoir si elle trouverait des co- 
lons pour mettre en valeur les terres acquises. 

L'empressement de la Commission s'explique par le but 
politique que Ton poursuivait; on voulait germaniser un 
pays encore slave ; on n'avait accepté avec tant de complai- 
sance les offres des nobles polonais obérés, que parce qu'on 
avait hâte de mettre sur leurs terres des paysans allemands. 
Et c'est ainsi qu'une partie des 27.342 hectares que la Commis- 
sion avait achetés dans les quinze premiers mois, furent bien- 
tôt reconnus impropres à la création de petites exploitations. 

Instruite par les fautes commises au début, la Commission 
a mis à profit l'expérience qu'elle avait acquise à ses dépens; 
le nombre des domaines qu'on venait lui offrir allant d'ail- 
leurs croissant, elle a pu se montrer plus difficile, au point 
de vue des terres comme au point de vue des prix. 

Elle n'a point au surplus limité ses achats, comme le pres- 
crivait la loi de 1886, aux biens appartenant a la noblesse po- 
lonaise. Elle a acheté aussi un certain nombre de biens appar- 
tenant à des Allemands. 

Le succès néanmoins n'a pas encore répondu à son attente. 
Amener dans les provinces orientales de Prusse des paysans 
étrangers au pays, les y fixer, et leur permettre d'y prospérer, 
ce n'est pas chose facile. Tels colons, telle colonisation : pour 
qu'une colonie soit riche et forte, il faut que ses habitants 
aient de l'intelligence, certaines connaissances agricoles, des 
ressources pécuniaires les dispensant d'emprunter et leur 
permettant de faire quelques avances pour mettre le sol en va- 
leur. Malheureusement parmi les colons qu'on fit venir, 
beaucoup étant sans ressources durent s'endetter. On verra 
par les statistiques que nous reproduisons plus loin quelle 
est leur situation pécuniaire. 



ŒUVRE DE LA COMMISSION DE COLONISATION. 



359 



La Commission a voulu éviter, autant que possible, de re- 
courir à la publicité pour faire appel aux colons. Elle estime 
que le meilleur moyen de les attirer, c'est le spectacle de 
leurs compatriotes déjcà établis et parvenus à une bonne 
situation. Mais bien que la Commission accorde à ceux qui 
viennent de régions éloignées, des indemnités qui couvrent au 
moins en partie les frais du voyage, le nombre de paysans 
prêts à quitter leur pays d'origine tend à diminuer pour une 
double raison : d'abord par suite de la dépréciation de la terre 
et de la difficulté qu'a le paysan à vendre à un prix convenable 
son domaine, puis par suite de la concurrence faite, comme 
nous le verrons, à l'œuvre de la colonisation par la forma- 
tion des Rentengïder. La Commission de colonisation fait 
ce qu'elle peut : elle cherche notamment à grouper dans une 
même colonie des colons de même religion et de même na- 
tionalité, mesure qui lui permet d'ailleurs de réaliser quel- 
ques économies, chaque colonie devant posséder une église, 
une école et une mairie. 

Le tableau suivant indique le nombre et l'importance des 
opérations qu'elle a effectuées. 



TERRAINS 
d'une contenance de : 


MIS 
en vente. 


LIVRÉS 

A DES COLONS. 


à 5 hectares 


393 

409 1 

427 J 1.244 

408 1 

283 \ 

321 J 647 

43 J 

58 


206 

3:i7 j 

349 972 
266 1 
165 j 
192 ( 388 

31 ) 

40 


5 à 10 — 


10 à 15 — 


15 à 20 — 


20 à 25 — 


25 à 50 — 


50 à 120 - 


Restguter 





On appelle Restgut la partie du domaine (Gut) sur laquelle 
se trouvent la maison d'habitation et les anciens bâtiments de 
service. A vrai dire, ces Restguter n'ont été créés que pour 
utiliser les bâtiments dépendant du domaine. A la fin de l'an- 



360 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

née 1891, ils correspondaient à la 0/0 environ de la surface 
colonisée. 

Parmi les concessions accordées à des colons 13 0/0 ont une 
superficie inférieure à 5 hectares, on les désigne sous le nom 
de Handwerkerstellen. La Commission avait fondé de grandes 
espérances sur ces petits domaines donnés à des ouvriers, où 
le mari pourrait continuer à vivre de son métier, tandis que 
sa femme cultiverait les champs; mais ces espérances ont été 
déçues. Pour que le colon puisse vivre et prospérer, il faut 
que l'exploitation ne soit ni trop petite ni trop grande. L'ex- 
ploitation est-elle trop grande, les frais de main-d'œuvre ab- 
sorbent ses maigres bénéfices; est-elle trop petite, le colon ne 
trouve pas à faire vivre et à faire travailler sa femme et ses 
enfants. C'est le cas de la plupart des Handwerkerstellen. 

Partout où des circonstances particulières ne s'y sont point 
opposées, la Commission de colonisation, dans l'établisse- 
ment de ses plans, a tenu à créer un village type, plaçant les 
maisons sur le bord des routes, au bout des terres qui devaient 
en dépendre. On a eu soin d'assurer à chaque colonie nouvelle 
la jouissance de biens communaux (qui couvrent au moins 
5 0/0 de la superficie totale), de construire église, école, 
mairie, de ménager carrières à sable, marnières, etc. 

On affecte autant que possible à ces différents usages des 
bâtiments déjà construits, en leur faisant subir quelques trans- 
formations. Aussi à la fin de l'année 1894, les sommes dépen- 
sées par la Commission de colonisation pour construction de 
bâtiments publics, établissement de bibliothèques popu- 
laires, etc. . . , ne dépassaient-elles pas un demi-million de marcs. 

C'est le sol lui-même qu'il est le moins aisé de transformer. 
Le plus grand nombre des propriétaires auxquels la Commis- 
sion de colonisation achète des biens sont dans la gène, les 
terres sont par suite mal cultivées, les bâtiments mal entre- 
tenus. 11 n'est jamais avantageux de s'installer sur des biens 
délaissés par les propriétaires qui les aliènent ; il ne suffit pas 
en effet de considérer la qualité du sol, il faut voir encore 
dans quel état il se trouve au moment où on en prend posses- 
sion. La Commission de colonisation s'est vite rendu compte 



INSTALLATION DES COLONS. 361 

de cette difficulté, aussi s'est-elle chargée de remettre en état, 
pendant un temps variable, quelques-uns des domaines achetés 
par elle, afin de faciliter le travail de la colonisation, ouvrant 
des chemins nouveaux, réparant les anciens, labourant les 
terres, créant des prairies, exécutant des travaux de drainage; 
elle a même entrepris la transformation de marais en terres 
de labour (0. 

A leur arrivée, lesxolons reçoivent des graines pour ense- 
mencer leurs champs, des fourrages et de la paille pour nour- 
rir leurs bestiaux, et le Gutsverwalter (régisseur préposé par 
la Commission à la transformation du domaine) fournit, dans 
la mesure du possible, des attelages pour faire des charrois. 

Le succès d'une colonie dépend souvent des Gutsverwalter. 
Résidant sur le domaine acheté par la Commission, ces admi- 
nistrateurs dirigent les travaux, se chargent de l'installation 
des écoles dans des baraquements ou dans des dépendances 
du domaine en attendant l'achèvement de la construction 
d'édifices spéciaux, sont pour les colons des conseillers et des 
guides. C'est à eux qu'il appartient de répartir les différents 
secours et les avantages que la Commission leur accorde, tels 
que : livraison au prix d'achat d'arbres fruitiers, de bétail 
provenant des dépôts créés par la Commission, etc.. Le colon 
s'acquitte par des paiements échelonnés. Pour la construction 
des maisons et des bâtiments de service, la Commission four- 
nit aussi des matériaux à des prix avantageux, et se charge 
d'assurer les colons contre l'incendie. Elle avait, au début, en- 
trepris elle-même la construction de centaines de maisons; 
elle laisse aujourd'hui les colons libres de construire eux- 
mêmes les bâtiments qui leur sont nécessaires, à la seule con- 
dition de se conformer aux plans dressés par elle et en se ré- 
servant un droit de contrôle et de surveillance par l'intermé- 
diaire de ses propres entrepreneurs. 

(1) Ainsi à l'extrémité de la commune de Deutsch-Wilke, on a entrepris sur une 
grande échelle des travaux en vue de transformer les marécages en prairies, travaux 
que nous avons examinés avec le plus grand intérêt. Plus de 100 hectares ont été 
ainsi transformés. Le prix des travaux d'assèchement des marais et l'établissement 
des prairies varie de 400 à 700 marcs par hectare, mais on arrive souvent à ne 
dépenser que 3 ou 400 marcs. 



302 LA COLONISATION INTERIEURE DE LALLEMAGNE. 

Cette période intermédiaire, entre la vente du domaine et 
l'installation des colons, a entraîné des dépenses considérables 
pour lesquelles on a voté un crédit supplémentaire de un demi- 
million de marcs par an; les frais en ont été couverts, en par- 
tie, par l'obligation imposée aux colons de payer des intérêts 
un peu plus élevés. 

La rente qu'ils doivent acquitter peut s'élever à 3 0/0, 
mais ne dépasse jamais ce taux et, dans bien des cas, n'est 
que de 2 0/0 ou 2 1/2 0/0, en comprenant dans lé capital 
non seulement le prix du domaine qu'il s'agit de transfor- 
mer en colonie, mais encore les sommes dépensées pour faire 
les travaux de drainage et mettre les terres en état. 

Mais on exige d'eux le dépôt d'une somme d'argent repré- 
sentant au moins le tiers de la valeur du sol. Dans le cas où 
cette somme ne leur suffit pas, on leur fait jusqu'à concur- 
rence de la moitié du capital apporté, un prêt à 4 0/0 amor- 
tissable en 20 ans par paiements échelonnés ( 4 ). 

Le capital exigé de tout colon à son arrivée, s'élève d'année 
en année : la fortune moyenne des colons qui était de 5.000 
marcs en 1893 était déjà évaluée en 1894 à 6.800 marcs (*). 

Les colons étrangers à la contrée (et c'est le cas pour beau- 
coup) sont dans un certain état d'infériorité vis-à-vis des in- 
digènes; le paysan originaire de l'endroit même où il se fixe, 
peut s'adresser à des parents, à des amis, pour obtenir d'eux 



(1) La Commission peut au surplus accorder trois années de liberté {Freijahren) 
au colon avant d'exiger le paiement d'une rente. 

(2) La fortune moyenne des colons est : 

Chez les Allemands venant des provinces rhénanes 10.700 marcs. 

— — du Hanovre 9.700 — 

— — de Hesse-Nassau 8.600 — 

— — de Silésie 8.C00 — 

— — de Westphalie 7.000 — 

— — de Saxe 6.700 — 

— — de Posen 6.550 — 

— — de Poméranie 6.400 — 

— — de Brandebourg 6.077 — 

— — delà Prusse orientale 4.850 — 

— — de la Russie 4.750 — 

— — delà Prusse occidentale 3.900 — 



EXIGENCES ACTUELLES DE LA COMMISSION. 363 

quelques services. On a reconnu que c'est exiger trop peu 
pour les colons qui viennent de loin, que de leur demander 
une fortune personnelle équivalent à un tiers seulement de la 
valeur du sol. 

D'autre part, la culture intensive leur est plus familière 
qu'aux colons originaires des provinces de l'est et ils se con- 
tentent d'un bien de moindre étendue; tout ce qu'ils exigent 
c'est un sol de bonne qualité, avec des moyens de communi- 
cation qui assurent à leurs produits un débouché. Ceux d'en- 
tre eux qui disposent de quelque capital font assez bien leurs 
affaires. Ceux qui tombent dans la gêne, sont ordinairement 
ceux qui se laissent aller à trop de dépenses! 1 ). 

L'expérience acquise par les fonctionnaires de la Commis- 
sion de colonisation leur permet aujourd'hui de « faire un 
choix » parmi ceux qui demandent à devenir colons et de ne 
donner à chacun que la quantité de terre qu'il est capable 
de cultiver; on empêche ainsi beaucoup de malheureux pay- 
sans d'engloutir leurs ressources dans des constructions rui- 
neuses. 

Aujourd'hui, grâce au bon choix des terrains, grâce aux 
améliorations qu'on leur a fait subir avant de les livrer aux 
colons, il y a peu de défaillances. La Commission de coloni- 
sation a élevé le capital exigé jusqu'à moitié de la valeur 
du sol. 

Nous pouvons en définitive affirmer que l'œuvre de colo- 
nisation n'a eu dans l'ensemble qu'un succès relatif; si sur 
quelques points la Commission, instruite par ses premières 
erreurs, a obtenu de bons résultats, les travaux accomplis 
par elle ont entraîné des dépenses qui sont hors de propor- 
tion avec les résultats obtenus. 

L'œuvre de la Commission de colonisation a eu surtout 
pour une grande partie des provinces orientales une impor- 
tance indéniable au point de vue national, comme le mon- 

(1) Entre 1886 et 1894, le chiffre de ceux qui ont été contraints, par suite de 
dettes trop considérables, de délaisser leur domaine, n'a pas excédé 15,8 0/0; ex- 
ception doit être faite pour six des colonies qui remontent aux trois premières 
années de l'expérience, et où 89 0/0 des colons ont dû abandonner leur exploitation. 



364 



LA COLONISATION INTERIEURE DE L ALLEMAGNE. 



trent les chiffres ci-dessous qui indiquent la proportion des 
biens achetés par la Commission eu égard à la surface totale 
de quelques cercles : 



Gnesen 


POUR CENT 

DE LA SURFACE TOTALE 

du cercle. 


ÉTENDUE 
des 

GUTSBEZIRKE. 


11,68 0/0 

4,74 
12,33 

5,60 

6,35 

8,46 

8,61 


18,80 0/0 

11,02 

22,09 

11,45 

10,75 

12,18 

13,57 


Mogilno 


Znin 


Adelnau 


Lissen 


Wreschen 


Briesen 





Sans doute une partie de ces domaines ont été achetés à 
des Allemands. Mais il ne faut pas oublier que les proprié- 
taires allemands, possesseurs de ces biens, employaient des 
ouvriers polonais qui après les achats réalisés par la Commis- 
sion furent remplacés par les Allemands. 

Nous avons visité plusieurs villages de colons sous la direc- 
tion de M. de Wittenburg, président de la Commission à 
Posen, qui nous a fourni lui-même toutes les indications 
nécessaires avec une bonne grâce dont nous tenons à le re- 
mercier. Yoici quelques détails sur les trois villages de 
Murke, de Deutsch-Wilke et de Gross-Kreutsch, non loin de 
Lissa, entre Posen et Glogau. 

A Murke, Feutrée en possession remonte au 1 er juillet 
1892 ( { ). La surface totale du domaine qui devait être trans- 
formé était de 1.090 hectares qui furent payés 470.820 marcs. 
La Commission fournit des graines pour semences, des four- 
rages et de la paille à huit exploitations. Les colons à leur 
arrivée trouvèrent des champs ensemencés ou la moisson 



(l) Le domaine acheté par la Commission appartenait à une comtesse polonaise 
(Melania von Stablewski) qui l'a livré dans un triste état au point de vue des bâti- 
ments comme de la culture. 



VILLAGES DE COLONS. 365 

prête à être récoltée; ils purent aussi utiliser les charrettes 
et les chevaux de la Commission pour apporter les matériaux 
nécessaires à la construction des maisons et bâtiments di- 
vers ( l ). 

Au 31 décembre 1894, il y avait sur le territoire de Murke 
19 domaines occupés par des colons appartenant tous à la re- 
ligion protestante. De Gutsbezirk autonome, Murke est à la 
veille de devenir une commune. On a établi une biblio- 
thèque populaire, bientôt s'ouvrira un hospice pour les vieil- 
lards. Au point de vue religieux, Murke fera partie d'une 
nouvelle paroisse qui sera formée par la réunion à Deutsch- 
Wilke, de Leiperode, de Schmidtschen, de Gross-Kreutsch 
et de Murke. En effet, à Deutsch-Wilke, les dépendances de 
la propriété sont assez considérables pour qu'on puisse y ins- 
taller convenablement le pasteur, et créer à peu de frais une 
église. 

Le domaine de K. que nous avons d'abord visité, a une 
étendue de 25 hectares. K., un homme d'une cinquantaine 
d'années, ne sait ni lire ni écrire, il n'est allé qu'une seule 
fois « en chemin de fer », lorsqu'il a quitté son pays d'origine 
pour venir s'installer à Murke. Resté orphelin très jeune, il 
fut longtemps simple valet de ferme. Sa sobriété, sa grande 
économie, son ardeur au travail et la petite dot de sa femme 
lui ont permis d'acquérir un domaine. 11 a construit lui-même 
sa maison, une grange et des étables avec les matériaux four- 
nis par la Commission; il a aujourd'hui 8 vaches, 3 chevaux 
et 15 porcs; la rente qu'il paie annuellement est de 880 marcs 
(soit 36 marcs par hectare, le domaine en ayant 25). 

Ces 25 hectares (dont 91/2 sont ensemencés en seigle, 2 en 
blé, 7 1/2 en avoine, 2 en pommes de terre, 1 en légumes di- 
vers), représentent une valeur de 29.000 marcs; les bâtiments, 
12.000 et le train de culture 6.000, au total 47.000 marcs. En 



(1) La Commission estime les frais d'entretien de l'homme, de la voiture et des 
chevaux mis par elle à la disposition des colons, à : 3 marcs par jour pour une voi- 
ture attelée de \ cheval, 4 marcs pour une voiture à 2 chevaux, 6 marcs pour une 
voilure à 4 chevaux. Les constructions de bâtiments divers (écoles, fontaines, la- 
voirs, etc.) ont coûté 13.850 marcs. 



366 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

1895, il a pu vendre 170 quintaux d'avoine, et 300 quintaux 
de seigle. 

K. ne se plaint pas trop de la crise agraire; il regrette que 
les prix des céréales soient peu rémunérateurs. « On se tire 
d'affaire, dit-il, grâce au bétail qui se vend bien ». Il est plein 
de confiance dans l'avenir. Comme nous le félicitions de la 
manière dont il avait su mettre sa terre en valeur et comme 
nous ajoutions qu'il méritait bien de se reposer un peu et de 
jouir du fruit de son travail : « Ce que j'aime le mieux, voyez- 
<( vous, nous répondit-il, c'est encore de travailler; mes af- 
« faires ont réussi, trois de mes enfants sont bien mariés, les 
« deux autres nous aident ma femme et moi; ainsi nous n'a- 
« vons pas besoin de payer des domestiques et nous travaillons 
« tous ensemble de bon cœur ». 

Le domaine de M. à Gross-Kreutsch ( l ) a une contenance 
de 14 hectares, et la rente payée par ce colon est de 375 marcs. 
Il a, nous disait-il, consigné 4.500 marcs entre les mains de 
la Commision et a payé en tout 6.000 marcs. Il est originaire 
du grand-duché de Bade et le voyage pour venir depuis là 
avec sa femme et ses cinq enfants, lui a coûté près de 600 
marcs; pour le dédommager, dans une certaine mesure, de 
cette dépense, la Commission lui a accordé 217 marcs d'in- 
demnité. Nous avons vu dans ses étables 2 bœufs, 4 vaches à 
lait, 3 jeunes botes et une vingtaine de porcs; il estime son 
train de culture 2.200 marcs. 

Chez K., nous avions trouvé un optimiste et un admirateur 
de l'œuvre de la Commission, M. nous apparaît au contraire 
comme un homme désabusé. En vendant le petit bien de 
2 hectares, qu'il possédait dans le grand-duché de Bade pour 
venir sur une ferme de 14 hectares, il croyait faire une bonne 
opération; l'expérience, déclare-t-il, a prouvé le contraire, et 
ses 2 hectares du grand-duché de Bade lui rapportaient au- 
tant que ses 14 du grand-duché de Posen. Il est vrai que ses 
terres sont médiocres : il trouve avantageuse la transformation 

(1) Le domaine de Gross-Kreutsch appartenait à un noble polonais ; il a été acheté 
par la Commission le 21 mars 1887, 460.000 marcs. Il a une superficie de 852 hec- 
tares dont 404 de terres arables. 



VILLAGES DE COLONS. 307 

des marécages en prairies; la Commission de colonisation les 
lui loue ta raison de 20 marcs l'hectare pour la première coupe 
et de 6 marcs pour la seconde. 

A Deutsch-Wilke, domaine également acheté à des Polonais, 
nous avons visité un petit domaine de 6 hectares occupé par B.. 
originaire de la principauté de Lippe-Detmold. Il possède 5 
vaches et une douzaine de porcs; la rente annuelle payée par 
lui est de 2o9 marcs 50. La maison et les étables sont mo- 
destes, mais indiquent néanmoins une certaine aisance. B. 
est un ancien maçon qui a pu, en joignant ses économies à 
celles de sa femme, s'établir sur le domaine qu'il occupe 
actuellement* Ils ne se plaignent pas de la situation de l'agri- 
culture, ils ne vendent pas le grain qu'ils récoltent, mais s'en 
servent exclusivement pour la nourriture des animaux. Ces 
braves gens sont au surplus d'une grande sobriété, ils ne man- 
gent guère toute l'année que la soupe au lard et des pom- 
mes de terre, le pain bis cuit dans leur four et les légumes 
de leur jardin. 

Nous avons visité dans la Prusse occidentale d'autres vil- 
lages de colons moins prospères que ceux où M. de Witleu- 
burg nous avait conduits. A Bobrowo par exemple, à il» 
kilomètres au sud-est de Graudenz, nous avons étudié le 
démembrement d'un ancien bien équestre d'une étendue de 
5.000 arpents, appartenant à la famille de Czapski, et acheté 
par la Commission pour y installer des paysans allemands 
expulsés de la Wolhynie, ainsi qu'une colonie de paysans 
poméraniens. 

On a conservé un Restgut de 700 arpents dont le proprié- 
taire (protestant) est maire [Gemeindevorstçher) de la com- 
mune. Le reste du domaine a été décomposé en lots de 30 à 
GO arpents, où les colons vivent très pauvrement et se tirent 
péniblement d'affaire, malgré la bienveillance que leur a 
témoignée la Commission et les trois ans de liberté dont ils 
ont joui avant d'avoir à payer des « rentes m (*). 

(lj La question de race, qui se double d'une question religieuse, rend ici la situa- 
tion encore plus délicate. Il y avait dans le début, beaucoup d'hostilité entre catho- 
liques (polonais) et protestants (allemands). La croix de Bobrowo fut même renversée 



368 LA COLONISATION INTÉRIEURE DE L* ALLEMAGNE. 

K., l'un de ces colons qui se ressemblent tous, est arrivé 
du fond de la Wolhynie, des environs de Tschodnov, où ses 
parents originaires de la province de Posen étaient allés s'é- 
tablir il y a un demi-siècle; sa femme est une allemande 
également. La Commission lui a cédé 20 arpents de terre 
évalués 3.638 marcs, moyennant une redevance de 108 marcs 
84. C'était un domaine trop restreint pour qu'il pût s'y 
nourrir avec sa femme et ses 6 enfants l 1 ). Il a profilé du 
démembrement d'un autre domaine pour amodier 20 autres 
arpents dont il a cherché à devenir acquéreur de la même 
façon que des premiers. La Commission les a estimés 2.652 
marcs 60, lui a demandé de ce chef une redevance d'une 
soixantaine de marcs, et a consenti à lui avancer 450 marcs 
dont il paie les intérêts à 4 0/0. C'est K. lui-même qui a bâti 
la modeste maison en bois où nous le trouvons, et qui se com- 
pose de 3 chambres et d'une petite cuisine. Il a 1 cheval, 1 
vache, 1 génisse, 2 veaux et 2 porcs, installés dans une très 
pauvre écurie: il n'était guère heureux, me dit-il, en Wolhy- 
nie, mais il ne l'est guère plus maintenant, et a la plus grande 
peine à réunir les 200 marcs qu'il doit payer à la Commis- 
sion chaque année. 

A Zgnilloblott où nous trouvons des domaines du même 
genre achetés également à des Polonais, notre impression 
est la même. Les domaines sont encore plus petits qu'à 
Bobrowo, mais le sol est un peu meilleur. L'un des colons 
que nous y visitons est revenu d'Amérique, séduit par les pers- 
pectives qui s'offraient k lui, mais il est bien désillusionné. 
(Juant aux Polonais qui voient de très mauvais œil cette ger- 
manisation de leur pays ils nous disent que la Commission 



dans une sorte d'émeute. Le calme est rétabli aujourd'hui, et la Commission cherche 
toujours à acheter. La situation de la noblesse polonaise étant de plus en plus mi- 
sérable, les occasions sont fréquentes. Et c'est même pour enrayer le mouvement 
qu'il s'est créé à Thorn une bauque polonaise dite de sauvetage (liettungsbanli) qui 
rivalise avec la Commission, mais n'a malheureusement pas à sa disposition les mil- 
lions de celle-ci. 

(1) Dont cinq sont partis aujourd'hui en Amérique. Le sixième fait son service 
militaire à Graudenz; K. ne répond pas qu'il reprenne le domaine après lui. C'est 
dire combien la situation de son père le tente peu. 



LES RENTENGUTER. 369 

de colonisation n'a rien fait de bon. Ils vont jusqu'à envier le 
sort des Polonais russes qui sont, nous disent-ils, maltraités 
et même battus, mais dont la situation est plus nette que la 
leur. « Ici, nous dit l'un deux, tout est calculé, on agit avec 
beaucoup d'habileté et de réserve. Les Allemands n'en sont 
que plus suspects à toute l'ancienne population de la con- 
trée U) ». 

Au reste, les paysans allemands eux-mêmes ne sont guère 
ravis. Ils reconnaissent que la situation générale du pays est 
meilleure mais ils trouvent qu'on a fait les domaines trop pe- 
tits, et pensent que c'est seulement sur des domaines plus 
étendus qu'une culture rationnelle est possible. Les petits 
propriétaires, nous disait-on fort justement à Najmowo, se 
grisent de leur amour pour la terre et de leur situation de 
propriétaires, ils veulent trop bien faire et se ménagent des 
déceptions. Et la Commission, ajoute-t-on, a eu tort de les 
laisser bâtir leurs maisons et administrer leurs domaines à 
leur guise. Elle eût dû construire les villages d'après un plan 
étudié et bâtir les maisons d'après un type uniforme. L'étude 
que nous allons entreprendre des Rentengùter nous ramènera 
à l'examen de cetle question. 



SECTION II 

LES RENTENGÏTER. 

Si l'on ne peut admirer sans réserve l'œuvre trop politique 
de la Commission de colonisation, il faut au moins rendre 
hommage aux efforts du gouvernement prussien actuel pour 
reconstituer dans ces provinces de l'est d'où elle avait pres- 

(1) Le caractère politique de l'œuvre accomplie apparaît tout d'abord aux yeux 
du voyageur par des changements de nom qui parfois le déroutent. En voici quelques 
exemples : Runowo s'appelle maintenant Kaisersaue ; Ustaszewo, Kornthal; Sadlo- 
gosch, Joachimsdorf; Sokolniki, Falkenau; Swiniarki, Bismarcksfeld ; Wengierki, 
Wilhelrasau; Slouskowo Sonnenthal; Boguniewo, Buchenhain; Kujawa, Kamenz- 
dorf, etc. 

B. 2! 



370 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

que entièrement disparu une classe de petits propriétaires 
libres, pour arrêter en même temps la dépopulation des 
campagnes, et améliorer indirectement la situation des grands 
propriétaires si accablés par le poids des dettes et surtout si 
gênés pour continuer à exploiter leurs domaines dans des 
conditions rémunératrices (*). 

Ce fut en quelque sorte sous la pression de l'opinion pu- 
blique que, dès 1885, le Ministère de l'Agriculture, publia 
un mémoire sur les « Rentengllter », désignant par là toute 
propriété acquise moyennant le paiement d'une rente. 

Les deux lois du 27 juin 1890 et du 7 juillet 1891 eurent 
pour but d'augmenter la classe des petits ou moyens paysans, 
d'améliorer leur situation, enfin d'attacher au sol (sesshaft 
machen) les ouvriers agricoles, à la fois dans l'intérêt de l'ou- 
vrier auquel le législateur voulait assurer une maison et un 
intérieur, et dans celui des propriétaires désireux de trouver 
en tout temps, près de leur domaine, des paysans insuffisam- 
ment occupés par l'exploitation de leur propre champ et 
susceptibles de leur consacrer, moyennant un salaire libre- 
ment débattu, une partie de leur temps; les lois sur les Ren- 
tengûter devaient en outre hâter la transformation des marais 
en terres arables ( 2 ). 

Les deux lois de 1890 et de 1891 forment un tout. La loi 
de 1890 n'a produit quelque effet que grâce à la loi de 1891 
qui utilise les Rentenbanken et confie aux Commissions gé- 
nérales la direction des travaux de formation des Renteng l'iter. 



(1) Le gouvernement prussien a pensé aussi, avec raison, que la reconstitution d'une 
classe de petits propriétaires était fort utile pour combattre la propagande socia- 
liste. L'expérience semble prouver l'exactitude de cette assertion; on peut dire que 
les populations agricoles en Allemagne, partout où elles sont propriétaires, sont hos- 
tiles aux socialistes; ceux, au contraire, qui abandonnent les campagnes pour aller 
grossir dans les villes le bataillon des miséreux, deviennent aisément la proie des 
révolutionnaires, et l'État a le plus grand intérêt à entraver l'abandon des campa- 
gnes. 

(2) En faisant poussera grand peine dans ces marais, blé, seigle, avoine, on croyait 
venir en aide à l'agriculture; la pratique a démontré le contraire. En augmentant 
la production du blé on a contribué à accentuer l'avilissement des prix; on regrette 
un peu aujourd'hui les sommes considérables dépensées pour adapter ces marais à 
la culture; elle y sera d'ailleurs toujours coûteuse. 



LES COMMISSIONS GENERALES. 371 

Ce sont les Commissions générales instituées primitive- 
ment pour faciliter l'application des lois agraires qui, par 
l'intermédiaire de leurs fonctionnaires, dirigent la formation 
des Rentengiïter, dressent les plans, facilitent les achats, se 
chargent de faire porter au cadastre les plans des biens trans- 
formés. Elles comprennent un Président et au moins 5 
membres : les uns ont les diplômes nécessaires pour devenir 
juges, en même temps qu'une certaine initiation au droit ru- 
ral, les autres connaissent l'agriculture rationnelle et pra- 
tique; ces Commissions agissent à la fois comme autorité 
judiciaire et autorité administrative. 

Elles sont au nombre de 8 et ont leur siège à : Bromberg, 
pour les provinces de Prusse orientale et Prusse occidentale et 
le grand-duché de Posen ; Breslau, pour la Silésie, Franc- 
forl-sur-1'Oder, pour la Poméranie et le Brandebourg; Mer- 
sebourg, pour la province de Saxe, les duchés de Schwarz- 
bourg-Sondershausen et Schwarzbourg-Rudolstadt, le duché 
de Meiningen et la principauté d'Anhalt; Hanovre, pour les 
provinces de Hanovre et de Schleswig-Holstein ; Munster, 
pour la Westphalie et une partie des provinces rhénanes; 
Cassel, pour les cercles de Cassel et Wiesbadcn, les prin- 
cipautés de Waldeck et Pyrmont et de Schaumbourg- 
Lippe; Dùsseldorf, pour une partie des provinces rhé- 
nanes (*). 

On avait projeté de créer une autre Commission générale à 
Kônigsberg pour la Prusse orientale afin de décharger la 
Commission de Bromberg qui, en décembre 1894, avait 1.862 
affaires pendantes. Le projet de loi souleva en première lec- 
ture à la Chambre des députés, les 4 et 5 février 1895, des dé- 
bats passionnés, sur lesquels nous reviendrons, et n'a pu fina- 
lement aboutir. 

Les Rentenbanken, fondées le 2 mars 1850, jouent depuis la 

(1) Les Commissions générales ont à leur disposition un nombre de fontionnaires 
variable. La Commission de Francfort-sur-l'Oder occupe 23 commissaires spéciaux, 
8 aspirants au grade de commissaire spécial dont 6 assesseurs, et 2 agriculteurs. 
Ces derniers sont particulièrement chargés de l'estimation des terres, des bâti- 
ments, des bois, etc., que l'on vient offrir à la Commission générale pour les con- 
vertir en Rentengùter. 



372 LA COLONISATION INTÉRIEURE DE l' ALLEMAGNE. 

loi de 1891, un rôle important dans la formation des Renten- 
gùter; elles sont au nombre de huit (à Konigsberg, Posen, 
Stettin, Breslau, Berlin, Ratzebourg, Magdebourg et Muns- 
ter). Elles remettent, avec la garantie de l'État, des lettres au 
porteur au créancier et le débiteur paie à la Rentenbank une 
rente annuelle jusqu'à extinction complète de la dette. En ce 
qui concerne la formation des Rentengùter, elle la facilite en 
ce sens que, une fois la Commission générale et le pro- 
priétaire vendeur d'accord, ce dernier peut se présenter à la 
Rentenbank où lui sera remise une lettre au porteur de valeur 
égale à celle du domaine aliéné. 

Les Rentengùter sont de trois types : les uns, ceux de la pre- 
mière catégorie (supposant un ou plusieurs chevaux pour leur 
exploitation), ont une contenance de 15 hectares dans les 
fortes terres, de 25 à 30 dans les terres légères, de 20 dans les 
terrains intermédiaires; ceux de la seconde catégorie (Kossà- 
tenstellen) où l'on cultive avec des vaches, ont une conte- 
nance de 8 à 10 hectares; ceux de la troisième catégorie ne 
comprennent qu'un champ de 2 ou 3 hectares, annexé à une 
maison d'ouvrier. 

L'expérience ayant démontré qu'il valait mieux ne pas s'at- 
tacher à créer des maisons d'ouvriers (Arbeiterstellen) on s'ef- 
force aujourd'hui de créer des communes nouvelles compre- 
nant des domaines de grandeurs différentes, et un petit nom- 
bre d'habitations ouvrières ; grâce à la présence de ces ouvriers, 
la commune se suffît à elle-même. Dans le cas où les ter- 
rains qu'il s'agit de convertir en Rentengùter ne seraient 
pas assez grands pour former une commune, la Commission 
générale se contente de les rattacher à la commune la plus 
voisine. 

La loi de 1890 n'a donné que de médiocres résultats; la loi 
de 1891, qui laissait aux Commissions générales une grande 
liberté d'action, a eu des effets relativement satisfaisants. 

Les premiers Rentengùter remontent à l'année 1892. En 
décembre 1894, 3.784 Rentengùter, couvrant une superficie de 
40.208 hectares, avaient déjà été formés sans parler de 3.297 
domaines, couvrant une superficie de 34.090 hectares, cousti- 



LES RESTGUTER. 



373 



tués avant qu'un accord avec la Rentenbank fût intervenu : 
les Commissions générales, avaient donc au 1 er janvier 1895 
formé, sur une superficie de 74.298 hectares, 7.081 Renten- 
gùter de toutes grandeurs. L'ensemble de ces Rentengùter se 
répartit entre les différentes Commissions générales delà ma- 
nière suivante : 



Bromberg (Prusse orientale et occidentale et 
Posen) 

Francfort-sur -l'Oder (Poméranie et Brande- 
bourg) 

Breslau (Silésie) 

Munster ( Westphalie) 

Hanovre (Schleswig-Holstein et Hanovre) 

Cassel 



NOMBRE 

de 

Rentengùter. 



5.148 



7.081 



HECTARES. 



55.696 



871 


11.930 


780 


4.718 


136 


1.069 


47 


610 


99 


275 



74.298 



Pour la création de ces Rentengùter 474 propriétés ont été 
démembrées; les « Restgùter » représentent les deux tiers de 
la surface de ces propriétés; presque toujours ils sont restés 
entre les mains des vendeurs. Formé de la maison d'habita- 
tion, des bâtiments de service, et souvent relié par de bons 
chemins aux petites villes ou aux lignes de chemin de fer voi- 
sines, le Restgut se trouve dans une position avantageuse et 
le vendeur le garde volontiers ; la Commission générale achète 
surtout les parties qui, par suite de leur éloignement du cen- 
tre, sont difficiles à exploiter. Ces terres sont morcelées, et 
comme les colonies qu'on y fonde sont le plus souvent trop 
peu importantes pour former des communes, on les réunit au 
Gutsbezirk le plus voisin. 

La statistique dressée par les soins des Commissions géné- 
rales faisant figurer parmi les Rentengùter, jusqu'aux pièces 
de terre que des paysans déjà installés dans le pays ont ache- 
tées, avec l'aide de la Rentenbank, pour agrandir leurs pro- 
priétés, il importe de comparer les Rentengùter formés par 



374 



LA COLONISATION INTERIEURE DE L ALLEMAGNE. 



un achat d'ensemble et ceux qui ne sont que le résultat d'a- 
chats complémentaires ( 1 ). 



COMMISSIONS 

GÉNÉRALES. 


Au- 
dessous 
de 

2 h. 1/2. 


De 2 1/2 

à 

5 hect. 


De 5 
à 

7 h. 1/2. 


De 7 1/2 

à 
10 hect. 


De 10 

à 
25 hect. 


Au- 
dessus 

de 
25 hect. 


TOTAL. 


Bromberg 

Francfort-s-1'Oder. 
Breslau 


114 

56 

12 

8 

7 
29 

16 

9 

3 
1 

75 


403 
156 

34 
23 

38 
114 

13 

8 

10 
2 

11 


450 
153 

40 
25 

8 

78 

10 
5 

7 
1 

3 


313 

97 

62 
26 

8 
22 

5 

6 

3 
1 


601 
118 

164 
53 

12 
21 

16 

9 

4 

3 
3 


209 
20 

61 

8 

16 

12 

1 

4 

3 
1 


2.090 
600 

373 
123 

89 
264 

72 
38 

31 

5 

6 
93 


Munster 

Hanovre 


Cassel 


Rentengûter ache- 
tés en bloc 

Morceaux de terre 
complémentaires. 


152 

178 


498 
314 


515 

265 


391 
152 


800 

184 


305 
30 


2.661 
1.123 



En Silésie et dans le grand-duché de Hesse-Nassau, les 
achats complémentaires l'emportent de beaucoup sur les 
Rentengûter formés par un achat d'ensemble ; les petits 
paysans propriétaires, nombreux dans ces deux provinces, 
ont volontiers profité des lois nouvelles qui, en leur permet- 
tant d'agrandir leur propriété par l'adjonction de champs voi- 
sins, leur assuraient l'indépendance. Les Rentengûter formés 
dans ces conditions ont assez bien réussi. 

Parmi les Rentengûter formés par un achat d'ensemble, 
ceux qui ont une superficie de 7 hectares au moins, doivent 



(1) Dans chaque colonne le 1 er chiffre indique les Rentengiiter de la 1« catégorie, 
le 2 6 chiffre ceux de la seconde. 



PROCÉDÉS EMPLOYÉS PAR LES COMMISSIONS. 375 

seuls être considérés comme se suffisant à eux-mêmes; ceux 
de moindre étendue ne conviennent qu'à des ouvriers. 

Dans le ressort de la Commission générale de Bromberg, le 
nombre des domaines ayant une étendue de 3 à 7 hectares est 
assez considérable. Mais on peut reprocher aux propriétés de 
cette dimension d'être ou trop grandes ou trop petites; — trop 
grandes pour l'ouvrier dont elles absorbent en partie le temps 
en lui faisant négliger son état, — trop petites pour le cultiva- 
teur qui ne peut trouvera employer sa femme et ses enfantst 1 ). 

C'est surtout dans le voisinage des villes qu'on peut utile- 
ment créer de petits Rentengùter ; les ouvriers au lieu de vivre 
à l'étroit dans des mansardes de faubourgs, habiteraient à la 
campagne ; le jour ils viendraient en ville exercer leur métier, 
pendant que leurs femmes cultiveraient le champ dont elles 
pourraient vendre les produits à des conditions avantageuses. 

En somme, les Commissions générales ont répondu passa- 
blement aux intentions du législateur en s'efforçant de créer 
ou d'augmenter la classe des paysans propriétaires vivant du 
produit de leurs terres. 

La manière d'agir de la Commission générale diffère de celle 
de la Commission de colonisation en ce que la première n'a- 



(1) Plusieurs députés à l'occasion du projet de loi qui tendait à créer une Commis- 
sion générale à Kônigsberg ont attaqué les opérations de la Commission de Brom- 
berg, en lui reprochant de favoriser les Polonais dans la création des Rentengùter : 
ce fut en réalité la question polonaise qu'on agita de nouveau. En deuxième et troi- 
sième lecture, les 23 et 27 avril 1895, on reprocha aux Commissions générales de 
trop diviser les propriétés, et de n'arriver en somme, au lieu de constituer des co- 
lonies de petits propriétaires pouvant se suffire à eux-mêmes, qu'à créer des grou- 
pes d'ouvriers misérables et de véritables nids de malfaiteurs (Spitzbubennesle). Aussi 
la chambre a voté trois résolutions par lesquelles le gouvernement a été invité à 
régler par une nouvelle loi les opérations des Commissions générales en y faisant in- 
tervenir les autorités administratives et principalement la Commission d'émigration 
allemande établie par la loi du 25 juillet 1876. Mais le gouvernement a refusé jus- 
qu'ici de restreindre la compétence des Commissions générales en matière de colo- 
nisation. On a reproché aussi à la Commission de Bromberg de créer des biens ru- 
raux d'une étendue trop faible, et de les estimer à un prix trop élevé, ce qui entraîne 
la ruine rapide des nouveaux colons. — 11 faut en tout ceci tenir compte, à côté 
de critiques justifiées, de l'opposition que font à la constitution des biens à rente cer- 
tains grands propriétaires de l'est qui redoutent de voir leur influence diminuer par la 
création de communes libres et par l'établissement d'une classe de petits propriétaires 
ruraux indépendants. 



376 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

chète pas elle-même la terre, ne se charge pas de la partager 
et de déterminer les propriétaires des différentes fractions. 
Elle se contente de servir d'intermédiaire entre le vendeur 
et les acheteurs, de mettre à leur disposition ses connaissances 
techniques et de veiller à l'observation des lois C 1 ). 

Lorsqu'elle le juge nécessaire, la Commission a le droit de 
refuser le crédit de l'État. Mais on évite en général ce procédé 
un peu rigoureux et les fonctionnaires dépendant de la Com- 
mission générale, s'instruisant par l'expérience, suivent les 
travaux de formation des Rentengùter depuis leur origine. 

La Commission générale cherche autant que possible à fa- 
voriser l'établissement sur les Rentengùter de paysans origi- 
naires du pays, connaissant le sol et le climat, et pouvant 
pendant la période où ils s'installent demander aide et conseil 
à des parents ou à des voisins. 

Les colons désireux d'acheter des Rentengùter sont souvent 
la proie de ces marchands de biens auxquels s'adressent la 
plupart des propriétaires qui veulent vendre leur domaine, 
gens suspects qui réclament des frais de commission élevés, 
et cherchent à induire les Commissions générales en erreur 
soit sur les ressources dont disposent les colons soit sur les 
prix d'achat. Ils ont intérêt k faire agréer par la Commission 
des colons sans ressources auxquels ils ont prêté de l'argent. 

Quant aux prix de vente, surtout quand il s'agit de petits 
Rentengùter, ils sont relativement élevés, si l'on tient compte 
de la crise aiguë que traverse l'agriculture. C'est qu'en effet le 
propriétaire, endetté pour des sommes égales sinon supérieures 
à la valeur de son domaine, ne trouve avantage à le vendre que 
s'il rencontre des acheteurs prêts à lui en donner le prix qu'il 
valait avant la crise. Les charges qui pèsent sur le proprié- 
taire vendeur retombent sur l'acheteur. 

Le paysan qui dans ces conditions prend possession d'un 



(1) Elle intervient toutefois très utilement dans la construction des habitations. 
Nous donnons, planche VIII, le plan d'une des maisons construites à Neu-Elraenhorst, 
pour un Ftentengut d'une étendue de 6 hect. 1/2. Nous devons la communication 
de ces plans à l'obligeance de M. Metz, président de la Commission générale de 
Francfort-sur-1'Oder. 



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PROCÉDÉS EMPLOYÉS PAR LA COMMISSION. 377 

Rentengut sans disposer de ressources suffisantes, végète et 
se voit presque condamné à la ruine. Aussi les Commissions 
générales (celles de Francfort-sur-1'Oder, notamment), se li- 
vrent-elles à des enquêtes approfondies sur la situation des 
paysans qui se présentent comme acheteurs, et n'acceptent 
que ceux qui peuvent prouver qu'ils ont une fortune repré- 
sentant le quart de la valeur totale du Rentengut (*). 

Les formules imprimées que les Commissions générales 
tiennent à la disposition des amateurs ne mentionnent pas 
en général le montant de la rente que doivent payer les ache- 
teurs et indiquent simplement le prix d'achat; en général, 
cette rente est de 4 0/0 du prix d'achat. Là-dessus, quand 
la rente peut être rachetée par la Rentenbank, le vendeur 
reçoit, pour 4 marcs de revenus, non plus 100, mais 108 marcs 
en titres 3 1/2 0/0 (2). 

Les esprits sages reconnaissent aujourd'hui que les fautes 
commises au début ont failli compromettre le succès de l'en- 
treprise, mais l'expérience acquise permet d'arriver mainte- 
nant à de meilleurs résultats. 

(1) C'est dire que le paysan reste débiteur des trois quarts de la valeur de sa pro- 
priété : c'est encore une lourde dette qui le contraint souvent d'emprunter à des 
usuriers. 

Voici l'évaluation qu'on nous a donnée des dettes contractées par les colons : 
Lettres de rentes (Rentenbriefe) pour les vendeurs.... 23.000.000 marcs. 

Frais de première installation 1.700.000 — 

Rentes particulières provenant de l'achat (capitalisées à 

4 0/0) 2.400.000 — 

Hypothèques à la suite de l'achat 2.100.000 — 

Total 29.200.000 marcs. 

Cette dette de 29 millions qui pèse sur les colons représente 89,6 0/0 de la valeur 
des biens. 

(2) Par exemple : le prix d'achat et la taxe étant de 12.000 marcs, et 1.000 marcs 
ayant été payés déjà, on évalue la rente à 440 marcs, sur lesquels 333 m. 33 peu- 
vent être rachetés par la Rentenbank; il ne reste plus que 106 m. 67. 

Le vendeur touchera donc : 

lo Lettre de rente (27 X 333^33) 9.000^ » 

2° Une hypothèque à 4 0/0 de (25 X 106°» 67) 2.666^75 

Marcs 11.666 m 75 

Dans le traité passé entre le vendeur et l'acheteur, tout l'avantage est en faveur 
du premier. 



378 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

Malheureusement l'obligation imposée aux acheteurs de 
payer pendant 60 ans 1/2 une rente au taux de 4 0/0 paraît 
tellement lourde qu'elle éloigne beaucoup de paysans, et il 
semble à ceux qui se sont laissé tenter qu'ils ne sont pas, 
qu'ils ne seront jamais propriétaires (*). 

Nous avons visité dans les environs de Colberg, en Pomé- 
ranie, quelques-uns des plus anciens centres de création de 
Rentengùter. 

On a formé à Gervin, 22 Rentengùter d'étendue diverse; 
un tiers d'entre eux ne sont que de simples installations d'ou- 
vriers, des Arbeiterstellen, créées pour permettre à des arti- 
sans de devenir propriétaires. Le reste se compose de petits 
domaines d'une superficie moyenne de 8 ou 10 hectares. 

Le propriétaire le plus important est celui qui est installé 
sur le Restgut. Mais le fait de vivre sur le Restgut, est ici pour 
le propriétaire actuel B., un ancien meunier, une cause 
d'infériorité. Celui qui arrive sur un Rentengut ordinaire 
est libre, en effet, de s'installer à son gré et peut donner à 
sa maison, aux étables, etc., les dimensions les plus convena- 
bles. Sur le Restgut, au contraire, le nombre et la grandeur 
des bâtiments ne sont pas en rapport avec l'étendue des 
terres et leur entretien est généralement onéreux. 

B. possède 70 hectares (dont 9 hectares 34 de prairies). 
En prenant possession de sa nouvelle propriété, il a payé 
34.600 marcs, soit un tiers de la valeur, plus 200 marcs de 
frais. Il achèvera de se libérer en payant une rente annuelle 
de 1.877 marcs 90; (ce qui correspond à 26 m. 80 par hectare). 

Malgré ses soixante ans, qu'il porte allègrement, il cul- 

(1) Les offres de vente étant aujourd'hui de beaucoup supérieures aux offres 
d'achat, la Commission générale avant d'accepter un domaine fait des enquêtes sé- 
rieuses; elle n'accepte pour constituer des Rentengùter, que des terrains de bonne 
qualité. On recourt à la publicité des journaux agricoles répandus dans toutes les 
parties de l'Empire. Mais il ne suffit pas d'attirer les paysans, la prospérité du Ren- 
tengut dépend de tout un ensemble de conditions : il faut que le paysan puisse, une 
fois la rente payée, acheter du bétail, des engrais et mettre sa terre en plein rapport : 
c'est la première condition de prospérité. Puis, il faut établir le Rentengut auprès 
d'une tourbière, assurer à chaque propriétaire une prairie, établir des chemins re- 
liant le Rentengut aux villes voisines et surtout ne pas faire des Rentengùter trop 
petits. 



LES RENTENGUTER DE LA P0MERAN1E. 379 

tive ce domaine seul avec un domestique. Il avoue qu'en 
définitive il est dans une meilleure situation qu'au temps où 
il était meunier, et reconnaît que les grands propriétaires 
sont plus à plaindre que lui. 

Il parle sans amertume, mais sans enthousiasme, des trans- 
formations qui ont eu lieu dans le pays. Les raisons de mécon- 
tentement des propriétaires de Rentengilter sont d'après lui : 
1° l'obligation de payer une rente tous les trois mois et d'a- 
vance; 2° l'obligation de la payer entre les mains de fonc- 
tionnaires de l'État : un doute subsiste dans l'esprit du paysan 
sur l'usage qu'on fera de la somme payée; 3° la nécessité 
de payer la rente pendant 60 ans 1/2, ce qui lui fait dire 
avec raison que son fils même ne verra sans doute pas le 
jour de la complète libération. 

Il ajoute que les terrains, sur lesquels on constitue des 
Rentengilter ont été le plus souvent mal cultivés par le pré- 
cédent propriétaire et qu'il y a trop à faire pour les remettre 
en bon état. 

F., cordonnier, voisin de B., possède une Arbeiterstelle 
d'une contenance de 2 hectares 849. Ce petit domaine qui 
est insuffisant pour le faire vivre (ce qui le met dans la 
nécessité de continuer son ancien métier), ne paraît pas lui 
donner grande satisfaction. Il a dû payer, pour commencer, 
1.200 marcs, plus 21 marcs 60 de frais, puis se bâtir une mai- 
son dans le village, afin de continuer plus aisément son état 
de cordonnier. Ses petites économies qui s'élevaient à deux 
mille marcs ont été absorbées presque entièrement, la rente 
qu'il a à payer chaque année est de 67 marcs (20 m ,30 par 
hectare). Il a l'air d'un homme déçu. Cette nécessité de payer 
une rente à l'État pendant 60 ans 1/2 fait qu'il ne se sent ni 
propriétaire ni libre. Comme plusieurs autres de ses voisins, 
il semble regretter le marchand de biens juif qui cherchait 
sans doute à exploiter le paysan, mais contre lequel on se 
défendait mieux, croit-il, que contre l'inflexibilité administra- 
tive et les prix immuablement fixés par l'État. 

K., est plus content que F. ; il a fait un assez riche ma- 
riage. Sa propriété a une contenance de 14 hectares 122, dont 



380 LA COLONISATION INTERIEURE DE ^ALLEMAGNE. 

10 hectares 95 en terres de labour, 1 h. 25 en bois et h. 95 
en prairies. Il a payé tout de suite 4.750 marcs, la rente an- 
nuelle est de 178 m. 80 (soit 12 m. 80 par hectare). Il a con- 
fiance dans l'avenir. 

A Baldekow, commune voisine, la situation est à peu près 
la même. Le domaine de Miïnchow, démembré il y a dix ans, 
avait une contenance de 625 hectares. Acheté d'abord par un 
marchand de biens, il fut cédé par ce dernier à la Rentenbank. 
On y a formé 37 Rentengûter (sans compter 27 parcelles ven- 
dues de gré à gré pour agrandir des propriétés limitro- 
phes). 

La plupart des propriétaires actuels habitent des maisons 
modestes, bâties aussi économiquement que possible par l'a- 
cheteur primitif, le juif Heinrichsdorf de Colberg. Nous visi- 
tons quelques-uns d'entre eux. R. jeune encore et déjà père 
de onze enfants n'était pas originaire de Baldekow ; il est venu 
s'y fixer au moment du démembrement du domaine de 
Miïnchow. Il a 16 hectares de terre, 1 cheval, 3 vaches et 
5 porcs. Le seigle, l'avoine et les pommes de terre for- 
ment le fond de sa culture. Il vit des produits de sa terre, ne 
se plaint pas trop de la baisse du prix des céréales et nous 
déclare spontanément que depuis son installation à Baldekow, 
sa situation s'est améliorée. Plusieurs de ses enfants sont pla- 
cés à la ville et lui envoyent une partie de leurs salaires. 
Les plus jeunes, qui restent avec lui, l'aident dans son tra- 
vail. La perspective de payer durant 60 ans et demi ne l'ef- 
fraie pas trop; il espère même que le paiement annuel de 
3 ou 400 marcs lui paraîtra de moins en moins lourd avec le 
temps. 

A la différence de la colonie de Gervin où les habitants 
vivent assez groupés, celle de Baldekow se compose de mai- 
sons situées à 200 ou 300 mètres les unes des autres. En com- 
parant les deux villages, nous croyons pouvoir affirmer que 
les paysans ayant leur habitation au milieu de leur domaine y 
sont plus attachés que ceux qui, habitant le village même, 
comme le cordonnier F., ont à faire un long chemin pour 
trouver leur terre. 



FORMATION DES RENTENGUTER. 381 

11 convient maintenant d'indiquer le mécanisme de la for- 
mation des Rentengùter. 

Voici quelle est la procédure suivie : un commissaire est 
chargé par la Commission générale d'étudier une Auseinan- 
derselzung, c'est-à-dire un travail de démembrement à effec- 
tuer. Il se met en rapport avec le propriétaire qui veut vendre 
son domaine, fait les évaluations nécessaires, exécute les tra- 
vaux préparatoires et soumet des propositions à la Commis- 
sion. 

Lorsque le prix de vente est arrêté, la Commission dans le 
ressort de laquelle est situé le domaine qu'il s'agit de démem- 
brer, met à la disposition du vendeur des géomètres pour 
dresser les plans, fixer le nombre de Rentengùter à créer, voir 
s'il n'y a pas lieu d'établir des routes nouvelles, etc.. 

Le commissaire veille à l'exécution des mesures arrêtées et 
fait dresser l'acte qui clôture. 

Le plan une fois arrêté est retourné au propriétaire au- 
quel incombe la tache de trouver preneur pour chacun des 
Rentengùter ; ce n'est que lorque tous les Rentengùter sont 
occupés par des paysans reconnus aptes par la Commis- 
sion générale, que le propriétaire peut toucher le prix de 
vente. 

L'initiative privée avait déjà, avant les lois de 1890-1891, 
travaillé à la décomposition des grands domaines, et s'il est 
permis de juger sévèrement la conduite de certains mar- 
chands de biens, véritables fléaux pour les pays sur lesquels 
ils viennent s'abattre, il faut se montrer plus indulgent pour 
ceux qui, tout en faisant un commerce rémunérateur pour 
eux-mêmes, ont travaillé en démembrant certains domaines, 
à corriger la mauvaise répartition du sol. Le gouverne- 
ment avait reconnu lui-même l'importance de l'entreprise de 
Heinrichsdorf, et, au début, c'est par son intermédiaire que 
furent faits les premiers travaux de la Commission générale. 
C'est à la suite de quelques difficultés qu'on a renoncé à re- 
courir à son entremise. 

Mais loin d'abandonner la partie et de laisser le champ 
libre aux Commissions générales, quelques amis de ce mar- 



382 LA COLONISATION INTÉRIEURE DE l' ALLEMAGNE. 

chaod de biens cherchaient, en octobre 1895, lorsque nous h 
visitâmes cette contrée, à constituer une société par actions,! 
dite Gesellschaft fur innere Colonisation, dont le siège devait! 
être à Berlin. 

Des prospectus avaient été déjà lancés, annonçant qu'une I 
enquête allait se faire pour voir dans quelles conditions lai 
société devrait être constituée ( { \ 

Le principal membre, l'ancien député Jordan qui est venu H 
étudier sur place en Poméranie ce que l'initiative privée 
avait déjà fait, constate dans un intéressant rapport que les 
biens de paysans créés dans le cercle de Colberg ont une 
étendue moyenne de 8 hectares, ce qui suffit pour permettre 
au paysan de vivre et de faire vivre les siens; il constate, au 
surplus, qu'avec un sol de qualité moyenne (de la 4 e ou de la 
5 e classe), les propriétaires font passablement leurs affaires. 

Le rapport déclare en outre que le but que s'était pro- 
posé Heinrichsdorf, en faisant d'importants travaux de dé- 
membrement, n'avait pas été de fixer des ouvriers au sol, mais 
bien de reconstituer une classe de petits paysans indépen- 
dants. C'est cette idée qui l'a conduit à ne pas créer de do- 
maines au-dessous d'une certaine dimension. Il n'est en effet 
descendu au-dessous de 8 hectares que lorsqu'il s'agissait de 
donner quelques arpents de terre à des artisans ayant déjà 
une occupation; et ces essais n'ont donné d'ailleurs que de 
médiocres résultats. 

Au contraire, les petits domaines de 8 hectares (avec 10 0/0 
de leur surface en prairies), peuvent être exploités à l'aide d'un 
seul cheval; ils fournissent la quantité de céréales nécessaire 
pour l'entretien d'une famille et on peut y élever assez de 
bétail pour que le produit de la vente suffise à payer la rente. 
Un domaine de ce genre, en y comprenant les bâtiments, le 
mobilier et le train de culture, vaut de 6 à 7.000 marcs* 

Éclairée par cet important rapport, la société nouvelle s'est 

(1) La Commission s'est mise en rapport avec Heinrichsdorf qui a confidentielle- 
ment fait examiner ses livres de compte par un sous-comité. Ce sous-comité a con- 
clu qu'il était très facile de concilier l'intérêt général avec la poursuite d'une rému- 
nération convenable. 



RÉSULTATS OBTENUS. 383 

assigné pour but de venir en aide aux agriculteurs en ache- 
tant dans de bonnes conditions les biens des grands proprié- 
taires obérés, de démembrer les domaines achetés, de les 
partager d'une façon convenable, et enfin de donner satis- 
faction au désir si naturel des paysans de devenir proprié- 
taires, tout en empêchant qu'ils ne soient exploités par des 
marchands de biens sans scrupules ( ! ). 

Il y aurait au surplus toute une étude à faire sur ce qu'on 
appelle en Allemagne la Gùterschldchterei. Le démembre- 
ment de ces grands domaines de l'est est en somme une opé- 
ration délicate qui demande un apprentissage particulier. 11 
faut une étude minutieuse pour se rendre compte de ce que 
pourra être la situation de la colonie à créer, pour voir quel 
est le nombre le plus convenable d'exploitations à créer et 
quel est le type de construction qu'il faut adopter, et surtout 
pour juger les besoins et les désirs de la population rurale 
de la contrée. Et il faut reconnaître que le plus souvent les 
marchands de biens et les intermédiaires sont infiniment 
mieux renseignés là-dessus que les propriétaires de grands 
domaines et les membres des Commissions ( 2 ). 

Envisagée dans son ensemble, l'œuvre difficile entreprise 
par le gouvernement prussien pour essayer de reconstituer 
la petite propriété dans les provinces de l'est nous est apparue 
comme l'un des remèdes les plus intéressants à étudier parmi 
tous ceux qu'on a proposés pour adoucir la crise agraire. Elle 
nous a rappelé ce vieux système dont on avait dit tant de mal 
des rentes foncières non rachetables, qui permettait jadis à 
celui qui avait besoin d'argent d'aliéner une partie du revenu 
de sa terre soit en denrées, soit en argent : opération qui était 
une vente mais valait mieux qu'un emprunt. 11 est impossible 
de nier que la loi du 7 juillet 1891 en faisant intervenir les 
Rentenbanken concilie ingénieusement la possibilité pour 

(1) La nouvelle société est constituée au capital de 300.000 marcs ; cette somme, 
en raison de l'utilité de cette opération pour l'intérêt général, augmentera rapide- 
ment. Les affaires seront conduites par les soins d'un directeur président, assisté 
d'un conseil de surveillance. 

(2) V. un article de M. Jordan, dans la revue Die Nation, sept. 1895, p. 702. 



384 LA COLONISATION INTERIEURE DE LALLEMAGNE. 

l'acquéreur de se libérer par des prestations périodiques avec 
le désir naturel chez le vendeur de toucher immédiatement 
le prix intégral de l'immeuble ( 4 ). 

C'est par les socialistes collectivistes que J'oeuvre nouvelle 
est aujourd'hui le plus sévèrement appréciée; c'est préci- 
sément parce qu'elle a en somme réussi à multiplier le nombre 
des propriétaires, c'est-à-dire le nombre de leurs adversaires 
naturels, qu'elle provoque leurs critiques. Ce qu'il faut recon- 
naître avec les meilleurs esprits c'est qu'on a été trop vite au 
début. Les Commissions générales ont fait preuve d'un excès 
de zèle afin de pouvoir donner à tout prix des preuves de leur 
activité. On a commis d'assez graves erreurs dans l'estimation 
de la valeur du sol, on a ainsi imposé à beaucoup de paysans 
des redevances trop élevées, on a sur beaucoup de points 
créé des domaines trop petits qui ne peuvent suffire à l'entre- 
tien d'une famille. Mais toutes ces erreurs sont réparables, 
et nous croyons en définitive que l'œuvre, qui en quelques 
années a déjà donné des résultats si appréciables, pourra 
dans l'avenir avoir de très heureux effets ( 2 ). 

(1) Il convient de rappeler ici qu'une loi du 8 juin 1896 (entrée en vigueur le 1 er 
octobre 1896) a étendu le principe de VAnerbenrecht à tous les Rcntenguter formés (ou 
à former) par les soins des Commissions générales et payant leurs rentes à la Ren- 
tenbank, à tous ceux qui ont été constitués, ou le seront dans l'avenir conformément 
à la loi du 27 juin 1890, à tous les biens de colons constitués dans les provinces de 
Prusse occidentale et de Posen conformément à la loi du 26 avril 1886. VAnerben- 
recht s'étendra même aux parcelles qui pourront être acquises après coup et incor- 
porées au Rentengut. 

La qualité d'Anerbengut fait l'objet d'une mention spéciale dans les livres fonciers; 
elle ne peut disparaître qu'à la demande de la Commission générale. Le proprié- 
taire peut disposer librement de son Rentengut à la condition qu'il l'aliène en to- 
talité, mais celui-ci ne peut en aucun cas être démembré. La loi détermine l'ordre 
de succession en déclarant que l'enfant naturel non légitimé ne peut être Anerbe.VA- 
nerbe peut renoncer à son droit à la mort du père, mais il ne peut le transmettre par 
acte entre-vifs à un autre. Quant aux soultes qui doivent être payées aux autres cohé- 
ritiers, elles le seront au moyen de rentes, payables par trimestre pendant trente-cinq 
ans, ou trente-sept ans et demi, et calculées de façon à correspondre à 1/23 de la 
valeur des biens donnés à l'héritier privilégié, avec de grandes facilités de libéra- 
tion anticipée. 

(2) Le parlement autrichien a été saisi il y a quelque mois d'un projet de loi, 
élaboré par l'ancien ministre de l'agriculture, le comte de Falkenhayn, sur la création 
de Renienguter en Autriche. 

Note. — Nous empruntons au dernier moment à un intéressant travail de M. Paul 



RÉSULTATS OBTENUS. 385 

Waldhecker, Ansiedelungscommission und Generalkommission, paru dans la Jahrbuch 
fur Gesetzgebung , de Schmoller, 1897, p. 201, quelques détails complémentaires. 
Ont été démembrés jusqu'à la fin de l'année 1895 par l'intermédiaire des Rentenban- 
ken 605 domaines ayant une superficie de 53.116 hectares; ils ont servi à constituer 
5.021 Rentengùter dont 410 inférieurs à 2 hectares 1/2. 

1.088 compris entre 2 hectares 1/2 et 5 hectares 
1.023 — — 5 — —7 — 1/2 

716 — — 7 — l/2etl0 

1.314 — — 10 — — 25 

440 supérieurs à 25 

Au point de vue religieux et national, voici leur répartition : 



2.828 aux mains de protestants 



2.182 


— de catholiques 


1.630 


— 


de Polonais 


6 


— d'Israélites 


66 


— 


de Lithuaniens 


5 


— de Mennonites 


89 


— 


de Masures 






2 


— 


d'Autrichiens 






1 


— 


d'un Suisse 



3.233 aux mains d'Allemands 



Les aliénateurs ont reçu : 

Argent comptant 6.688.453 m. 

Titres de rente {Rentenbriefe) 30.479.839 — 

Créances particulières (rentes) 112.228 — 

Créances hypothécaires 2.793.487 — 

La plupart des nouveaux propriétaires sont originaires de la contrée, habitués 
par suite au climat et à la nature du sol. On accepte aujourd'hui très volontiers les 
Polonais. Sur 2.781 Rentengùler créés par la Commission générale de Bromberg 
48 0/0 sont aux mains de Polonais. 

Comparant l'œuvre de la Commission générale à celle de la Commission de coloni- 
sation, M. Waldhecker montre que cette dernière a l'avantage d'acheter elle-même 
les biens ruraux qu'elle désire transformer, de pouvoir les démembrer comme elle 
l'enlend, de les mettre en vente au moment qui lui semble le plus opportun, de les 
conserver quelques années si elle le préfère, pour y faire certains travaux d'amélio- 
ration. La Commission de colonisation ne doit pas au surplus « faire d'affaires ». 
Elle entend seulement couvrir ses dépenses. Elle peut accorder au colon dès le dé- 
but, 3 années libres (Freijahren) avant d'exiger une redevance; elle peut lui avancer 
des fonds pour construire sa maison, faire pour lui gratuitement des chemins ou 
des fossés, lui donner la jouissance de pâturages communs, lui fournir des instru- 
ments, des machines, un outillage. La Commission de colonisation a, en un mot, 
tous les moyens nécessaires pour « mettre en selle » le colon. L'intervention de l'État 
s'affirme ici de la façon la plus éclatante. 

Il en est autrement pour les Commissions générales, qui ne disposant pas de 
fonds propres, ne peuvent agir que par voie de médiation entre l'aliénateur et celui 
qui veut devenir propriétaire d'un Rentengut. Le preneur, le Rentengulsnehmer ne 
peut espérer de conditions aussi favorables que le colon, auquel (indépendamment des 
trois années de grâce), on ne demande qu'une rente maximum de 3 0/0 (V. ci-des- 
sus, p. 362). C'est ici 3 1/2 et le plus souvent 4 0/0 qu'il faut payer au vendeur. La 
prospérité du Rentengut dépend beaucoup de ce dernier, de la façon dont il se 
conduit à l'égard des preneurs, des concessions qu'il leur font. Si, au point de vue 
purement économique, les Rentengiiter laissent une impression plus favorable que les 

B. 25 



386 LA COLONISATION INTERIEURE DE L'ALLEMAGNE. 

biens de colons, c'est que les possesseurs sont presque tous des gens du pays, sou- 
tenus par leurs parents et amis, et habitués au milieu. Il importe surtout de re- 
marquer que si les ouvriers agricoles désireux de devenir petits propriétaires se 
tournent plutôt vers la Commission générale que vers la Commission de colonisation, 
c'est parce qu'on sait qu'en traitant avec cette dernière,. on ne conserve pas son 
entière liberté, 1 dixième de la rente étant irrachetable à perpétuité. 

Il est permis d'ajouter, car M. Waldhecker ne le dit pas, qu'au point de vue po- 
litique, la loi de 1886 mérite d'être sévèrement jugée. Français, nous ne pouvons 
oublier les mobiles qui ont déterminé le vote de la loi, nous devons rappeler les accu- 
sations portées au Reichstag dans la séance du 28 janvier 1886, par le prince de 
Bismarck, contre ces Polonais « qu'il y aurait, disait-il, le plus grand intérêt à éli- 
miner ». « Cette expropriation, cette expulsion des terres de leurs pères, comment, 
s'écriait avec raison le D r Stablewski, peut-on concilier cela avec les mots de civili- 
sation, d'humanité, de liberté, de christianisme? » 

En bon Prussien, M. Waldhecker rend hommage aux efforts des deux Commissions ; 
il souhaite de voir s'accélérer — fût-ce même par les soins de sociétés particulières 
— l'œuvre de transformation commencée; 250 à 300 familles par an (c'est le chiffre de 
celles que, bon an mal an, on fixe au sol), cela ne lui paraît pas suffisant. Il vou- 
drait que des pouvoirs plus étendus fussent accordés aux Commissions générales, 
que celles-ci ne fussent pas autant qu'aujourd'hui à la merci des demandes des pro- 
priétaires, et qu'elles pussent comme la Commission de colonisation acheter elles- 
mêmes directement. 

Il faut lire aussi sur les transformations qui se sont faites en Prusse, les remar- 
quables articles de L. Brentano publiés récemment dans la Revue Die Nation, n os des 
13, 20, 27 mars, 3 avril, 15 mai 1897, Die Agrarreform in Preussen et Die Renten- 
gutsgesetzgebung. L'auteur, qui nous avait déjà exposé ses idées dans un long en- 
tretien que nous eûmes avec lui à Ambach (sept. 1895), analyse avec une grande 
finesse les étapes successives qui ont abouti à la loi du 8 juin 1896, qui étend aux 
petits propriétaires le principe de VAnerbenrecht. Nous publierons prochainement, 
dans la Réforme sociale, sur cette grave question de la réforme agraire une étude 
spéciale. Les conclusions de L. Brentano, qui voit dans l'œuvre entreprise une forme 
nouvelle du socialisme d'État, sont très pessimistes. 



CHAPITRE V 

LA CRISE AGRAIRE(1 



Il convient après cette longue enquête sur la situation des 
populations rurales de l'Allemagne, de donner, à l'aide d'un 
tableau d'ensemble appuyé sur les observations que nous avons 
faites et sur les lectures qui les ont complétées, une idée de la 
crise agraire qui préoccupe si fort aujourd'hui les Allemands. 
La situation de l'agriculture a empiré dans la plupart des 
pays d'Europe. Mais le mal est certainement plus intense en 
Allemagne que chez nous. On est presque tenté de dire que 
la décadence de l'agriculture y a été en raison directe du déve- 
loppement progressif de l'industrie et du commerce : pendant 
que les industriels se sont enrichis, les paysans se sont 
ruinés, ou sont venus grossir le prolétariat des grandes 
villes (2). 

Les causes. 

La crise agraire actuelle n'a certainement pas une cause 
unique. Quatre explications principales peuvent être mises 
en avant : la surproduction et la concurrence des produits 



(1) Nous ne pouvons citer ici les noms de tous ceux avec qui nous nous sommes 
entretenus de la crise agraire. A ceux que nous avons déjà cités au cours de cet 
ouvrage ajoutons ici ceux des professeurs : Von Miaskowski, Schmoller, Conrad, 
Knapp, Brentano, Gierke, Paasche, Meitzen, Sering, Elster, Neumann, Lamprecht, 
Gothein, Gerlach, ceux du D r Koch, l'éminent directeur de la Banque impériale, de 
M. Vierhaus, conseiller rapporteur au ministère, et du D r Bamberger. — L'appui 
de notre ambassade de Berlin, celui en particulier de M. Soulange-Bodin, auquel 
nous tenons à exprimer toute notre gratitude, nous a été aussi fort utile. 

(2) V. ce que nous avons dit p. 5, de la diminution relative de la population rurale 
de l'Allemagne. 



388 LA CRISE AGRAIRE. 

étrangers, la dépréciation du métal argent, les abus de la 
spéculation, et enfin l'endettement de la propriété fon- 
cière. 

De ces causes les unes sont plus sensibles dans une localité; 
les autres dans une autre. 11 ne faut pas s'attacher unique- 
ment à l'une parce qu'elle est plus manifeste ici, ou se passion- 
ner pour une autre parce qu'elle frappe davantage là. 11 faut 
étudier la situation dans chacune des régions de l'Allemagne 
comme nous avons essayé de le faire, et recourir, comme 
dans l'étude de toutes les questions sociales, à la méthode 
d'observation. 

a) Ce n'est pas dans la surproduction qu'il faut chercher la 
cause essentielle de la crise. Sans doute le problème est pres- 
que insoluble parce que les statistiques sont insuffisantes; les 
rapports entre la production et la consommation sont diffi- 
ciles à établir, et les véritables chiffres de la production sont 
en outre masqués par des fluctuations de récolte dont l'im- 
portance exacte n'est qu'imparfaitement connue. Mais il ré- 
sulte néanmoins des rapports présentés au congrès interna- 
tional de Budapest (*) qu'il n'y a pas surproduction de blé 
dans le monde ( 2) . 11 n'en est pas moins certain qu'il y a des 
États produisant plus que ne l'exige leur consommation ac- 
tuelle, cà côté d'autres Etats dont la population très dense 
consomme plus qu'ils ne produisent et qui par conséquent, 



(1)V. Réforme sociale, 1 er décembre 1896, la communication que j'ai faite à la So- 
ciété d'Économie sociale sur les questions agraires au congrès de Budapest. 

(2) La récolte annuelle du blé sur la surface du globe ne dépasse pas en effet 8 à 
900 raillions d'hectolitres. Or pour une population totale de 1.500 millions d'habitants 
cela ne ferait que 60 litres de blé par tête. Ce qui en poids représenterait 4o kilo- 
grammes de pain par an et par habitant ou 127 grammes par jour. A supposer que 
les deux tiers des habitants du globe ne mangent pas de blé cela ne ferait encore que 
371 grammes. On ne peut donc admettre qu'il y ait actuellement surproduction de blé 
dans le monde. Mais il se peut qu'un jour ou l'autre cette surproduction résulte de la 
mise en culture de terres vierges (qui d'ailleurs produisent indépendamment des cé- 
réales des bananes, des arbres à pain et d'autres fruits pouvant remplacer le blé;. 
Il y a encore dans le monde, en Afrique, en Amérique, dans l'Australie, dans les Indes 
orientales, dans la Sibérie méridionale, d'immenses étendues à peine peuplées qui 
ne demandent qu'à être cultivées. Qu'une hausse notable dans le prix du blé se pro- 
duise, elle déterminera un effort pour mettre ces pays en culture et ramènera fatale- 
ment une nouvelle baisse. 



LES CAUSES. 389 

ayant besoin d'importation, deviennent les consommateurs 
naturels des premiers. Les besoins de l'humanité s'accrois- 
sent au surplus à mesure que l'humanité s'accroît elle-même 
et à mesure que la civilisation se développe; et en matière 
de produits agricoles, la consommation universelle augmente 
certainement plus vite que la production. 

L'équilibre entre les pays producteurs et les pays consom- 
mateurs est difficile à établir parce que les fluctuations des 
récoltes sont très grandes, et qu'à leur tour elles provoquent 
des réactions notables et souvent douloureuses des prix. C'est 
un problème difficile à résoudre que de protéger le niveau 
des prix contre des variations exagérées. Gomme l'a très 
bien dit M. W. S. Rowalesky, il faut « répartir les excé- 
dents de récoltes dans des mains assez fortes pour les re- 
tenir jusqu'au moment d'une mauvaise récolte. Le prix du 
blé ne doit pas être le reflet mécanique des excédents for- 
tuits (0 ». 

La consommation est au surplus loin d être arrivée aux 
limites qu'on peut espérer lui voir atteindre. Les voyageurs 
qui ont parcouru les principaux centres de production de 
l'ancien et du nouveau monde n'ont pas seulement recueilli 
partout des plaintes sur l'avilissement des prix; partout aussi 
ils ont rencontré des paysans qui s'imposent de grandes pri- 
vations, et cherchent à vendre du blé alors qu'eux-mêmes 
ont à peine de quoi se nourrir ( 2 ). 

Quelque opinion qu'on ait sur la question de surproduction, 
il est certain qu'en Allemagne même le malaise qui pèse sur 

(1) Le prix du froment sur le marché international actuel, Saint-Pétersbourg, 1895. 

(2) Le D r Ruhland paraît avoir démontré que la surproduction du blé dans les 
pays nouveaux, tels que l'Inde et l'Amérique n'est pas la cause principale de l'abais- 
sement du prix de cette denrée en Europe. C'est sur tous les points du globe, dit-il, 
qu'on se plaint aujourd'hui de l'avilissement du prix des céréales. Il constate que la 
production (malgré l'augmentation de la population) a, en somme, diminué depuis 
quinze ans; que pour l'Amérique, par exemple, la production du blé qui s'était no- 
tablement accrue jusqu'en 1880 au point d'arriver à la moyenne de 3 hectol. 32 par 
tête d'habitant, s'est abaissée à 2 hectol. 28; que dans l'Inde l'exportation de blé a 
diminué depuis 6 ans de 6.145.294 quintaux, que dans les pays d'Europe qui pro- 
duisent le plus de blé, la Russie et la Hongrie, la production tend aussi à diminuer. 
Cf. sa brochure Leitfaden zur Einfûhrung in das Studium der Agrarpolilik, 1894. 



390 LA CRISE AGRAIRE. 

les populations rurales tient a une diminution très notable 
du revenu que donne aujourd'hui le sol, et du bas prix 
des produits agricoles de toute sorte. Il y a beaucoup de ré- 
gions où les frais d'exploitation et de mise en culture du sol 
absorbent et souvent dépassent le revenu que la terre peut 
donner (*). Nous avons sans doute rencontré dans les terri- 
toires fertiles, dans le voisinage des grandes villes, dans les 
endroits où l'on a pu joindre à la culture proprement dite 
des industries accessoires, comme des distilleries, des brasse- 
ries ou des sucreries, des agriculteurs qui tirent du sol des 
revenus convenables; et encore faut-il qu'ils soient intelli- 
gents, laborieux, économes et puissent avoir (au moins à la 
faveur des caisses populaires de crédit), celte force sans 
laquelle aucune amélioration ne peut se réaliser, le capital ( 2 ). 
Mais la réunion de toutes ces conditions est exceptionnelle, 
et la moyenne des agriculteurs est dans une grande gêne. 
Au prix où est le blé, et au prix où est la main-d'œuvre, il 
est impossible au propriétaire rural qui n'a pas de capitaux, 
qui n'a que sa terre, et est obligé d'employer des ouvriers, 
de faire un bénéfice. 

Cette baisse des prix des denrées agricoles en Allemagne 
était inévitable. Par suite du perfectionnement des moyens 
de communication et de la diminution des tarifs de transport, 
les obstacles naturels qui isolaient les marchés éloignés les 
uns des autres se sont abaissés comme par enchantement : 
tous sont devenus solidaires les uns des autres et il n'y a pour 
ainsi dire plus qu'un marché, le marché du monde. La con- 
séquence forcée de cette évolution devait être un avantage 
pour les nations jeunes occupant un sol vierge, produisant 
sans effort, presque sans frais, et ayant une population clair- 

(1) Nous donnons appendice XIII un aperçu de la diminution des prix depuis quel- 
ques années. 

(2) Ainsi dans le cercle d'Alt-Landsberg à l'est de Berlin, si les dix grands pro- 
priétaires ayant plus de 1.000 arpents dont j'ai relevé l'existence sur une surface 
d'environ dix railles carrés sont dans une situation passable et peuvent même 
vivre avec beaucoup de confort, c'est que tous ont quelques capitaux en dehors de 
leurs terres. Les gens de la Marche ont d'ailleurs la réputation d'être un fleissiger 
Stamm. 



LES CAUSES. 391 

semée. Cette évolution devait êlre au contraire désavantageuse 
aux nations anciennes, écrasées par les charges du passé, qui 
depuis des siècles pressurent le sol et ne peuvent entretenir 
sa fécondité qu'au prix de lourds sacrifices et de dépenses con- 
sidérables. 

L'agriculture se trouve au surplus dans une situation défa- 
vorable vis-à-vis des industriels et des commerçants qui sont 
arrivés à liquider sans numéraire des affaires considérables 
et peuvent régler leur exploitation suivant les circonstances. 
Pour les cultivateurs au contraire les saisons reviennent avec 
une inexorable régularité. C'est presque à jour fixe qu'il leur 
faut chaque année une certaine quantité de numéraire et ce 
n'est que par la vente de leurs produits qu'ils peuvent se la 
procurer. 

Voilà, pour les agriculteurs, un premier ensemble de causes 
incontestables de malaise. 

b) L'influence du monométallisme sur l'avilissement des 
prix est une question plus controversée. Elle est indéniable ; il 
nous paraît cependant certain qu'il n'y a pas de parallélisme 
absolu entre la hausse des prix et celle du change; et il n'y a 
certainement pas dans la dépréciation de l'argent un facteur 
unique agissant sur l'ensemble des marchandises. La variation 
du rapport entre l'or et l'argent s'est produite d'ailleurs beau- 
coup moins par une hausse de la valeur de l'or que par une 
diminution de la valeur de l'argent, et la dépréciation du 
métal blanc n'a pas eu sur la constitution des prix des denrées 
agricoles en Allemagne une importance aussi grande que les 
agrariens l'affirment. Nous doutons pour notre compte que 
l'agriculture puisse finalement retirer de l'adoption du bimé- 
tallisme un grand profit parce que la hausse du prix nominal 
de ses produits serait presque annihilée par l'élévation des 
salaires et des frais généraux de production et par le coût 
plus élevé de la vie en général. Les conditions de concur- 
rence des producteurs étrangers se maintiendraient à peu près 
telles qu'elles sont aujourd'hui et la situation de l'agricul- 
ture allemande ne serait pas sensiblement améliorée. Nous 
avons trouvé surtout singulière l'opiniâtreté avec laquelle 



392 LA CRISE AGRAIRE. 

certains bimétallistes semblent vouloir faire croire aux culti- 
vateurs que seul le prix des céréales s'élèverait, le reste se 
maintenant à bon marché. Non! l'argent discrédité pour les 
échanges chez les races supérieures n'y reprendra jamais sa 
fonction intégrale de monnaie, et doit se résigner à être con- 
finé dans le rôle qu'il y joue déjà de monnaie d'appoint. Et 
il est bien permis de croire avec M. Bamberger que si « les 
bimétallistes avaient raison de prétendre que les peuples à 
frappe libre d'argent gagnent dans toutes leurs transactions 
avec ceux qui n'ont que de l'or, il faudrait chercher toujours 
à avoir une monnaie plus dépréciée que celle de n'importe 
quel pays avec lequel on trafique, ce qui serait vraiment 
extravagant ». 

c) Nous avons déjà parlé des abus de la spéculation en in- 
diquant les mesures rigoureuses récemment prises par le 
gouvernement de Berlin et en montrant brièvement à quels 
abus avaient donné lieu les marchés à terme (*) : le jeu tel 
qu'il se pratique dans les Bourses de commerce a exercé une 
action déprimante sur le prix des céréales. Nous avons défendu 
la légitimité des marchés à terme. Mais nous reconnaissons 
que souvent ils sont pratiqués de telle sorte qu'ils dénaturent 
l'objet même de l'opération; ils ont amené la dépréciation du 
prix de toutes les marchandises qui peuvent servir de prétexte 
aux paris, et telle est la nature de ces marchés fictifs que la 
baisse est presque toujours le but des spéculateurs (qui sont 
ordinairement ou des capitalistes ou des propriétaires d'élé- 
vateurs soutenus par des banquiers). Les lois naturelles de 
l'offre et de la demande ont été faussées. 

L'enquête sur la Bourse de Berlin a révélé l'existence d'un 
grand nombre de vendeurs qui n'avaient jamais à leur dispo- 
sition que des blés avariés et impropres à la mouture lorsque 
quelque acheteur avait le mauvais goût de demander la li- 
vraison effectue. Il s'est créé des caisses de liquidation qui 
ont pour but de garantir le paiement régulier des bénéfices 
des joueurs, et sous la caution desquelles le jeu s'est déve- 

(1) V. ci-dessus, p. 339; cf. appendice XI sur le commerce des céréales. 



LES CAUSES. 393 

loppé d'une façon inquiétante. Cest grâce au Differenzspiel 
qu'on a pu voir se produire ce fait étrange et bien significatif 
de prix élevés en face de grosses récoltes, et de prix abaissés en 
face de mauvaises. La principale conséquence de cette spécu- 
lation désolante c'est la multiplication artificielle des produits ; 
on en est arrivé à acheter et à vendre fictivement plusieurs 
centaines de fois la production du monde. Et ces surproduc- 
tions artificielles, le simple bon sens le dit, amènent nécessai- 
rement une baisse des prix. La marchandise qui devrait être 
la seule base des actes commerciaux disparaît même de l'esprit 
des spéculateurs qui n'ont d'autre but que de mettre dans 
leur poche la différence de prix provenant de la variation des 
cours. Et c'est parce que ceux-ci ne peuvent pas jouer indéfi- 
niment à la baisse qu'on les voit de temps en temps amorcer 
les haussiers. Puis quand l'ascension des prix leur paraît 
suffisante ils déterminent une panique par l'offre subite d'une 
énorme quantité de blé, ce qui amène une brusque déprécia- 
tion des cours ( J ). 

d) Mais il est encore une cause plus inquiétante et plus diffi- 
cile à faire disparaître du malaise dont souffre les populations 
rurales. C'est le formidable endettement qui pèse sur elles. 
Nous en avons plusieurs fois signalé l'importance ( 2 ); nous 
n'avons pu malheureusement nous renseigner que d'une façon 
approximative sur cet endettement qui est déjà ancien, mais 
qui s'est accentué depuis dix ans ; la grande enquête entreprise 
par le Verein fïir Socialpolitik a amené de curieuses révéla- 
tions. Et plusieurs des orateurs qui ont pris la parole à la 
conférence agraire de Berlin, ont donné pour les régions 



(1) La question des cours est la plus complexe de toutes. V. à cet égard la remar- 
quable communication faite par M. Paisant à la société d'Économie sociale, Réforme 
sociale du 16 avril 1897, p. 654. — Des statistiques publiées par J. Conrad, et citées 
par Th. Barth au cours de la discussion, il semble néanmoins résulter que les affaires 
à la baisse ne dominent pas tant qu'on croit et n'ont pas en tous cas un résultat aussi 
considérable que celui qu'on leur attribue. On peut d'ailleurs soutenir jusqu'à un 
certain point que le jeu lui-même a son utilité; grâce à lui on trouve plus facilement 
des contre-parties. Mais, par les exemples qu'il donne de fortunes trop rapidement 
faites, par l'exagération des hausses et des baisses, il nuit au vrai commerce. 

(2) V. notamment p. 257, et suiv. V. aussi appendice IX. 



394 LA CRISE AGRAIRE. 

qu'ils habitaient et qu'ils connaissaient bien, de précieuses 
indications. 

C'est surtout dans la région de l'est que l'endettement 
est inquiétant. Dans les cercles de Bublitz, de Neustettin, de 
Rummelsburg, de Colberg, de Lauenburg, les dettes contrac- 
tées par les propriétaires ruraux représentent 62, 67, 69, 70 
et 72 0/0 de la valeur du sol (*). 

La cause la plus fréquente des dettes hypothécaires est l'in- 
scription des créances des cohéritiers. Viennent ensuite les 
sommes restées dues lors d'achats d'immeubles. Les dettes 
provenant d'emprunts ayant pour but des constructions ou 
des améliorations du sol sont moins fréquentes, mais les 
mauvaises récoltes contribuent souvent à engendrer les 
dettes hypothécaires. Une partie notable de ces dettes a été 
heureusement contractée envers les caisses d'épargne, qui 
peuvent sans doute demander le remboursement, mais qui ne 
le font pas par simple caprice, 

L'usure est surtout désastreuse pour le petit paysan! 2 ). 

(1) Il faut bien reconnaître que jusque vers 1875, un propriétaire rural, jeune, 
actif, intelligent, était excusable, lorsque, pour agrandir son domaine, il faisait 
quelques dettes, à une époque où la valeur du sol allait croissant et où il pouvait 
espérer qu'en 15 ou 20 ans, malgré les intérêts, il gagnerait plus que s'il s'était con- 
tenté de son domaine primitif. Mais du jour où les revenus du sol ont commencé à 
diminuer, la situation a bien changé. — S'il est dangereux de restreindre la liberté 
individuelle, ne convient-il pas du moins d'introduire dans la législation des insti- 
tutions qui empêchent le propriétaire rural héritier d'un domaine de se trouver for- 
cément endetté? 

(2) J'avoue en effet que l'endettement des grands propriétaires fonciers me touche 
moins. Leur situation est assurément digne d'intérêt : mais beaucoup d'entre eux vivent 
vraiment avec trop de confort et de luxe. Ils ont peine à admettre qu'après avoir 
retiré de leurs terres 10 ou 12 0/0 de revenu, ils soient réduits à n'en plus retirer 
aujourd'hui que 3 ou 4 0/0, quelquefois même moins. D'ailleurs quand on cherche 
à lire au fond de leurs doléances, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas seulement pour 
eux d'une question d'argent, mais aussi d'une question d'influence et de prestige. 
Le savant professeur Meitzen, qui connaît si bien les questions agraires, me citait 
l'exemple d'un jeune homme de l'aristocratie berlinoise qui, pour se mieux poser 
dans la société, avait payé 800.000 marcs une propriété qui n'en valait certainement 
pas plus de 500.000. Et qu'arrive-t-il alors? On se lamente auprès des membres de 
la famille, auprès des parents et des amis : voilà toute une série de personnes qui 
sont facilement gagnées aux idées des agrariens. « Il y a dans tout ce mouvement 
agrarien, ajoutait Meitzen, une agitation factice. La plupart de ces nobles sont 
de médiocres administrateurs : l'agriculture comporte plus que jamais des études 



LES CAUSES. 395 

« L'usurier, a dit avec raison un des orateurs du con- 
grès de Berlin, voilà le véritable ennemi du paysan. Il va 
le trouver à son domicile, s'initie à ses affaires, reçoit ses 
confidences et finit par exercer une véritable tyrannie dans 
les villages. C'est grâce à lui que plusieurs milliards de det- 
tes hypothécaires pèsent aujourd'hui sur la propriété foncière 
en Allemagne ». L'augmentation n'a pas été en effet infé- 
rieure à deux milliards depuis dix ans. Comme nous l'avons 
vu, l'usure se pratique sur toutes choses, sur le bétail et les 
denrées de toute sorte aussi bien que sur l'argent. Et les 
usuriers s'arrangent de façon à réclamer autant que possible 
le paiement de leurs créances au moment où les cultivateurs 
sont dans la gêne, afin de les mettre encore davantage à leur 
discrétion, en compliquant l'ancienne créance d'obligations 
nouvelles. Souvent réduit aux abois, le débiteur est contraint 
de vendre dans des conditions déplorables. 

Il faut avoir vécu dans les campagnes allemandes pour se 
faire une idée de la tyrannie qu'exerce l'usurier dans certains 
villages; il faut l'avoir vu à l'œuvre pour comprendre à 
quel point il est vrai de dire que le paysan est devenu sa 
chose. 11 est vraiment permis de le comparer à « l'araignée 
blottie dans un coin de sa toile et qui se précipite sur le 
moucheron dès qu'il a l'imprudence de bouger ». Le servage 



spéciales, et des études sérieuses qu'ils ne se donnent pas la peine défaire. Il n'est 
pas un industriel, lorsqu'il se lance dans quelque entreprise, qui ne cherche à pré- 
voir les fluctuations possibles de l'industrie à laquelle il s'adonne. Les grands pro- 
priétaires prussiens ne veulent pas compter avec une baisse possible des revenus du 
sol ». — « Lorsqu'il s'agit de l'industrie, nous disait un autre de nos interlocuteurs, 
on réclame des certificats de capacité (Befàhigungsnachweise). On ne songe pas à en 
demander pour faire le métier d'agriculteur. Mais il faudrait que chacun se rende 
compte de ce qu'il peut, se demande sérieusement s'il a vraiment pour faire de la 
culture, les connaissances nécessaires ! » Et on nous citait l'exemple de jeunes gens 
inexpérimentés, comme nous en avons en effet rencontré un certain nombre, qui, 
après quelques années de service militaire, donnent leur démission d'officier, et se 
lancent dans l'agriculture sans s'y être suffisamment préparés, et même sans avoir 
de capitaux. Il faut aujourd'hui de toute nécessité, pour que les agriculteurs réus- 
sissent, qu'ils fassent rapporter à leurs terres plus que par le passé. 11 ne suffit même 
pas qu'ils soient laborieux et sobres. Il faut que la culture soit plus savante, qu'ils 
mettent plus d'engrais et travaillent le sol avec plus de soin. Or les engrais, les bons 
instruments, les outils perfectionnés, tout cela coûte cher! 



396 LA CRISE AGRAIRE. 

du moyen âge n'était pas pire que la dépendance odieuse 
sous laquelle gémit le paysan endetté ( 4 ). La menace perpé- 
tuelle sous laquelle il vit brise toute son énergie. 

Et il faut ajouter que la crise économique actuelle a gran- 
dement favorisé les opérations financières des juifs. Plus le 
paysan est malheureux, plus ils ont prise sur lui : l'extension 
de l'usure est un des termes auxquels aboutit forcément la 
crise agricole. 

Cet endettement de la propriété a eu deux conséquences 
principales, il a déterminé d'une part un grand nombre de 
ventes ( 2 ), d'autre part, un mouvement considérable d'émigra- 
tion qui a lui-même entraîné une diminution notable de la 
population (en dépit du nombre élevé des enfants). L'émigra- 
tion a amené dans certains districts un manque de bras in- 
quiétant : la question de la main-d'œuvre est devenue dans 
certaines régions un facteur important de la crise qui pèse 
sur l'agriculture. 

La poussée vers l'émigration est encore accrue par les 
agences interlopes et par l'agitation socialiste qui développe 
le mécontentement parmi les ouvriers ruraux. Le mouvement 
d'émigration si accentué en Allemage tient sans doute en par- 
tie aux instincts nomades des populations germaniques, et la 
crise agraire est une crise de la propriété beaucoup plutôt 
qu'une crise ouvrière. Elle a néanmoins son contre-coup sur 
les ouvriers. Et c'est pourquoi il importe de ramener les bras, 
les intelligences et les capitaux à la terre : il y a là un but 
supérieur à atteindre, une œuvre sociale à accomplir. 11 ne 
faut pas oublier que c'est dans les campagnes que se recrute 
l'armée des sans-travail qui pèse si lourdement sur le marché 
de la main-d'œuvre. 

(1) V. mon Étude sur la politique de l'empereur Frédéric II, p. 363, 367. 

(2) De 1886 à 1894, il y a eu en Prusse 17.147 ventes forcées de domaines ruraux, 
ces domaines correspondant à une étendue de 611.079 hectares, c'est-à-dire environ 
à 2 1/2 0/0 du sol utilisé pour l'agriculture. Ces ventes ont porté principalement sur 
de petites et moyennes exploitations, entre 5 et 50 hectares. On comprend sans peine 
le trouble qu'elles ont jeté dans des milliers de familles et l'on ne doit pas oublier 
qu'elles ne sont souvent que le dernier acte d'une longue série de souffrances et de 
misères. 



LES CAUSES. 397 

La législation rurale de l'Allemagne a contribué aussi a 
rendre la crise plus intense. Elle se rattache aux tendances 
individualistes qui prévalaient au commencement de ce siècle, 
à la conception du droit de propriété envisagé comme droit 
absolu dégagé de toute obligation. On n'avait songé, nous l'a- 
vons montré (*), qu'à détruire tout ce qui rappelait les entraves 
féodales et à assimiler le plus possible la propriété foncière 
aux capitaux mobiliers ( 2 ). Les perfectionnements scientifiques, 
les progrès de la chimie agricole, des machines et de l'outil- 
lage avaient contribué à accroître l'enthousiasme de la pre- 
mière heure pour le régime libéral nouveau. 

Mais les grands propriétaires fonciers avaient une position 
si forte qu'ils trouvèrent dans les lois de 1807 et de 1811 des 
moyens de fortifier leur situation sociale par des empiétements 
nouveaux; ils exploitèrent à leur profit la législation émanci- 
patrice de Stein et Hardenberg ( 3 ). On s'aperçut trop tard que 
certaines entraves qui paralysaient la liberté du paysan, étaient 
aussi pour eux une protection. Knapp a très bien montré que 
les tenanciers d'alors, sans expérience et sans ressources, furent 
souvent victimes de l'organisation libérale nouvelle. Celle-ci 
contribua même dans les régions de l'est à réduire d'anciens 
petits propriétaires libres à la condition de tenanciers ( 4 ). 

(1) V. ci-dessus, p. 325. 

(2) On estime aujourd'hui presque unanimement en Allemagne, que c'est une erreur 
de traiter le sol comme une valeur mobilière; on reconnaît que c'est uue erreur de 
dire que la terre, à force de changer de mains, finira par rester au plus capable, à celui 
qui la cultivera le mieux et lui fera produire davantage. La recherche exclusive de 
l'abondance de la production, sans tenir compte des autres besoins de l'humanité, et 
surtout de la stabilité qui lui est nécessaire, a abouti à des résultats contraires à ceux 
qu'on espérait. Et en somme, les législations qui ont rendu difficile la transmission de 
la terre et augmenté la permanence de la propriété, ont accru la force et la durée 
des nations. 

(3) Beaucoup de ces nobles plus ou moins oisifs qui vivaient sur leurs terres cher- 
chèrent alors par tous les moyens possibles à augmenter leurs revenus pour amé- 
liorer leur train de vie, surtout pour venir un peu se distraire à Berlin. Et c'est encore 
une des raisons pour lesquelles ils demandent si énergiquement que, grâce aux droits 
protecteurs, on leur fasse vendre leur blé plus cher : il nous a semblé qu'au fond 
l'intérêt général des consommateurs les préoccupait assez peu. 

(4) Cf. Knapp, Die Bauernbefreiung und der Ursprung der Landarbeiter in den àlteren 
Theilen Preussens, 2 vol. 1887; die Landarbeiler in Knechtschaft und Freiheit, 1891. 



398 LA CRISE AGRAIRE. 

Là où la propriété était déjà morcelée elle favorisa l'émiet- 
tement du sol. Réduits au rôle de très petits propriétaires, les 
détenteurs cherchèrent sans y parvenir à tirer de domaines 
trop exigus des movens de subsistance suffisants. Le paysan 
allemand étant très attaché à la terre, très désireux d'agrandir 
de quelques arpents son petit bien lorsque l'occasion s'en 
présentait, la terre acquit une valeur véuale trop élevée, hors 
de proportion avec les revenus qu'on en pouvait tirer. Les 
marchands de biens furent à peu près les seuls à en profiter; 
les petits propriétaires ne tardèrent pas à s'endetter; qu'une 
mauvaise année survînt, c'était un désastre, les revenus du 
sol suffisaient à peine à payer les intérêts des dettes con- 
tractées. 

L'intérêt moral qui demande que le plus grand nombre 
d'êtres humains soit propriétaire s'est donc trouvé en contra- 
diction avec l'intérêt économique du pays, et même avec le 
développement du bien-être. Le morcellement excessif de la 
terre a désagrégé les familles, et en intéressant plus de per- 
sonnes à sa possession, il a eu pour conséquence un ren- 
chérissement exagéré de la vie dont les vrais démocrates 
doivent s'affliger. Aussi est-il vrai de dire que la législation 
émancipatrice du commencement du siècle a été surtout une 
réforme négative, la destruction d'un régime, très défectueux 
d'ailleurs, et dont on ne pouvait plus rien attendre; elle n'a 
pas créé une « organisation ». 

Le malaise est accru par les charges écrasantes que l'État 
et la commune font peser sur les propriétés foncières; les 
impôts augmentent d'année en année parce que les prépa- 
ratifs militaires engloutissent des centaines de millions, et les 
paysans sont obligés de payer plus que les autres classes de la 
société. 

L'impôt du sang pèse aussi plus lourdement sur eux : 
la statistique des conseils de révision montre qu'on réforme 
un grand nombre d'ouvriers industriels; ce sont les robustes 
fils de paysans qui servent à leur place. Le service militaire 
frappe d'ailleurs doublement] les populations rurales; les 
jeunes ouvriers de l'industrie sont ordinairement émancipés 



LES CAUSES. 399 

de leur famille à vingt et un ans : ils partagent rarement leurs 
salaires avec leurs parents. Le jeune paysan du même âge est 
au contraire, le soutien de sa famille, et quand il part au ré- 
giment, il faut le remplacer par un domestique qui coûte 
cher. C'est quelquefois le point de départ d'un nouvel endet- 
tement. Le militarisme est en Allemagne un fléau pour l'a- 
griculture. 

La cherté croissante de la main-d'œuvre est une autre 
cause de souffrance. Il faut aujourd'hui retenir les ouvriers 
agricoles par des salaires qui nous paraissent à nous-mêmes 
bien modestes, mais qui sont après tout onéreux, pour les 
maîtres. L'instabilité croissante des rapports de ceux-ci avec 
leurs serviteurs empire encore les choses. Ce ne sont même plus 
les villages qui fournissent aux paysans le nombre d'ouvriers 
nécessaire : les conditions ont changé; les familles d'ouvriers 
agricoles se sont laissé séduire par les attraits que leur of- 
fraient les fabriques et les ateliers; elles ont émigré vers les 
villes. 

Les progrès de l'exploitation ont eu également leur contre- 
coup; l'adoption des machines a été une véritable révolution. 
Le propriétaire rural employait jadis des ouvriers qui se con- 
tentaient de salaires modiques, mais qu'il occupait toute 
l'année, l'été dans les champs, l'hiver au battage. La besogne 
se fait aujourd'hui en quelques semaines, et, pour compenser 
les longues périodes de chômage, les ouvriers augmentent 
leurs exigences. Alors même que le paysan ne dépenserait 
pas plus pour eux qu'autrefois, il y a du moins la dépense de 
l'achat et de l'entretien de cet outillage perfectionné. Plus de 
dépenses et moins de revenus. Voilà quelle est aujourd'hui 
la situation normale de la plupart des agriculteurs alle- 
mands. 

Enfin depuis quelques années les assurances obligatoires 
sont encore venues augmenter les charges de îa terre, et 
accabler un grand nombre de propriétaires ruraux i 1 ). 



(1) V. ci-dessus, p. 115, et appendice XTV. 



400 LA CRISE AGRAIRE. 



Les remèdes. 

On a, pour combattre toutes ces causes de malaise, proposé 
bien des remèdes. Il faut d'abord faire un choix parmi les 
gens qui se mêlent de donner leur avis. En lisant les bro- 
chures et les articles de ceux qui écrivent aujourd'hui sur la 
crise agraire, on ne larde pas ta s'apercevoir que ce ne sont 
pas toujours des agriculteurs et des hommes pratiques qui 
les ont rédigés. Les dissertations les plus remarquables au 
point de vue de la forme ou du style ne sont même pas tou- 
jours les plus justes et les plus pénétrantes. Les paysans avec 
lesquels nous nous sommes entretenus le plus que nous avons 
pu n'écrivent pas; il faut avoir vécu quelque temps dans 
leur intimité pour appréciera sa juste valeur le bon sens de 
leurs réflexions, la sagesse de leurs idées, quelquefois même 
l'originalité de leur esprit. Nous avons trouvé presque toujours 
dans leurs conversations plus de vérité que dans les écrits 
des publicistes ou des savants. 

Nous n'hésitons pas à dire que de toutes les causes de 
souffrance dont ils nous ont fait le récit, la plus grave et celle 
à laquelle il est en même temps le plus malaisé de porter 
remède, c'est leur formidable endettement. 

L'examen des divers moyens mis en avant pour enrayer ses 
progrès et, ce qui est plus difficile encore, pour aider ces 
pauvres gens à se débarrasser des dettes qui les rongent, com- 
porterait tout un volume. Nous dirons seulement ici dans 
quelles directions on cherche aujourd'hui un secours. 

On fait d'abord remarquer avec raison que la plupart des 
dettes des agriculteurs allemands portent des intérêts trop 
élevés, et que l'agriculture devrait bénéficier de la baisse 
universelle du taux de l'intérêt. Ne serait-il pas juste que les 
créanciers des agriculteurs fussent touchés eux aussi par cette 
baisse, et cela d'autant plus que ce sont ici les débiteurs seuls 
qui subissent tous les risques, risques de mauvaises récoltes 
et de fléaux de toute espèce? Quoi qu'il advienne, les créan- 
ciers ont toujours les mêmes droits. C'est donc la question 



LES REMÈDES. 401 

d'une réduction du taux de l'intérêt, d'une Zinsreduclion qui 
est la question primordiale à étudier lorsqu'on cherche les 
remèdes à apporter à la crise agraire. 

Cette réduction du taux des intérêts peut elle-même se réa- 
liser sous des formes diverses. 11 suffît pour s'en rendre 
comple de parcourir les discours prononcés à la conférence 
agraire de Berlin en 1894, ou bien encore les débats de la 
vingt-quatrième assemblée du conseil supérieur de l'agricul- 
ture en 1896, et surtout le remarquable rapport de Max 
Sering. 

Sering propose d'admettre que le propriétaire d'un bien 
rural puisse assigner lui-même à ce bien une Ver.se/iuldimgs- 
grenzp, une limite d'endettement, limite au delà de laquelle 
il ne pourrait plus être hypothéqué, et au delà de laquelle, 
en cas de vente forcée, les créanciers ne pourraient pré- 
tendre se faire payer. 

Divers procédés pourraient être employés, dit-on, pourinviter 
les propriétaires à accepter cette idée et à faire les déclara- 
tions voulues. On propose même de faire acheter par l'État 
ou par des associations d'utilité publique un certain nombre 
de biens fortement grevés, pour les morceler à l'instar de la 
Commission de colonisation; les acquéreurs se libéreraient au 
moyen de rentes modérées dont le bien ne serait d'ailleurs la 
garantie qu'en deçà de la limite d'endettement. 

Sering, dont les idées sont d'autant plus intéressantes à si- 
gnaler qu'elles viennent de recevoir, le 11 février 1897, l'ap- 
probation du conseil supérieur de l'agriculture, se demande 
si l'on ne pourrait rendre obligatoire l'amortissement des 
dettes sur première hypothèque, sans imposer l'amortissement 
de celles contractées sur seconde hypothèque; et si l'on ne 
pourrait soumettre à un régime spécial les dettes foncières 
contractées vis-à-vis des caisses de rachat (Ablosungska.sseri) 
de telle façon que les biens endettés ne pussent plus être en- 
gagés de nouveau au cas d'aliénation entre-vifs ou de trans- 
mission héréditaire. Mais il faudrait que cette transmission se 
fit d'après les principes de YAnerbenrecht, ce qui conduit à 
proposer la création, sous le nom à'Erbgiïfer, de biens ruraux 

B. 2G 



402 LA CRISE AGRAIRE. 

analogues aux fidéicommis, et qui n'en auraient pas les désa- 
vantages (*). 

Les propositions de Sering ont soulevé diverses objections. 
Le conseiller Winkelmann (de Kôbbing près Munster) a fait 
justement remarquer qu'il convenait de distinguer deux, sortes 
de dettes : d'une part, celles qui diminuent la valeur du do- 
maine, qui entrent par suite en ligne de compte au moment 
des aliénations; d'autre part, celles qui ont pour origine les 
partages après décès ou les améliorations, et qui doivent être 
amorties dans l'espace d'une génération si l'on veut donner 
satisfaction à l'idée de conservation des biens dans les familles. 
Pour ces dettes hypothécaires-là, alors même qu'il ne s'agit que 
de deuxième hypothèque, l'amortissement est aussi nécessaire 
que pour les dettes sur première hypothèque. Et d'ailleurs qu'on 
amortisse des dettes sur première ou deuxième hypothèque, 
peu importe : l'essentiel est de diminuer le poids de la dette l 2 ). 

De bons esprits, Zakrzewski par exemple, proposent de 
donner aux institutions de crédit foncier et aux Rentenbanken 
le droit d'exiger le remboursement des dettes hypothécaires 
portant des intérêts élevés et. dont les débiteurs s'étaient en- 
gagés à ne pas rembourser le capital; un certain nombre de 
banques d'hypothèques ont en effet, dans ces dernières années 



(1) L'une des grosses questions est celle de la conversion des lettres de gage (Pfand- 
briefe) émises par les Landschaften. Ceux qui les détiennent aimeront toujours mieux 
de l'argent que du papier rapportant un faible intérêt. Il ne faut pas oublier qu'il y 
a en circulation en Allemagne une quantité considérable de titres à 3 1/2 et 4 0/0 émis 
au-dessous du pair. Si le plus grand des débiteurs, l'État, paie à ses créanciers des 
intérêts plus élevés qu'il n'est vraiment nécessaire, il oblige indirectement les autres 
débiteurs à payer également de gros intérêts. Les cours des titres 3 1/2 et 4 0/0 ne 
s'élèvent pas parce qu'on s'attend aune conversion. Ils devraient atteindre au moins 
115 et 132 marcs, tandis qu'ils ne dépassent guère 105 et 106. 

(2) Les dettes hypothécaires sont aussi la principale difficulté à laquelle se heurte 
le travail de remembrement. On a proposé divers procédés, par exemple la mise en 
vente des biens hypothéqués suivie de la mise en vente d'une quantité propor- 
tionnelle de biens libres après le remaniement, la vente des hypothèques, la trans- 
mission de la créance hypothécaire considérée comme dette personnelle du proprié- 
taire, éventuellement garantie par ses biens, etc. On a proposé aussi l'expropriation 
des hypothèques par l'État par suite de la constitution du crédit foncier sous sa di- 
rection (Cf. l'intéressant ouvrage de Diez, Ueber die rechtliche Xatur der Grundstiick- 
zusammenlegung). V. ci-dessous le programme des socialistes chrétiens, p. 507-509. 



LES REMÈDES. 403 

où les récoltes ont été mauvaises, conclu avec des proprié- 
taires ruraux d'importance diverse des conventions aux termes 
desquelles ceux-ci se sont engagés à ne pas rembourser leurs 
dettes, et à payer, s'il s'agit de première hypothèque, 5 0/0 
d'intérêts, plus 1/2 0/0 d'amortissement et 1/2 0/0 de frais 
d'administration. Il faut, dit-on, permettre à ces débiteurs de 
se débarrasser de leurs dettes, dettes qui pèsent assurément 
plus lourdement sur eux que la plupart des charges réelles 
dont on a imposé le rachat au cours de ce siècle i 1 ). 

M. de Zedlitz-Trûtzschler voudrait qu'on imposât à l'endet- 
tement une limite obligatoire, et que les prêts hypothécaires 
ne pussent être consentis que par des établissements publics, 
et non par des banques privées qui ont toujours en vue leur 
propre intérêt. Et les intérêts devraient être calculés de façon 
à amortir peu à peu la dette. Il faudrait organiser les choses 
par régions, faire dresser par les fonctionnaires de l'adminis- 
tration un tableau d'évaluation des biens ruraux, etc. On 
créerait dans chaque province des commissions composées de 
propriétaires fonciers d'importance diverse qui fixeraient 
pour chaque bien, après enquête minutieuse, le maximum de 
l'endettement. Ne pourrait-on même exiger, que tout domaine 
restât libre de charges pour la moitié de sa valeur ( 2 )? 

Ces propositions comme l'a montré l'éminent directeur de la 
Landschaft de Kùnigsberg, M. Bon, se heurtent à de grosses 
difficultés pratiques. Il est bien difficile de demander que le 

(1) V. Zakrzewski, Die Organisation des landwirthschaftlichen Kreditwesens, 1894; 
Zur Schuldentlastung der landwirthschaftlichen Betriebe, 1895. 

(2) Une résolution récente de la Chambre des Seigneurs tend à limiter la faculté 
d'emprunter sur hypothèque, et à rendre les hypothèques amortissables, mais non 
remboursables à la volonté du prêteur. En Bavière, le gouvernement d'accord avec 
le conseil supérieur de l'agriculture, s'occupe aussi de cette question de limitation 
des dettes. Nous avons le projet, nous a dit le baron de Soden, de fonder une banque 
des associations (Genossenschaftsbank) qui auraii le droit d'émettre des lettres de gage 
(Pfandbriefe) basée sur l'idée d'un emprunt amortissable. Cette banque fonctionnerait 
avec l'aide de l'Etat qui mettrait à sa disposition un capital de fondation, l'aiderait au 
moins dans le début à payer ses dépenses d'administration, désignerait un commis- 
saire pour la conseiller et l'aider, et lui assurerait le concours de la Banque royale. 
Ce concours serait particulièrement utile pour l'émission des lettres de gage. Mais la 
Genossemchaflsbank ne deviendrait pas une institution d'État exposée aux sollicitations 
de gens peu dignes de crédit. 



404 LA CIRSE AGRAIRE. 

paiement des intérêts implique forcément un amortissement, 
même en combinant le crédit personnel avec le crédit réel. 
Peut-être pourrait-on, au lieu d'amortissement, demander que 
le paiement des intérêts implique une assurance sur la vie. 

A défaut d'amortissement obligatoire on pourrait peut-être 
préconiser l'idée de limitation des prêts à une certaine durée, 
afin de forcer le propriétaire rural à montrer plus de diligence 
pour l'extinction de ses dettes, à profiter des bonnes années 
pour en diminuer le montant et augmenter sa force de résis- 
tance dans les années mauvaises (*). 

On peut essayer plus utilement de chercher à combattre 
l'endettement dans l'avenir, et ce n'est point un remède uni- 
que qui peut évidemment suffire ; nous avons pu, au contraire, 
nous convaincre que, pour la question agricole, comme pour 
la question industrielle, tel remède convenait mieux dans une 
localité, tel autre dans une autre. 

Ainsi nous pensons que là où elles existent encore, il faut 
maintenir le mieux qu'on pourra ces coutumes successorales 
qui donnent aux populations saxonnes et bavaroises une si 
grande force de résistance. 

11 est sage de respecter, là où les populations y sont encore 
attachées, Y Anerbenrecht qui aura surtout une grande utilité 
si l'on a soin, dans le règlement de la succession, d'estimer 
les biens ruraux d'après ce qu'ils rapportent, et non d'après 
ce qu'ils pourraient être vendus. 11 importe beaucoup aussi de 
faire comprendre aux agriculteurs combien il est dangereux 



(1) Il convient de mentionner en passant, les projets autrichiens du ministre Fal- 
kenhayn, qui prennent pour point de départ le groupement obligatoire des proprié- 
taires ruraux en corporations. Dans les cas de vente forcer 1 , celles-ci interviendraient 
pour empêcher que les biens fussent vendus dans des conditions désastreuses, elles 
les achèteraient au besoin, les transformeraient en Hentengiiter, en les laissant autant 
que possible aux mains des précédents propriétaires qui se libéreraient en payant des 
rentes. La corporation devrait également servir d'intermédiaire aux propriétaires obé- 
rés qui spontanément voudraient transformer leur domaine en fientenguler. Lorsque 
les dettes hypothécaires dépasseraient la valeur de l'immeuble elle aurait le droit 
de provoquer la vente aux enchères de celui-ci, de faire elle-même des offres, et 
dans le cas où il lui serait adjugé, d'y installer l'ancien propriétaire, comme flenten- 
gutsbesitzer, preneur a renie. L'État autrichien voudrait par ce double procédé arriver 
tout à la fois à éteindre les dettes hypothécaires, et à fixer une limite à l'endettement. 



LES REMÈDES. 405 

d'acheter des terres sans avoir les capitaux suffisants, il faut 
leur faire sentir qu'il est beaucoup plus avantageux de bien 
culliver un domaine que d'en accroître l'étendue. Là où d'au- 
tres traditions existent, nous estimons qu'il faut se borner au 
système des Hôferollen en cherchant à en faire apprécier 
l'utilité ; il serait bon, en outre, d'autoriser l'héritier privilégié 
à se libérer vis-à-vis de ses cohéritiers au moyen de rentes 
calculées de façon à amortir sa dette, sans qu'il puisse être 
contraint de leur donner de suite un capital U). 

Nous pensons surtout qu'il faut a\oir grande confiance 
dans la puissance de l'esprit d'initiative, et dans l'essor magni- 
fique des œuvres fondées sur le sentiment de la solidarité. 

Quand l'effort individuel est insuffisant, c'est par l'effort col- 
lectif qu'on doit arriver au succès. Il y a sans doute des résis- 
tances à vaincre parce que les paysans sont quelquefois trop in- 
dividualistes pour se prêter aisément aux efforts en commun. 
Mais ces résistances ne sont pas invincibles. Comment ne pas 
être frappé des services qu'a déjà rendus aux agriculteurs 
l'association sous toutes ses formes, et particulièrement les 

(I) Aux yeux de Schaeffle, la réforme du régime successoral et les réformes ana- 
logues ne sont que des moyens détournés : mieux vaut franchement limiter la faculté 
de s'endetter. Il propose, ou bien qu'on constitue, dans le bien de chaque propriétaire, 
une portion (analogue au Homestead) qui ne pourrait, en aucun cas, devenir la garantie 
d'une dette, ou bien, ce qui vaudrait mieux, qu'on déclare que le patrimoine entier 
ne peut être hypothéqué que pour une fraction de sa valeur, fraction à déterminer 
par la loi, de façon à permettre au propriétaire et à sa famille de vivre « conformé- 
ment à leur situation sociale ». Pour l'exécution pratique de ce programme, il sup- 
pose deux préliminaires : d'une part, une organisation des agriculteurs en corpo- 
rations, dont un des privilèges et un des droits seraient de monopoliser les opéra- 
tions de crédit, d'autre part un mode d'estimation convenable du revenu du sol, 
encore à trouver. 

Un grand propriétaire, M. Wendorff, a proposé de ne laisser inscrire sur les livres 
fonciers que les dettes qui doivent s'éteindre dans un nombre restreint d'années ; 
d'après lui, la limitation de l'endettement serait une mesure plus dangereuse qu'u- 
tile, et, en tout cas, irréalisable pratiquement. 

Il y a jusqu'ici, en Allemagne, sur cette grosse question, plus d'idées remuées que 
de solutions pratiques. Le ministre Miquel a fait observer avec beaucoup de jus- 
tesse, à la conférence agraire de Berlin, que l'on devra s'estimer heureux si l'on 
arrête seulement les progrès du mal, que le plus simple remède semble être le dé- 
veloppement du crédit personnel, encore trop peu répandu dans les provinces de 
l'est, et qu'enfin l'on ne doit pas se bercer de l'espoir d'une amélioration rapide, 
par quelque moyen que ce soit. 



406 . LA CRISE AGRAIRE. 

associations qui pratiquent l'aide mutuelle et la coopération, 
associations qui ont le précieux avantage, tout en faisant l'é- 
ducation solidariste de l'homme, de ne pas atténuer seulement 
la lutte entre individus de même classe, mais encore de dis- 
siper les défiances encore plus funestes entre individus de 
classes différentes. L'association, dont nous ne sentons pas 
assez en France toute l'utilité, nous est apparue, dans l'étude 
que nous avons faite des populations agricoles de l'Allemagne, 
comme le plus puissant instrument de progrès. C'est grâce à 
elle que des impuissances et des faiblesses a pu sortir une 
force et une puissance. L'association a dans la vie rurale une 
autre importance : celle de ne pas développer dans l'esprit 
des paysans, des petits et des humbles, tout en leur donnant 
du courage, des espérances illimitées et des désirs qui seraient 
hors de proportion avec les moyens que ces pauvres gens au- 
ront jamais de les satisfaire. 

L'association n'a pas seulement de précieux avantages au 
point de vue économique; elle a encore une véritable vertu 
sociale. L'agriculteur est méfiant; on a été jusqu'à dire qu'il 
était « confiné dans l'étroitesse d'un égoïsme sauvage ». Eh 
bien, il est certain, nous avons pu nous en convaincre, que 
dès son entrée dans une caisse rurale ses qualités natives se 
développent, ses défauts s'atténuent. Il voit de suite, en effet, 
l'identité désormais établie entre son intérêt propre et l'in- 
térêt d'autrui. Si son voisin périclite il en pâtira puisqu'il a 
répondu pour lui. S'il prospère sa propre sécurité s'accroît. 
Le sentiment de jalousie s'atténue, il fait place au désir sin- 
cère, à la ferme volonté de s'entr'aider. 

L'évolution contemporaine du commerce et de l'industrie 
oblige d'ailleurs les agriculteurs à obtenir les avantages de la 
grande exploitation au triple point de vue de l'usage des ma- 
chines, de la sélection des semences ou des races d'animaux 
domestiques et de l'ouverture de nouveaux débouchés. C'est 
par l'association qu'ils arriveront le plus aisément à ce résul- 
tat. Mais leur éducation économique n'est pas encore assez 
faite pour qu'ils aient la cohésion d'efforts nécessaire à leur 
développement et à leur progrès. 






LES REMÈDES. 407 

Aussi en présence de la crise dont nous avons montré l'in- 
tensité, le gouvernement a-t-il beaucoup à faire. Les lois 
peuvent donner à l'initiative privée et aux bonnes volontés 
individuelles une grande puissance d'action. Elles peuvent 
tout au moins tracer la route aux initiatives et aux volontés, 
en leur laissant assez de latitude pour leur permettre de s'em- 
ployer tout entières, en conservant assez d'autorité pour les 
empêcher de s'égarer. 

Le cultivateur est d'ailleurs trop constamment exposé aux 
conséquences des intempéries et des fléaux de toutes sortes 
pour ne pas être porté à réclamer du pouvoir central un peu 
de stabilité pour son existence et ses affaires. 

Bien qu'on ne puisse nous suspecter de partialité à l'égard 
des agrariens, nous admettons donc la nécessité d'une cer- 
taine protection. On ne passe pas de longs mois au contact 
des agriculteurs sans se mêler à eux, sans se rendre compte 
de leurs besoins, sans s'associer à certaines réclamations, 
sans les défendre à l'occasion. Lorsqu'on étudie sans parti 
pris la situation faite aux peuples déjà anciens dans la vie par 
la concurrence sur le marché international de pays nouveaux 
que favorisent le rapprochement des distances, le bas prix 
des frais de production et de transport, il est impossible de 
demeurer partisan du libre-échange absolu. Une protection 
modérée est aujourd'hui indispensable à l'Allemagne pour 
obvier à l'émigration de ses capitaux au dehors, aussi bien que 
pour retenir les forces productives sur le territoire national C 1 ). 

Si nous avons dû faire les plus grandes réserves sur la loi 
récente qui interdit les marchés à terme, nous reconnaissons 



(1) L'esprit de parti a, en Allemagne aussi, dénaturé la question des droits protec- 
teurs. C'est une faute d'ériger le protectionnisme et le libre-échange en systèmes 
absolus, et de se retrancher, quelles que soient les circonstances, dans une seule des 
deux opinions. La valeur du régime protecteur ou libre-échangiste provient unique- 
ment des faits et de l'état des nations, il n'y a pas ici de dogme. L'Angleterre s'est 
bien trouvée du libre-échange; la France, sous le second Empire, y a trouvé un 
stimulant efficace pour son industrie, les États-Unis se sont créé au contraire à 
l'aide d'une protection savamment calculée une industrie nationale de premier ordre. 
C'est aux nations à voir, après minutieux examen, quand elles doivent se protéger 
par des droits ou s'ouvrir au contraire au libre-échange. 



408 LA CRISE AGRAIRE. 

cependant au gouvernement le droit et le devoir d'empê- 
cher certains abus dans le commerce des produits agricoles 
et de prendre des mesures contre la spéculation, il est malheu- 
reusement très malaisé, tant est grande la complexité des 
éléments à envisager, de distinguer ce qui est jeu de ce qui 
est spéculation v 1 ). Nous ne pouvons essayer d'indiquer ici 
ce qui, sans supprimer le jeu, pourrait utilement servir à le 
restreindre. En exigeant des garanties plus grandes, les 
caisses de liquidation pourraient limiter efficacement les opé- 
rations du joueur à ses moyens réels. L'État doit en tous 
cas exercer une surveillance spéciale sur les Bourses de com- 
merce, et empêcher l'organisation de syndicats de spécula- 
tion pure. Il pourrait imposer aux Bourses l'obligation d'avoir 
des registres uniformes et détaillés indiquant toutes les opé- 
rations conclues, et défendre les marchés purement fictifs. 

Nous ne pensons pas au surplus que ce soit à l'Etat qu'il ap- 
partienne de régulariser les prix par la création d'entrepôts et 
par l'introduction d'un système de magasins ou de réservoirs 
de céréales imité des elevators américains. Nous ne sommes 
nullement convaincus que l'emmagasinernent soit une chose 
d'intérêt général et que par suite ce soit l'Etat qui doive y 
pourvoir. Mais s'il se formait parmi les propriétaires ruraux 
des sociétés pour la construction et l'exploitation des eleva- 
tors, le système des réservoirs pourrait donner d'excellents 
résultats ( 2 ). 

Il n'est pas impossible de trouver un système qui mette le 
producteur en mesure d'attendre le moment favorable pour 
la vente de sa récolte, de le soustraire aux conséquences des 
baisses artificielles, de combattre les influences qui s'exercent 
à son préjudice sur le marché. Il n'est pas impossible (les frais 
de warrantage dans les magasins publics étant toujours assez 
considérables) d'organiser le warrantage des blés à domicile. 

(1) Ici, comme dans beaucoup d'autres questions économiques, le bien et le mal se 
mêlent tellement que la question se pose ainsi : faut-il supporter les abus à ca .se des 
avantages que l'usage légitime procure ou les abus femportent-ils tellement que le 
bien s'en trouve annulé? 

(2) V. ci-dessus, p. 338. 



LES REMÈDES. 40D 

Il a lieu alors sans déplacement, sans frais, la marchandise 
warrantée demeurant dans le grenier du producteur qui en 
est constitué gardien ( { ). 

En revanche, tout en faisant quelques réserves sur les pro- 
cèdes suivis, nous n'avons point voulu blâmer les efforts tentés 
depuis quelques années pour modifier la répartition si défec- 
tueuse du sol dans les régions de l'est. On sait que la petite pro- 
priété se forme plus aisément dans les périodes de prospérité 
que dans les périodes de crise. Nous sommes convaincus que 
sans l'intervention de l'Etat on n'eût rien obtenu de ces hau- 
tains seigneurs qui s'attachent avec d'autant plus de force à 
leurs vieux privilèges qu'ils souffrent davantage aujourd'hui 
dans leur fortune comme dans leur prestige. Nous ne pou- 
vons donc désapprouver indistinctement toutes les mesures 
législatives qui ont pour but de multiplier le nombre des fa- 
milles attachées au sol. Nous ne pouvons blâmer le législa- 
teur d'intervenir pour assurer sinon la propriété du moins la 
possession de la terre à celui qui la cultive. Nous lui recon- 
naissons le droit et le devoir de chercher à créer des villages 
de paysans là où il n'y en a pas assez, d'agrandir ceux qui 
existent, d'y provoquer des installations nouvelles, de cher- 
cher à assurer l'existence des nouveaux colons, et de les aider 
à tirer de leur terre le plus de bénéfice possible. 

Le petit propriétaire, en Allemagne surtout, est pesant 
et routinier. Habitué cà un labeur qui transforme, comme 
on l'a dit, toute sa provision d'énergie psychique en travail 



(1) On pourra consulter à cet égard les discours prononcés par MM. de Hertzberg, 
et de Grass au douzième congrès des sociétés agricoles tenu à Stettin en août 189G, 
et le discours de M. de Mendel-Steinfels, au congrès de Neustadt en 1895. Les États- 
Unis possèdent un système largement développé de provisions de blé, en parlie 
dans les mains des « Farraers » eux-mêmes, en partie entre les mains des négociants. 
En versant dans des sortes de réservoirs les excédents non vendus des bonnes ré- 
coltes (réservoirs où ils puisent en cas de besoin pour renforcer l'exportation dans 
les années les moins abondantes), les États-Unis sont parvenus à ce résultat que, 
depuis une douzaine d'années, l'exportation américaine a pu aisément s'élever ou 
s'abaisser suivant les hausses et les baisses des prix sur l'ancien continent. Dès que 
les concurrents abaissent les prix en Europe par une exportation inopportune, les 
États-Unis réduisent de suite leur propre exportation quelle que soit l'abondance des 
blés chez eux, jusqu'au moment où les prix redeviennent plus favorables. 



410 LA CRISE AGRAIRE. 

musculaire, il ne s'ouvre que lentement au progrès. On ne 
transforme pas du jour au lendemain la population rurale 
d'un pays; il faut compter avec le temps et les traditions. 
Aussi est-il nécessaire pour parer à l'appauvrissement pro- 
gressif des classes agricoles, que le gouvernement ait une 
large responsabilité. La devise « aide-toi toi-même », excel- 
lente dans l'application qu'on en fait aux industriels et aux 
commerçants, ne peut suffire pour les paysans. La restauration 
du Bauemstand ne pourra être le fruit d'un instinct spontané 
et individuel; elle ne pourra s'effectuer sans le concours de 
l'Etat, agissant avec la collaboration des intéressés. Comme 
Je dit le vieux proverbe : 

Wenn der Bauer nicht muss 
Ruhrt er wsdsr Iiand noch Fuss. 

11 faut reconnaître enfin, lorsqu'on veut juger de l'inten- 
sité de la crise agraire, que le problème change d'aspect 
suivant qu'on envisage les grands ou les petits propriétaires. 
Le grand propriétaire a presque toujours le moyen de s'aider 
lui-même. Sans doute, là où la terre est très morcelée, le sol 
donne des revenus plus élevés. Cela n'empêche pas que ce 
sont les domaines d'une certaine étendue qui doivent rapporter 
les plus gros bénéfices. C'est là une vérité que le développe- 
ment des machines rend chaque jour plus évidente : nous 
avons, après beaucoup d'autres, constaté qu'il y a moins de 
pertes de temps et d'efforts stériles, dans la grande exploi- 
tation que dans la petite. Un troupeau de 100 vaches coûte 
beaucoup moins d'entretien que 10 troupeaux de 10, et une 
culture de 50 hectares, n'exige pas autant de dépenses que 
10 cultures de 5. En dépit des difficultés de l'heure présente, 
les exploitations d'une certaine étendue, qui ne sont ni trop 
grandes ni trop petites, doivent supporter finalement les crises 
et les mauvaises années mieux que les petites v 1 ). 



(1) Aussi lout en approuvant les efforts faits pour arriver à une raeileure réparti- 
tion du sol dans la région de l'est, tenons-nous à dire que nous ne sommes pas 
les adversaires des grands domaines. 11 est vrai que la petite propriété moralise et 
instruit : dans les régions où il y a beaucoup de petits propriétaires, la population 



CONCLUSION. 411 



CONCLUSION 



Parvenus au terme de cette élude nous devons jeter un 
regard en arrière et indiquer en peu de mots les princi- 
pales conclusions qui se dégagent de notre longue enquête. 

Il nous eût été facile de nous attacher à une opinion, de 
mettre en lumière les principaux arguments qu'elle invoque, 
et de distribuer l'éloge ou le blâme conformément à la doctrine 
que nous aurions adoptée. Nous avons cru faire œuvre plus 
scientifique, en évitant de plaider pour une cause ou pour 
une autre. Nous nous sommes toujours efforcés de considérer 
les questions sous les différents aspects qu'elles présentent, en 
nous défiant des idées préconçues et sans apporter à nos ju- 
gements la moindre passion. Aussi n'est-ce point à une con- 
clusion unique que nous aboutirons. 

Nous dirons d'abord qu'en dépit de l'importance qu'a prise 
aujourd'hui l'industrie, l'agriculture nous est apparue comme 
étant toujours la première « industrie » de l'homme. En 
réunissant dans une admirable combinaison ces trois élé- 



est dans l'ensemble, plus laborieuse, plus prévoyante, plus en garde contre les sophis- 
mes, moins accessible aux prédications socialistes. Mais l'exagération de la petite pro- 
priété nous est apparue en définitive comme un obstacle à l'exploitation économique et 
rationnelle ; elle a, entre autres inconvénients, et c'est celui qu'il faut avant tout retenir 
lorsqu'on étudie la crise agraire, celui de faire monter d'une façon factice le prix du sol 
par la concurrence mutuelledes amateurs ou des locataires. Et puis, dépourvue de larges 
ressources, malgré les efforts qu'on fait depuis quelques années pour lui en procurer, 
privée aussi de la souplesse d'esprit et des connaissances nécessaires, la petite pro- 
priété se laisse plus aisément abattre que la grande. Le morcellement est, en outre, 
un obstacle à l'unité de vues qui doit présider à l'établissement d'un système bien 
entendu de voies de communication. Nous avons constaté enfin que dans les pays 
de propriété morcelée, les procès étaient plus fréquents, et qu'il y avait un plus 
grand nombre de délits contre la propriété. 

Aussi comprend-on qu'un certain mouvement se dessine aujourd'hui en Allemagne 
contre le morcellement (Cf. Stumpfe. Ueber die Konkurrenzfàhiykeit des kleinen und 
mittleren Grundbesitzes gegenûber dem Grossgrundbesitze (LandwirlhschaftlicheJahrbu- 
cher, LXXV (1896), p. 57). Mais ce que nous avons aussi remarqué, c'est que les 
petits propriétaires ne sont nulle part si prospères que lorsqu'ils se trouvent à côté 
de grands domaines intelligemment dirigés. 



412 LA CRISE AGRAIRE. 

ments, terre, travail, capital, elle reste le type le plus parfait 
de l'activité économique. 

La plupart de ceux qui depuis un demi-siècle se sont oc- 
cupés des questions sociales ont concentré leur attention 
sur les populations manufacturières et les ouvriers de fabri- 
que. Les populations rurales se laissent aisément oublier; la 
surface des champs est silencieuse, silencieuses aussi les 
souffrances de ceux qui y habitent. Les révolutions s'y font 
sans bruit; ce n'est que peu à peu que les transformations 
qu'elle subit attirent l'attention. Et pourtant l'évolution éco- 
nomique actuelle, pour qui ne se borne pas à la juger par les 
apparences, met de plus en plus en évidence la haute impor- 
tance des classes rurales. C'est à tort qu'on chercherait à les 
abstraire du reste de la société : elles sont solidaires du progrès 
général; on peut même affirmer que la situation de l'agri- 
culture dans un pays est le meilleur signe de sa richesse. 

Les questions agraires, dont on ne s'est pas assez préoccupé 
au cours de ce siècle, ne touchent pas seulement les cultiva- 
teurs. Elles intéressent les habitants des villes comme ceux 
des campagnes, le commerce et l'industrie comme l'agricul- 
ture. « La vraie question sociale, disait naguère Benoit Ma- 
Ion ( ! ), la seule question sociale est la question agraire, la 
question du sol. Toutes les autres questions sociales dépendent 
de celle-là ». 

La situation actuelle des populations rurales de l'Allema- 
gne est loin d'être satisfaisante, c'est là un fait certain que 
nous croyons avoir surabondamment démontré. En dépit du 
développement de son industrie, du progrès de son commerce, 
du prestige de ses savants, de la puissance de son armée, du 
rôle prépondérant de sa diplomatie, on ne peut vraiment 
dire, lorsqu'on étudie la détresse de son agriculture, que 
« toute fortune sourit aujourd'hui au nouvel Empire ». 

La situation est peut être d'autant plus grave qu'il n'existe 
vraiment, à notre sens, aucun secret qui permette de faire 
du jour au lendemain le bonheur de ces pauvres paysans allc- 

(1) Revue socialiste, juin 1888, p. 167. 



CONCLUSION. 413 

mands, aux misères desquels nous nous sommes sincère- 
ment intéressés. Leurs ambitions doivent être modestes; ceux 
qui travaillent à améliorer leur condition doivent s'efforcer 
surtout de leur faire comprendre qu'ils doivent faire preuve 
d'une grande persévérance, réaliser chaque jour quelques 
progrès, sans se lasser, sans s'arrêter, avancer lentement pour 
avancer sûrement. 

Nous croyons cependant que, malgré les difficultés de 
l'heure présente, les agriculteurs allemands peuvent espérer 
sortir de la crise où ils se débattent, car si l'Allemand est lent 
à s'émouvoir, il est patient et sait attendre ; et savoir attendre 
c'est être presque certain d'arriver. En voyant avec quelle 
ardeur infatigable taut d'hommes intelligents étudient au- 
jourd'hui les divers remèdes qui se présentent à l'esprit, nous 
ne pouvons nous empêcher, alors même que nous désapprou- 
verions certaines tendances ou certains procédés, de rendre 
hommage à ces qualités de persévérance, supérieures aux coups 
d'énergie et aux efforts fiévreux, et grâce auxquelles tant de 
gens en Allemagne arrivent à une somme surprenante de 
résultats solides. 

Le sol infertile de la Prusse, sollicité avec acharnement par 
ses courageux habitants, n'est-il pas devenu après tout un 
élément de richesse pour eux? Cette nature marâtre, comme 
disait Voltaire, n'a-t-elle pas été en définitive une cause de 
force pour la race qui y habitait, race pauvre, mais tenace, 
rude comme son climat, âpre comme le vent qui souffle à 
travers ses sapins, endurante à la peine, opiniâtre surtout à en 
garder le fruit? 

En voyant comment les populations rurales de l'Allemagne 
équilibrent aujourd'hui péniblement leurs recettes et leurs 
dépenses, nous avons été aussi amenés à faire d'autres ré- 
flexions. Nous élevant au-dessus des considérations d'ordre 
purement économique, nous avons été frappés de la supé- 
riorité morale de ceux pour qui l'idéal à atteindre se 
trouve encore dans ces conditions de vie paisible et modeste 
dont s'accommodent mal ceux qui cherchent à briller et 
dont ne se contente malheureusement plus assez notre épo- 



414 LA CRISE AGRAIRE. 

que, trop avide de jouissance, de confortable et de bien-être. 

C'est en nous plaçant à ce point de vue, puisque c'était 
surtout de la « crise agraire » que nous devions nous occuper, 
que nous avons recueilli de précieux enseignements en ob- 
servant de près ces familles simples, rudes, que nous sommes 
allés chercher dans les régions les plus reculées, ces familles 
dont le genre de vie est quelquefois de nature à effaroucher 
la délicatesse des raffinés, mais qui, à défaut des apparences 
brillantes auxquelles elles ne parviendront jamais, ont du 
moins une vitalité féconde. Nous avons éprouvé une sorte de 
satisfaction à étudier l'existence de ces pauvres gens qui 
vivent dans des pays perdus, sans l'ombre d'une pensée de 
gloire ou de publicité, avec la seule ambition de perpétuer 
pour la famille elle-même l'amour du coin de terre qu'ils cul- 
tivent, le culte de certains souvenirs et un long héritage de 
vertus. Il y a vraiment là pour notre siècle, fasciné par d'autres 
conceptions et prêt à oublier que c'est au foyer domestique 
que se trouve la vraie source de la vie sociale, des exemples 
d'une valeur inappréciable. 

Puisse en tous cas cette enquête, si incomplète qu'elle ait 
été forcément, contribuer à mettre en lumière l'importance 
de ces questions agraires trop peu étudiées, et rappeler à 
ceux qui pourraient l'avoir oubliée l'importance capitale que 
l'alliance établie par l'agriculture entre la terre et l'homme 
a dans l'histoire de l'humanité. Comme le dit avec sa profon- 
deur habituelle le penseur éminent dont nous avons cherché 
à suivre la méthode, F. Le Play, l'agriculture n'a pas été seu- 
lement pour les sociétés humaines le principal moyen de 
multiplication, d'indépendance et de progrès moral, elle est 
aussi dans l'ordre matériel et dans le régime du travail la 
force qui complète le mieux l'œuvre de la création. 



APPENDICES 



Nous donnons ici divers éclaircissements qui eussent été trop longs pour figurer 
comme simples notes dans le corps du volume, mais qui ne seront pas inutiles pour 
faire comprendre la situation des populations rurales de l'Allemagne et orienter le 
lecteur au milieu des questions si complexes qu'il est indispensable de connaître pour 
juger de la crise actuelle. 



APPENDICE I. — Répartition de la propriété foncière 
dans les différentes parties de l'Empire (V. p. 8). 

Je dois à l'obligeance de M. le D r K. Oldenberg, Privat-Docent 
à l'université de Berlin, aujourd'hui professeur à Marbourg, commu- 
nication des intéressants tableaux qu'il a dressés à l'usage de ses 
élèves, et qu'il me permet de reproduire ici. 

Les exploitations agricoles des diverses provinces et États de 
l'Empire allemand y sont, d'après leur contenance, réparties en cinq 
classes, indiquées par les lettres A, B, C, D, E, et qui sont ainsi 
établies : A, de à 2 hectares ; B, de 2 à 5 hectares; C, de 5 à 20 
hectares (petite propriété); D, de 20 à 100 hectares (moyenne pro- 
priété); E, au-dessus de 100 hectares. Le tableau indique quelle est 
dans chacune des provinces ou chacun des États, la proportion (en 
superficie) occupée par chacune des cinq classes de biens (1). 

(1) Il s'agit ici exclusivement des exploitations agricoles au sens étroit du mot : 
terres arables, jardins, vignes, prairies, pâturages, etc.; il n'est pas tenu compte des 
forêts. 

On trouvera au surplus la liste complète des domaines de quelque importance dans 
une précieuse publication officielle, le Handbuch des Grundbesitzes im Deutschen Rekhe, 
11 vol. 1885-1896. 



416 



APPENDICE I. 





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100,0 


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5.270.344 


3.040.196 


1.232.168 


100.0 


100.0 


(1) Ensemble des terrains utilisés pour l'agriculture, y compris les forêts etc 


(2) Exploitations dont la gestion constitue l'occupation principale du propriétaire. 



APPENDICE II. 417 



APPENDICE II. — Exemples de contrats passés 
avec des ouvriers domaniaux de diverses catégories (V. p. 152). 

(Domaine de Voigdehagen, près Stralsund). 

A. — Contrat passe avec le valet d'écurie. 

Le valet d'écurie reçoit un salaire de 150 marcs et un terrain de 
120 verges carrées (*), qui lui servira de jardin, et où il pourra 
planter des pommes de terre. 

Il reçoit en nature : 

90 kil. de froment, 750 de seigle, 225 d'orge, tOO d'avoine, 125 
de grains mélangés (avoine, seigle, pois, vesce, etc.). 

Le valet d'écurie reçoit en outre, pour son Hofgânger, une somme 
de 40 pf. par chaque journée de travail. Cette somme est portée à 
50 pf. en temps de moisson. Il lui est attribué, au même titre, une 
étendue de terrain de 60 verges carrées pour la culture des pommes 
de terre. Il reçoit enfin, toujours au même titre : 400 kil. de seigle 
et 125 kil. d'orge. 

Le valet d'écurie reçoit, à titre de gratification, un marc par tête de 
bétail vendue, et 25 pf. pour chaque veau né à l'écurie (si toutefois le 
veau vit encore huit jours après sa naissance). Sa femme peut être 
astreinte à traire les vaches : elle reçoit en ce cas 10 pf. par séance. 
Pour les autres travaux, elle est payée à raison de 8,10 ou 12 pf. 
l'heure, suivant qu'il s'agit des travaux ordinaires de la ferme, des 
travaux de fenaison ou des travaux de moisson. Elle recevra, si elle 
le préfère, le salaire normal des femmes de journée de Voigde- 
hagen. 

Le valet d'écurie reçoit enfin sa provision pour le chauffage. 

B. — Contrat passé avec un des ouvriers domaniaux. 

Karl Lùbbe s'engage, comme ouvrier domanial, à partir de la 
Saint-Martin de l'année 1882. Il s'oblige, et cette obligation s'étend 
à son Hofgânger, à exécuter, même le dimanche et en dehors des 
heures ordinaires de travail, tous les travaux qui pourront lui être 
commandés. Si on lui donne l'ordre de distribuer le fourrage au bé- 
iail ou aux chevaux, il aura droit aux repas du matin, de midi et du 

(1) La verge est une ancienne mesure de longueur égale à 3 m. 77. 

B. 27 



418 APPENDICE II. 

soir (sans viande). Il recevra le logement gratuit, avec un jardin et 
une rétribution de 60 pf. par jour. 

Il s'engage à fournir un Hofgiinger apte à tous travaux, dont le 
salaire sera de 50 pf. par jour. Pendant les travaux de la moisson, 
l'ouvrier domanial recevra 75 pf. par jour et le Hofgânger 60. Sa 
femme, qui devra participer au travail aussi souvent qu'il lui sera 
possible, recevra un salaire de 60 pf. ; pendant la moisson, ce 
salaire sera porté à 1 marc pour la mise en gerbe et l'engrange- 
ment. 

Lùbbe recevra tous les 15 jours 30 kil. de seigle au prix de 2 m. 
25 pf. le kil. et 27 kil. d'orge au prix de 1 m. 87 pf. S'il ne fournit 
pas un bon Hofgânger, ces chiffres seront réduits, pour le seigle à 20 
kil., et pour l'orge à 18. On devra entretenir pour lui sur le domaine 
une vache et un mouton. S'il n'a pas de vache, le domaine lui four- 
nira chaque jour pendant le semestre d'hiver 2 litres de lait et pen- 
dant le semestre d'été 4 litres. 

Le semestre d'été court du 1 er mai au 1 er novembre. 

Lùbbe aura droit, en outre, à un terrain de 180 verges carrées qui 
lui servira de jardin et de champ de pommes de terre. Deux tiers 
de ce terrain seront pour lui, un tiers pour son Hofgânger. 

Lùbbe recevra gratuitement une charretée de menu bois. Il aura 
également le droit d'extraire pour son compte 8.000 mottes de 
tourbe. A cet effet, et tout en continuant à toucher leur salaire quo- 
tidien, ils seront, lui et son Hofgânger, dispensés de leur travail pen- 
dant quatre jours. 

C. — Contrat passé avec un locataire. 

Le locataire reçoit gratuitement le logement pour un an, de la 
Saint-Martin de l'année courante à la Saint-Martin de l'année sui- 
vante. Pour les années ultérieures, il y a renouvellement tacite du 
contrat, si celui-ci n'est dénoncé par l'une ou l'autre des deux par- 
ties avant le 27 avril pour la Saint-Martin suivante. 

Le locataire reçoit la jouissance du jardin attenant à sa maison, et 
d'un terrain de 90 verges carrées, qui sera planté de pommes de terre. 
Il a le droit d'extraire 5.000 mottes de tourbe, qui seront trans- 
portées à son domicile. On lui donnera également une charretée de 
bois qu'il devra transporter à ses frais : il devra veiller lui-même au 
chargement. 

Le locataire est tenu de ne travailler que pour le propriétaire. 
Il doit le faire chaque jour et exécuter tous les travaux qui lui se- 



CONTRATS AVEC DES OUVRIERS DOMANIAUX. 419 

ront demandés, chaque fois qu'il en sera requis, et même en dehors 
des heures réglementaires : mais en ce cas il recevra un supplément 
de salaire. 

Le salaire quotidien du locataire est ainsi fixé : en novembre, 1 m. ; 
en décembre, janvier et février, m., 80 pf. ; en mars 1 m.; en avril 
et mai, 1 m. 20; de juin à la fenaison, 1 m. 30; de la fenaison à la 
moisson, 1 m. 60; pendant la moisson, 2 m. 05 pf.; de la fin de la 
moisson à octobre, 1 m. 60; et enfin en octobre, 1 m. 30. 

Le locataire doit, si on le lui ordonne, distribuer le fourrage au 
bétail ou aux chevaux, mais, en ce cas, il est nourri, et a droit à une 
ration de viande au repas de midi. 

La femme du locataire devra prendre part au travail aussi souvent 
qu'il lui sera possible. Il lui est interdit d'aller travailler hors du 
domaine sans la permission du propriétaire. Son salaire quotidien 
sera le même que celui des femmes de journée venant du dehors. 
Pendant la moisson, elle recevra 1 m. 50 par jour pour la mise en 
gerbe, le chargement et l'engrangement. 

D. — Contrat passé avec le forgeron. 

Le maître forgeron Heisener prend à bail la forge de Voigdehagen, 
à partir du 27 juin 1879 et aux conditions suivantes. Il s'engage à 
payer annuellement et par termes semestriels un loyer de 90 m., à 
faire gratuitement, pour le domaine de Voigdehagen, tous les travaux 
ci-dessous indiqués : entretenir en bon état et réparer à toute réqui- 
sition et sans délai les instruments aratoires de toute sorte, y com- 
pris les charrues profondes, les herses, les piocheuses, les râteaux- 
marqueurs, les charrues à pelle, les charrues pour pommes de terre, 
les charrues à 2, 3 et 4 socs, et les arracheuses. Il n'est fait excep- 
tion que pour les versoirs, essieux et moyeux, dont la réparation et le 
remplacement lui seront payés à part. 

Les socs des instruments aratoires ci-dessus énumérés seront 
comptés et pesés conformément à l'inventaire annexé au contrat, et 
le forgeron devra, à l'expiration du contrat, les restituer en même 
nombre et en même poids. Toute différence en plus ou en moins